_24 décembre._--Un radieux clair de lune illumine la silencieuse nuit
arctique... A l'approche du grand jour de la Noël, notre petit monde est
de plus en plus gai. Chacun songe évidemment aux absents, mais personne
ne laisse deviner ses soucis.--Le carré et les cabines sont brillamment
illuminés et le menu du repas particulièrement soigné. Faire bombance,
c'est pour nous la seule manière de fêter les solennités. Le dîner est
excellent et le souper non moins exquis. Après cela on sert les gâteaux
traditionnels, auxquels Juell travaille depuis des semaines. Le «clou»
de la fête est l'arrivée de deux boîtes contenant les cadeaux de Noël,
présents de la mère et de la fiancée de Hansen. C'est avec une véritable
joie d'enfant que chacun reçoit son petit souvenir: une pipe, un couteau
ou une autre bagatelle de ce genre. Il semble que ces caisses soient un
message de tous les chers absents. Après cela, une série de toasts et de
discours, puis lecture d'un nouveau numéro du _Framsjaa_ accompagné d'un
supplément illustré dû au crayon du célèbre artiste polaire Huttetu. Les
gravures reproduites à la page précédente, représentant les aventures de
Peter avec son ours, donnent une idée de ce talent jusqu'ici méconnu.
_25 décembre._--Là-bas, au pays, très certainement ils songent
aujourd'hui à nous et s'attristent à la pensée des souffrances que nous
devons endurer, supposent-ils, au milieu du grand désert glacé de
l'Océan Arctique. Que ne peuvent-ils nous voir gais et bien portants! A
coup sûr notre vie n'est pas plus pénible que la leur. Jamais je n'ai
mené une existence aussi douce et jamais je n'ai autant redouté
l'embonpoint. Voyez, par exemple, le menu du dîner. Pas moins de cinq
plats. Une soupe à l'_oxtail_, un pudding de poisson, un rôti de renne
avec des petits pois, des pommes de terre, de la confiture d'airelle, de
la confiture de baies de marais[13] avec de la crème et des galettes.
Tout le monde fait si bien honneur au repas que personne n'a faim au
souper. Dans la soirée on sert le café avec accompagnement d'ananas, de
macarons, de gâteaux au gingembre et de mendiants. Pour vous donner une
idée de notre ordinaire, n'oublions pas le déjeuner composé de café, de
pain frais, de langue, de _corned beef_, de fromage et de marmelade. A
l'exception des gâteaux, notre menu quotidien n'est pas différent. Avec
cela, nous habitons une bonne et solide maison, bien éclairée par de
grandes lampes à pétrole ou par l'électricité; nous avons toute espèce
de jeux pour nous distraire et toute une bibliothèque pour nous
instruire. Que peut-on demander de plus?
[13] Baie de marais ou ronce faux mûrier (_Rubus Chamæmorus_).
_26 décembre._--Aujourd'hui et hier −38°, la plus basse température
observée depuis le commencement de l'hivernage. Dans la journée en me
promenant sur la banquise, j'arrive sur le bord d'un grand lac, couvert
de «jeune glace» coupée par une large crevasse. Les rayons de la lune
jouent sur la surface noire de l'eau et cette vue me rappelle soudain
les scènes du pays des fjords. A perte de vue, du haut d'un monticule de
glace, la nappe d'eau bleue s'étend dans la direction du nord.
[Illustration: LES RAYONS DE LA LUNE JOUENT SUR LA SURFACE DE L'EAU]
_28 décembre._--En avant du _Fram_, dans une direction perpendiculaire à
celle de son gisement, s'est ouvert un chenal; la glace formée à sa
surface la nuit dernière porte des traces de pression. Nous ne prêtons
pas la moindre attention à tous ces mouvements de la banquise qui ont
causé tant d'émois à nos prédécesseurs. Aucun préparatif n'a été fait à
bord en vue d'un accident. Nous n'avons sur le pont ni vivres, ni tente,
ni équipement prêts à être débarqués. Et ce n'est pas par négligence;
mais nous n'avons pas lieu de craindre les convulsions de la glace. Nous
avons pu apprécier la résistance de notre bâtiment, et notre confiance
en lui est absolue. Contre sa coque inébranlable, les blocs les plus
durs viennent s'aplatir et perdre leur force d'impulsion.
De l'avis de tous les explorateurs, la longue nuit de l'hiver arctique
exercerait l'influence la plus pernicieuse sur l'organisme et
déterminerait fatalement l'éclosion du scorbut parmi les équipages. Un
marin anglais avec lequel je m'entretins de cette question avant mon
départ fut particulièrement pessimiste. «Non, jamais, assurait-il, une
expédition polaire ne pourrait échapper au scorbut; c'était là un mal
inévitable; tous les chefs de mission qui prétendaient en avoir été
indemnes, avaient simplement donné un autre nom à la terrible maladie.»
Maintenant, je suis en mesure de réfuter cette opinion par notre
expérience. La nuit polaire n'a eu aucune influence débilitante ou
déprimante sur moi; tout au contraire, pendant cet hivernage, j'ai
l'impression de rajeunir. Cette vie régulière me convient parfaitement;
jamais je ne me souviens avoir été en meilleure santé. Bien plus, je
recommanderai les régions arctiques comme un excellent sanatorium pour
les personnes affaiblies ou atteintes d'affections nerveuses.
J'en viens même à avoir honte de nous; ces terribles souffrances de la
longue nuit de l'hiver polaire, décrites en termes si dramatiques par
nos prédécesseurs, nous n'en éprouvons aucune. Elles sont pourtant bien
nécessaires pour donner de l'intérêt à une relation d'expédition
arctique! Si cela continue ainsi, qu'aurons-nous à raconter au retour?
Tous mes compagnons sont également gros et gras; aucun d'eux n'a la mine
pâle et les joues caves traditionnelles des hiverneurs polaires, et chez
eux pas trace d'abattement. Écoutez seulement dans le carré l'animation
des conversations et les éclats de rire. Cet excellent état sanitaire et
moral, nous le devons à la qualité et à la variété de notre ordinaire, à
la bonne ventilation du navire, à nos fréquentes promenades en plein
air, à l'absence de tout surmenage physique, enfin aux quotidiennes
distractions que nous apportent la lecture et les jeux. Notre système de
vie en commun, sans aucune inégalité de traitement pour les divers
membres de l'expédition, a également exercé la plus heureuse influence.
[Illustration: LA LECTURE DE L'ANÉMOMÈTRE]
Plusieurs de mes camarades se plaignent d'insomnie. Le manque de sommeil
est aussi, dit-on, une conséquence inévitable de l'obscurité de l'hiver
arctique. Pour mon compte je n'en ai jamais souffert; je ne fais pas, il
est vrai, la sieste dans l'après-midi, comme la plupart de mes
compagnons. Après avoir dormi plusieurs heures dans la journée, mes
camarades ne pouvaient s'attendre à ronfler ensuite toute la nuit.
L'homme ne peut toujours dormir, disait justement Sverdrup.
_31 décembre._--Voici le dernier jour de l'année. Une longue année, qui
nous a apporté et beaucoup de bien, et beaucoup de mal! Elle a débuté
par le bien, par la naissance de la petite Liv, un bonheur si étrange
que d'abord j'y pouvais à peine croire. Ensuite est venue l'heure triste
du départ. Nulle année n'a apporté une peine plus lourde que celle-là.
Depuis, ma vie n'est qu'une longue attente. Comme l'a dit le poète:
«Veux-tu ignorer les peines et les soucis, n'aime jamais.»
L'attente! il y a des maux pires!
Vieille année, tu m'as apporté la déception; tu ne m'as pas conduit
aussi loin vers le nord que je l'avais espéré. Après tout, tu aurais pu
me traiter encore plus mal. Mes calculs ne se sont-ils pas réalisés en
partie? Le _Fram_ n'a-t-il pas été poussé dans la direction désirée? Une
seule chose me contrarie; la multiplicité des zigzags de la dérive.
Une nuit magnifique termine l'année. Au-dessus de la grande étendue
blanche, le ciel d'une incomparable pureté n'est qu'un scintillement
d'étoiles, illuminé par le flamboiement silencieux de l'aurore boréale,
et sur ce fond de paillettes brillantes, le _Fram_ détache en vigueur sa
masse noire argentée de givre.
Tout naturellement, grande réjouissance dans la soirée. A minuit,
j'adresse à mes compagnons une courte allocution de circonstance, les
remerciant de leur bon esprit de camaraderie et de leur confiance.
Ensuite chants et lecture de poésies.
_3 janvier 1894._--La température varie entre −39° et −40°!!! Par un
pareil froid, la lecture des instruments de météorologie n'est pas
précisément agréable, surtout celle des thermomètres à maximum et à
minimum placés dans le «nid de corbeau». Plus pénibles encore sont les
observations astronomiques exécutées tous les deux jours. Pour manier
les petites vis très délicates des instruments, naturellement Hansen et
son aide doivent être dégantés, d'où de fréquentes congélations aux
mains. Souvent le froid est tellement pénétrant que les observateurs
doivent interrompre leur travail pour battre la semelle et pour se
frapper les bras. Et cependant, jamais ils ne veulent avouer leurs
souffrances. «Hansen, il ne fait pas chaud là-haut, lui demandons-nous,
lorsqu'il rentre au carré.--Ma foi non, cependant la température est, je
vous assure, très supportable.--Soit, mais vous avez les pieds
gelés.--Non, en vérité, je ne puis le dire, j'ai seulement un peu froid
aux doigts.» En effet... deux de ses doigts sont «mordus», et il
s'obstine à refuser les gants en peau de loup que je lui offre.
Aujourd'hui, le temps est trop doux pour une telle précaution,
affirme-t-il.
Un jour, par 40° sous zéro, Hansen monta sur le pont en chemise et en
caleçon pour une lecture d'instrument. Et des explorateurs ont affirmé
l'impossibilité d'exécuter des observations par de pareilles
températures!
_4 janvier._--L'aube me semble plus claire, mais, peut-être est-ce par
un effet de mon imagination? Je suis de très belle humeur, bien que nous
dérivions encore vers le sud. Après tout, qu'importe? Peut-être dans
cette direction notre expédition ne sera-t-elle pas moins fructueuse
pour la science? En attendant, je connais maintenant la nature du bassin
polaire. La mer profonde à travers laquelle nous dérivons est un
prolongement des grandes fosses atlantiques. Mes prévisions se
trouveraient vérifiées complètement, si seulement nous avions un vent
favorable. Bien d'autres, avant nous, n'ont-ils pas attendu une bonne
brise! Au fond, ce désir d'atteindre le pôle est une suggestion du démon
de la vanité.
La vanité? n'est-ce pas une maladie d'enfant qui devient plus aiguë avec
les années et qui pourtant devrait disparaître?
Tous mes calculs, à l'exception d'un seul, se sont trouvés justes. Nous
avons suivi notre route le long de la côte de Sibérie, en dépit de
toutes les prédictions défavorables; nous sommes parvenus au nord plus
loin que je n'avais osé l'espérer et juste à la longitude que je
souhaitais atteindre; comme je le désirais, nous avons été pris dans les
glaces, et le _Fram_ a supporté sans la moindre avarie toutes les
pressions, alors que les explorateurs les plus expérimentés avaient
affirmé sa perte certaine. Enfin, notre hivernage sur cette banquise en
dérive est bien moins pénible que celui des précédentes expéditions.
Notre vie ressemble à celle que nous mènerions en Norvège. Tous réunis
dans une même pièce, nous formons comme un petit coin de la patrie.
Le seul point sur lequel mes calculs se sont trouvés en défaut est, je
ne puis le cacher, d'une très haute importance. Le plus grand fond
rencontré par la _Jeannette_ n'était que de 164 mètres; je croyais donc
l'Océan polaire peu profond et supposais par suite l'action des courants
très sensible dans cette mer et l'apport des fleuves sibériens capable
de repousser la banquise très loin vers le nord. Aussi, grand a été mon
étonnement de trouver dans cet Océan des abîmes atteignant 1,800 mètres
au moins et peut-être même le double. Au milieu d'une pareille masse
d'eau un courant, s'il existe, doit être très faible. Mon seul espoir
maintenant est dans les vents. Christophe Colomb a découvert l'Amérique
par suite d'un faux calcul, dont il n'était pas d'ailleurs responsable.
Seul, le ciel sait où nous conduira mon erreur. Mais, en vérité, je le
dis: le bois flotté de provenance sibérienne qui se rencontre sur les
côtes du Grönland ne peut mentir; nous devons donc suivre le même chemin
que lui.
_8 janvier._--La petite Liv a aujourd'hui un an. A la maison c'est
grande fête. Que ne donnerai-je pour te voir aujourd'hui, cher petit
être? Tu m'as sans doute oublié depuis longtemps et tu ne sais plus ce
que c'est qu'un père? Tu le sauras un jour de nouveau.
Dans l'après-midi, Vénus apparaît pour la première fois au-dessus de
l'horizon. Entourée d'une auréole rouge, elle éclaire le grand désert
glacé comme un phare puissant... C'est l'étoile de Liv, comme Jupiter
est l'étoile du foyer. Un pareil jour ne peut nous apporter que joie et
bonheur. En effet, nous dérivons vers le nord; nous sommes certainement
au delà du 79°.
_15 janvier._--Un bon pas vers le nord. Hier nous étions par 79°19′ et
137°31′ Long. E.--Dans la journée je fais une longue excursion à pied.
La glace est unie, excellente pour le traînage; à mesure que j'avance,
elle devient de plus en plus plane. Plus j'examine cette banquise et
plus mûrit dans ma tête un projet auquel j'ai depuis longtemps déjà
souvent réfléchi. Sur une telle glace il serait possible d'atteindre le
pôle avec des traîneaux et des chiens, en laissant le navire poursuivre
sa route vers la Terre François-Joseph, le Spitzberg ou le Grönland. Ce
serait une entreprise facile pour deux hommes... En tous cas, il serait
prématuré de partir au printemps prochain. Je dois d'abord connaître les
résultats de la dérive pendant l'été. En second lieu est-il juste
d'abandonner les autres? Si je réussissais à revenir en Norvège et que
mes compagnons périssent avec le _Fram_! Mais, d'autre part, n'est-ce
pas pour explorer le bassin polaire que l'expédition est partie, et
n'est-ce pas dans ce but que le peuple norvégien a libéralement donné
son argent? Mon devoir est de faire tous les efforts possibles pour
arriver au but... Pour le moment il faut attendre les événements.
_Jeudi 18 janvier._--Vent de S.-S.-E., de S.-E., et d'E.-S.-E., Vitesse
de 5 à 6 mètres par seconde. Ces grandes brises déterminent presque
toujours une hausse du thermomètre; aujourd'hui il monte à −25°. Moins
violents, les vents du sud produisent un refroidissement de l'air,
tandis que ceux de la partie nord, lorsqu'ils sont faibles, amènent une
élévation de température. Payer attribue l'échauffement des couches
d'air observées, par les brises fraîches, à leur passage au-dessus de
nappes d'eau libre. Cette explication ne me semble pas exacte, surtout
dans cette région où il existe peu ou point d'ouvertures dans la
banquise. A mon avis, cette hausse de température serait déterminée par
l'arrivée, à la surface de la terre, de nappes d'air provenant des
hautes régions de l'atmosphère. L'air des régions supérieures doit, en
effet, avoir une température plus élevée que celle des nappes ambiantes
à notre globe, refroidies par la radiation des neiges et des glaces. En
second lieu, en descendant, l'air subit un échauffement en raison de
l'augmentation de pression qu'il éprouve.
_23 janvier._--Ce matin, lorsque je monte sur le pont, Caïaphas aboie
furieusement dans la direction de l'est. Il doit y avoir quelque animal
de ce côté. Muni seulement d'un revolver, je pars à la découverte,
accompagné de Sverdrup. Aussitôt le chien file devant nous, toujours en
donnant de la voix. J'examine soigneusement les environs; impossible de
rien distinguer. Caïaphas aboie toujours et pointe les oreilles. D'une
seconde à l'autre je m'attends à voir surgir un ours. Nous voici sur le
bord de l'ouverture voisine du navire; notre chien avance lentement et
avec précaution, puis s'arrête en grognant sourdement. Évidemment nous
approchons du gibier. Je grimpe sur un _hummock_, et devant moi
j'aperçois quelque chose de sombre qui semble remuer. «Un chien noir,
dis-je à Sverdrup.--Mais non, répond-il, c'est un ours.» Ce que j'ai
pris tout d'abord pour un chien est seulement la tête de la bête; sa
démarche est bien celle de l'ours, mais cet ours blanc est terriblement
noir. Je m'avance vers lui, le revolver à la main, prêt à lui envoyer
mes six balles dans le museau, lorsque je vois l'animal se lever, et du
coup je reconnais un morse. L'énorme bête se jette aussitôt à l'eau et
plonge, puis après être revenue à la surface et s'être ébrouée, reste à
nous regarder. Inutile d'envoyer des balles de revolver à un pareil
monstre; autant essayer de prendre une oie sauvage en lui déposant le
fameux grain de sel sur la queue. Quel dommage que nous n'ayons pas un
harpon! Nous revenons en toute hâte à bord chercher les armes
nécessaires; le temps de les préparer, le gibier a disparu. Jamais
auparavant, que je sache, on n'avait rencontré un morse sur la banquise
en pleine mer.
Bonne dérive vers le nord. 79°41′ Lat. N. 135°29′ Long. Est.
_25 janvier._--En me promenant j'atteins la fin de l'ouverture située à
l'est du _Fram_; sa longueur n'est pas moindre de 11 kilomètres. Au
retour de cette excursion, la banquise commence à s'agiter. La jeune
glace qui couvre le chenal se brise sous mes pas et s'amoncelle en deux
hautes murailles avec des bruits étranges. Tantôt on croit entendre un
gémissement de chien, tantôt un fracas de puissante chute d'eau. A
différentes reprises le passage m'est fermé, soit par la brusque
ouverture d'une nappe d'eau, soit par le soulèvement d'un monticule de
blocs. La partie de la banquise où est enfermé le _Fram_, située au sud
de nous, paraît être poussée vers l'est, à moins que ce ne soit la
portion du _pack_ sur laquelle nous nous trouvons qui dérive dans
l'ouest.
_27 janvier._--Le jour augmente sensiblement. A midi on peut lire les
caractères d'un journal. Le soir, pendant deux heures, très violentes
pressions. Les glaces craquent et se brisent dans des heurts terribles,
et leurs débris s'empilent en hautes murailles le long des rives du lac.
On entend venir le grondement... il approche de plus en plus... le
navire éprouve des chocs violents; il semble qu'il soit soulevé par des
vagues de glace arrivant par l'arrière. Les _hummocks_ à tribord
grincent, le bruit devient assourdissant. Une accalmie se produit et je
regagne le carré. A peine me suis-je remis au travail que les pressions
reprennent de plus en plus violentes.
A bâbord le vieil _hummock_ est lentement soulevé, tandis que se déchire
la grande flaque située dans son voisinage. Le fracas et la violence des
chocs augmentent de minute en minute; le navire frémit, et cela dure
ainsi jusqu'à dix heures et demie. A minuit moins un quart, nouvelle
attaque de la glace, plus faible; puis, tout rentre dans le calme.
L'assaut a été particulièrement violent à l'arrière. Un monticule formé
de blocs empilés dépasse six mètres[14]; des glaçons épais de trois
mètres environ ont été brisés et entassés les uns au-dessus des autres.
[14] Il reçut le nom de _Grand Hummock_ et suivit le _Fram_ pendant
toute sa dérive.
La lune est à son dernier quartier; la production de cette forte
pression à cette époque ne concorde donc pas avec nos observations
antérieures. Peut-être est-elle due au voisinage d'une terre.
_30 janvier._--Depuis avant-hier, calme plat, néanmoins légère dérive au
sud-est. Lorsque le vent a, pendant quelque temps, soufflé d'un point du
compas, la banquise éprouve une compression dans cette direction, puis,
dès que la brise tombe, subit une détente et s'étend en sens contraire.
A cette réaction sont dus, je crois, le recul d'un mille constaté depuis
le 27, et l'attaque de ce jour-là. Depuis cette date, la glace est
calme. Les pressions se produisent probablement lors du changement de
direction de la dérive.
_2 février._--82°10′ Lat. N. et 132°10′ Long. Est. En l'honneur du
passage du 80°, grande fête à bord.
_6 février._--Le thermomètre oscille entre −47° et −48°. Dans le salon
il s'élève à +22°. Lorsque l'on sort, la différence de température est
donc de 69 à 70°. Néanmoins, fût-on même légèrement vêtu et tête nue, on
n'éprouve pas une impression de froid.
L'air est calme et remarquablement clair. L'horizon, dans le sud,
resplendit d'une lueur jaune très intense passant au vert et au bleu. Le
ciel d'Italie n'est pas d'un bleu plus intense. Cette puissante
coloration se produit toujours par les grands froids. Le lendemain, le
thermomètre descend à −49°,6.
Depuis le mois dernier, tous les membres de notre petite colonie ont
augmenté de poids; pour quelques-uns, l'accroissement atteint deux
kilogrammes. Sverdrup, Blessing et Juell tiennent le «record» avec
86kg,2.
_15 février._--Longue excursion en traîneau. Sur la glace unie, quatre
chiens peuvent traîner deux hommes. J'étudie l'importante question de la
marche sur la banquise en vue des plans d'avenir.
Combien exagérées sont les craintes qu'inspirent les basses températures
arctiques! Certainement il ne fait pas chaud par −40° et −42°; mais un
tel froid ne cause aucune souffrance. Hier, dans une promenade sur les
_ski_, j'étais vêtu d'une chemise ordinaire et de deux blouses en peau;
aux jambes, caleçon, pantalon, jambières en drap, et je suais à grosses
gouttes.
Aujourd'hui, pour la promenade en traîneau, je porte une chemise de
flanelle, un gilet, un jersey en laine, une veste en vadmel et une
blouse en peau de phoque. Avec cet accoutrement, la température me
semble très agréable; comme hier, je transpire à plusieurs reprises. Sur
la figure, je porte un masque de flanelle, mais cet appareil me tient
beaucoup trop chaud; je ne le mets que lorsqu'une brise très fraîche me
souffle dans le nez.
_16 février._--Après une dérive dans le sud, les jours précédents, nous
voici de nouveau au nord, au 80°1′; pourtant, depuis le 12, le vent a
toujours soufflé du nord.
[Illustration: IMAGE RÉFRACTÉE DU SOLEIL]
A midi, grand émoi! Après une absence de cent douze jours, le soleil, ou
du moins son image réfractée, apparaît à l'horizon. Un long trait de feu
brille d'abord, puis deux autres superposés et séparés par un intervalle
sombre. Du haut de la mâture j'aperçois quatre, puis cinq raies
horizontales, toutes d'égale longueur. L'ensemble forme un soleil
rectangulaire, d'un rouge pâle, traversé de bandes horizontales sombres.
A midi, d'après une observation, l'astre se trouvait encore à 2°22′
au-dessous de l'horizon. Le 20 février seulement, le soleil devait se
trouver au-dessus de l'horizon. Cet événement fut, bien entendu,
l'occasion d'une fête.
_22 février._--Depuis trois jours, vent de sud; cependant nous ne sommes
qu'au 80°11′. En septembre, nous étions par 79°; depuis, nous n'avons
guère gagné plus d'un degré. A cette vitesse, il nous faudra encore
quarante-cinq mois pour atteindre le Pôle, quatre-vingts ou cent mois
pour regagner, de l'autre côté, le 80° de Lat., ensuite un ou deux mois
pour revenir en Norvège. En admettant que la dérive se poursuive
toujours dans les mêmes conditions de vitesse, nous ne reviendrons que
dans huit ans!!!
Avant mon départ, lorsque je plantais de petits arbustes et de jeunes
arbres dans le jardin pour les générations futures, Brogger écrivait
avec juste raison: «Personne ne peut savoir la longueur de leur ombre
lorsqu'il sera de retour.» Ils sont maintenant sous la neige; mais au
printemps ils recommenceront à bourgeonner et à grandir. Combien de fois
avant mon retour? Pourvu que leurs ombres ne soient pas trop longues!
[Illustration: STRATIFICATION DE LA GLACE]
Cette inactivité est absolument énervante; j'éprouve un impérieux besoin
d'exercice violent. Qu'un ouragan n'arrive-t-il et ne secoue-t-il cette
banquise en hautes vagues! Qu'au moins nous puissions lutter et faire
quelque chose! Cette inaction est bien la vie la plus misérable. Pour se
laisser ainsi conduire vers le but par les forces aveugles de la nature
sans jamais pouvoir intervenir, il faut à coup sûr dix fois plus
d'énergie que pour le combat.
[Illustration: STRATIFICATION DE LA GLACE]
Le 19, forages dans la glace. A bâbord, son épaisseur est de 1m,875 et à
l'avant de 2m,08; elle n'est donc pas très grande, si l'on songe qu'elle
est «vieille» d'un mois, et que pendant ce mois la température est
descendue à −50°. La plaque sur laquelle se trouve installé le piège à
ours atteint une profondeur de 3m,45; de plus, quelques glaçons adhèrent
à sa face immergée. Elle présente une sorte de stratification rappelant
celle d'un glacier, rendue apparente par des dépôts de matières noires
colorées d'organismes rougeâtres, qui se trouvent à la surface de chaque
couche. En différents endroits, les strates sont plissées et même
brisées comme dans une coupe géologique; plissements et fractures
proviennent évidemment des pressions exercées latéralement dans les
chocs des glaçons. Cette disposition était particulièrement frappante
près d'un grand _toross_ formé par la dernière convulsion de la
banquise. (Voir les figures précédentes.) La plaque, épaisse de plus de
3 mètres, avait été plissée sans se briser, notamment au pied du
monticule amoncelé à sa surface. Sous le poids de cette surcharge, la
surface du glaçon était, en certains endroits, descendue jusqu'au niveau
de la mer, tandis qu'ailleurs, pressé par des blocs qui avaient été
poussés sous elle, cette flaque s'élevait à 0m,50 au-dessus de l'eau. En
dépit du froid, cette glace est donc très plastique. A cette époque, la
température de la banquise, à une très petite profondeur, devait varier
de −30° à −20°.
_4 mars._--Toujours les mêmes alternatives de progrès et de recul. Le 24
février, après vingt-quatre heures seulement de vent de sud, nous sommes
repoussés au 79°54′; nous dérivons ensuite dans l'est, puis au nord-est.
Le 27, nous atteignons le 80° 10′; maintenant nous sommes de nouveau
repoussés par un vent de sud-est.
Hier et aujourd'hui, le thermomètre descend à −37° et à −38°.
Actuellement, le vent du nord détermine un abaissement de température,
et celui du sud une hausse du thermomètre. Au commencement de l'hiver,
c'était le contraire.
_12 mars._--Toujours en dérive vers le sud. Je commence à être
découragé. N'en ai-je pas le droit? L'une après l'autre, toutes mes
espérances s'évanouissent. Et pendant ce temps, indifférente à tous nos
sentiments, la nature poursuit impassible son cycle.
Temps très froid; le 8 au soir, le thermomètre descend à −48°,5, le 11 à
−50°, et dans la soirée à −51°,2. Néanmoins, chaque jour nous faisons
des excursions. Quoique nous ne soyons pas plus couverts que
d'habitude[15], nous ne sommes nullement incommodés par cette basse
température. Tout au contraire, elle nous semble très agréable. Nous
nous sentons seulement froid au ventre et aux jambes; mais il suffit de
battre la semelle pour se réchauffer. Très certainement on pourrait
supporter une température encore plus basse, de 10°, 20° et même 30°.
Les sensations éprouvent des modifications très curieuses. En Norvège,
j'ose à peine mettre le nez dehors par une température de −20°, alors
même que l'air est calme; ici, par un froid de −50° et avec du vent, je
n'hésite pas à sortir.
[15] Les uns étaient vêtus d'une chemise et d'une peau de loup, les
autres d'une jaquette de laine et d'une blouse légère en peau de
phoque.
_13 mars._--Nouvelle visite d'un morse. Les chiens l'aperçoivent du pont
du navire, à une distance d'au moins 1,000 mètres, bien qu'il ne fasse
pas très clair. Ces animaux ont une vue extraordinairement perçante.
_16 mars._--Essai de marche à la voile avec les traîneaux. L'expérience
réussit parfaitement. Une légère brise suffit à pousser rapidement les
véhicules.
_21 mars._--Enfin! Vent de sud-est et dérive vers le nord. L'équinoxe de
printemps est passé, et nous sommes à la même latitude qu'en automne. Où
serons-nous en septembre prochain? Si nous nous trouvons plus au sud, la
victoire sera incertaine; si, au contraire, nous avons avancé vers le
nord, la bataille est gagnée; mais cela sera peut-être long. Je place
maintenant mes espérances dans l'été. La large étendue d'eau libre, qui,
en septembre, s'étendait jusqu'au 70°, n'avait certainement pas été
produite par la fusion de la banquise, et avait été formée par les vents
et les courants. Pour qu'elle se reforme l'été prochain, la glace devra
donc être repoussée vers le nord, et, par suite, nous entraînera dans la
direction dérivée.
_26 mars._--Le 23, nous sommes de nouveau au 80°. En quatre jours, nous
avons regagné le terrain perdu en trois semaines. Le thermomètre moral
remonte; cette hausse est de courte durée; le 26, la dérive s'arrête.
Le soleil monte et illumine de sa joyeuse clarté le grand désert glacé.
Le printemps arrive, mais il n'apporte guère la joie. Il est triste et
froid. Sept ans d'une pareille vie, mettons même quatre, après une telle
épreuve, dans quel état moral serons-nous? Et elle? Je n'ose y penser.
Cette inaction et cette monotonie brisent tous les ressorts de l'homme.
Pas la moindre lutte! Tout est calme et mort, enseveli sous une carapace
de glace! Cela fait passer des frissons jusque dans l'âme. Que ne
donnerai-je pas pour batailler au jour contre les éléments, pour être
seulement exposé à un danger quelconque?... Il faut s'armer de patience
et attendre le résultat de la lente dérive. Suit-elle une mauvaise
direction, je romprai alors tous les ponts et nous partirons vers le
nord à pied à travers la banquise; j'y suis bien résolu. Il n'y a point
d'autre parti à prendre. Ce sera une entreprise bien téméraire, la lutte
pour la vie ou pour la mort. Je n'ai pas à choisir. Il est indigne d'un
homme d'assumer une tâche, puis de l'abandonner une fois qu'elle est
commencée. Une seule direction nous est ouverte; celle du nord. En
avant[16]!
[16] Le navire du Dr Nansen portait le nom d'_En Avant_ (en norvégien
_Fram_).
Mes yeux s'arrêtent sur le tableau d'Eilif Pettersen suspendu dans le
carré: Une forêt de sapins en Norvège; et j'ai l'impression de me
retrouver au milieu de ces bois aimés. Solennelles forêts, vous avez été
les confidentes de mon enfance. Au milieu de vous, j'ai appris à sentir
les grandes impressions de la nature, sa sauvage majesté et sa
mélancolie. Pour la vie vous avez donné à mon âme une impression
indélébile... Seul, au milieu des grands bois, assis devant un feu, sur
les bords d'une mare solitaire, sous le ciel étoilé, combien j'étais
heureux dans cette magnifique harmonie de la nature!
A bord, tout le monde est très affairé. On coupe des voiles pour les
canots, pour les traîneaux, pour le moulin; on forge des couteaux, des
épieux pour les ours; on fabrique des chaussures à semelles de bois et
des clous. Le docteur, toujours en vacances faute de malades, s'établit
relieur, tandis qu'avec l'aide d'Amundsen je refais les cartons de
musique usés par l'humidité. Je les découpe dans des feuilles de zinc;
l'essai donne d'excellents résultats, et maintenant, en avant la
manivelle! «Des flots d'harmonie sacrée et profane» remplissent le
navire; les valses ont surtout du succès. Cette musique entraînante
donne comme un regain de vie aux habitants du _Fram_.
[Illustration: OBSERVATION D'UNE ÉCLIPSE DE SOLEIL]
_6 avril._--Aujourd'hui, grand événement. Une éclipse de soleil doit se
produire. D'après les calculs de Hansen, elle aura lieu à midi
cinquante-six minutes. Il s'agit de prendre une bonne observation afin
de contrôler la marche de nos chronomètres. A l'avance, la grande
lunette et le théodolite sont disposés sur la glace, et, pendant deux
heures Hansen, Johansen et moi, nous nous relayons de cinq en cinq
minutes aux instruments. Enfin, le moment décisif approche. Hansen,
installé à la grande lunette, surveille le soleil, tandis que Johansen
observe le chronomètre. Une ombre paraît sur le bord de l'astre. _Top!_
crie notre astronome, _Top!_ répond Johansen. Le chronomètre marque
exactement 12 h. 56′7″,5; seulement sept secondes cinq dixièmes plus
tard que Hansen ne l'avait calculé, un résultat excellent qui prouve la
marche régulière de nos instruments.
_7 avril._--Dans la matinée, je suis tout à coup tiré de ma rêverie par
un bruit de pas précipités sur la dunette. Évidemment des hommes
courent; un ours s'est sans doute montré aux alentours. N'entendant le
bruit d'aucune décharge, je retombe dans mes pensées, lorsque j'entends
tout à coup la voix de Johansen. Mogstad et lui ont tué deux ours, du
moins ils le croient, et reviennent chercher des cartouches. Tout le
monde monte alors sur le pont. Immédiatement je m'habille, chausse mes
_ski_, et bientôt rencontre la bande des chasseurs revenant bredouille.
Les ours, soi-disant morts sur le coup, se sont relevés et sont loin.
Néanmoins, je me mets à leur poursuite. La dimension des pistes indique
le passage d'une ourse et d'un ourson. La mère a dû être gravement
blessée; les empreintes laissées sur la neige indiquent qu'elle est
tombée à plusieurs reprises. Il sera donc possible de la rejoindre; dans
cet espoir, je continue ma poursuite. Sur ces entrefaites survient un
épais brouillard. Le _Fram_ est depuis longtemps hors de vue; je n'en
marche pas moins pendant quelque temps encore. Enfin je m'arrête, je me
sens une faim terrible. Dans ma hâte, je n'ai pas déjeuné et seulement,
à cinq heures et demie du soir, je rentre à bord. Pendant mon absence,
quelques hommes, partis à ma rencontre avec un traîneau pour rapporter
mon gibier, ont aperçu deux autres ours. Johansen leur a immédiatement
donné la chasse, sans plus de résultat que moi. Quatre ours en un jour,
après être resté trois mois sans en voir un seul. Cela signifie quelque
chose. Peut-être approchons-nous d'une terre. Nous sommes aujourd'hui
par 80°15′; jamais nous n'avons atteint une aussi haute latitude.
_30 avril._--Nous atteignons le 80°44′30″ et le vent souffle toujours du
sud et du sud-est. Un temps clair et rayonnant de printemps, bien que le
thermomètre affirme le contraire. On a commencé la toilette du navire.
La neige et la glace qui recouvraient le pont et les murailles du _Fram_
ont été enlevées, et le gréement nettoyé; maintenant la mâture dresse sa
silhouette noire sur le ciel bleu.
Nous nous chauffons au soleil, suivant des yeux les brumes blanches qui
flottent dans l'air diaphane; dans ce repos nous songeons au printemps
de Norvège, à l'éclosion des bourgeons et des fleurs. Ici rien de
pareil. Dans toutes les directions, la grande blancheur déserte pèse
comme un poids de mort sur la mer animée.