LE COSTUME

C'est un mot à moitié mort, que l'on ne dit guère qu'au passé... Il

n'est plus d'aujourd'hui. Et pourtant... Le costume!... Aussitôt voilà

des soies, des satins, des velours, de la dentelle et du fer. Vous

palpez des tissus et vous remuez des couleurs... Vous ramassez des

pourpoints ballants et vous secouez des jupes vides. Ah! le joli mot,

puissant et avantageux, de prompte élégance, qui pare, pince à la taille

et plaque si bien! Quand on le prononce, on regarde sa manche. Il donne

le même plaisir qu'à enfiler une culotte dont la craquante étoffe se

casse et chatoie comme il faut, dont la boucle d'acier brille et pique

au coin du jarret. Le costume! et l'on se redresse avec le regret de ne

plus avoir à le porter! Le costume! et l'on se toise dans la glace, en

face et de côté, par-dessus l'épaule. Le costume! et le bras s'arrondit,

la jambe se tend, le pied se cambre en se faisant plus étroit, plus

long, et plus pointu. Le costume! et l'on se sent tout de suite agile ou

imposant, souple, aimable, ou aimé, plus jeune et plus fier... Le

costume! il vous monte du courage, de l'esprit, de l'arrogance... l'air

est tout rafraîchi par des souffles de plumes et des passages de

chapeaux... Les traînes balaient le parquet... Les épées barrent les

hanches... Le mollet triomphe, et les talons sont hauts, de maroquin

blanc, ou de laque rouge. Le costume... et c'est la cour et la ville,

les carrosses, les grands chevaux, la chaise à porteurs, les laquais...

et les femmes diaprées, en tenue de bal éternel, et les tableaux fameux,

et les galas et les batailles, et les mariages royaux, les fêtes

populaires, et c'est toute l'histoire... que peint d'un coup, dans une

fresque immense et d'alerte bigarrure, ce vieux mot fringant et français

de costume!

Après quoi, quand il a bien produit son effet, il retombe dans une

flasque tristesse, avec la nonchalance d'un manteau quitté, retenu,

avant de choir, par le bras du fauteuil.

*

* *

Tel nous apparaît-il, de temps à autre, quand les circonstances le

mettent par hasard sous nos yeux, à notre époque où il n'est plus

question que de «vêtement» et «d'habit». Or un vêtement n'a rien de

commun avec un costume. C'en est l'antipode. Le costume nous est rappelé

et rendu seulement par l'art. Il n'existe à présent que dans les musées,

sur la toile où les peintres en sont demeurés les tailleurs prestigieux,

les immortels couturiers. Là, nous nous repaissons de ce luxe oublié, de

ces somptuosités ordonnées et choisies qui recouvraient et atténuaient

les ennuis journaliers des hommes d'autrefois, qui ornaient leurs joies

en les étourdissant. On devait--si galamment et brillamment traité par

les rares tissus--se comporter avec plus d'entrain, aimer et se battre

mieux, vivre dans une expansion plus large et plus reconnaissante. Un

costume était un bain de velours tiède où l'on restait plongé, d'où l'on

ne sortait que pour se jeter dans celui du lit, des draps et du sommeil.

Un costume était un autre «soi-même» que l'on pouvait créer et composer

à son image et à sa ressemblance, aux couleurs de son esprit, à la

marque et aux galons de son coeur, à la façon de son désir, à la nuance

de son rêve, à la livrée de toute sa personne... C'était un ami, un

confident, un valet qui vous désignait franchement, de loin, par sa

coupe, les détails et l'originalité de sa tournure, qui vous faisait

reconnaître à cent pas, qui vous signait et vous obligeait comme une

noblesse extérieure. C'était votre ombre, lumineuse, qui, réfugiée en

vous, et s'y confondant, était cependant toujours prête à s'en écarter

pour aller répéter sur la toiture, la muraille ou le sol, votre

silhouette magnifique, vos gestes exaltés, déclamer la prestance exquise

et incomparable de votre personnage. Qui de nous n'a fréquemment soupiré

devant un tableau de Porbus ou de Vélasquez, de Largillière ou de Van

Loo, de n'être pas en état de fournir aux pinceaux de ce temps une aussi

vaniteuse matière, un modèle aussi opulent? Et cette désolation

s'accroît encore, lorsque, au cours des battues et des chasses que nous

risquons dans les broussailles du passé, il nous arrive de rencontrer le

costume... le vrai costume lui-même, surprenant, émouvant, inouï, et

nous donnant--frais encore ou ravagé--par la vue incomplète de ce qu'il

est, l'image en pied de ce qu'il fut. Ah! l'habit Louis XV, tombé en

avant, culbuté d'amour, comme s'il avait été percé d'un coup d'épée, et

renversé sur le dos d'une bergère, dans le magasin plein des débris et

de la poussière d'autrefois!... La robe à fleurs d'une marquise,

accrochée par le cou à la clef d'une porte vitrée! Les culottes à raies

bleues et roses que l'on tire à genoux avec effort, en les arrachant, du

tiroir bourré de la commode!... Les gilets aux aisselles rousses, les

corsets rompus où ne bat plus rien, le soulier glissé d'un pied

fondant... les bas qui pendent comme une peau morte,... les gants aux

doigts mous, les gants sans mains... les chapeaux sans tête,... que tout

cela parle et nous fait souvenir des jours, qu'avant d'être nés à

nouveau, nous avons vécus! Ces loques sont aussi impressionnantes que

des portraits. Elles ont enveloppé des corps, accoutré des âmes, dont

elles ne sont plus que les suaires frivoles. Elles ont gardé les plis de

l'habitude et des passions, les plis imposés qui en s'accusant sont

devenus leurs rides. Elles survivent aux anciens vivants qui les

occupaient, leur donnaient l'air d'être quelque chose, les

remplissaient, les animaient, les fatiguaient, les ont menées partout,

dont il ne reste plus rien, car elles durent souvent plus que les os qui

en étaient l'armature apparente, la fragile solidité. N'est-il pas dès

lors coupable et d'un cruel manque de sensibilité artistique et humaine

de les abandonner, de se détourner d'elles, de dédaigner le méritoires

effort qu'elles font pour résister aux morsures de la destruction et se

prolonger plus que des cadavres? Quand ils viennent s'échouer dans nos

mains qui leur en rappellent d'autres, pensez que toujours les vieux

costumes du temps passé nous demandent la vie, la seule qu'il nous soit

possible de leur accorder, une vie de repos, de collection et de musée.

*

* *

Le musée du costume!... On en parlait depuis des années. Il était

toujours sur le point de se faire et ne se faisait jamais, en dépit de

l'obstiné dévouement que mettaient à le préparer et à le construire, à

travers tous les obstacles, ses parrains désignés et naturels, le

peintre Leloir et le dessinateur Vallet, et beaucoup d'autres artistes

acharnés, comme ces deux vaillants, à la réussite de l'idée. Et voici

que tout à coup, grâce à la généreuse décision testamentaire de

Detaille, le beau projet est virtuellement réalisé. Nous aurons un musée

du costume. Bien mieux, nous en aurons deux, qui, quoique séparés et

distincts, se complétant et s'achevant l'un par l'autre, n'en feront

qu'un, pour la joie instructive de tous ceux qui en seront les visiteurs

assidus et familiers. L'État aura le musée Detaille, musée du costume

militaire, et la Ville de Paris, le musée du costume civil, tous les

deux sous la direction d'une même pensée artistique et éducatrice. Et

vraiment il était incroyable, quand presque toutes les capitales

d'Europe ont leur rétrospective de la parure, que nous n'eussions pas

même un modeste local affecté à l'histoire documentaire de notre

habillement. Les beaux vieux habits de soie, les robes à paniers ne

savaient plus depuis des centaines d'années où se mettre. Elles

n'avaient pendant longtemps trouvé asile que chez les peintres et les

costumiers de théâtre. Mais bientôt ceux-ci eux-mêmes les méprisèrent,

comme inutiles ou hors d'usage. Les pauvres hardes, éclatantes ou

fanées, s'en furent alors chez l'antiquaire qui avait grand'peine à les

placer, qui ne consentait à les admettre dans son bric-à-brac que parce

qu'elles faisaient, jetées çà et là, un joli effet de pittoresque

décoratif... Et puis, quand la mode vint peu à peu de les acheter, ce ne

fut que pour les détruire, pour en recouvrir des fauteuils, en employer

l'étoffe à la confection de mille objets, pour les coupasser et les

déshonorer dans ces innombrables petits massacres que l'on appelle «des

travaux de dames». Ils finissaient donc, ils allaient disparaître,...

quand le bon Detaille et son ami Maurice Leloir leur ouvrirent ensemble

et toute grande la porte des hôtels et des salons hospitaliers où ils

vont enfin, dans des décors d'époque, cesser d'être dépaysés et se

retrouver entre eux, en bonne compagnie... ayant de quoi parler, disant

tout bas les choses qu'ils ont vues, auxquelles ils ont participé et

qu'hélas! nous ne saurons jamais. Si nous pouvions connaître seulement

le quart de ce qui leur est arrivé, nous serions fous...

HENRI LAVEDAN.

_(Reproduction et traduction réservées.)_

[Illustration: M. ANTONIN DUBOST. M. PAUL DESCHANEL.

AVANT LE CONGRÈS.--Les présidents du Sénat et de la Chambre des députés.]

L'Illustration, No. 3646, 11 Janvier 1913 · 第 8 / 32 题