L'EMPLOYÉ QUI VA DANS LE MONDE

Celui-ci fait de son bureau un petit pied-à-terre dans Paris où son

budget restreint ne lui permet pas d'habiter; c'est dans les environs

de Montrouge ou de Charonne qu'il a son domicile effectif.

Sa tenue de danseur est soigneusement pliée dans une petite armoire

fermant à clef. Il y enferme également des chemises que la

blanchisseuse vient prendre tous les huit jours.

Lorsqu'il est invité à une soirée ou à un bal, il va dîner sans se

presser, passe ensuite une ou deux heures au café, et sur les huit

heures du soir regagne son bureau, où le portier, à qui il a donné le

mot et peut-être la pièce, le laisse pénétrer sans difficultés.

Là il se rase, se peigne, se lave, s'habille et se pomponne.

Les maisons où les fêtes se prolongent jusqu'au jour sont celles qu'il

préfère; il reste jusqu'au dernier cotillon, et alors regagne encore

son bureau.

Il se déshabille, revêt sa défroque de travail, allume un grand feu et

s'endort. L'arrivée de ses collègues ne le réveille pas; il les a

dressés à respecter son somme.

L'employé qui va dans le monde y va rarement pour son plaisir. C'est

une besogne, une tâche qu'il s'impose.

Toujours un motif secret le guide.

Il chasse à l'héritière.

Il cherche des relations et recrute des protecteurs.

Il y en a qui ne vont au bal que pour être invités ensuite à dîner.

Dans tous les cas, l'employé qui va dans le monde est cher à la

maîtresse de maison: c'est le danseur dont les jambes sont

infatigables; une fois monté, il va toujours, pourvu qu'entre chaque

danse il ait le temps d'avaler un rafraîchissement. C'est l'homme

précieux et dévoué; il fait valser des dames qui pèsent deux cents, et

polke avec les jeunes demoiselles de six ans.

Il est le cavalier servant des dames en turban qui font tapisserie, et

on lui donne, lorsqu'il entre, la liste des quadrilles qu'il devra

faire danser.

Le rêve de tous ces danseurs diplomates serait d'être invités aux bals

officiels, aux bals surtout que donne le ministre de l'Équilibre. Mais

les invitations passent bien au-dessus de leur tête.

On en cite un cependant, simple commis, qui s'avisa l'an passé d'un

stratagème qui lui ouvrit l'Eldorado de ses rêves. Cet homme intrépide

avait d'avance revêtu son costume de bal; il réussit, à la sortie des

bureaux, à se glisser dans le corps de logis occupé par le ministre.

Là il s'enferma dans un de ces réduits où d'ordinaire on reste le

moins longtemps possible. Il y resta, lui, de quatre heures à dix

heures du soir.

A ce moment les salons étaient pleins, et il aurait passé inaperçu

sans les émanations subtiles et exotiques qu'il traînait après lui.

Chacun se demandait d'où venait cet homme, plus parfumé qu'un couplet

de M. Clairville.

Un employé supérieur, présent à la fête, éventa ce mystère.

On sut par où avait passé l'intrus pour pénétrer dans les salons.

Depuis, par ordre supérieur, on n'oublie plus de l'inviter à tous les

bals.

Les gens de bureau · 第 58 / 132 题