Suite.--Voir nos numéros depuis le 21 février 1891.
Barincq continua:
--Alors cette hypothèse de la suppression du testament est peu
vraisemblable?
--Sans doute; mais cela ne veut pas dire qu'il faille l'écarter
radicalement. Je t'ai expliqué que Gaston avait toujours eu des doutes
sur sa paternité, ce qui fait que, dans ses rapports avec l'entant de
Léontine Dufourcq, il a varié entre l'affection et la répulsion; en
certains moments plein de tendresse pour son fils, dans d'autres ne
regardant qu'avec horreur ce fils d'Arthur Burn. Qui sait si, le jour où
il m'a redemandé le testament, il n'était pas dans un de ces moments
d'horreur? Une disposition morale peut aussi bien avoir provoqué cette
horreur qu'une découverte décisive par témoignage, lettre ou toute autre
information à laquelle il aurait pu ajouter foi.
--Mais ses relations avec le capitaine ne permettent pas cette
supposition, me semble-t-il?
--Le capitaine n'est pas venu au château depuis que Gaston m'a redemandé
son testament; et, ce jour-là, pendant les quelques minutes que ton
frère est resté dans ce cabinet d'où il semblait pressé de sortir, je
l'ai trouvé très troublé: tu vois donc qu'il faut admettre cette
supposition, si peu sérieuse qu'elle puisse paraître; comme il faut
admettre tout; même que le capitaine va nous arriver avec un bon
testament en poche.
--J'admets cela très bien.
--En tout cas, nous serons bientôt fixés. Pour plus de sûreté, j'ai
fait, à ta requête, apposer les scellés; nous les lèverons dans trois
jours, et alors nous trouverons le testament, s'il y en a un. En
attendant, en ta qualité de plus proche parent, tu vas être le maître
dans le château. C'est en ton nom que j'ai tout ordonné, depuis le
service à l'église jusqu'au déjeuner commandé pour recevoir
convenablement ceux des invités qui, venant de loin, n'auraient rien
trouvé à Ourteau, particulièrement vos parents d'Orthez, de Mauléon et
de Saint-Palais qui, certainement, vont arriver d'un moment à l'autre.
--Laisse-moi te remercier encore une fois; tu as agi dans ces tristes
circonstances comme un parent.
--Simplement comme un notaire.
--Il n'y en a plus de ces notaires.
--Aux environs de Paris on dit cela, peut-être, mais je t'assure que
chez nous il s'en trouve qui sont les amis de leurs clients. Puisque ce
mot est dit, veux-tu me permettre d'en ajouter un autre?
Il parut embarrassé.
--Parle donc.
--Le voilà, dit-il en ouvrant un des tiroirs de son bureau, c'est que si
pour tenir ton rang tu avais besoin d'une certaine somme, je suis à ta
disposition.
--Je te remercie,
--Ne te gêne pas; cela peut être facilement imputé au compte de la
succession.
--Je suis touché de ta proposition, mon cher Rébénacq, mais j'espère
n'avoir pas à te mettre à contribution.
--En tout cas, tu ne refuseras pas de prendre une tasse de café au lait
avec moi; après une nuit passée en chemin de fer, tu es venu à pied de
Puyoo, pense que la cérémonie se prolongera tard.
La tasse de café acceptée, le notaire voulut que le petit clerc portât
la valise de son ancien camarade.
--Si je ne t'accompagne pas, dit-il, c'est que je pense que je serais
importun; l'expérience m'a appris malheureusement qu'à vouloir distraire
notre chagrin, le plus souvent on l'exaspère. A bientôt.