LXXVII

OU LE CARDINAL FAIT CE QU'IL PEUT POUR SAUVER LES PATRIOTES,

ET OU LES PATRIOTES FONT CE QU'ILS PEUVENT POUR SE PERDRE.

Comme nous ne saurions manquer d'apprendre bientôt ce qui se passa entre

l'amiral Nelson et le capitaine Scipion Lamarra, suivons le cardinal,

qui revient à terre avec l'intention bien positive, ainsi qu'il l'a dit

à Nelson, de maintenir le traité envers et contre tous.

En conséquence, aussitôt rentré dans sa maison du pont de la Madeleine,

il appela près de lui le ministre Micheroux, le commandant Baillie et le

capitaine Achmet. Il leur raconta comment le capitaine Foote avait, sur

son chemin, rencontré l'amiral, et comment il avait ramené de Palerme, à

bord du _Foudroyant_, sir William et Emma Lyonna, laquelle avait

rapporté, pour toute réponse de la reine, le traité déchiré par elle.

Après quoi, il leur raconta son entrevue avec Nelson, sir William et

lady Hamilton, et leur demanda s'ils auraient le honteux courage de

consentir à la violation d'un traité dans lequel ils étaient intervenus

comme ministres plénipotentiaires de leurs souverains.

Les trois représentants,--celui du roi de Sicile, Micheroux,--celui de

Paul Ier, Baillie,--celui du sultan Selim, Achmet,--montrèrent tous

trois, à cette proposition, une indignation égale.

Alors, séance tenante, le cardinal appela son secrétaire Sacchinelli,

et, en son nom et en celui des trois signataires de la capitulation,

rédigea la protestation suivante.

Est-il besoin de dire que cette pièce--comme toutes les autres qui ont

été publiées dans ce livre--fait partie des correspondances secrètes

retrouvées par nous dans les tiroirs réservés du roi Ferdinand II?

La voici, sans autre changement que sa traduction en français:

«Le traité de la capitulation des châteaux de Naples est utile,

nécessaire et honorable aux armes du roi des Deux-Siciles et de ses

puissants alliés, le roi de la Grande-Bretagne, l'empereur de toutes les

Russies et le sultan de la Sublime Porte ottomane, attendu que, sans

autre effusion de sang, a été terminée par ce traité la guerre civile et

meurtrière qui s'était élevée entre les sujets de Sa Majesté, et que ce

traité a pour résultat l'expulsion de l'ennemi commun.

»En outre, ce traité ayant été solennellement conclu entre les

commandants des châteaux et les représentants desdites puissances, ce

serait commettre un abominable attentat contre la foi publique que de le

violer ou même de ne pas le suivre exactement. En suppliant lord Nelson

de le reconnaître, les représentants desdites puissances déclarent être

irrévocablement déterminés à l'exécuter de point en point, et ils font

responsable de sa violation devant Dieu et devant les hommes quiconque

s'opposera à son exécution.»

Ruffo signa, et les trois autres signèrent après lui.

En outre, Micheroux, qui craignait avec raison des représailles contre

les otages, attendu que, parmi ces otages, il avait un parent, le

maréchal Micheroux; en outre, Micheroux disons-nous, tint à porter

lui-même cette remontrance à bord du _Foudroyant_. Mais tout fut

inutile: Nelson ne voulut, ni de vive voix ni par écrit, rien affirmer

au nom de Ferdinand. Et, en effet, lui-même ignorait quelles étaient les

intentions définitives du roi, puisque, pour échapper aux premiers

éclats de colère de la reine, Ferdinand avait, comme on l'a vu, fait

mettre les chevaux à sa voiture et s'était réfugié à la Ficuzza.

Mais, pour Ruffo, la chose était claire, et les lettres qu'il avait

reçues du roi et de la reine lui avaient indiqué le chemin que ceux-ci

comptaient suivre; et, s'il eût conservé le moindre doute à cet égard,

la muette mais inflexible Emma Lyonna, sphinx chargé de garder le

secret de la reine, les eût dissipés.

La matinée du 25 juin se passa en continuelles allées et venues du

_Foudroyant_ au quartier général et du quartier général au _Foudroyant_.

Troubridge et Ball, de la part de Nelson, et Micheroux, de la part du

cardinal, furent les ambassadeurs inutiles de cette longue conférence;

nous disons inutiles parce que Nelson et Hamilton, inspirés tous deux

par le même génie, se montrèrent de plus en plus obstinés dans la

rupture du traité et dans la reprise des hostilités, tandis que le

cardinal s'obstinait de plus en plus à faire respecter la capitulation.

Ce fut alors que le cardinal, ne voulant pas être confondu avec les

violateurs du traité, prit la résolution d'écrire au général Massa,

commandant du Château-Neuf, un billet de sa propre main.

Il était conçu en ces termes:

«Bien que les représentants des puissances alliées tiennent pour sacré

et inviolable le traité signé entre nous pour la reddition des châteaux,

le contre-amiral Nelson, commandant de la flotte anglaise, ne veut pas

néanmoins le reconnaître; et, comme il est loisible aux patriotes des

châteaux de faire valoir en leur faveur l'article 5, et, comme ont fait

les patriotes de San-Martino, qui sont presque tous partis par terre, de

choisir ce moyen de salut, je leur fais cette ouverture et leur donne

cet avis, ajoutant que les Anglais qui commandent le golfe n'ont aucun

poste ni aucunes troupes qui puissent empêcher les garnisons des

châteaux de se retirer par terre.

»F. cardinal RUFFO.»

Le cardinal espérait ainsi sauver les républicains. Mais, par malheur,

ceux-ci, dans leur aveuglement, tenaient Ruffo pour leur plus cruel

ennemi. Ils crurent donc que sa proposition cachait quelque piége; et,

après une délibération, dans laquelle Salvato insista vainement pour que

l'on acceptât la proposition de Ruffo, on résolut, à une majorité

immense, de la refuser, et, au nom de tous les patriotes, Massa répondit

la lettre suivante:

La San-Felice, Tome 08, Emma Lyonna, tome 4 · 第 33 / 48 题