Le bureau des Liquidations jouit, depuis la fondation de l'Équilibre,
de la plus détestable des réputations.
Il est convenu que du matin au soir les employés y font une vie
d'enfer.
A une certaine époque ce service n'était composé que de vieillards
tristes et laborieux; mais telle est la force du renom, que ces
pauvres diables passaient pour des diables-à-quatre.
Ils sont aujourd'hui remplacés par une majorité de jeunes gens qui ont
à coeur de ne point faire mentir la tradition.
Ce bureau est le salon de conversation du ministère. C'est le
rendez-vous des oisifs; on y cause, on y joue au bouchon, on y fait la
partie de piquet, on y boit de la bière toute la journée. Là
s'organisent les pique-niques, se machinent les mauvaises
plaisanteries, s'élaborent les charges. On y blague l'Administration à
outrance; on y parle politique avec de grands éclats de voix, et
souvent on s'y prend aux cheveux.
En dépit du tapage, des conversations à douze, des visites
continuelles, des chansons en choeur, des batailles, la besogne marche
fort bien dans ce bureau, le plus chargé de tout le ministère et le
seul qui ait à traiter des affaires sérieuses et délicates.
Le chef de ce bureau est le plus formaliste des hommes. Les honneurs
administratifs lui ont monté au cerveau, et il porte la tête comme un
Saint-Sacrement. C'est lui qui fait toujours faire antichambre un
quart d'heure à tous ses subordonnés, surtout à son sous-chef, afin de
bien établir la ligne de démarcation.
Il est au plus mal avec ses employés, dont il a vainement essayé de
réformer la tenue. Il évite d'entrer dans leur pièce; il est vrai que
s'il y pénètre quelquefois, la présence de cet homme digne n'arrête ni
les jeux, ni les ris. Sa figure glacée ne les intimide pas plus que
les mannequins dans les cerisiers n'effarouchent les oiseaux.
Le sous-chef de ce service passe sa vie à porter des paroles de paix
des employés au chef de bureau, et réciproquement; il discute les
trêves et les armistices; c'est le négociateur juré.
L'entrée de Caldas dans ce bureau inaugura une recrudescence de
visites et par conséquent de vacarme.
Il amena toute sa clientèle, Jouvard, l'aimable Sansonnet, les
bureaucrates Tant-pis et Tant-mieux, Gérondeau, Basquin qui venait
quatre fois par jour, et bien d'autres encore.
On comptait sur le rédacteur du _Bilboquet_ pour organiser des scies
désopilantes; mais il se trouva que Romain goûta modérément les
excellentes plaisanteries de ses collègues. Ils venaient de faire
mourir de chagrin un pauvre vieil employé égaré parmi eux. Ils étaient
en train d'en envoyer un autre à Charenton.
Le vieillard qui avait succombé aux farces de ces messieurs était un
brave homme, isolé, sans famille, qui n'avait que sa place pour vivre.
Il n'était pas fort, et les employés, qui tous pétillent d'esprit
comme on sait, sont impitoyables pour les pauvres d'esprit.
Le père Germinal, comme on l'appelait à l'Équilibre, devint leur
souffre-douleur. On commença par de petites tracasseries, on trempait
ses plumes dans l'huile, on mettait du sable dans son écritoire; on
lui attachait des queues de papier au collet de sa redingote; on
cousait les poches de son paletot.
Si parfois il s'endormait, on l'éveillait en sursaut en arrosant d'eau
froide son crâne dénudé. Mais comme il souffrait en silence, comme il
n'osait se plaindre, on passa à des charges plus fortes.
On lui persuada que l'Administration était décidée à supprimer son
emploi (le pauvre homme n'avait pas droit à la retraite). De ce moment
il ne vécut plus.
Comme ses tristesses et ses inquiétudes n'étaient pas encore assez
risibles, on s'arrangea de façon à lui faire croire qu'il avait à
l'Équilibre la réputation d'un mouchard. Soixante employés au moins,
qui avaient reçu le mot, trempèrent dans cette excellente
bouffonnerie.
Tout d'abord on battit froid au père Germinal; on se taisait quand il
entrait; on chuchotait en sa présence; on affectait de le regarder
avec défiance; on évitait sa société. Inquiet de ces procédés, le
bonhomme s'enhardit jusqu'à en demander la cause à celui de tous ses
collègues qui l'effrayait le moins.
Celui-ci haussa les épaules.
--Vous savez bien ce dont il s'agit, lui répondit-il avec mépris.
--Moi, je vous jure que je ne sais rien!
--Allons donc! reprit l'impitoyable farceur, on sait que vous êtes la
créature de notre chef, et on n'ignore pas que vous lui faites des
rapports sur nous.
Cette révélation consterna Germinal. Il se voyait, lui innocent,
accusé d'infamie, odieux à tous et perdu de réputation. Pendant quatre
ou cinq jours, à moitié fou de douleur, il n'osa plus reparaître au
ministère; la réprobation générale l'épouvantait.
Enfin, un matin, il se décida à venir; fort de sa conscience, il
voulait se disculper.
Devant tous ses collègues, il entreprit, d'une voix émue et les yeux
pleins de larmes, de prouver l'injustice des soupçons dont il était
victime.
Son plaidoyer fut vraiment grotesque, mais ne désarma personne. On lui
répondit qu'on n'était pas dupe de ses pleurnicheries.
Un des plaisants l'appela:
--Vieux Judas!
Sur ce mot il sortit au milieu des huées, rentra chez lui et se
pendit.
Ce résultat n'a pas refroidi complétement les farceurs, et c'est
maintenant après M. Givrod qu'ils s'acharnent.
Monsieur Givrod, qui est aussi naïf que feu Germinal, donne tête
baissée dans tous les panneaux qu'on lui tend. Voici la dernière
mystification dont il a été victime; on en rit encore à l'Équilibre.
Un matin un des employés du bureau arrive avec un journal dans sa
poche. Le feuilleton de ce journal rendait compte d'un concert donné
par un célèbre flûtiste qui porte le même nom qu'un chef de division
de l'Équilibre.
--Messieurs, commença cet employé, vous savez que notre chef de
division est de première force sur la flûte.
--Ah bah! fit Givrod.
--Comment! vous l'ignorez, continua le farceur. Hier soir il a donné
un concert à la salle Herz et a obtenu un succès étourdissant. Lisez
ce qu'en dit M. Scudo.
Le journal passa de main en main et arriva jusqu'à Givrod, qui de sa
vie n'avait été si étonné.
--Messieurs, proposa alors un camarade, en présence d'un tel triomphe
il est, je crois, de notre devoir de complimenter notre chef de
division.
--Croyez-vous! demanda Givrod.
--Nous n'en doutons pas, s'écrièrent tous les autres et, dans
l'intérêt de notre avancement, chacun de nous doit aller à son tour le
féliciter.
Tous sortirent en effet l'un après l'autre. En revenant tous
déclaraient que le chef de division avait paru extrêmement sensible à
leur démarche.
Givrod veut faire comme tout le monde. Il court au bureau du chef de
division, insiste auprès du garçon pour être admis, et a le bonheur
enfin d'y pénétrer.
--Ah! Monsieur! s'écrie-t-il dès le seuil, permettez-moi de joindre
mes félicitations à celles de mes collègues. Quel admirable talent
vous avez!
--Que voulez-vous dire? demande le chef surpris.
--Oh! ne vous en défendez pas, continue Givrod d'un air fin, j'y
étais, je vous ai vu. Quelle embouchure! quel doigté!
Le chef de division tombait des nues.
--Ah! c'est plus fort que Tulou, reprend Givrod; et faisant le geste
d'un homme qui joue de la flûte: Monsieur, laissez-moi vous le dire,
vous en pincez comme personne!
Le chef qui n'est pas patient, convaincu que l'infortuné est ivre ou
fou, sonne et le fait mettre dehors.
Givrod revient au bureau fort piteux, et ses camarades lui prouvent
qu'il aura blessé son supérieur par quelque flatterie grossière et
maladroite. Il le croit, et au prochain concert il compte bien s'y
prendre plus délicatement.