UN PÉRIL LITTÉRAIRE[11]

[11] Octobre 1919. Paru dans _Comœdia_.

_Le Misanthrope_ ne fait pas d’effet sur le public.

C’est Courteline qui l’a dit. Je n’ai pas lu son article. Mais on me

rapporte son propos, et j’imagine l’émotion de l’auteur de _Boubouroche_

et du _Train de 8 heures 47_. J’imagine son émotion, mais non pas sa

surprise douloureuse, car il y a beau temps, probablement, que ce fils

du pur terroir français a dû constater, comme je l’ai fait moi-même, que

nombre de gens s’ennuient à écouter Molière.

C’est le moment que les érudits choisissent pour arracher au maître de

la comédie en France quelques lambeaux de sa gloire.

Je ne rappelle le présent fait-divers que parce qu’il se présente à

propos, au milieu d’une crise du génie moliéresque. Lui-même ne s’émeut

qu’à demi; car, me prouverait-on que Molière ne fut jamais de taille à

accoupler deux beaux vers, ni même à en écrire un seul, je ne sentirais

pas diminué en mon estime le père d’Alceste et de Tartufe, tant il est

immense par ailleurs, et je n’en professerais pas moins l’opinion que

Molière est la source féconde où s’alimente la littérature française.

Si l’on constate que cette source est désormais sans saveur pour notre

palais, y a-t-il lieu de pousser un cri d’alarme?

N’exagérons rien. Je vais, pour ma part, jusqu’à croire que le génie de

Molière se porte bien et qu’il a même de l’avenir... Peut-être serait-il

oiseux de faire ne fût-ce qu’allusion à une défaveur momentanée, si ce

refroidissement n’atteignait pas, par delà le maître de la comédie en

France, qui a les reins solides, la veine comique elle-même, l’esprit

satirique, c’est-à-dire ce qu’il y a dans notre littérature

d’essentiellement national.

Un professeur qui a enseigné la littérature française à beaucoup

d’étrangers me dit: «Ils comprennent peu Molière: l’œuvre qu’ils avouent

unanimement goûter chez lui, c’est _Don Juan_.» Je sais nombre

d’excellents Français qui par une pareille manière de voir pactisent

avec l’étranger.

Ce que l’étranger, comme les femmes, comme les gens gâtés par la

musique, comprend peu ou point, c’est l’esprit satirique, c’est

l’ironie, notre grande veine comique: c’est, plus profondément,

l’intérêt passionné qu’ont porté les lettrés de nos meilleures époques à

la connaissance de l’homme. Peut-être s’est-on détourné de cette belle

science, depuis qu’on l’a affublée du nom pédantesque de «psychologie»?

A mesure que l’homme se désintéresse davantage de l’homme, l’attrait de

la véritable comédie diminue. Quand nous employons le mot «comédie»,

n’entendez pas, de grâce, l’humour plus ou moins baroque dont l’unique

but est de vous désopiler la rate. Il s’agit ici des heurts de

caractères ou de mœurs contre un idéal de raison, de bon sens, de bonté,

de justice, etc., ce qui amène chez les spectateurs ingénus le rire du

contraste, et chez les spectateurs avisés le sourire de la réflexion,

lequel a pour fruit naturel une abondance d’idées morales.

Sur un organisme sain, nul jeu n’a de répercussions plus prolongées,

plus variées, et plus fertiles, que ces malicieux rapprochements des

types humains soit entre eux, soit avec des idées dont la majesté les

écrase. De ces mouvements humains qui, par définition, sont ici

naturels, ou du moins aussi peu forcés que possible, se compose une

image de la vie, en raccourci, en traits accusés, qui comporte sa

moralité dans l’ouvrage dit «comique».

Nos prédicants les mieux intentionnés devraient préférer, et de

beaucoup, à tout autre genre réputé plus noble, la comédie, à cause de

sa grande valeur d’enseignement. L’écart qu’il y a entre l’homme tel

qu’il est et l’homme tel qu’il devrait être, nous est rendu autrement

sensible par le sourire ironique, c’est-à-dire pitoyable, d’un auteur

soucieux de peindre fidèlement, que par l’écrivain qui veut nous édifier

en nous représentant comme des demi-dieux. Les leçons tombées de

l’Olympe, les trois quarts de nous les refusent; mais celles qui

viennent de nos pareils, de nos sosies, bon gré mal gré s’insinuent.

Hélas! personne ne croit plus à cette vérité; et si, au théâtre comme

dans le roman, nous ne fournissons de «beaux exemples» et ne rivalisons

avec Plutarque, on nous accuse d’être corrupteurs, diffamateurs, ou

mauvais patriotes.

Est-ce que les enfants n’apprennent plus par cœur la _Critique de

l’École des Femmes_? Au temps où Molière écrivait cette admirable

pièce--un assez beau temps pour les lettres--on n’était pas déjà très

éloigné de croire, dans la bonne compagnie, que les «pièces comiques

sont des niaiseries qui ne méritent aucune louange». Et si un tel

sentiment n’avait eu alors quelque virulence, Molière n’aurait pas pris

la peine de répliquer par la fameuse tirade de Dorante, où les tragiques

prennent quelque chose!

L’hostilité contre la comédie, c’est l’inaptitude à la psychologie,

l’aversion pour la vérité, l’inclination des gens raffinés pour les

sentiments «guindés», la prétendue soif d’idéal qui n’est la plupart du

temps que la paresse de songe-creux. L’homme, à nos nouveaux Précieux,

est ennuyeux pour l’homme; aussi prétendent-ils fonder sur un autre

objet que l’homme leur esthétique et même leur politique! Erreur! Rien

ne se peut fonder que sur la science de l’homme. Toute la splendeur des

concepts n’est rien, si elle ne tient compte de la résistance et des

réactions multiples de ce médiocre et tout-puissant objet qui est

l’homme.

C’est ici que je vois un danger pour l’avenir de notre littérature et

même pour notre mentalité nationale. Si la bonne comédie disparaissait

de notre scène et de nos livres, je ne crois pas m’aventurer en disant

que notre esprit serait abaissé.--«Mais, m’objectera-t-on, ce retrait du

comique se fera en faveur du lyrisme, de la beauté musicale ou

plastique, de ce que vous nommez vous-même la poésie!...»--D’accord;

bien que la vie tout unie et comprise par un esprit supérieur me donne

une impression poétique au moins égale à celle que m’offre la plus

heureuse image. Mais je ne croirai point en effet tout perdu. J’admire

les porteurs de lyre et j’ai du goût pour les ballets, oui, mais je ne

peux me débarrasser d’une vision de cauchemar que j’ai eue: c’était une

main, une main charmante et fort bien ornée, une main construite pour

caresser les claviers et les magnifiques vélins; elle arrachait

tranquillement, d’une grande histoire de la littérature française, les

pages concernant nos vieux fabliaux, Montaigne, Rabelais, Molière, La

Fontaine--oui, oui!--La Bruyère, _les Provinciales_, _les Lettres

persanes_, les romans de Voltaire, ceux de Stendhal, sauf _la

Chartreuse_, ceux de Balzac, ceux de Flaubert, sauf _Salammbô_, et les

œuvres de Becque. Je ne regardai pas plus longtemps. Ce qu’elle

laissait, la main charmante, était très beau, oui, en vérité, était très

beau. Mais essayez d’en empiler les belles chairs succulentes, privées

de la colonne vertébrale et de la «substantifique moëlle» qui conduit au

cerveau, et dites-moi si cela se tient et si cela fait devant

l’univers--alors même qu’il ne comprend pas très bien--si cela fait

cette fière figure que contribuait à former le génie comique de la

France.

Opinions sur le roman · 第 20 / 36 题