Voyages. Études sociales.
Il existes de par le monde une grandis et riche cité qui est le «Paradis
des jeunes filles». Presque toute la vie familiale et sociale y est, en
effet, soumise aux exigences de leur plaisir et de leur avenir. «Les
mères, effacées de parti pris, les jeunes femmes, tout à leur mari et à
leurs enfants, ne comptent pour ainsi dire plus pour le monde. Certains
soirs, on n'aperçoit aux premiers rangs des loges des théâtres que de
fraîches et ravissantes figures de jeunes filles de seize à vingt ans.
Les pièces à succès sont celles qu'elles peuvent entendre, et les
impresarii consentent à donner la première place dans leur répertoire
aux «oeuvres convenables». Les réunions, les bals, les soirées, les
dîners, n'ont pour but que de les amuser, que d'aider le hasard en
préparant d'heureuses rencontres qui favoriseront leur mariage. On les
voit aux courses, à toutes les fêtes de charité, aux thés des grands
hôtels, dans les équipages, promenant dans toutes ces sorties un luxe
aussi raffiné que celui de leurs mères, parées déjà comme des femmes,
portant bijoux, perles et vraies dentelles. Cette sorte de conspiration
unanime qui les entoure de distractions, qui subordonne tout au
rayonnement de leurs attraits et les conduit au mariage dans la joie et
les plaisirs, semble toute naturelle aux parents, aux aînées déjà
mariées et aux amis. Cette royauté incontestée, la certitude où elles
sont que, pendant trois ou quatre ans, au moins, elles peuvent être
d'adorables despotes, leur donnent une assurance et une aisance qui
relèvent encore leur beauté. Et voici, j'en suis sûr, que nombre de nos
jeunes lectrices sont impatientes déjà de savoir sous quel ciel se situe
cette cité bénie. Le paradis de la jeune fille, mesdemoiselles, c'est
Buenos-Ayres, et vous trouverez bien d'autres précieux et charmants
détails dans les nouvelles études--qui enchanteront aussi vos
parents--de M. Jules Huret sur l'Argentine (_De la Plata à la Cordillère
des Andes_, Fasquelle). Selon sa manière, au cours de ce récent
itinéraire, le voyageur a tout noté: les moeurs, la société, la femme,
la jeune fille, les paysages, les grandes fermes, les usines à viande et
les marchés de la laine et des peaux, les immigrants, et, aussi--car il
n'est plus aujourd'hui une terre au monde qui ne souffre de ce mal--les
bouffonneries politiques.
Romans et fantaisies littéraires. Le nouveau livre de M. Jules Huret est
l'une des rares publications de ce début d'année. La trêve des éditeurs
succède à celle des confiseurs. On sort peu de livres nouveaux dans la
première quinzaine de janvier. Mais, comme la production de décembre est
toujours considérable et que les rubriques bibliographiques d'avant Noël
sont plus généralement consacrées aux volumes d'étrennes, les oeuvres de
l'année qui finit gardent toute leur valeur d'actualité dans les
premières revues des livres de l'année nouvelle. Par exemple, il vous
suffira de lire l'extraordinaire préface du _Voyage au pays de quatrième
dimension_, de M. G. de Pawlowski (Fasquelle), pour vous persuader que
telles idées exprimées à la fin de 1912 conserveront encore sans doute,
dans cent ans d'ici, toute leur savoureuse nouveauté. M. G. de Pawlowski
est un précurseur des philosophies d'après-demain. Sous une forme
originale et toujours inattendue, M. de Pawlowski accommode le document
à la mesure de son esprit. Il nous fait voyager dans le temps et dans
l'espace, tout en nous présentant une critique amusée mais bien nouvelle
des idées scientifiques contemporaines, et si d'abord vous écoutez avec
un peu de stupeur ses propos imprévus sur «l'Ame silencieuse», «les
Abstractions d'espaces», sur «le Voyage instantané», sur «l'Escalier
horizontal», sur «la Maison plate», sur «la Vision de l'invisible» et
sur «les Gares de l'infini», vous vous accoutumez cependant peu à peu à
cet enseignement à nul autre pareil, et ne vous lassez point de ces
révélations qui ne sont pas simplement le jeu d'un homme d'esprit, mais
qui comportent une morale actuelle avec de saines conclusions.
Quand il donne à l'expression de ses idées' la forme romanesque, M. Léon
Daudet abandonne un instant la plume ardente du polémiste fougueux. Il a
le souci de solidement édifier avec équilibre et méthode; il traite avec
une adroite courtoisie sans fanatisme et même sans hostilité préconçue,
semble-t-il, tout ce que, dans le domaine social, il veut combattre et
abattre. Dans _le Lit de Procuste_ (Fasquelle), l'auteur des _Primaires_
et de _la Lutte_ met en scène un littérateur formaliste, Ludovic Tavel,
un littérateur social, Martial Epervent, leurs disciples, leurs manies
et leurs deux écoles. Au dilettantisme infécond des uns s'oppose
l'illuminisme dangereux des autres qui créent de l'anarchie, de la
révolte et de la douleur. Et de ce choc entre le génie inutile et le
génie destructeur naît une étincelle de vérité, une pure et vivifiante
flamme captée par deux êtres d'amour qui seront les éloquents défenseurs
de la tradition et de la race.
Théâtres.
«Critiques auteurs» est un sujet d'actualité piquante qui devait
particulièrement tenter M. Robert de Flers. Nul ne pouvait le traiter
avec plus d'esprit et d'autorité que ne l'a fait le brillant écrivain
dans la préface du dernier volume des _Annales du Théâtre et de la
Musique_,--l'inappréciable publication de notre excellent confrère
Edmond Stoullig.
La très originale revue _Mil-neuf-cent-douze_, que firent jouer en avril
dernier, au théâtre des Arts, MM. Charles Muller et Régis Gignoux, vient
de paraître (Bernard Grasset); on en savoure complètement à la lecture
la fantaisie philosophique.
Divers.
On étonnerait beaucoup de personnes en leur parlant de tremblements de
terre dans le bassin de Paris. Ces phénomènes sont pourtant assez
fréquents. Depuis 1800, Paris a ressenti 14 secousses, Poitiers 6,
Saumur 6, Dijon 7, Angers 7, Bourbonne-les-Bains 4, Plombières 5, Caen
5, le Havre 9. D'ailleurs, aucun de ces séismes ne fut grave; aucun
n'affecta la cuvette du bassin de Paris dans son entier. Ces
oscillations, appelées sans doute à se renouveler, paraissent en
relation étroite avec la géologie de la région sur laquelle M. Paul
Lemoine (_Géologie du bassin de Paris_, Hermann), nous offre une étude
très fouillée qu'il a su rendre attrayante.
LA POLICE INTERNATIONALE
A CONSTANTINOPLE
Tandis qu'à Londres les délégués des coalisés balkaniques marchandent à
la Turquie les derniers vestiges de son empire en Europe, l'ordre
continue de régner à Constantinople. On avait pu redouter un instant
qu'une dangereuse effervescence se produisît dans la grande ville
cosmopolite. L'histoire nous rappelle, en effet, qu'à diverses époques
la population musulmane y manifesta son mécontentement de la tournure
des affaires de l'empire par des massacres, surtout de Grecs ou
d'Arméniens. Aussi y eut-il une grosse alerte dans les quartiers
chrétiens de Constantinople lorsque, le 17 novembre, on perçut les échos
des canons de marine qui coopéraient à la défense des lignes de
Tchataldja. Mais, déjà, d'accord avec les autorités ottomanes, toutes
les dispositions avaient été prises par les commandants des escadres
étrangères dans le Levant pour réprimer instantanément, s'il y avait eu
lieu, la moindre tentative de désordre et de pillage. En fait, le soin
de maintenir l'ordre à Constantinople a été confié à deux officiers
généraux français qui disposent à l'heure actuelle des forces
internationales de terre et de mer sur le Bosphore, et grâce auxquels se
renouent ainsi les anciennes traditions de la France protectrice de la
chrétienté dans le Levant.
Son ancienneté de grade a valu à l'amiral Dartige du Fournet la
direction des opérations de débarquement et des mouvements de la flotte
des puissances. Le général Baumann, qui, avec le titre d'inspecteur
général, s'appliquait, avant la guerre, à perfectionner l'organisation
de la gendarmerie ottomane et avait pu voir de près en Macédoine les
exploits des comitadjis grecs ou bulgares pour lesquels il manifeste
assez peu de tendresse, était tout désigné pour prendre la direction du
service général de sécurité dans la capitale. Auparavant, lorsque les
coalisés se furent emparés de Salonique, il avait réclamé énergiquement
et obtenu qu'on lui rendît ses gendarmes non combattants qui, avec leurs
officiers européens, se trouvaient alors dans la ville prise et ne
pouvaient être traités en prisonniers de guerre. Ces forces de police
renvoyées à Constantinople y sont en ce moment fort utiles pour assurer
l'ordre à côté des 3.000 marins débarqués depuis le 18 novembre.