Une étrange fantaisie, assez inattendue dans un siècle qui se pique de
marcher à toute vapeur, pousse certains de nos contemporains à employer,
pour leurs déplacements, les moyens de locomotion les plus bizarres,
sinon les plus rapides.
Il y a un an, un tailleur autrichien assoiffé de réclame nous arrivait
enfermé dans une cage en bois, et deux amoureux espagnols, désireux de
trouver à Paris un refuge contre la tyrannie paternelle, s'y faisaient
transporter par le chemin de fer, cachés ensemble dans une énorme
caisse, sous les étiquettes _fragile_ et _côté à ouvrir_. De Vienne deux
originaux venaient visiter en brouette l'Exposition de 1889, et la
Russie nous envoyait, tour à tour, un officier à cheval, un autre à
pied, et un jeune touriste en vélocipède; avant-hier enfin une troïka
attelée de trois chevaux amenait de Saint-Pétersbourg un voyageur pas
trop pressé.
Sylvain Dornon, un ancien berger, actuellement boulanger à Arcachon, a
voulu se placer à un point de vue plus élevé, et rendre à la Russie une
visite de politesse.
Il est, en effet, parti jeudi 12 courant à neuf heures et demie du matin
de la place de la Concorde, monté sur des échasses landaises de 1 mètre
20 de hauteur, et s'est engagé à arriver en 42 jours à Moscou pour
assister à l'inauguration de l'Exposition française, parcourant ainsi
quelque 60 kilomètres par jour.
Deux mille personnes environ assistaient à son départ. A l'entrée de la
rue Royale où notre gravure le représente, les gardiens de la paix
avaient été forcés de lui frayer un passage parmi la foule des piétons à
laquelle se mêlaient des bicyclettes, des tricycles, et bon nombre de
gamins qui, montés sur des petites échasses, l'accompagnaient au cri de:
«A Moscou! à Moscou!» sur l'air des lampions. Surtout le parcours, le
long des boulevards, devant le Figaro, rue Lafayette, les passants
étaient fort intrigués en voyant émerger au-dessus d'eux, de toute une
hauteur d'homme, la figure fantastique de l'échassier, qui se baissait
complaisamment, distribuant des poignées de main à droite et à gauche.
Servi par la vitesse de son énorme compas, Dornon est sorti bien vite
par la porte de Pantin, et il a couché le soir même à la Ferté-Milon.
Son itinéraire est Reims. Sedan. Luxembourg. Coblentz, Berlin, Wilna. On
a déjà revu de ses nouvelles de Sedan. A Moscou l'attend une énorme
paire d'échasses sur lesquelles il compte faire une entrée triomphale.