La chute du Maréchal, survenue vers l'époque où Jacques entrait dans le
génie militaire, en qualité de sous-lieutenant, vint raviver toutes les
colères de Jeanne. Le même coup qui replongeait Vacreuse dans une
obscurité profonde, exhaussait légèrement Pierre, lui donnait une
notoriété fugitive. La haine de Madame Vacreuse fut alors aussi violente
que celles qui faisaient assassiner les familles aux siècles passés. Et
Madeleine refléta ces grandes passions de sa mère, palpita
frénétiquement en maudissant les Laforge, lança des imprécations de ses
belles lèvres rouges.
Jacques était bien loin de pareils sentiments. Il ne songeait qu'à son
devoir, se montrait un grave, un austère serviteur de la Patrie. Son
père lui allouait une pension royale et le jeune homme se sentait une
honte de cette fortune imméritée, ne voulait pas la dépenser en
plaisirs. Sans avoir encore toute la lucidité du juste, il en avait les
principes au fond de sa haute nature. Il employa l'énorme revenu à faire
du bien dans sa compagnie, augmentait le confort des soldats, procurait
des professeurs et des livres aux studieux, des plaisirs sains à tous,
offrait des primes à ceux qui trouvaient quelque menue amélioration dans
l'exécution des travaux, enfin dépensait beaucoup d'argent en
expériences mécaniques, chimiques, balistiques dans le but d'ajouter
quelque engin perfectionné à la richesse défensive de la France.
Il fut de l'expédition tunisienne. C'est là surtout, aux bivouacs, aux
travaux difficiles, qu'il se montra admirable comme officier et comme
homme, plein de pertinacité, d'ingéniosité et de coeur, donnant son
intelligence, ses bras et sa bourse à la patrie et aux soldats.
Et c'était au retour de Tunisie que le hasard amenait Jacques à la fête
de l'Américain O'Sullivan, et le mettait en face de sa jeune ennemie.
Quinze jours plus tard, les Vacreuse partaient pour leur château des
_Corneilles_.