Semaise fut debout de bonne heure. Pâle de lourds rêves, et quelques
minutes accoudé à la fenêtre, devant le brillant château des Corneilles,
il respira la beauté du jour avec des délices chagrines, puis,
atteignant un buvard, il commença lentement à écrire, mit beaucoup de
temps à libeller deux lettres brèves. Les ayant enveloppées, il
descendit. Les gens dormaient encore au château, et il se promena
longtemps entre les plates-bandes, sous les massifs, charmé confusément
de la prodigue splendeur épandue, de la joie étincelante des oisillons
amoureux de la lumière, turgescents, babillards devant le disque jaune
qui escaladait l'Orient solennellement.
Des rustres passaient dans les sentiers, pesants et solides. Lui, las,
sentant le chancellement de la santé, l'amollissement de ses fibres,
enviait, non leur destin, mais la puissance de leurs épaules, la
sérénité de leurs faces, le bel équilibre de leurs organes, de leur sang
hématose au vif oxygène.
--Qui m'empêchait d'être sobre, chaste, de mener une existence gymnique,
avec les jouissances cueillies à l'heure? Être riche à la fois... et
fort comme eux!... Il y a tant de façons de varier le plaisir, sans
jamais abuser! Mais non, le tourbillon atroce est là, et ce n'est pas
encore tant la volupté qui perd que l'imbécillité d'amour-propre. On a
la vanité de la débauche comme d'autres la vanité de porter des poids
lourds, et l'un jeu n'est pas moins grossier que l'autre, mon Dieu non!
Sourdement, la jalousie le mordait d'une destinée comme celle de
Jacques. Souvent, le soir, dans des confabulations de jeunes gens, il
avait entendu conter des bribes de la vie de l'officier. Un colonel, un
jour, vieille moustache rigide, avait proposé le jeune homme comme
prototype à des gaspilleurs de vie. D'autres fois, Jeanne Vacreuse, qui
avait ses détectives dans l'armée de Pierre, raillait avec âcreté le
fils de l'ennemi, le raillait de cette façon qui hausse le raillé,
disait moqueusement sa vie studieuse, l'estime de ses chefs... Semaise,
à ces réminiscences soupirait:
--Et on n'est jeune qu'une fois!
Il regardait avec irritation un grave platane, indigné de la splendeur
de l'arbre. La belle santé végétale le conspuait, riait de son crâne
indigent. Il sentait la lourdeur heureuse de la nature l'étouffer. Il
serrait son poing chétif, il trouvait stupide aux fleurs de jaillir si
radieuses; des phrases amères viraient derrière son front. Puis, il se
mettait à rire sardoniquement, arrêté devant une euphorbe et un cactus
cierge, deux monstres formidables où il lui plut de voir un emblème de
la stupidité de la nature.
--Cette fourbue! grognait-il. Euphorbes au Cap et idiots au
boulevard--un tas de sales créations. Vieille bête qui n'a d'ailleurs
rien inventé de plus fort pour passer la vie éternelle que de se dévorer
les pieds du matin jusqu'au soir.
Il haussait les épaules d'un air de philosophie. Mais l'envie lui
restait--le rongeait--de l'existence de _l'autre_, de l'autre livré à la
science, optimiste, jeune, pur et beau, riche et dédaigneux des jeux
débilitants de l'opulence, amoureux de justice... et digne d'être aimé
d'une belle vierge comme Madeleine.
--Trève de pipeaux! murmura-t-il. Et puisqu'il ne nous reste qu'un
maigre patrimoine de santé et de cervelle... sachons au moins le
dépenser en ladre, sou par sou.
Le château s'éveillait, des faces bouffies et pâles se montraient aux
lucarnes, le valet de Semaise parut à la grande porte, étonné de voir
son maître si matinal.
--Blondeau, lui dit le jeune homme, tu selleras de suite «Blue beard»
après avoir mangé un morceau sur le pouce, puis tu iras bon train à
Hétremont, avec les lettres que je te remettrai.
--Bien, Monsieur.
Vingt minutes plus tard le superbe «Blue beard» emportait au galop le
valet, et Semaise, plus morose, allait à sa toilette, labourait
lui-même, du peigne et de la brosse, la stérilité de sa chevelure et,
faisant passer une excuse aux Vacreuse de ne pas partager le familier
petit déjeuner habituel, consomma une tasse de café solitaire.
Puis, dans le spleen de son existence vide, il s'abandonnait en
pandiculations, ricanait devant les paillons solaires coulant sur la
vallée, allumait un cigare.
--Tiens, Madeleine! s'exclama-t-il.
Elle s'en allait, sous le petit dôme éblouissant d'une ombrelle, dans
une robe de couleur sombre, délicieuse statue moderne, finement ciselée.
Le jeune homme, abaissant ses bras, fermant sa bouche baîllante, de son
oeil d'ennui la suivait, peu à peu se récréait au mouvement d'harmonie
féminine, aux ondes attrayantes de la soie, et un brin d'ivresse vernale
secouait l'atrophie de son coeur. Puis, le frisson de sa nuit, ses rêves
lourds, tous ses doutes lui revinrent. Il savait maintenant l'origine
des troubles de la jeune fille. Ah! ses soupçons étaient justes! C'était
bien l'antique histoire. Il ne fallait rien grossir, pourtant. Deux
nuits n'avait-il pas épié, avant d'intervenir, n'avait-il pas vu les
départs discrets de Jacques? Oui, mais comme elle écoutait, si tard! Et
elle restait à rêver, et, les matins, elle était lasse!
--Bah! puisqu'ils ne se sont pas parlé!
Il regarda de nouveau circuler la jeune fille. Il se rassurait. C'était
une puérilité. Attentif, désormais, il saurait écarter toute ombre. Une
bonne saignée coucherait l'autre quelques semaines! Et Madeleine ne se
souviendrait guère; c'est si oiseau, ces gamines! Dans le vide de cette
absence, lui, Semaise, se substituerait, conquerrait. Alors, avec un
sourire:
--Si j'allais déjà faire un brin de bucolique?
Il secoua les coudes, avec un souffle dénigreur, se replongea en
arrière.
--À quoi bon?
Et, répétant: «À quoi bon?», il se leva, descendit.
Sur le perron, il hésita. Tout autour de Madeleine, dans la roseraie,
d'éclatantes buveuses de lumière, de pétillantes corolles serrées dans
le corselet d'émeraude, un monde de folioles, des arbustes flottant sur
le bleu, lui faisaient un plan de fraîcheur, de divinité, de pénétrante
vibration.
Justement, elle aperçut Semaise, vint à lui. Ils se rencontrèrent sous
un marronnier à ronde feuillaison, dense, encore tout humide de la nuit.
La peau de Madeleine, dans l'ombre fraîche, se décorait de quelques
menues gouttes de lueur venues en maraude. Elle avait fermé son
ombrelle, elle s'appuyait légèrement contre le tronc noir du bel arbre.
Elle levait sur Semaise ses grands yeux un peu las. Lui, animé à ce
regard, tendait le cou, respirait vite, plissait ses lèvres. La voyant
rougir, il se détourna une minute. Tout son appétit sensuel lui
revenait, ce que la présence d'une femme fine éveillait en lui aux
années où ses nerfs étaient neufs encore. Sa moustache tremblait aux
palpitations de sa lèvre, et les narines ouvertes il respirait le fleur
amoureux du jardin.
Elle ne mouvait pas, posée sur les racines de l'arbre et sa pantoufle,
soulevant un pli de sa robe, soufflait le désir dans les veines usées du
jeune homme.
Il daignait la trouver en beauté. Tout en paraissant attentif au grand
horizon, aux arbres trempés dans un ruissellement de chaleur, à l'énorme
nappe blonde des blés tout tressaillants aux légers souffles de
l'horizon clair, il ne voyait que Madeleine. L'oeil oblique, sa prunelle
morne de gypaëte, les mâchoires détendues, il se délectait de la jupe
ondulante selon les jolies lignes de la statue d'adolescence, observait
le faible sinus du corsage, la grâce du profil, la pesanteur des cheveux
sur la nuque, des plis de grisaille un peu serrés autour des jambes de
la vierge.
Cependant, hésitante, balbutiante, elle dit:
--Je vous cherchais!
--Vous me cherchiez?
Et une envie de troubadour lui venait de lui dire quelque niaiserie au
sucre.
--Oui, reprit-elle. J'ai à vous parler de choses sérieuses.
Son ton étonna Semaise. Il lui semblait y lire une volonté, ferme, et
dont il avait peur confusément. Cependant, avec un sourire, et prenant
la main de la jeune fille:
--Voyons! répondit-il.
Elle abandonnait vaillamment sa main, et le regardant avec force:
--Je me suis aperçue, depuis quelques jours, dit-elle, que la vie est un
peu moins simple que je ne l'avais imaginé. Des choses que je croyais
faciles à accomplir me sont apparues pleines d'obstacles, et il m'a
semblé surtout qu'on avait abusé de mon inexpérience.
Il avait eu d'abord sa moue. Puis, la voyant trop grave, toute droite et
pudique, une chose aiguë lui piquait la chair, il avait un haussement
inquiet des omoplates. Tous ses soupçons revenaient, grandissaient.
--Pour inexpérimentée que je puisse être, dit-elle, je veux une
existence claire, sans aucun remords. C'est ce qui m'amène ce matin,
après des hésitations de plusieurs jours.
Elle s'arrêta devant les yeux hyalins du viveur, la froide colère de sa
face. Mais, intrépide:
--Je ne crois plus, reprit-elle, que je puisse être votre femme. J'en
remplirais les devoirs avec douleur, et je vous détesterais. Il est très
vrai que j'ai de la sympathie pour vous, mais une sympathie paisible.
Nous serions misérables ensemble. Je me reprends donc et je pense que
vous me rendrez une promesse faite par ignorance uniquement.
--Votre petit discours est charmant! fit-il.
Puis, avec férocité, il lui fit subir l'insolence de son regard, une
moqueuse analyse qui la parcourait lentement des pieds à la tête:
--Ces fillettes! murmura-t-il avec mépris.
Elle attendait, simple, dans une majesté gracieuse qui irritait l'autre
davantage. Il l'aurait mordue, sentait en lui grandir la cruauté des
déchus:
--Dites donc, reprit-il, est-ce sérieusement que vous me contez ces
balivernes?
Elle haussa légèrement les épaules. Elle ne le plaignait pas beaucoup,
dans la certitude qu'il ne l'aimait guère plus qu'un animal domestique.
--Eh! s'exclama-t-il, c'est donc vrai... on n'est plus contente. Il a
fallu introduire l'oiseau bleu! Défiez-vous, Mademoiselle, les oiseaux
bleus sont des scélérats.
Elle devenait très rouge, confuse et colère d'entendre ce mièvre
désabusé railler sa large tendresse. Plus dur encore, il mordait ses
syllabes:
--Oh! nous connaissons le drôle! Tout jeune, hein? tout blond... quelque
peu apôtre. Et quelle musique au clair de lune!
Et quittant la moquerie:
--L'ennemi de votre famille, Mademoiselle!
--Que vous importe à vous, dit-elle. Faut-il m'insulter avant d'agir en
honnête homme? En déclarant ne jamais pouvoir vous aimer en épouse, je
suis simplement loyale. Je n'ai pas besoin de votre acquiescement pour
rompre... ma promesse a été surprise... pourtant, j'aurais du remords si
je ne vous suppliais pas d'abord de me délier...
--Je le refuse! cria-t-il.
--Pourquoi?
--Parce que.
--La réponse de ceux qui ont tort... J'ai agi selon ma conscience.
Adieu.
Elle avait rouvert son ombrelle, allait partir. D'un geste quasi brutal,
il atteignit l'épaule de la jeune fille. Il avait envie de la secouer,
la serrait sans ménagement.
--Vous êtes bête! gronda-t-il. Vous jonglez avec des citrouilles et
elles vous retomberont sur le nez. Voyons, est-ce que vous espérez
vaincre votre père et votre mère? Est-ce que vous allez enterrer toute
leur colère sous votre amourette? Généralement on vous voit du bon sens.
Car elle ne rime à rien, votre aventure. Elle est niaise. Qu'est-ce
qu'on dirait si l'on voyait vos fiançailles rompues? Pour tous nos amis
nous sommes autant que mariés. Ça serait du clabaudage pour six mois.
Dites, serait-ce supportable? D'ailleurs, est-ce que vous aurez jamais
le consentement de personne? Chère enfant, si l'on avait commandé les
symboles de l'opiniâtreté au grand Faiseur, il aurait fabriqué Mme
Vacreuse et Pierre Laforge. La déroute est certaine. Et quant à l'autre,
au violoneux, c'est un animal gothique... Voyons, ne tentez pas cette
lutte absurde. Quoique vous en pensiez, il y a un moyen d'être heureuse
avec moi. Au fond, je suis un excellent apôtre, plein d'indulgence. Nous
vivrions paisibles, vous seriez très libre, très obéie... tandis que ces
godelureaux, neufs comme un costume de marié, n'ont aucune souplesse.
Tous despotes... Dans votre destinée, je représente en ce moment le bon
sens, et le bon sens, c'est le pain quotidien du bonheur.
Il se radoucissait, l'air sage, tapotait le bras de Madeleine:
--Que diable! vous avez été étonnée de ma colère. Vous étiez féroce. Au
fond, voyez-vous, je vous aime beaucoup, moi...
Elle sourit avec une douceur malicieuse, obstinée, et l'interrompant:
--Sincèrement, m'aimez-vous beaucoup plus que votre cheval Barbe-Bleue?
Cette question simple l'embarrassait. Il s'avoua l'épaisseur de son
égoïsme, fugacement, et revenant à l'irritation:
--Il faut être raisonnable! dit-il rudement.
--Mais je m'efforce beaucoup de l'être. Et je trouve infiniment absurde
qu'au lieu de ce que j'ai légitimement droit d'exiger de l'amour,
j'irais me contenter de ce que vous appelez le bon sens de ma destinée.
C'est ce que j'en nommerais plutôt la folie. Tant jeune que je puisse
être, je sais ceci: On ne vit pas deux fois. Et je ne vois pas pourquoi
l'on sacrifierait la partie la plus belle de cette vie à des
considérations malhonnêtes!
--Malhonnêtes!
--Serais-je honnête si je vous jure un amour dont je me sens pour vous
incapable?
--C'est un si vieux procès, chère enfant! Il est tout fait, tout jugé,
par des juges d'une autre compétence que vous. Après bien des
divagations, le monde en revient toujours aux considérations que vous
traitez--en vraie petite fille--de malhonnêtes.
--Mon Dieu! fit-elle, laissons là ces jugements si bien faits. Je
m'efforcerai de ne faire jamais rien que de loyal et d'honnête, et même
que de raisonnable. Et rien ne me paraît plus raisonnable en ce moment
que de vous supplier encore de me délier d'un engagement injuste.
Elle se tenait au bord de l'ombre et du soleil, pleine d'un charme
sérieux, avec un petit pli de volonté au milieu du front, et Semaise
était agacé terriblement par la subtilité de son élégance, la suavité de
son profil.
--Je vous répète que je refuse! dit-il violemment. Et je ferai, pardieu!
tout ce qui sera nécessaire pour maintenir ce godelureau loin de vous!
Elle pâlit, entrevit une scène horrible, la lueur des épées, la férocité
d'un combat:
--C'est vil ce que vous dites là! murmura-t-elle.
Elle s'éloignait, révoltée, épouvantée, avec des sanglots d'angoisse. Il
la regardait partir, méchamment. Le cri de sa vanité saignante jaillit.
--Être sacrifié à une boîte à musique!