Depuis son arrivée aux _Corneilles_, Madeleine s'endormait difficilement
le soir. Un trouble était en elle, une nervosité rêveuse, non sans
charme, et elle s'accoudait sur l'allège de sa fenêtre, s'oubliait à
contempler les estompes de la nuit. La Lune grandissait, chaque jour
s'attardait davantage sur l'horizon, et la jeune fille, depuis une
semaine avait vu s'émousser les cornes et se remplir le petit croissant
rougeâtre.
Un soir, elle était penchée, immobile, devant le silence du val. Les
rayons oranges de la Lune dichotome, basse à l'Occident, dessinaient
pâlement sa figure sur la nébulosité blanche de sa robe. Elle se sentait
l'âme fraîche, un peu inquiète pourtant.
Au loin, des rainettes chantaient sur les roseaux, la forêt tremblotait
harmonieusement, un peuplier solitaire était la silhouette d'un élégant
colosse, un vague étang s'argentait entre des fermes. Elle soupira.
Confusément elle désirait quelque chose, à toute cette splendeur
nocturne trouvait du chaos, et son jeune coeur se gonflait, murmurait
contre sa poitrine.
--C'est beau pourtant... Si beau! dit-elle à voix basse.
Elle leva le front vers la Lune; elle avait l'illusion de la voir
descendre la pente rapide du firmament. Une église paysanne se projetait
au-devant des rayons, était noire et délicate, les étoiles luisaient
plus fort, le demi-disque, toujours grandissant et s'empourprant,
semblait s'endormir sur un lointain monticule. Enfin, il disparut.
L'ombre fut plus lourde sur le paysage, Madeleine se sentit très seule.
--Pourquoi suis-je triste?
Elle songea à sa vie future, à son mariage, à Victor de Semaise. Son
fiancé ne lui troublait pas le coeur. Elle l'estimait élégant, en était
même fière. C'était tout. Je ne sais quelle extinction dans le regard du
jeune homme, quelle lassitude sur sa blême face, quel néant atrophiait,
éloignait la tendresse.
Elle essayait pourtant de s'attacher à lui. Elle l'avait accepté de
plein gré, par ignorance. Elle se figurait mal l'amour, malgré les
lectures secrètes, les volumes empruntés mystérieusement. Puis, si
jeune, elle ne vivait que dans le présent ou dans les courts avenirs
d'adolescence. D'ailleurs, tellement passionnée de sa mère, elle en
épousait les haines et les engouements, avait été décidée, dès le
premier mot.
--Si j'avais sommeil, du moins!
Elle n'avait pas sommeil, sa veillée devenait plus misérable et plus
douce, et elle absorbait longuement la bonne odeur de la nuit. La légère
brise était anéantie, une immobilité immense dormait sur la vallée, les
rainettes se taisaient. Dans l'auguste paix des ténèbres, elle essayait
de bâtir un édifice de projets, se figurait des choses de lecture, des
contrées, des villes, des arcatures de palais, des dômes, des aqueducs
levés gravement sur des paysages, la virginité d'une haute montagne, des
Victoria Regia, au soir tombant, nageant en neige, en nacarat tendrement
rose, entre la splendeur des feuilles colossales, sur un lac vierge
religieusement dormassant sous le vol des némocères, dans le clapotis
des monstres de l'abîme. Et d'autres choses plus menues, des retraites
frêles, abritées entre des colonnettes, sous des plantes grimpeuses, des
objets gracieux d'ameublement, des langes d'enfant. Mais la lassitude
revenait, comme un ensevelissement de son âme dans la nuit, et elle se
sentait très petite, débile, rêvait à des contes de candeur, à quelque
bon lutin qui viendrait la consoler, lui susurrer des légendes à
l'oreille, bien mystérieusement.
Tout à coup elle eut le frémissement d'un rêve.
Dans le silence, une musique fine venait de s'élever, une lente et
légère ondulation qui semblait monter aux Étoiles, la voix continue,
infiniment chromatique d'un violon. La mélodie était belle, triste et
inconnue. Elle devait sourdre de la crête d'un massif déclive, un peu à
droite, hors du jardin, là où brusquement se resserrait le domaine, où
le château confinait aux emblaves. D'abord surprise, la jeune fille
écoutait, très émue, la poitrine orageuse.
Continuellement, la musique semblait s'affiner, s'épandre en analyses
harmonieuses, devenir plus plaintive et plus suppliante sous la caresse
de l'archet, raconter quelque histoire bien mélancolique et bien lente
de Calvaire, d'Exil, de Paria. Mais, pour Madeleine, le violon ne
contait qu'une légende d'amour, de désespérance, de trop noire
résignation, une histoire des profondes racines du coeur, et deux
grandes larmes descendaient au long des joues pâles de la vierge.
Pourtant, un délice la pénétrait, un frémissement de bonheur tout à
travers sa chair, et plus la mélodie s'assombrissait, balbutiait, plus
il lui semblait être dans un coin d'Éden, dans la réalisation de ses
plus beaux rêves. Et quand, au finale, de légers silences entrecoupaient
le chant, que l'instrument se mettait à grelotter, que les cordelles
avaient des notes basses comme des vols d'abeilles, quand les dernières
mesures s'épandirent ainsi que des larmes, des soupirs de détresse, puis
moururent en filigranes de musique, en prière suprême, elle tenait sa
figure entre ses mains, les joues tout humides et le coeur plein de
ravissement.
De nouveau régnait le silence. La solitude était élargie, plus vierge,
le battement des astres ralenti, une monotone rainette coassait sa
plainte humide, et Madeleine se demandait qui donc était venu lui
chanter ce nocturne. Mais le massif frémit, une ombre humaine passa
parmi les arbres de la colline, furtive, se dissimulant, et la vierge
restait toute fiévreuse, en plein poëme, le cerveau rempli
d'imaginations merveilleuses, de choses plus belles que la vie n'en
comporte. Son ennui avait disparu, je ne sais quelle joie profonde
vibrait dans l'espace. Sans remords, imprévoyante, elle s'abandonnait à
un flux de tendresse, à la pensée d'un amour noble et large montant vers
elle, du fond de l'ombre, respectueusement.
Un à un, des fragments du nocturne revenaient à la mémoire; elle
revoyait le départ de la silhouette taciturne sous les feuillages, se
grisait du mystère, et le bondissement de son coeur, des impressions
rapides et répercutées, peu à peu lui épelaient une page inconnue, la
page immense de sa jeunesse, de sa puberté épanouie.