[10] Ce projet de préface au recueil de nouvelles _la Marchande de
petits pains pour les canards_ (1913) n’a paru, fragmentairement,
qu’en 1921 dans _la Revue critique des idées et des livres_, et a
été reproduit sous cette forme-là dans les _Feuilles tombées_
(Paris, Schiffrin, 1927). On restitue ici le texte complet, et de
dernier état, trouvé dans les papiers de Boylesve, et on le restitue
à sa première date d’inspiration: 1913, malgré quelques retouches.
Je ne crois pas ces nouvelles conçues selon la formule qui emporte
communément l’assentiment du public: mais, à tort ou à raison, je les
imagine assez proches du genre littéraire qui porte le nom de _Comédie_.
Il ne saurait me venir à l’idée d’accommoder une série de faits de
manière à établir ce qu’on appelle une «situation» qui fasse palpiter le
lecteur dans l’attente d’un événement ou d’un dénouement. Une seule
chose m’intéresse, c’est le trait qui marque un homme, celui qui
détermine une société, et celui, plus cher à mon œil, qui laisse
soupçonner la proportion entre l’homme ou son groupe et ce je ne sais
quoi que nous concevons de supérieur à l’homme et aux sociétés. J’aime
les caractères et les mœurs bien définis, où je vois une invitation à
réfléchir indéfiniment sur la position de l’homme dans son monde et
aussi dans un plus vaste monde. Lorsque j’ai pu les mettre en évidence
sous une forme vivante et équilibrée, et en leur laissant, sans le
souligner, tout le premier rôle, je tiens ma tâche pour accomplie: au
lecteur de comprendre ou bien de jeter là mon livre en déclarant qu’il
ne «s’y passe rien».
Aussi mes livres sont-ils de ceux où «il ne se passe rien». Et l’on ne
verra sans doute guère qu’il se passe quelque chose dans ces minces
historiettes où j’aggrave encore mon cas en choisissant mes modèles et
mes sujets parmi les gens les plus ordinaires et les plus banales
conjonctures. Point de héros empanachés, point de vertus exemplaires et
pas le moindre «surhumain!» On a reproché à de plus grands que moi de
consacrer leur œuvre à la moyenne humanité. Peut-être ces auteurs
croyaient-ils que l’Homme, celui dont on écrit le nom avec une
majuscule, appartient à cet entre-deux. Le motif qui me détermine est
plus simple, c’est que, et bien que j’aie manifesté, moi aussi, des
«aspirations», j’ai, et j’eus de tout temps, le goût de la _Comédie_.
La Comédie, genre plaisant et non pas gai, et que constitue
principalement le choc du réel contre la logique ou l’idéal, prend son
meilleur aliment dans les sucs de ce terrain à mi-côte, entre les hautes
et les basses terres. Elle ne fait point sonner ses titres de noblesse
comme le drame ou la tragédie qui sautent de sommets en sommets
convenus. Elle chemine à pied, sans tambour ni trompette, n’annonce
rien, ne promet rien; elle a tôt fait de décourager les benêts
accoutumés à juger les gens sur la mine. Cependant, nous la tenons,
nous, pour l’art le plus viril et le plus raffiné. C’est, par
excellence, l’art du lettré, parce qu’il n’est goûté que d’un esprit
attentif, averti, curieux de l’homme, épris par-dessus tout de
psychologie, habile à mesurer par lui-même les degrés divers des valeurs
et ayant accompli le tour à peu près complet de toutes choses. Art
garanti de la préciosité, du factice et de la manière, parce que, sous
peine de ne pas exister, il prend sa source dans le sol vulgaire et que
le talon a foulé. Il a du populaire en ses racines et de l’extrême
culture en sa floraison. Il a, entre toutes, cette vertu singulière et
si peu reconnue, qu’il est le résultat non du désir arbitraire du poète,
mais de la lutte de l’imagination créatrice contre la résistance
naturelle des choses; l’homme ne s’y guinde pas au gré du modeleur,
selon une pose hiératique qui le grandit d’une manière facile, et n’y
adopte pas les attitudes exquises qui gagnent si aisément les suffrages,
mais il impose, comme le bois, le marbre ou l’étain, les ingrates
exigences de sa matière. Les hautes visées, propres aux grands genres
présomptueux, non, assurément elle ne s’en prévaut point, et peu s’en
faudrait qu’elle les reniât, alors même qu’on les découvre en elle, mais
il est possible qu’elle en suggère l’idée et en sème même la contagion,
de ce geste simple et tranquille, et si beau, du semeur qui a l’air
d’accomplir un acte ordinaire et d’ignorer sa propre amplitude.