_Le général Massa, commandant de l'artillerie et du Château-Neuf_.
«26 juin 1799.
»Nous avons donné à votre lettre l'interprétation qu'elle méritait.
Fermes dans notre devoir, nous observerons religieusement les articles
du traité convenu, convaincus qu'un même lien oblige tous les
contractants solennellement intervenus pour la rédaction et la signature
de ce traité. Au reste, nous ne serons, quelque chose qui arrive, ni
surpris ni intimidés, et nous saurons, si l'on nous y contraint par la
violence, reprendre l'attitude hostile que nous avons volontairement
quittée. Et, d'ailleurs, notre capitulation ayant été dictée par le
commandant du château Saint-Elme, nous demandons une escorte pour
accompagner le messager que nous enverrons conférer de votre ouverture
avec le commandant français,--conférence après laquelle nous vous
donnerons une réponse plus précise.
»MASSA.»
Le cardinal, au désespoir de voir ses intentions si mal interprétées,
envoya à l'instant même l'escorte demandée, chargeant le chef de cette
escorte, qui n'était autre que de Cesare, d'affirmer aux patriotes, sur
son honneur, qu'ils se perdaient en ne profitant point du conseil qu'il
leur donnait.
Salvato fut choisi pour aller discuter avec Mejean sur ce qu'il y avait
de mieux à faire dans cette grave circonstance.
C'était la troisième fois que Salvato et Mejean se retrouvaient en face
l'un de l'autre.
Salvato, seulement, ne l'avait pas revu depuis le jour où Mejean avait,
vis-à-vis de lui, abordé franchement la question de vendre sa protection
aux Napolitains cinq cent mille francs, proposition qui, on se le
rappelle, avait été si généreusement appuyée par Salvato, et qu'un faux
point d'honneur avait fait repousser par le directoire.
Mejean avait, dans toutes les conférences qui avaient eu lieu pour la
signature du traité, paru avoir oublié le honteux refus qu'il avait
essuyé. Il avait longuement et obstinément discuté chaque article, et
les patriotes reconnaissaient que c'était grâce à sa patiente
obstination qu'ils avaient eu le bonheur d'obtenir des conditions que
les plus optimistes d'entre eux étaient à cent lieues d'espérer.
Cette aide qu'il leur avait si gracieusement prêtée, rien, du moins, ne
leur donnait soupçon du contraire, avait rendu au colonel Mejean la
confiance des patriotes.
D'ailleurs, leur intérêt voulait qu'ils ne se brouillassent pas avec
lui. Il pouvait, en prenant parti pour eux, les sauver; en prenant parti
contre eux, les anéantir.
Mejean, en apprenant que c'était Salvato qui lui était envoyé, fit
sortir tout le monde; il ne voulait point que qui que ce fût restât à
portée d'entendre les allusions que Salvato pouvait faire aux
conditions qu'il avait mises à sa protection.
Il salua le jeune homme avec une politesse pleine de déférence et lui
demanda à quel heureux motif il devait le bonheur de sa visite.
Salvato lui répondit en lui remettant le billet du cardinal, et le pria,
au nom des patriotes, de leur donner un avis, ceux-ci promettant de s'y
conformer.
Le colonel lut et relut avec la plus grande attention le billet du
cardinal; puis, prenant une plume, au-dessous de sa signature, il
écrivit un fragment de ce vers latin si significatif et si connu:
Timeo Danaos et dona ferentes.
Ce qui veut dire: «Je crains les Grecs, même lorsqu'ils portent des
présents.»
Salvato lut les cinq mots écrits par le colonel Mejean.
--Colonel, lui dit-il, je suis d'un avis tout opposé au vôtre, et cela
m'est d'autant plus permis que, seul avec Dominique Cirillo, j'ai appuyé
la proposition de prendre vos cinq cents hommes à notre service et de
les payer mille francs chaque homme.
--Cinq cents francs, général; car je m'engageais à faire venir cinq
cents autres Français de Capoue. Vous voyez qu'ils ne vous eussent point
été inutiles.
--C'était si bien mon opinion, que j'ai offert cinq cent mille francs
sur ma propre fortune.
--Oh! oh! vous êtes donc millionnaire, mon cher général?
--Oui; mais, malheureusement, ma fortune est en terres. Il fallait
emprunter de gré ou de force, en attendant, sur ce gage, mais attendre
la fin de la guerre pour les rendre.
--Pourquoi? dit d'un ton railleur Mejean. Rome n'a-t-elle pas mis en
vente et vendu un tiers au-dessus de sa valeur le champ sur lequel était
campé Annibal?
--Vous oubliez que nous sommes des Napolitains du temps de Ferdinand, et
non des Romains du temps de Fabius.
--De sorte que vous êtes resté maître de vos fermes, de vos forêts, de
vos vignes, de vos troupeaux?
--Hélas! oui.
--_O fortunatos nimium sua si bona norint, agricolas!_ continua le
colonel d'un ton railleur.
--Cependant, monsieur le colonel, je suis encore assez riche d'argent
comptant pour vous demander quelle somme vous demanderiez par chaque
personne qui, ne se fiant pas à Nelson, viendrait vous demander une
hospitalité que vous garantiriez sur l'honneur?
--Vingt mille francs; est-ce trop, général?
--Quarante mille francs pour deux, alors?
--Vous êtes libre de marchander si vous trouvez que c'est trop cher.
--Non: les deux personnes pour lesquelles je négocie cette affaire avec
vous... car c'est une affaire?
--Une espèce de contrat synallagmatique, comme nous disons, nous autres
comptables; car il faut vous dire que je suis excellent comptable,
général.
--Je m'en suis aperçu, colonel, dit en riant Salvato.
--C'est donc, comme j'avais l'honneur de vous le dire, une espèce de
contrat synallagmatique dans lequel celui qui s'exécute oblige l'autre,
mais dans lequel le manque d'exécution rompt le contrat.
--C'est bien entendu.
--Alors, vous ne trouvez pas que ce soit trop cher?
--Non, attendu que les deux personnes dont je vous parle peuvent
racheter leur vie à ce prix-là.
--Eh bien, mon cher général, quand vos deux personnes voudront venir,
elles seront les bienvenues.
--Et, une fois ici, elles ne vous demanderont que vingt-quatre heures
pour réaliser les fonds.
--Je leur en donnerai quarante-huit. Vous voyez que je suis beau joueur.
--C'est marché fait, colonel.
--Au revoir, général.
Salvato, toujours suivi de son escorte, redescendit vers le
Château-Neuf. Il montra le _Timeo Danaos_ de Mejean à Massa et au
conseil, qui s'était assemblé pour décider de cette importante affaire.
Or, comme l'avis de Mejean était celui de la majorité, il n'y eut pas de
discussion; seulement, Salvato demanda à accompagner de Cesare et à
reporter lui-même à Ruffo la réponse de Massa, afin de juger la
situation par ses propres yeux.
La chose lui fut accordée sur-le-champ, et les deux jeunes gens qui,
s'ils se fussent rencontrés sur le champ de bataille quinze jours
auparavant, se fussent hachés en morceaux, s'en allèrent côte à côte,
suivant le quai et réglant chacun le pas de son cheval sur celui de son
compagnon.