LES GRECS DEVANT JANINA

Sans y attribuer le même prix, peut-être, qu'ils attachent à la

conservation d'Andrinople, les Turcs tiennent fermement à garder aussi

Janina, que les Grecs ne convoitent pas moins ardemment Et la lutte

autour de cette place forte se poursuit avec un acharnement égal de part

et d'autre. Notre collaborateur, M. Jean Leune, continue d'en suivre

les phases, partageant toujours avec Mme Jean Leune les fatigues comme

les sentiments des assiégeants, toujours pleins de foi patriotique et

débordants de _furia_ dans l'action. Et sa sympathie, son admiration

pour ses compagnons d'armes, on peut bien employer ce mot, n'ont point

faibli.

Il apparaît bien, toutefois, dans ses dernières lettres, que Janina est

une proie plus difficile à saisir qu'on ne l'avait cru au premier abord,

puisque l'entrain, la résolution, la vaillance des soldats hellènes

sont, jusqu'à présent, et depuis un grand mois, tenus en échec par des

forces supérieures en nombre sans doute, mais animées d'une conviction

pareille et d'un courage égal.

Quoi qu'il en soit, cette lutte prolongée nous vaut, de M. Jean Leune,

d'excellentes photographies, commentées par d'intéressantes notes que

nous allons résumer ici.

Le cadre demeure le même, à Philippias, au Hani Imin Aga ou à

Pentepigadia (les Cinq-Fontaines). C'est un pays abrupt dont la rudesse,

elle seule, constitue aux assiégés une solide défense, et, d'autre part,

dans plus d'un cas, les gêne, car la configuration de ce terrain

montagneux, en tout sens hérissé de crêtes, creusé de ravins, permet à

leurs adversaires d'abriter parfaitement leurs batteries.

Mais aussi, pour les Grecs, quelles difficultés, quand il s'agit

d'établir des canons sur l'une quelconque de ces collines escarpées!

Ils ont trouvé un emplacement admirable, en avant d'Imin Aga: «Pour en

permettre l'accès, écrit notre correspondant, le génie a dû, sous la

pluie, dans la boue, tailler à flanc de coteaux un chemin en zigzags,

d'un mètre, au plus, de large. Avec des poutres et des planches, on

avait fait une série de solides brancards. Puis on a démonté, les uns

après les autres, canons et caissons, et l'on a lié leurs parties

séparées, pièce, affût, frein pneumatique, etc., sur les brancards, que

sapeurs et canonniers ont ensuite placés sur leurs épaules. Il avait plu

toute la nuit. Le chemin de fortune établi par le génie était couvert

d'une boue gluante, où la moindre glissade d'un seul devenait périlleuse

pour l'équipe entière. Il fallait marcher à pas lents, rythmés à la

cadence que marquait un sous-officier.

» Pour porter le seul canon, vingt hommes étaient nécessaires; pour une

roue, deux; et deux autres pour un demi-bouclier. Le transport des

munitions s'effectua à raison de deux obus par homme. Et il y avait 2

kilomètres à parcourir ainsi. Tous allaient gaiement, montrant toujours

leur inaltérable belle humeur. Là-haut, les pièces remontées étaient

remises en batterie à la corde, avec le même allant.» Après quoi, les

duels d'artillerie se poursuivent, sans autres interruptions que celles

que nécessitent d'aussi difficiles manoeuvres. A de certains moments,

c'est jour et nuit qu'on se bat, et l'on va dans un fracas d'enfer, où

la voix grave des grosses pièces soutient en basse les crépitements de

la fusillade, qui fait comme des pizzicati, et le ronflement mécanique

des mitrailleuses. Pour ceux qui vivent ces journées, le spectacle du

coup de canon doit commencer à devenir banal. Il donne de bien curieux

clichés: au départ, à la gueule de la pièce, un petit nuage blanc, qui,

en un dixième de seconde, se dissipe, dissous dans l'air. Et puis le

bruit fusant du projectile, qui disparaît bientôt derrière la crête la

plus prochaine.

A l'arrivée--et c'est sur les obus ennemis qu'on peut le mieux

l'observer--une boule de vapeur, soyeuse, jolie comme un éclat de fusée,

et la pluie des balles répandues par le shrapnell, ou encore un nuage de

poussière.

A ces visions désormais monotones, banales, une diversion de temps à

autre: un aviateur part en reconnaissance. C'est un événement.

Un beau jour, le lieutenant Montoussis prend son vol, de Nicopolis, sur

son Maurice-Farman, et, d'un élan, gagne l'altitude de 1.600 mètres. Or,

les forts de Pisani, qu'il doit survoler, sont à 800 mètres. Il peut

donc voir et repérer admirablement l'emplacement des ouvrages.

Seulement, il se trouve aussi à bonne portée, et les Turcs ne manquent

pas de diriger sur lui un feu nourri. Il riposte en lançant quatre

bombes qui--on l'apprendra plus tard de prisonniers--causent de graves

dommages. En revanche, une balle atteint l'un des montants de son

appareil. Ce n'était rien, et peu après, le vaillant aviateur

atterrissait sur un minuscule terrain, tout bosselé, près d'Imin Aga,

était accueilli par le général Sapoundsakis qui l'emmenait en hâte dans

son automobile, afin de recueillir de sa bouche les renseignements qu'il

rapportait. Car désormais, adieu, pour tout de bon, «le cheval blanc que

César éperonne», et c'est d'une confortable limousine que le commandant

en chef d'une armée bien organisée préside à la victoire.

[Illustration: Un moderne héros grec: le lieutenant aviateur Montoussis,

après un vol au-dessus de Pisani.]

A quelques jours de là, le lieutenant Montoussis renouvelait le même

exploit et s'en retournait reconnaître les positions turques devant

Janina. Cette fois, c'étaient des obus qui le saluaient au passage. Il

fut près de sa perte. Un shrapnell éclatant au-dessus de sa tête creva

en plusieurs points les ailes de l'appareil et blessa légèrement le

pilote à la main. Enfin, voici, pour finir, des visions non moins

glorieuses et plus émouvantes encore, quelque chose comme le revers

d'une sévère médaille: «Sous la pluie battante, des blessés sont amenés

de la ligne de feu, étendus sur des brancards que portent avec

infiniment de peine et de précautions des soldats dont la boue glissante

fait la lourde marche très dangereuse. Ils vont cependant une heure,

deux heures durant, par les sentiers rocailleux ou la plaine inondée

coupée de ruisseaux. Et les blessés, sous la couverture qui les couvre

tout entiers laissent à peine échapper de temps à autre: «O Panagia

mou!» (O Vierge sainte!)

»Un evsone très grièvement blessé, qu'on transportait ainsi, s'est tout

à l'heure évanoui. Dès qu'il s'en aperçut, un des brancardiers lui fit

avaler du cognac et le fit revenir à lui. «Merci, » petit frère, dit

l'evsone d'une voix douce. J'ai 10 lepta (10 centimes) dans ma poche,

prends-les pour le cognac!...»

»...Des blessés ainsi arrivent toujours... Aussitôt pansés, on les

évacue sur Philippias, dans des voitures à deux roues, sur des petits

chevaux, sur les camions automobiles ou dans les automobiles mêmes de

l'état-major. L'horrible spectacle que le rassemblement, au bord de la

route, de toutes ces misères, de toutes ces souffrances, de ces hommes,

hier encore joyeux, pleins de vie et d'entrain, aujourd'hui brisés,

mutilés, couverts de sang, se traînant encore, ou étendus sur des

brancards! Pas une plainte, cependant, ne s'échappe de leurs lèvres. A

peine des crispations de leurs mâles visages trahissent leur

souffrance...

» Quelques-uns meurent en chemin, ou dans les ambulances provisoires.

Alors, des camarades, des frères, s'en vont non loin, dans un champ,

creuser une fosse. On y couche la triste dépouille. Puis, bien vite, de

la terre la recouvre. Une croix et des pierres sur le petit monticule...

et c'est tout. Cela dure quelques minutes poignantes. Un héros obscur

dort là, maintenant, pour toujours, après avoir rempli son devoir...

«Pour la patrie!»... Et, quand l'armée aura quitté ces bords, que la

paix sera revenue sourire sur ce pays aujourd'hui saccagé, le soldat, au

fond de son étroite couche, demeurera tout seul, oublié, inconnu de ceux

qui fouleront sa tombe, tandis que là-bas, en Grèce, la patrie, la mère

pour laquelle il se sacrifia dans quelque petit village, une place à

jamais sera vide à un foyer.»

Et à lire, selon l'expression du poète, «la rude attaque et la fière

défense», on se rend compte qu'au jour des négociations de paix, la

lutte diplomatique, évidemment, ne sera pas moins âpre entre les

représentants de vainqueurs et de vaincus également héroïques, tous

aussi violemment férus d'amour patriotique pour Janina!

[Illustration: Le duel d'artillerie entre Grecs et Turcs: éclatement

d'un obus turc en arrière des lignes grecques.--_Photographies Jean

Leune._]

[Illustration: A son passage à Sérès, le tsar Ferdinand s'entretient

avec le chef révolutionnaire Nikolof, dit «le roi du mont Rhodope».]

L'Illustration, No. 3646, 11 Janvier 1913 · 第 10 / 32 题