Un mystère de crépuscule accompagnait l'amour au coeur de Madeleine. De
toute l'attitude de la vierge émanait on ne sait quel charme de
mansuétude, même de solennité. Elle devenait taciturne, avec des revifs
soudains. Elle choisissait pour son costume une gamme de nuances
modestes, des gris jolis, des bleus sombres relevés de tulle, de ruches
fauves, et la finesse blanche de sa face et de son cou jaillissait de là
adorablement.
Le combat, pourtant, n'avait pas cessé en elle. D'un coup de flèche, le
remords troublait souvent sa poitrine. En vain sa conscience se dérobait
derrière l'argument d'un amour impossible, un amour qui devait mourir
sans l'échange d'une parole. Madeleine concevait très bien le sophisme
là dessous, et tout son être protestait, se révoltait contre la
désuétude du beau rêve. Bien plutôt son être intime se berçait d'une
pensée d'éternité, d'une communion plus complète avec celui qui n'osait
conter ses tendresses que sous les ténèbres faiblement brasillantes du
firmament constellé.
Toute cette métamorphose, fort peu déguisée, n'était pas pour être
saisie par Vacreuse, trop endormi, ni par Jeanne, absorbée dans ses
tracas d'ambitieuse. Mais le fiancé était d'autre mesure. Il commençait
à s'inquiéter. Jusqu'alors, exonéré de souci par le caractère ouvert de
Madeleine, il attendait en paix la fin des accordailles. Modérément
passionné, trop las encore de récentes aventures, il n'avait pas essayé
de se faire aimer, aurait trouvé la tâche ardue. Au total, son siège
était fait. Décidé à la vie au pas, il jugeait mauvais d'être tout
d'abord adoré de sa fiancée, remettait à plus tard, quand naîtraient les
premiers orages, d'endosser la cuirasse de guerre. Alors, intervenant à
propos, se montrant subitement transformé, il détournerait à son profit
les premières aspirations dangereuses de sa jeune femme, saurait être
pour quelques mois l'amant au moins une fois désiré par l'épouse.
Dans cet avenir prévu, le Parisien s'était enfoui avec délices. Croyant
bien écarter toute anicroche, il capitonnait son existence, vivait de
régime, insensible à la grâce de la vierge. Sa clairvoyance toutefois ne
s'y rouillait pas. Faible d'intelligence, il avait l'entregent, la ruse
et tout le mobilier de soupçons qui se rencontrent toujours dans ces
égoïsmes féroces passés à la filière de l'expérience. Aussi les
anomalies de Madeleine ne lui échappaient guère, et il voulut en avoir
le coeur net. Un matin donc qu'elle avait encore refusé de monter à
cheval, Semaise dit à Vacreuse:
--Madeleine est singulière depuis quelques jours, ne trouvez-vous pas?
--Je n'ai rien remarqué, dit Vacreuse.
--Non? Vous voyez cependant qu'elle ne monte plus à cheval, qu'elle a
perdu tout son feu.
--Elle est assez capricieuse, vous le savez bien!
--Les caprices, que je sache, ne la font pas si pâle habituellement.
--Voulez-vous dire qu'elle est malade? s'écria Vacreuse avec trouble.
--Que non! Pourtant son allure est lasse, elle a du souci... elle a
modifié son vêtement... s'est convertie à des nuances de cloître, elle
qui adore les couleurs de soleil. Et si modeste soudain. Plus charmante
d'ailleurs que jamais.
--Alors quoi? demanda l'autre.
--Voulez-vous que je vous dise? Elle a tout l'air de se conter une
histoire rose.
--Mon Dieu, Semaise, dites donc les choses tout bonnement.
--Tout bonnement, puisque vous le voulez... Je crois que Madeleine rêve
d'idylle.
--Bah! Tant mieux pour vous!
--Pour moi! Mais je n'y suis pour rien, cher beau-père.
--Comment! balbutia l'autre, scandalisé.
--Écoutez. Vous pensez bien que j'aurais gardé mes observations pour
moi, crainte de vous donner de l'ennui, si je n'avais aucun motif de
vous en instruire. J'avais d'abord attribué le malaise de Madeleine à
quelque trouble physique, puis à des aspirations vagues... mais
l'ensemble de mes notes me portent à croire qu'il y a _quelqu'un_. Oh!
pas de gestes, je sais Madeleine incapable d'une intrigue... elle est
trop loyale, elle dirait tout plutôt. Mais, mon ami, et c'est tout ce
qu'il me faut savoir, dites-moi s'il n'existe pas dans les environs
quelque jeune homme beau, distingué, que Madeleine pourrait entrevoir,
en passant, dans sa promenade quotidienne avec la nourrice?
--La croyez-vous donc capable... à la seule vue d'un beau freluquet...
--Je crois tous les romans possibles, voilà tout, interrompit Semaise.
Madeleine a justement--et ce n'est pas de ma part un reproche--la nature
qu'il faut pour aimer d'un coup de passion. Mais comme je préfère pour
son bonheur et le mien, que son premier coup de passion porte sur moi,
vous feriez bien, cher beau-père, de répondre clairement à ma demande.
--Je ne connais personne dans les environs qui pourrait...
--Personne, bien sûr?
--Que des paysans, et tous laids, ou du moins grossiers.
--Pas de gaillard exerçant un métier original, vêtu bizarrement--pas de
fils de fermier instruit à la ville?
--Non.
--C'est drôle; mais vous vous trompez peut-être... Vous pouvez avoir mal
observé. Il sera bon de questionner Madame Vacreuse.