Alors Jacques descendit lentement le monticule, et toute la scène
lunaire, l'herbe, la branche épanouie, les meneaux bleuâtres, la vierge
frêle et divine, pour toujours s'inscrivirent au fond de son cerveau. À
quelques pas d'elle, il s'arrêta, la tête nue. Il était plein de
religieux respect. Des phrases d'adoration se pressaient, insonores, sur
ses lèvres. Il n'osait plus regarder Madeleine, il regardait les plis de
la robe blanche, l'ombre cendreuse étalée sur le pré. Le vague frisson
de la campagne lui semblait un bruit d'océan. Brusquement il balbutia:
--Pardonnez-moi! La témérité qui m'a entraîné sous votre fenêtre était
indomptable. J'ai espéré n'être entendu que de vous. Mon tort, à
présent, me semble infini. Mais pourquoi ces haines qui séparent nos
familles? Moi, je n'ai jamais pu haïr personne, tellement que je ne vous
connaissais pas jusqu'au soir où vous m'avez si durement regardé. Dès la
première minute je vous ai adorée... et pour toujours. Alors, en vain,
j'ai voulu rester loin de vous. Toute ma vie se traînait misérablement
dans le désir de vous revoir. J'ai combattu, j'ai de la volonté. Hélas!
contre votre souvenir ma volonté est morte. Peut-être que c'est mal de
vous le dire et que vous êtes fâchée. Pardonnez-moi, j'obéirai si vous
voulez que je me taise, si vous voulez que je m'éloigne.
Il avait un genou en terre, ses cheveux blonds tremblaient légèrement,
une lueur charmante éclairait ses yeux. Involontairement elle le
regardait, étonnée de le voir si beau. Il continuait:
--Ma vie est grave. J'ai dédaigné les plaisirs qui détrempent, j'ai
donné mon âme au travail et à la patrie. J'étais très heureux, plein de
larges espérances. Alors vous avez passé, et je n'ai plus dormi. Mes
livres sont clos, le devoir, si doux jadis, m'est dur aujourd'hui. Une
poussière couvre mes souvenirs, mon intimité m'échappe, je ne sais quoi
d'âpre accompagne la moindre de mes pensées. Je souffre de tout ce qui
est beau...
Il se tut. Cela s'était épanché de ses lèvres gravement, avec une
intensité de candeur, la vibration d'une nature sincère. Madeleine, dans
la nuit, en pleine poésie, apte d'ailleurs à l'enthousiasme, s'enivrait
à l'emphase du jeune homme. Une grande sécurité lui était de plus en
plus venue. Le silence les embarrassait cependant. Elle le rompit:
--Monsieur, dit-elle avec tremblement, est-ce que vous allez vous battre
avec Semaise?
Une grande mélancolie alla au coeur de Jacques. Il crut comprendre la
démarche de Madeleine, crut qu'elle était venue pour supplier au nom de
son fiancé. Et la voix plus basse, un peu brisée, il murmura:
--Mon Dieu! rassurez-vous, il ne courra aucun danger...
--Oh! fit Madeleine avec pitié.
Et s'avançant, quittant l'ombre du chêne:
--Vous ne comprenez pas, dit-elle. Votre réponse est douce pourtant,
mais si triste! Je voudrais seulement éviter ce duel, mais non pour
Semaise.
Il levait le front, un trouble immense parcourait ses vertèbres, et ses
lèvres remuaient. Madeleine sentit grandir son courage.
--Toute ma haine est évanouie, dit-elle. Du passé cruel, entre nous, il
ne reste que de la cendre. Et rien autre, entendez-vous, ne m'a attirée
ici que la crainte de ne plus vous revoir.
--Est-ce vrai? cria-t-il.
Une lueur de ravissement errait entre les cils de Jacques, il était tout
près de la vierge, à genoux, la figure levée. Il avait pris la main
délicate, il y posait les lèvres lentement, timidement.
--L'existence va être si douce, murmura-t-il. Mais je voudrais vous
dire... ô les nuits de ma misère qui finissent... ce noir avenir si beau
maintenant... non, je n'osais pas rêver... toujours une voix triste
s'élevait, protestait, Madeleine... à peine, étant seul, si j'osais
murmurer ce nom... mais est-ce vrai, est-ce vrai? me voulez-vous?
--Pour toute la vie, répondit-elle.
Des tilleuls argentés répondaient à l'hymne des chênes, la roseraie
encensait la pénombre divine, des formes mousses tremblaient
lointainement, des taraxacums dressaient leurs menus pédoncules sur le
tertre, et eux se sentaient enveloppés d'une bienveillance énorme, en
sécurité sous le saphir nocturne semé de toisons vagabondes.
--Vous êtes belle, Madeleine.
--Et vous très beau... et si bon que, sans doute, vous ignorez votre
beauté.
Puis, tout à coup, penchée sur lui, frissonnante, elle chuchota:
--Je me sens misérable.
--Quoi?
--Ce duel. Il y a tant de hasard dans ces choses. Et puis, j'en ai le
remords, ma conscience est lourde. Ne peut-on pas l'éviter?
--J'ai promis.
Elle soupirait, leurs mains s'entrelacèrent. Une lente brise méridionale
remuait dans les plantes:
--Il ne faut pas craindre, fit Jacques... Ce duel ne coûtera la vie à
personne...
Sa voix était persuasive, détournait, allégeait la crainte de Madeleine.
Ils se turent. Jacques s'était relevé. À mesure de l'ascension lunaire,
les ombres s'accourcissaient. Les campagnes étaient comme une mer pâle,
et la joie vitale accélérait la vie des jeunes gens. Leurs lèvres
étaient sèches, leurs yeux tendres ineffablement, et il leur semblait
vivre là ensemble et s'aimer depuis des temps immenses, et que toujours
ils s'étaient connus. Madeleine était faible, sa tête ployait et elle se
trouvait réfugiée contre la poitrine de Jacques. Alors, lui, au contact
des beaux cheveux, ivre, pressa contre lui la vierge, et leurs bouches
se touchèrent dans le premier baiser, chaste et pourtant plein de
flamme.
--Je t'aime par-dessus toute créature, murmura-t-il.
L'église sonna, l'aube commença de vibrer derrière la forêt, une vague,
une délicieuse rumeur de vie roulait sur les campagnes, les bestioles
fauves froissèrent les feuilles, de menus cris s'éparpillèrent, et la
Lune pâlit entre les nuées.
--Au revoir, dit Madeleine.
Elle partait furtivement sous les chênes; il contemplait ce départ
léger, de charme intense, de la jolie fée, et quand elle eut disparu,
quand la grande porte des _Corneilles_ se fut refermée avec un
grincement, il s'en alla, pensif, par les larges campagnes.