Toutes les apparences indiquent que maintenant nous sommes
définitivement pris dans la banquise, et je ne m'attends plus à voir le
_Fram_ hors de la glace que lorsqu'il sera arrivé de l'autre côté du
pôle, dans le voisinage de l'Atlantique.
De jour en jour le soleil décline sur l'horizon et la température
s'abaisse; la longue nuit si redoutée de l'hiver arctique approche.
Donc, nous faisons nos préparatifs en vue de cette longue détention.
Convertir le navire en confortables quartiers d'hiver, prendre toutes
les précautions pour le protéger contre le froid, la glace et les
pressions, en un mot contre toutes les forces terribles de la nature,
auxquelles les prophètes de mauvais augure ont prédit que nous
succomberions, telles sont tout d'abord nos occupations. Pour soustraire
le gouvernail aux attaques des glaces, nous le relevons; l'hélice est,
au contraire, laissée en place, sa cage contribuant à renforcer
l'arrière. Amundsen démonte la machine, et après avoir nettoyé et huilé
soigneusement toutes les pièces, les range dans le plus grand ordre.
Notre mécanicien a pour notre moteur les soins d'un père pour son
enfant. Pendant les trois ans que dura le voyage, pas une journée ne se
passa sans qu'il descendît dans la chaufferie, ne fût-ce que pour
regarder et pour caresser quelque organe de sa chère machine.
La menuiserie est établie dans la cale, l'atelier du mécanicien dans la
chambre de la machine et celui du ferblantier dans le kiosque des
cartes. La forge, installée d'abord sur le pont, fut transportée plus
tard sur la glace. Les cordonniers et les ouvriers chargés des menus
travaux élisent domicile dans le carré. Plus tard, lorsque nous eûmes
besoin de très longues lignes de sonde, une corderie fut établie sur la
glace. Tous les instruments, depuis les plus délicats jusqu'aux plus
grossiers, pouvaient être fabriqués à bord.
Dès les premiers jours de notre détention, le moulin à vent destiné à
actionner la dynamo et à produire la lumière électrique, fut dressé à
bâbord, dans la partie avant du navire.
Nos journées étaient très remplies. Nous avions à entretenir en bon état
toutes les parties du bâtiment, ensuite les corvées. Il fallait, par
exemple, monter les vivres de la cale, et aller chercher de la glace
d'eau douce pour obtenir, par fusion, la quantité d'eau nécessaire à
tous les besoins du bord, etc. De plus, dans les différents ateliers la
besogne ne manquait pas. Le forgeron Lars avait un jour à redresser les
pistolets des embarcations tordus par les vagues de la mer de Kara, un
autre jour à fabriquer un couteau, un hameçon ou un piège à ours; le
mécanicien Amundsen quelque instrument à réparer; Mogtad, horloger à ses
heures, un ressort de montre à remplacer ou un thermographe à nettoyer;
le voilier, des harnais pour les chiens. Chacun était, en outre, son
propre cordonnier et se confectionnait des chaussures en grosse toile,
garnies de chaudes et épaisses semelles en bois, d'après un modèle créé
par Sverdrup. Le moulin à vent nous donnait, en outre, du travail. Nous
avions à surveiller sa marche, à l'orienter dans la direction du vent,
et, lorsque la brise fraîchissait, à grimper aux ailes pour prendre des
ris, un travail peu agréable par les froids terribles, qui, le plus
souvent, entraînait quelques morsures de gelée aux doigts ou au nez.
Enfin, de temps à autre, il était nécessaire de manœuvrer les pompes. A
mesure que la température s'abaissa, cette opération devint de plus en
plus rarement nécessaire et, de décembre 1893 à juillet 1895, devint
même complètement inutile. Pendant cette période une seule voie d'eau se
produisit, insignifiante pour ainsi dire.
[Illustration: LA FORGE SUR LE PONT DU _Fram_.]
A toutes ces occupations venaient s'ajouter les travaux scientifiques.
Les plus absorbants étaient les observations météorologiques. Nuit et
jour elles furent effectuées toutes les quatre heures et même tous les
deux heures pendant un certain temps. Elles incombaient à Scott-Hansen,
assisté de Johansen jusqu'en mars 1895, et, après cette date, de
Nordahl. Les observations de nuit étaient faites par l'homme de quart.
Tous les deux jours, lorsque le temps était clair, Scott-Hansen et son
adjoint déterminaient astronomiquement la position du navire. Pendant
que notre camarade effectuait ses calculs, tout l'équipage se pressait à
la porte de sa cabine, attendant avec impatience leur proclamation. La
dérive avait-elle porté vers le nord ou vers le sud, et de combien?
C'était, pour nous, une question capitale. Du résultat de l'observation
dépendait en grande partie notre état d'esprit pendant la journée.
Scott-Hansen avait, en outre, à déterminer les éléments magnétiques. Ces
observations furent, au début, effectuées dans une tente construite à
cet effet et dressée sur la glace, ultérieurement dans une hutte en
neige beaucoup plus confortable. Le docteur était beaucoup moins occupé;
après avoir vainement attendu les malades, en désespoir de cause, il
donna ses soins aux chiens. Une fois par mois, il procédait à la pesée
de chaque membre de l'expédition, et à la détermination sur chaque sujet
du nombre de globules rouges et de la proportion d'hémoglobine. Le
résultat de ces recherches était également attendu avec impatience, nos
hommes pensant devoir en déduire leur immunité contre le scorbut pendant
un certain laps de temps.
[Illustration: LA LECTURE DES BAROMÈTRES]
Les observations de la température de la mer et de sa salinité à
différentes profondeurs, l'examen de la faune marine, l'étude de la
formation de la glace et la détermination de sa température dans ses
différentes couches, enfin celle des courants marins, constituaient mon
département scientifique. J'observai de plus régulièrement les aurores
boréales; après mon départ, le Dr Blessing se chargea de ce travail. Des
sondages et des dragages à de grandes profondeurs furent en outre
exécutés pendant toute la durée du voyage.
Les jours se suivaient et se ressemblaient, et en donnant l'emploi de
notre temps pour une journée le lecteur pourra se représenter notre vie.
A huit heures, lever. Aussitôt après, déjeuner composé de pain sec, de
fromage, de _corned beef_ ou de mouton conservé, de jambon, de langue de
Chicago ou de lard, de caviar de morue, d'anchois, de biscuits de farine
d'avoine ou de biscuits de mer anglais, enfin de marmelade d'orange ou
de compote. Trois fois par semaine du pain frais. Comme boisson, du thé,
du café ou du chocolat.
Le repas achevé nous allions donner la pitance aux chiens,--la moitié
d'une morue sèche ou quelques biscuits par tête,--après quoi, nous les
détachions, puis la petite colonie se dispersait pour vaquer à ses
occupations. A tour de rôle, chacun de nous avait sa semaine comme
aide-cuisinier et maître d'hôtel. Le «coq» faisait ses comptes pour le
dîner, et immédiatement après se remettait à ses fourneaux. Pendant ce
temps, quelques-uns d'entre nous se réunissaient sur la banquise pour
examiner son état.
A une heure, tout le monde était de nouveau réuni dans le carré pour le
dîner. Le menu était généralement composé de trois plats: soupe, viande
et dessert; souvent le dessert ou la soupe étaient remplacés par du
poisson. La viande était toujours accompagnée de pommes de terre, ou de
légumes verts, ou encore de macaroni.
Le dîner achevé, les fumeurs faisaient cercle dans la cuisine, les
pipes, cigares et cigarettes étant formellement interdits dans les
logements, excepté les jours de fête. Après une petite sieste, on se
remettait au travail jusqu'au souper, à six heures du soir. Le menu de
ce troisième repas était le même que celui du déjeuner. La soirée se
passait à fumer dans la cuisine ou à lire et à jouer aux cartes dans le
carré, pendant que l'un de nous faisait fonctionner l'orgue ou que
Johansen exécutait sur son accordéon ses morceaux fameux: _Oh! Susanne_
et la _Marche de Napoléon en canot à travers les Alpes_.
[Illustration: UNE SOIRÉE DE MUSIQUE]
A minuit, on allait se coucher sauf l'homme de veille. Le quart de nuit
ne durait qu'une heure et était pris à tour de rôle par chacun de nous.
Cette garde était le plus souvent employée à écrire les journaux, et ce
travail n'était guère interrompu que par les aboiements des chiens,
lorsqu'ils flairaient quelque ours dans le voisinage. Toutes les quatre
heures, et, pendant une période, toutes les deux heures, l'homme de
veille devait aller noter les observations météorologiques.
Grâce à la régularité de notre existence, le temps s'écoula fort
agréablement et avec la plus grande rapidité.
Mes notes prises au jour le jour donnent l'impression de la monotonie de
notre vie. Elles ne rapportent guère d'événements importants; par leur
indigence même, elles présentent un tableau exact de notre existence à
bord du _Fram_.
_26 septembre._--La température s'abaisse à −14°,5 dans la soirée.
L'observation n'indique aucune dérive dans la direction du nord; nous
sommes toujours immobiles par 78°50′. Dans la soirée, je me promène sur
la banquise. Il n'existe rien de plus merveilleusement beau que cette
nuit arctique. C'est le pays des rêves, coloré des teintes les plus
délicates qu'on puisse imaginer: c'est la couleur irréelle! Les nuances
se fondent les unes dans les autres dans une merveilleuse harmonie.
Toute la beauté de la vie n'est-elle pas haute, délicate et pure comme
cette nuit? Le ciel est une immense coupole bleue au zénith, passant
vers l'horizon au vert, puis au lilas et au violet. Sur les champs de
glace apparaissent de froides ombres bleu foncé, et, çà et là, les
hautes arêtes de la banquise s'allument de lueurs roses, derniers
reflets du jour mourant. En haut brillent les étoiles, éternels symboles
de la paix.
Au sud se lève une grande lueur rougeâtre, cerclée de nuages d'or jaune,
flottant sur le fond bleu. En même temps, l'aurore boréale étend sa
draperie changeante, tantôt argentée, tantôt jaune, verte ou rouge. A
chaque moment, sa forme varie; un instant, le météore s'étale, un autre
il se contracte, puis se déchire en cercles d'argent hérissés de rayons
flamboyants, et, finalement, s'éteint subitement comme une mystérieuse
apparition. Un instant après, des langues de feu flambent au zénith, et,
de l'horizon, monte une raie brillante qui vient se confondre dans la
clarté lunaire. Pendant des heures, le phénomène lumineux s'irradie en
clartés étranges au-dessus du grand désert glacé, laissant une
impression de vague et d'inexistence, qui vous fait un instant douter de
la réalité. Et le silence est profond, impressionnant comme la symphonie
de l'espace. Non, jamais je ne pourrai croire que ce monde puisse finir
dans la désolation et dans le néant. Pourquoi, alors, toute cette
beauté, s'il n'existe plus aucune créature pour en jouir?
[Illustration: L'OBSERVATOIRE MAGNÉTIQUE]
Je commence maintenant à deviner ce secret: voici la terre promise qui
unit la beauté à la mort. Mais dans quel but? Ah! quelle est la destinée
finale de toutes ces sphères? Lisez la réponse, si vous le pouvez, dans
ce ciel bleu constellé d'étoiles.
_28 septembre._--Chute de neige et vent. Aujourd'hui nous lâchons les
chiens. Depuis notre départ de Kabarova, la vie a été triste pour ces
malheureux, enchaînés sur le pont, sous la pluie continuelle des embruns
et des paquets de mer. Ils se sont à moitié étranglés dans leurs
laisses; ils ont eu le mal de mer, et, par le beau comme par le mauvais
temps, ils ont dû rester là où ils étaient attachés. Vous qui serez
peut-être notre dernière ressource à l'heure suprême, nous vous avons
bien mal traités. En revanche, lorsqu'arrivera le moment de la lutte à
outrance, vous serez à l'honneur. En attendant ayez la liberté! C'est
alors une joie folle; tous se roulent dans la neige et gambadent sur la
glace en aboyant à nous rompre le tympan. La banquise, jusque-là si
triste et si morne, est maintenant bruyante et animée. Le silence
séculaire est rompu.
_29 septembre._--L'anniversaire de la naissance de Blessing. En son
honneur une grande fête est organisée, la première de toutes celles que
nous donnerons à bord. Nous avons d'ailleurs un autre motif de nous
réjouir; l'observation de midi nous place au 79°5′; un nouveau degré de
latitude gagné vers le pôle! La fête consiste en un dîner-concert. Au
menu cinq plats, au programme vingt morceaux.
_30 septembre._--La position du _Fram_ ne me paraît pas offrir toutes
les conditions désirables de sûreté. Le grand glaçon situé à bâbord,
auquel nous sommes amarrés, projette vers le centre du navire une forte
saillie qui pourrait produire un choc dangereux dans cette partie de la
coque, en cas de pression des glaces. Aussi commençons-nous aujourd'hui
à déhaler le _Fram_ pour prendre un mouillage plus sûr; un travail qui
ne laisse pas que d'être pénible. Il faut d'abord casser une épaisse
couche de glace, puis, à l'aide du cabestan, faire lentement avancer le
navire à travers le passage que nous lui avons frayé.
Le soir, température −12°,6. Magnifique coucher de soleil.
_2 octobre._--Halé le navire jusqu'au milieu du bassin couvert de «jeune
glace[6]», situé en arrière. Nous avons à bâbord le grand _floe_, sur
lequel les chiens sont installés, très plat et sans saillie menaçante de
ce côté, et, à tribord, de la glace également basse; entre ces plaques
et le navire s'étend une nappe de «jeune glace». En amenant le _Fram_
dans son nouvel ancrage, une partie de la glace qui l'entourait a été
refoulée et pressée en dessous de la surface de l'eau contre la coque,
de telle sorte que le bâtiment se trouve maintenant dans un excellent
lit de glace.
[6] Glace nouvellement formée. (_N. du traducteur._)
L'après-midi, Sverdrup, Juell et moi étions occupés dans le kiosque des
cartes à épisser des cordes pour la ligne de sonde, lorsque, tout à
coup, Henriksen signale l'approche d'un ours. De suite je saute sur mon
fusil.
--Où est-il, cet ours?
--Là, sur tribord, près de la tente, il se dirige droit vers
l'observatoire.
J'aperçois, en effet, dans cette direction un ours énorme poursuivant
Hansen, Blessing et Johansen qui se sauvent à toutes jambes vers le
navire. A ma vue, il s'arrête étonné; évidemment, il se demande quel est
l'insecte qui se trouve maintenant devant lui. Dès qu'il tourne la tête,
je lui envoie une balle dans le cou; le projectile frappe juste et
l'énorme bête s'affaisse sans mouvement. Pour les habituer à cette
chasse, quelques chiens sont aussitôt lâchés, mais leur attitude est
absolument lamentable; Kvik, dont je comptais me servir en pareille
occasion, s'approche du cadavre, pas à pas, le poil tout hérissé, la
queue entre les jambes; un spectacle absolument décourageant.
Très amusante avait été la rencontre de nos trois compagnons avec
l'ours. Blessing et Johansen étaient allés aider Hansen à dresser, sur
la glace, sa tente pour les observations magnétiques; pendant qu'ils
étaient occupés à ce travail survint l'animal.
Sur l'avis de Hansen, pour ne pas effrayer l'ours et ne pas l'attirer de
leur côté, ils s'accroupissent tous les trois les uns contre les autres.
Après un instant d'attente, Blessing émet l'avis d'essayer de gagner le
bord et de donner l'alarme.
--Parfaitement, répond Hansen.
Et Blessing s'achemine vers le navire sur la pointe des pieds, toujours
pour ne pas effrayer l'ours. Entre temps maître Martin découvrant les
camarades se dirige vers eux, puis, apercevant Blessing, se met à sa
poursuite. Notre bon docteur s'arrête alors, incertain de la conduite
qu'il doit tenir; finalement, pensant qu'il est plus amusant d'être
trois que de rester tout seul en tête-à-tête avec l'ennemi, il rejoint
rapidement Hansen et Johansen. Notre astronome essaie alors d'un
stratagème recommandé dans les livres. Il se lève, agite furieusement
les bras, et, avec le concours des autres, se met à pousser des
hurlements terribles; la bête continue toujours à avancer... En présence
de cette situation critique chacun prend les armes qu'il a à sa
disposition: Hansen un bâton ferré, Johansen une hache; quant à
Blessing, il n'a rien du tout. Tous poussent en chœur un cri terrible:
Un ours, un ours! et s'acheminent à toute vitesse sur le navire.
L'animal, au lieu de leur donner la chasse, trotte vers la tente, et,
pendant qu'il en examine le contenu, nos camarades rentrent à bord.
Après cette aventure, les membres de l'expédition ne sortent plus
qu'armés jusqu'aux dents.
_4 octobre._--Toute la journée sondages. Profondeur maxima: 1,440
mètres. Le fond est formé par une couche d'argile grise, épaisse de 10 à
11 centimètres, reposant sur de l'argile brune. La température dans la
nappe d'eau inférieure s'élève à +0°,18, tandis qu'à 135 mètres elle est
de −0°,4. Une étrange découverte qui réduit à néant la théorie d'un
bassin polaire, peu profond, rempli par des eaux très fraîches.
[Illustration: LES CHIENS ENCHAINÉS SUR LA GLACE]
Dans l'après-midi, brusquement une crevasse s'ouvre près de l'arrière du
_Fram_, et en quelques minutes devient très large. Le soir, les blocs de
la banquise sont pressés les uns contre les autres, et plusieurs autres
ouvertures se forment.
De jour en jour le froid devient plus vif. Le 15, 18° sous zéro. Entre
temps, une nouvelle chasse à l'ours également heureuse.
Enchaînés sur la glace, les chiens courent le risque de geler sur place,
aussi prenons-nous le parti de les lâcher. Nous verrons si ce régime
peut être maintenu. Cette ère de liberté est inaugurée par plusieurs
batailles terribles qui se terminent pour quelques-uns non sans perte de
sang.
_7 octobre._--Depuis plusieurs jours, vent de nord persistant. Sous son
influence nous dérivons au sud.
Toujours les mêmes crépuscules d'une beauté si triste et si profondément
émouvante! En Norvège, ils sont également d'une grave mélancolie. Aussi
bien, tous ces couchers de soleil évoquent-ils en moi de doux souvenirs
et en même temps aggravent-ils mes tristesses.
_8 octobre._--Excursion en patins[7] à l'ouest du navire. Du sommet d'un
_hummock_[8], que j'escalade au terme de notre promenade, la vue
embrasse la plaine neigeuse, infinie et solitaire; dans toutes les
directions, à perte de vue, rien que de la neige.
[7] Les patins norvégiens, les _ski_, nom sous lequel nous les
désignerons désormais, sont de longues et étroites lamelles de bois,
permettant d'avancer rapidement sans enfoncer sur la neige.
Dimensions des _ski_: longueur, 2m,30 à 3m; largeur, 0m,09.
Les _ski_ ne doivent pas être confondus avec les raquettes en usage
dans les Alpes et dans l'Amérique du Nord et qui ont principalement
pour but d'empêcher d'enfoncer dans la neige pulvérulente. (_N. du
traducteur._)
[8] Monticule de glace accidentant la banquise, formé généralement par
le soulèvement d'un bloc dans la rencontre de deux glaçons lors
d'une pression. (_N. du traducteur._)
L'observation de midi nous réserve une désagréable surprise; nous nous
trouvons maintenant par 78°35′, juste un demi-degré perdu en neuf jours.
Cette dérive est facile à expliquer, mais elle n'en est pas moins
ennuyeuse. La mer se trouvant encore libre dans le sud, notre banquise,
poussée par les vents persistants de nord et de nord-ouest, a
rétrogradé. Lorsque la nappe d'eau voisine de la côte sibérienne sera
prise à son tour, nous dériverons certainement vers le nord.
_9 octobre._--Première pression des glaces. Pendant que nous causions
dans le carré, un bruit effroyable se fait tout à coup entendre, et le
bâtiment branle dans toutes ses parties. Immédiatement nous grimpons sur
le pont. Le _Fram_, comme je l'avais espéré, se comporte admirablement.
La glace, toujours poussée en avant, avance contre le navire, mais,
rencontrant les surfaces rondes de la coque, glisse en dessous du
bâtiment sans y mordre et en nous soulevant lentement. Ces pressions se
reproduisirent dans l'après-midi. A différentes reprises, leur poussée
éleva le _Fram_ de plusieurs pieds; incapable de supporter un pareil
poids, la glace se brisait bientôt sous le navire. Le soir, la banquise
se détend et autour de nous se forme un bassin d'eau libre. Il faut
alors amarrer le _Fram_ à notre vieux _floe_ pour l'empêcher de dériver.
La banquise a dû subir une violente convulsion. Du reste, de sourdes
détonations produites par le choc des glaces ont été entendues dans le
voisinage.
_11 octobre._--Job, un de nos meilleurs chiens, a été mis en pièces par
ses compagnons. Le malheureux gît inanimé, veillé par le vieux Suggen
qui empêche les autres de venir profaner son cadavre. Quels monstres que
ces animaux, pas un jour ne se passe sans combat. Dans la crainte de
nouvelles batailles, le pauvre Barabas reste à bord, n'osant plus
s'aventurer sur la glace au milieu de ses congénères.
Aujourd'hui encore de nouvelles pressions. Cela commence par un léger
craquement et par un gémissement sur les flancs du navire. Le bruit
augmente ensuite graduellement en passant par toute la gamme;
successivement c'est une plainte d'un ton très élevé, puis un grognement
suivi d'un grondement. Le tapage redouble; on dirait le fracas produit
par le jeu simultané de tous les tuyaux d'un orgue. Le navire tremble et
tressaute, soulevé tantôt doucement, tantôt par saccades. Certains de la
résistance du _Fram_, nous éprouvons une sensation agréable à regarder
cette scène terrible. Tout autre bâtiment aurait été broyé depuis
longtemps. Contre les murailles du navire les glaçons s'écrasent, puis
s'enfoncent pour s'entasser sous sa coque invulnérable en un lit
cristallin. Aussitôt que la rumeur des glaces en travail s'affaiblit, le
_Fram_ reprend sa position première... Maintenant l'assaut est terminé,
la plaine blanche redevient silencieuse, hérissée de quelques nouveaux
amoncellements de glaçons[9], seuls vestiges de la lutte. Vers le soir,
la banquise se détend et le _Fram_ se trouve de nouveau dans un large
bassin d'eau libre.
[9] Le vocabulaire arctique donne à ces amoncellements de glaçons
brisés par les pressions le nom de _Toross_, emprunté à la langue
russe. (_N. du trad._)
_12 octobre._--Hier matin nous étions étroitement bloqués, aujourd'hui
le _floe_ auquel nous sommes amarrés flotte dans un large et long
chenal, et vers le nord s'ouvre une vaste nappe d'eau libre dont nous
n'apercevons pas la fin. En présence de ce changement extraordinaire,
peut-être allons-nous pouvoir nous remettre en marche.
Un ciel clair et ensoleillé, un magnifique temps d'hiver plein d'une
douce poésie! La sonde indique des fonds de 90 mètres. Pêche aujourd'hui
avec un filet de Murray[10], à une profondeur de 50 mètres; excellente
récolte: des ostracodes, des copépodes, des amphipodes et une
_spadella_. La manœuvre de cet engin est très difficile. A peine est-il
immergé à travers un trou de la banquise que les glaçons, se rapprochant
rapidement, menacent de fermer l'ouverture. En toute hâte il faut
relever l'appareil pour ne pas le perdre. Le soir tous les bassins d'eau
libre, même les plus petits, scintillent de lueurs phosphorescentes[11].
La faune n'est donc pas aussi pauvre qu'on pourrait le supposer.
[10] Ce filet en soie est destiné aux dragages à différentes
profondeurs effectués de l'arrière soit d'un navire, soit d'une
embarcation. Pendant notre dérive nous en avons fait un fréquent
usage en l'introduisant sous la glace; souvent les récoltes ont été
très abondantes.
[11] La phosphorescence de la mer est produite principalement par deux
petits crustacés lumineux appartenant au genre des Copépodes.
[Illustration: UNE OBSERVATION MÉRIDIENNE]
_13 octobre._--Nous voici exposés en plein à ces terribles pressions
auxquelles les prophètes de mauvais augure ont prédit que nous
succomberions. Autour du navire la glace se presse, s'entasse et
s'amoncelle en monticules menaçants. De hautes murailles de blocs se
dressent jusqu'au-dessus des bastingages, enserrant le _Fram_ comme pour
l'embrasser dans une suprême étreinte. Confiants dans la solidité de
notre bâtiment, ce nouvel assaut nous laisse indifférents; nul ne songe
à se déranger pour surveiller l'attaque. Ni les chocs, ni les
détonations de la banquise n'arrêtent même les conversations et les
rires dans le carré.
La nuit dernière, le _floe_ sur lequel les chiens sont installés a reçu
un violent assaut. Les glaçons, après avoir été soulevés, ont ensuite
dégringolé sur sa surface, ensevelissant notre ancre à glace d'arrière
et une partie de son câble d'acier. Des planches et des traîneaux
laissés sur la banquise ont été également enfouis; les chiens auraient
même été écrasés sous les avalanches, si l'homme de veille ne les avait
lâchés à temps. Finalement, attaqué et pressé de tous côtés, le _floe_
s'est fendu en deux. Ce matin, éclairée par un soleil brillant, cette
scène de destruction laisse une impression de navrante tristesse. Le
_Fram_ se trouvait à la limite de l'effort de la glace. Nous nous tirons
de cette nouvelle attaque avec la perte d'une ancre à glace, d'un bout
de câble d'acier, de quelques planches et de la moitié d'un traîneau
samoyède; encore tout cela aurait-il pu être sauvé si les hommes avaient
pris à temps leurs précautions. Ils sont devenus si absolument
indifférents aux pressions que même le plus formidable grondement ne les
attire plus sur le pont.
Ce matin comme hier, à la suite de la pression, détente de la banquise
et formation d'une large nappe d'eau autour du navire. La teinte foncée
de l'horizon indique toujours l'existence d'une vaste étendue de mer
libre dans le nord. En conséquence, je donne l'ordre de remonter la
machine et de la tenir prête à être remise en marche. Il faut faire
route vers le nord et reconnaître la situation de ce côté! Peut-être,
cette tache foncée marque-t-elle la limite entre la banquise où était
bloquée la _Jeannette_ et celle où nous sommes en dérive vers le sud, ou
bien peut-être est-ce une terre?
[Illustration: LE _Fram_ AU MILIEU DE LA BANQUISE]
Dans l'après-midi, changement de mouillage. Nous abandonnons notre vieux
_floe_, maintenant tout disloqué, pour aller ancrer un peu plus en
arrière. Le soir, un assaut très violent s'étant produit autour des
débris de ce glaçon, nous nous félicitons d'avoir quitté son voisinage.
Les pressions, affectant une étendue importante de la banquise, sont
dans une étroite relation avec le phénomène des marées. Deux fois par
jour la banquise subit une détente, puis une compression. La compression
se produit de quatre à six heures du matin, et à pareille heure le soir;
dans l'intervalle la détente donne naissance à des plaques d'eau libre.
L'attaque terrible qui vient de se produire a été probablement
déterminée par la marée de syzygie. La lune a commencé le 9 et
précisément ce jour-là, vers midi, a eu lieu la première convulsion.
Depuis, chaque jour, l'agitation de la glace commence à une heure de
plus en plus tardive; aujourd'hui elle survient à huit heures.
Les pressions se produisent particulièrement aux époques de syzygies et
se montrent plus violentes à la nouvelle lune qu'à la pleine lune.
Durant les périodes intermédiaires, elles sont faibles ou même nulles.
Ce phénomène ne se manifesta pas pendant toute la durée de notre dérive;
il fut particulièrement terrible le premier automne, dans le voisinage
de la nappe libre, située au nord de la côte sibérienne, et la dernière
année aux approches de l'Atlantique. Pendant notre traversée du bassin
polaire, il fut moins fréquent et plus irrégulier. Dans cette région,
les pressions sont principalement dues à l'action du vent sur les
banquises. Lorsque les énormes masses de glace de cette zone, entraînées
par la dérive, rencontrent d'autres champs chassés par une brise ayant
une direction différente de celle qui pousse les premières, les
collisions, comme on le comprend, doivent être terribles.
Cette lutte des glaces les unes contre les autres est à coup sûr un
spectacle extraordinaire. On se sent en présence de forces titanesques.
Au début d'une grande pression, il semble que tout le globe doive être
ébranlé par ces chocs. C'est d'abord comme un roulement de tremblement
de terre très lointain, puis le bruit se rapproche et éclate en même
temps sur différents points.
Les échos du grand désert neigeux, jusque-là silencieux, répètent ce
mugissement en fracas de tonnerre...; les géants de la nature se
préparent au combat. Partout la glace craque, se brise et s'empile en
_toross_, et soudain vous vous trouvez au milieu de cette lutte
effroyable. Tout grince et mugit, la glace frémit sous vos pas..., de
tous côtés d'effroyables convulsions. A travers une demi-obscurité, vous
voyez les blocs monter en hautes crêtes et approcher en vagues
menaçantes. Dans les collisions, des quartiers épais de 4 ou 5 mètres
sont projetés en l'air, montent les uns au-dessus des autres ou tombent
pulvérisés... Maintenant, de tous côtés vous êtes enveloppé par des
masses de glace mouvante prêtes à débouler sur vous. Pour échapper à
leur étreinte mortelle, vous vous disposez à fuir, mais juste devant
vous la glace cède; un trou noir s'ouvre béant et l'eau affluant par
l'ouverture s'épanche à flots. Voulez-vous vous sauver dans une autre
direction: à travers l'obscurité, vous distinguez une nouvelle crête de
blocs en marche sur vous. Vous cherchez un autre passage, toute issue
est fermée. Un fracas de tonnerre roule sans discontinuer, pareil au
grondement de quelque puissante cascade traversé par le fracas d'une
canonnade. Ce mugissement formidable approche de plus en plus; le _floe_
sur lequel vous vous êtes réfugié, serré et heurté comme à coups de
bélier, s'effritte, l'eau afflue de tous côtés. Pour vous sauver vous
n'avez d'autre ressource que d'escalader une de ces arêtes de glaces
mouvantes afin d'atteindre une autre région de la banquise...
Maintenant, peu à peu, le calme se fait, le bruit diminue et lentement
s'éteint dans un grand silence de mort.
Les mois succèdent aux mois, les années aux années, jamais cette lutte
effroyable ne prend fin. Partout la banquise est découpée de crevasses
et hérissée d'arêtes produites par ces bouleversements. Si, d'un seul
coup d'œil, on pouvait embrasser l'immensité de ce désert blanc, il
apparaîtrait quadrillé par un réseau de crêtes (_toross_). Cette vue
nous rappelait l'aspect des campagnes de Norvège, couvertes de neige,
avec leurs brusques protubérances formées par les murettes séparant les
champs. A première vue, ces crêtes semblaient affecter le plus complet
désordre, un examen plus attentif de la banquise montrait cependant leur
tendance à prendre certaines directions, notamment une orientation
perpendiculaire à la ligne des pressions qui leur avaient donné
naissance. Les explorateurs ont souvent évalué à 18 mètres la hauteur
des _toross_ et des _hummocks_. Ces chiffres sont exagérés. Pendant
notre dérive et notre voyage à travers la banquise de l'extrême nord,
l'_hummock_ le plus élevé que j'ai vu ne dépassait pas, à vue d'œil, 10
mètres.--Je n'avais malheureusement pas les moyens de le mesurer.--Les
_hummocks_ les plus saillants dont j'ai déterminé les dimensions
atteignaient une hauteur de 6m à 7m,50; ceux-là étaient nombreux. Les
entassements de glace de mer ayant une hauteur de 8m,50 sont très rares.
_14 octobre._--Un chenal reste toujours ouvert dans la direction du
nord, et au delà la mer apparaît libre à perte de vue. La machine est
remontée; demain nous serons parés pour le départ. Dans la soirée,
violente pression. A plusieurs reprises, les blocs empilés sur bâbord
menacent de culbuter sur le pont par-dessus le bastingage. Cette glace,
peu épaisse, ne peut causer grand dommage, mais sa force d'impulsion est
énorme. Sans une minute d'arrêt, elle arrive en vagues qui, de prime
abord, paraissent irrésistibles, puis lentement, mais sûrement, elle
vient mourir contre la solide coque du _Fram_.
_15 octobre._--Maintenant que nous sommes prêts à partir, la banquise
reste absolument fermée. Dans la matinée, aux premiers indices de
détente de la glace, je donne l'ordre d'allumer les feux. Entre temps,
je me mets à la recherche d'un ours que les hommes ont blessé la nuit
dernière et qui ne doit pas être loin du navire. A mon retour, la glace
n'a pas bougé.
_16 et 17 octobre._--La banquise demeure absolument compacte. Violente
pression dans la nuit.
_18 octobre._--Le matin, Johansen tue, du pont, un ours qui est venu
rôder tout contre le navire. L'après-midi, Henriksen en abat un second.
Temps très clair. Du haut du «nid de corbeau», aucune terre en vue.
L'ouverture, qui s'étendait les jours précédents vers le nord, est
complètement fermée; en revanche, durant la nuit, une nouvelle nappe
s'est formée tout près du _Fram_.
_21 octobre._--Profondeur: 135 mètres. Nous arrivons au-dessus d'une
fosse marine. La ligne de sonde indique une dérive vers le sud-ouest. Je
ne comprends rien à ce recul constant, d'autant que, ces jours derniers,
la brise a été faible. Quelle peut bien être la raison de cette retraite
vers le sud? Dans cette région, le courant devrait porter dans le nord.
Comment expliquer autrement l'existence de la large étendue de mer libre
que nous avons traversée et celle de la baie où nous avons été arrêtés
au point culminant de notre marche. Ces ouvertures n'ont pu être formées
que par un mouvement des eaux vers le nord. La seule objection contre ma
théorie est fournie par l'existence du courant se dirigeant vers l'ouest
que nous avons observé pendant tout notre trajet de Kabarova à l'Olonek.
Mais non, jamais nous ne serons ramenés au sud des îles de la
Nouvelle-Sibérie, puis à l'ouest, vers la côte de Sibérie, et ensuite au
nord dans la direction du cap Tchéliouskine.
_23 octobre._--Profondeur: 117 mètres, 12 mètres de moins qu'hier. La
ligne de sonde indique maintenant une dérive vers le nord-est. Le 12
octobre, nous avons été ramenés jusqu'au 78°5′; d'après les observations
du 19, nous nous trouvons à 10 milles plus au nord. Enfin, maintenant
que le vent est tombé, le courant commence à porter dans la bonne
direction.
_24 octobre._--Entre quatre et cinq heures du matin, une violente
pression a soulevé légèrement le _Fram_. L'assaut des glaces semble
devoir se renouveler. Demain, en effet, nous avons une marée de pleine
lune. Dans la matinée, la banquise s'ouvre tout contre le navire, puis
se referme. Vers onze heures du matin, une attaque assez forte se
produit; après cela un temps d'arrêt, puis, nouvelles pressions dans
l'après-midi, particulièrement violentes entre quatre heures et quatre
heures et demie.
_25 octobre._--La nuit dernière, la banquise a éprouvé une convulsion.
Réveillé en sursaut, j'ai senti le _Fram_ soulevé, secoué et remué en
tous sens; en même temps, j'ai entendu la glace s'écraser contre sa
coque. Après avoir écouté un instant, je me suis rendormi, en pensant
qu'il faisait bon être à bord du _Fram_. Ce serait véritablement
terrible d'être obligé de quitter le navire à la moindre pression et de
fuir avec tous nos bagages sur le dos, comme les gens du _Tegetthoff_.
La brise souffle aujourd'hui du sud-ouest. Le moulin, prêt depuis
plusieurs jours, fonctionne pour la première fois. L'essai est
particulièrement heureux; quoique la brise soit faible (5 à 8 mètres à
la seconde), notre éclairage est cependant très intense. La lumière
exerce une puissante influence sur le moral de l'homme. A dîner, la
gaieté est générale. La lumière agit sur nos esprits comme un verre de
bon vin. Le carré a un air de fête.
_26 octobre._--L'anniversaire du lancement du navire est célébré en
grande pompe. La fête débute par un tir à la cible. Le vainqueur reçoit
la grande croix en bois de l'ordre du _Fram_. Au dîner, quatre plats,
et, après le repas, permission de fumer dans le carré.
Mes pensées se reportent involontairement à la scène du lancement. Je
revois ma chère femme projetant la bouteille de Champagne contre
l'étrave en s'écriant: «Que _Fram_ soit ton nom»; en même temps, le
solide bâtiment, glissant doucement sur son berceau, prenait possession
de son élément... Je serrai violemment sa main dans la mienne, et les
larmes me vinrent aux yeux; ni l'un ni l'autre ne fûmes capables de dire
un mot! Maintenant, nous sommes séparés par la mer et par la glace. Pour
combien de temps? A coup sûr, ce sera très long. Je veux m'arracher à
cette triste pensée.
Aujourd'hui, le soleil nous fait ses adieux; la nuit d'hiver va
commencer. Où serons-nous quand reparaîtra l'astre de la vie? Pour nous
consoler de son départ, la lune brille d'un éclat absolument
extraordinaire.
D'après les observations, nous nous trouvons aujourd'hui à trois minutes
plus au nord, et un peu plus à l'ouest que le 19. Nous devons être dans
un remous où la glace tourne sur elle-même sans avancer. Si seulement un
vent de sud se levait et nous poussait dans le nord, le découragement
ferait promptement place à l'espoir!
Le 27 octobre, dans l'après-midi, un météore lumineux traverse le ciel,
puis disparaît près de l'ε de la constellation du Cygne, le second que
nous apercevons depuis notre arrivée dans ces parages. Le lendemain nous
tuons un renard blanc. Déjà à plusieurs reprises nous avions vu ses
pistes autour du navire. Que diable ces animaux peuvent-ils faire aussi
loin de terre? Après tout, cela ne doit pas nous étonner, n'a-t-on pas
trouvé des traces de renards sur la banquise entre Jan-Mayen et le
Spitzberg.
_5 novembre._--Le temps se traîne. Je travaille, je lis, je m'absorbe
dans des réflexions et dans des rêveries; après quoi je joue de l'orgue,
puis me promène sur la glace dans la nuit obscure. Très bas sur
l'horizon, dans le sud-ouest, il y a encore un faible afflux de lumière,
une lueur rouge foncé comme une tache de sang, passant à l'orange, au
vert, au bleu pâle, enfin au bleu foncé tout piqué d'étoiles. Dans le
nord vacillent des fusées d'aurore boréale toujours changeantes et
mobiles, jamais en repos, absolument comme l'âme humaine. Et, sans y
prendre garde, mes pensées reviennent toujours à mes chers adorés... Je
songe au retour; notre tâche est maintenant accomplie, le _Fram_ remonte
à toute vitesse le fjord. La terre aimée de la patrie nous sourit dans
un gai soleil, et... les souffrances poignantes, les longues angoisses
sont oubliées dans un moment d'inexprimable joie. Oh! non, c'est trop
pénible! A grands pas je me promène pour chasser cette hantise
déprimante.
De plus en plus décourageant le résultat des observations. Nous sommes
aujourd'hui par 77°43′ et 138°8′ de Long. Est. Jamais encore nous
n'avions rétrogradé aussi loin. Depuis le 29 septembre nous avons été
repoussés de 83 milles vers le sud. Toute la théorie dont la vérité me
paraissait indiscutable, s'écroule comme un château de cartes détruit
par la plus légère brise. Imaginez les plus ingénieuses hypothèses,
bientôt les faits les auront réduits à néant. Suis-je véritablement
sincère en écrivant ces tristes réflexions? Oui, sur le moment, car
elles sont le résultat de l'amertume de mon découragement. Après tout,
si nous sommes dans une mauvaise voie, à quoi cela aboutira-t-il? A la
déception d'espérances humaines, tout simplement. Et si nous périssons
dans cette entreprise, quelle influence cela aura-t-il sur les cycles
infinis de l'éternité?
_9 novembre._--Pris dans la journée une série de températures et
d'échantillons d'eau de 10 en 10 mètres, depuis la surface jusqu'au
fond, situé à une profondeur de 53 mètres. Partout la mer a une
température uniforme de −1°,5, la même température que j'ai observée à
une latitude plus méridionale. Il n'y a donc ici que de l'eau originaire
du bassin polaire. La salure est très faible. L'apport des fleuves
sibériens fait sentir son influence jusqu'ici.
_11 novembre._--La «jeune glace» autour du navire atteint une épaisseur
de 0m,39. Dure à la surface, elle devient en dessous poreuse et friable.
Cette couche date de quinze jours. Dès la première nuit, elle a atteint
une épaisseur de 0m,078; les deux nuits suivantes, elle a seulement
augmenté de 0,052, et, pendant les douze nuits suivantes, de 0,26.
L'accroissement d'une couche de la glace se ralentit donc à mesure que
son épaisseur augmente, et cesse même complètement lorsqu'elle a atteint
une certaine hauteur.
_19 novembre._--Toujours la même vie monotone. Depuis une semaine, vent
du sud; aujourd'hui, par exception, brise légère de nord-nord-ouest. La
banquise reste calme, hermétiquement fermée autour du navire. Depuis la
dernière pression violente, le _Fram_ a certainement sous sa quille une
épaisseur de glace de 3 à 7 mètres[12]. A notre grande joie,
l'observation d'hier constate un gain de 44 milles vers le nord depuis
le 8. Nous avons également fait un pas considérable vers l'est. Que
seulement la dérive nous porte dans cette direction!
[12] Plus tard nous creusâmes la glace jusqu'à une profondeur de 10
mètres sans réussir à atteindre l'eau.
Le _Fram_ constitue au milieu de la banquise un abri chaud et
confortable. Même par un froid de 30° le poêle n'est pas allumé. Une
lampe suffit à rendre la température très agréable dans le carré. Mes
compagnons, du reste, ne s'aperçoivent pas du froid. Alors que le
thermomètre marque 30° sous zéro, Bentzen va en chemise lire sur le pont
les thermomètres. Presque nulle part trace d'humidité; partout
excellente ventilation, grâce à la manche à air qui répand dans tout le
navire des flots d'air froid et vivifiant.
_27 novembre._--La température de l'air se maintient sans grande
variation entre −25° et −30°. Dans la cale du navire elle descend à
−11°.
A différentes reprises, les rayons de l'aurore boréale me semblent
prendre une orientation parallèle à la direction du vent. Dans la
matinée du 23, ce phénomène se montrant dans le sud-est, j'annonce à mes
compagnons que la brise qui, en ce moment, souffle du nord-est,
descendra au sud-est; quelques heures plus tard cette prédiction se
réalise.
Ce matin, à neuf heures, une forte pression; dans la soirée, la glace
gémit bruyamment aux environs. Le _Fram_ ne se trouve plus, semble-t-il,
au centre des convulsions. Probablement le dernier assaut violent a
comprimé autour de nous toute la glace en une masse très résistante que
le froid a solidifiée, tandis que, plus loin, la banquise, moins
compacte, peut s'ouvrir et par suite être soumise à des pressions.
_3 décembre._--Dérive au nord-est, terriblement lente. Depuis le 28
novembre, nous avons avancé seulement de cinq milles.
_5 décembre._--35°,7, la plus basse température éprouvée jusqu'ici. Nous
sommes par 78°50′, à 6 milles plus au nord que le 2; la vitesse de
dérive serait de 2 milles par jour.--Dans l'après-midi, magnifique
aurore boréale; de l'est à l'ouest, le ciel est illuminé par une arcade
flamboyante. Un peu plus tard, le temps devient couvert; une seule
étoile est visible, l'étoile du foyer. Comme je l'aime, ce petit point
lumineux! Chaque fois que je monte sur le pont, je la cherche, cette
étoile, et toujours elle est là brillante dans son impassibilité
radieuse. Elle me semble notre protectrice.
_8 décembre._--De 7 à 8 heures du matin, encore une pression.
L'après-midi je dessinais dans le carré, lorsque subitement un choc
violent, suivi d'un craquement formidable, se fait entendre juste
au-dessus de ma tête, comme si de gros blocs de glace tombaient de la
mâture sur le pont. En un clin d'œil, tous les hommes sont debout; les
paresseux qui faisaient la sieste à ce moment passent en hâte un
vêtement et accourent dans le carré. Kvik, effrayé par la violence de la
détonation, a même quitté ses quartiers d'hiver. Qu'est-ce qui a bien pu
se passer? Impossible de découvrir la cause de ce fracas épouvantable.
La glace est en mouvement et paraît en train de s'écarter du navire. Ce
bruit a été probablement causé par une pression inopinée qui a déterminé
le décollement de la glace sur toute la longueur du bâtiment. On
n'entend aucun craquement dans les œuvres du navire; le _Fram_ n'a donc
pas éprouvé d'avarie. Dehors, il fait très froid, le mieux est de
rentrer.
A six heures du soir, nouvelle pression d'une durée de vingt minutes. La
banquise grince et détone à l'arrière; dans le carré, le bruit est tel
que toute conversation devient impossible à moins de hurler à tue-tête.
Pendant ce sabbat, l'orgue fait entendre des phrases de la mélodie de
Kjerulf: «Le chant des rossignols m'empêche de dormir.»
_10 décembre._--Aujourd'hui, grand événement dans la vie monotone du
bord: apparition d'un journal, le _Framsjaa_, la _Vigie du_ FRAM;
directeur, notre excellent docteur. Le premier numéro, lu le soir à
haute voix dans le carré, excite une gaieté générale. Dans notre
situation, l'entrain est un remède préventif contre la maladie; par son
amusante initiative, Blessing contribue ainsi à fortifier notre
excellent état sanitaire.
_13 décembre._--Depuis hier soir, sans une minute de repos, les chiens
aboient furieusement. A plusieurs reprises, les hommes de garde ont
cherché et exploré les environs; en dépit de leurs recherches,
impossible de découvrir la cause de cet émoi. Ce matin, on constate la
disparition de trois chiens. Après le déjeuner, Mogstad et Peter vont
examiner la neige autour du navire, espérant découvrir les pistes des
fugitifs. «Vous feriez bien de prendre un fusil,» leur dit Jacobsen.
«Oh! non, nous n'en avons pas besoin,» réplique Peter. En bas de
l'échelle, il y a pourtant des traces d'ours et de sang. Nos deux
gaillards ne s'acheminent pas moins sur la banquise, armés seulement
d'une lanterne et escortés par toute la meute. A quelques centaines de
pas du navire, surgit tout à coup de l'obscurité un ours énorme. A cette
vue, nos hommes prennent aussitôt leur galop vers le bord. Mogstad,
chaussé de légers mocassins, s'esquive rapidement, mais Peter, empêtré
dans ses lourdes bottes à semelle en bois, n'avance que très lentement.
Notre homme a beau faire diligence, jamais il n'aperçoit le navire. Dans
la confusion de la retraite, le malheureux s'est trompé de route!
Heureusement l'ours ne le suit plus; le voilà donc tranquille, lorsque,
à deux pas de là, le pauvre Peter glisse et roule au milieu des
_hummocks_. Enfin, il arrive sur la glace plate qui entoure le navire;
encore quelques pas, et il sera en sûreté quand soudain quelque chose
bouge tout près de lui. Un chien, suppose-t-il; avant qu'il ait eu le
temps d'élucider la question, l'ours arrive sur lui et le mord au côté.
Notre homme empoigne alors sa lanterne et en assène un coup si violent
sur le museau de l'animal que le verre se brise bruyamment en mille
morceaux. La bête effrayée recule, et, profitant de son effarement,
l'ami Pierre a le temps de grimper lestement à bord. A la nouvelle de
cette attaque, nous sautons sur nos fusils; quelques minutes après,
l'assaillant tombait mort.
Après cet incident, nous partons à la recherche des bêtes disparues, et
découvrons bientôt leurs cadavres éventrés. Sans éveiller notre
attention, l'ours a pu grimper à bord par l'échelle, enlever les chiens
à sa portée et redescendre ensuite aussi tranquillement qu'il était
venu.
Kvik met au monde treize enfants, un précieux renfort pour la meute
réduite maintenant à un effectif de vingt-six bêtes. Elle ne peut en
nourrir que huit, il faut donc nous décider à noyer les autres.
Position d'hier: 79°8′ Lat. N. Un gain de 8 milles en trois jours!
[Illustration: LE PIÈGE A OURS DE SVERDRUP]
Depuis le début de notre dérive, pas une chute de neige ne s'est
produite. Noël approche pourtant, et il n'y a pas de vrai Noël sans
d'épais flocons. Oh! la belle chose que la neige silencieuse,
adoucissant de sa nappe virginale tous les contours brusques. Cette
banquise de glace vive est comme une vie sans amour; rien ne l'adoucit.
L'amour, c'est la neige de la vie. Il ferme les blessures reçues dans le
combat de l'existence et resplendit plus pure que la neige. Qu'est-ce
qu'une vie sans amour? Elle est pareille à ce champ de glace, une chose
froide et rugueuse errant à la dérive des vents, sans rien pour couvrir
les gouffres qui la déchirent, pour amortir le choc des collisions et
pour arrondir les angles saillants de ses blocs brisés. Oui, une telle
vie est semblable à cette glace flottante nue et pleine d'aspérités.
_21 décembre._--Le temps passe avec une rapidité extraordinaire. Voici
déjà le jour le plus court de l'année, si je puis m'exprimer ainsi,
puisque nous n'avons plus de jour. Maintenant nous irons vers le retour
du soleil et vers l'été. Aujourd'hui sondage; à 2,100 mètres, pas de
fond! Qui aurait pu s'attendre à trouver ici une pareille profondeur?
_22 décembre._--Dans la nuit nouvelle visite d'ours. L'animal se dirige
d'abord vers le navire, puis, apercevant le piège dressé par Sverdrup et
Lars, s'achemine immédiatement vers l'instrument. A cette vue, le cœur
bat à notre capitaine; d'une minute à l'autre il s'attend à entendre le
bruit produit par le déclenchement de l'appareil. Mais maître Martin est
très prudent; il examine soigneusement la machine, et, se levant sur les
pattes de derrière, s'appuie juste à côté de la trappe pour contempler
un instant le délicieux morceau de graisse qui constitue l'appât; après
un moment d'hésitation, il redescend à terre. Évidemment cette grande
chose plantée là, au milieu de la glace, ne lui dit rien qui vaille. Il
flaire le support, tourne tout autour, et, après avoir de nouveau
contemplé le piège, s'en va en hochant la tête. Il semble dire: «Ces
mauvais gars ont fort bien arrangé la chose à mon intention, mais je ne
suis pas si bête pour m'y laisser prendre.» Décidément, malgré toute
l'ingéniosité de Sverdrup, le fusil est encore plus sûr. Arrivé à
soixante pas du navire, l'ours, reçu par une salve nourrie, tombe mort.
Une seule balle l'avait frappée; comme d'habitude en pareil cas, chacun
des quatre tireurs s'attribua l'honneur du coup.
[Illustration: CARICATURES EXTRAITES DU «FRAMSJAA»
Promenade en temps de paix avec les chaussures patentées de Sverdrup.
Les compagnons du _Fram_ sur le sentier de la guerre: différence
entre la chaussure Sverdrup et le mocassin lapon.