OU LE CARDINAL FAIT CE QU'IL PEUT POUR SAUVER LES PATRIOTES,
ET OU LES PATRIOTES FONT CE QU'ILS PEUVENT POUR SE PERDRE.
Comme nous ne saurions manquer d'apprendre bientôt ce qui se passa entre
l'amiral Nelson et le capitaine Scipion Lamarra, suivons le cardinal,
qui revient à terre avec l'intention bien positive, ainsi qu'il l'a dit
à Nelson, de maintenir le traité envers et contre tous.
En conséquence, aussitôt rentré dans sa maison du pont de la Madeleine,
il appela près de lui le ministre Micheroux, le commandant Baillie et le
capitaine Achmet. Il leur raconta comment le capitaine Foote avait, sur
son chemin, rencontré l'amiral, et comment il avait ramené de Palerme, à
bord du _Foudroyant_, sir William et Emma Lyonna, laquelle avait
rapporté, pour toute réponse de la reine, le traité déchiré par elle.
Après quoi, il leur raconta son entrevue avec Nelson, sir William et
lady Hamilton, et leur demanda s'ils auraient le honteux courage de
consentir à la violation d'un traité dans lequel ils étaient intervenus
comme ministres plénipotentiaires de leurs souverains.
Les trois représentants,--celui du roi de Sicile, Micheroux,--celui de
Paul Ier, Baillie,--celui du sultan Selim, Achmet,--montrèrent tous
trois, à cette proposition, une indignation égale.
Alors, séance tenante, le cardinal appela son secrétaire Sacchinelli,
et, en son nom et en celui des trois signataires de la capitulation,
rédigea la protestation suivante.
Est-il besoin de dire que cette pièce--comme toutes les autres qui ont
été publiées dans ce livre--fait partie des correspondances secrètes
retrouvées par nous dans les tiroirs réservés du roi Ferdinand II?
La voici, sans autre changement que sa traduction en français:
«Le traité de la capitulation des châteaux de Naples est utile,
nécessaire et honorable aux armes du roi des Deux-Siciles et de ses
puissants alliés, le roi de la Grande-Bretagne, l'empereur de toutes les
Russies et le sultan de la Sublime Porte ottomane, attendu que, sans
autre effusion de sang, a été terminée par ce traité la guerre civile et
meurtrière qui s'était élevée entre les sujets de Sa Majesté, et que ce
traité a pour résultat l'expulsion de l'ennemi commun.
»En outre, ce traité ayant été solennellement conclu entre les
commandants des châteaux et les représentants desdites puissances, ce
serait commettre un abominable attentat contre la foi publique que de le
violer ou même de ne pas le suivre exactement. En suppliant lord Nelson
de le reconnaître, les représentants desdites puissances déclarent être
irrévocablement déterminés à l'exécuter de point en point, et ils font
responsable de sa violation devant Dieu et devant les hommes quiconque
s'opposera à son exécution.»
Ruffo signa, et les trois autres signèrent après lui.
En outre, Micheroux, qui craignait avec raison des représailles contre
les otages, attendu que, parmi ces otages, il avait un parent, le
maréchal Micheroux; en outre, Micheroux disons-nous, tint à porter
lui-même cette remontrance à bord du _Foudroyant_. Mais tout fut
inutile: Nelson ne voulut, ni de vive voix ni par écrit, rien affirmer
au nom de Ferdinand. Et, en effet, lui-même ignorait quelles étaient les
intentions définitives du roi, puisque, pour échapper aux premiers
éclats de colère de la reine, Ferdinand avait, comme on l'a vu, fait
mettre les chevaux à sa voiture et s'était réfugié à la Ficuzza.
Mais, pour Ruffo, la chose était claire, et les lettres qu'il avait
reçues du roi et de la reine lui avaient indiqué le chemin que ceux-ci
comptaient suivre; et, s'il eût conservé le moindre doute à cet égard,
la muette mais inflexible Emma Lyonna, sphinx chargé de garder le
secret de la reine, les eût dissipés.
La matinée du 25 juin se passa en continuelles allées et venues du
_Foudroyant_ au quartier général et du quartier général au _Foudroyant_.
Troubridge et Ball, de la part de Nelson, et Micheroux, de la part du
cardinal, furent les ambassadeurs inutiles de cette longue conférence;
nous disons inutiles parce que Nelson et Hamilton, inspirés tous deux
par le même génie, se montrèrent de plus en plus obstinés dans la
rupture du traité et dans la reprise des hostilités, tandis que le
cardinal s'obstinait de plus en plus à faire respecter la capitulation.
Ce fut alors que le cardinal, ne voulant pas être confondu avec les
violateurs du traité, prit la résolution d'écrire au général Massa,
commandant du Château-Neuf, un billet de sa propre main.
Il était conçu en ces termes:
«Bien que les représentants des puissances alliées tiennent pour sacré
et inviolable le traité signé entre nous pour la reddition des châteaux,
le contre-amiral Nelson, commandant de la flotte anglaise, ne veut pas
néanmoins le reconnaître; et, comme il est loisible aux patriotes des
châteaux de faire valoir en leur faveur l'article 5, et, comme ont fait
les patriotes de San-Martino, qui sont presque tous partis par terre, de
choisir ce moyen de salut, je leur fais cette ouverture et leur donne
cet avis, ajoutant que les Anglais qui commandent le golfe n'ont aucun
poste ni aucunes troupes qui puissent empêcher les garnisons des
châteaux de se retirer par terre.
»F. cardinal RUFFO.»
Le cardinal espérait ainsi sauver les républicains. Mais, par malheur,
ceux-ci, dans leur aveuglement, tenaient Ruffo pour leur plus cruel
ennemi. Ils crurent donc que sa proposition cachait quelque piége; et,
après une délibération, dans laquelle Salvato insista vainement pour que
l'on acceptât la proposition de Ruffo, on résolut, à une majorité
immense, de la refuser, et, au nom de tous les patriotes, Massa répondit
la lettre suivante: