Cassegrain, l'homme qui envoie des projets à Son Excellence, n'avait
pas ouvert la bouche pendant la visite de Caldas au calligraphe.
Tous les penseurs sont silencieux.
Romain sorti, il prit des informations sur ce jeune homme. Elles
furent brillantes; on lui apprit qu'il était protégé par un personnage
influent, qu'il était de première force au billard, qu'il recevait des
mandats rouges de sa famille, enfin qu'il était un des hommes d'État
du _Bilboquet_.
--Un journaliste, pensa-t-il, c'est mon affaire! Je lui ferai part de
mes plans, et, puisque le ministre n'en tient pas compte, j'en
appellerai au tribunal de l'opinion publique.
En conséquence, lorsque Caldas vint demander à Coquillet une première
leçon d'écriture, Cassegrain l'accapara.
--J'aurais à vous parler, lui dit-il; j'ai là (il montrait d'épais
cahiers de papier) de quoi changer la face de la France; c'est
l'oeuvre de ma vie, le résultat de trente années de méditations. Je
vous dirai tout, vous imprimerez ces mémoires, si vous voulez: et même
si vous l'exigez, je vous en abandonnerai toute la gloire et tout le
profit. Je ne veux, moi, que le bonheur de ma patrie.
--De quoi s'agit-il? demanda Caldas intrigué par ce début.
--Je vais vous livrer mon secret. Nous sommes seuls, car Coquillet ne
compte pas. Nous avons du temps devant nous, je puis parler. Mais
avant, dites-moi, aimez-vous l'administration?
--Certainement, répondit diplomatiquement Romain, puisque j'y suis
entré.
--Ce n'est pas une raison, mais peu importe. Vous avez pris le parti
le plus sage. Il n'y a qu'une carrière dans notre pays,
l'administration. On dit que le Français est léger, rieur, badin;
c'est faux. Le Français est employé. L'administration mène à tout.
Elle vous fera faire un beau mariage ou vous donnera la rédaction en
chef d'un grand journal. Soyez fier d'être employé, vous êtes un des
deux cent mille souverains de la France. Il peut y avoir une royauté,
une république ou un empire; en réalité c'est le bureau qui règne.
--Il a lu M. de Cormenin, pensa Caldas.
--Maintenant, continua Cassegrain, reste à savoir pourquoi les
administrations qui gouvernent semblent inférieures à l'armée qui nous
obéit en définitive. Vous ne vous en doutez pas, vous êtes trop jeune.
Eh bien, je vais vous le dire. Tout gît dans l'uniforme. Il nous faut
un uniforme.
--Oh! fit Caldas, qui se voyait par la pensée revêtu de l'habit vert
des académiciens ou du pantalon gris-souris des eaux et forêts.
--Je dis qu'il nous faut l'uniforme, et je le prouve, reprit
Cassegrain, sans tenir compte de l'interruption. Qu'est-ce qu'un
employé? Un soldat, mais un soldat incomplet, puisque rien ne le
distingue du bourgeois. Complétez-le. Donnez-lui un képi, un bonnet à
poil, un casque, quelque chose enfin, et vous doublez sa valeur et son
importance. Tenez, moi qui vous parle, j'ai proposé pour le ministère
de l'Équilibre un costume qui nous mettrait au premier rang: pantalon
de casimir vert-clair, tunique bleu-de-roi avec revers jaunes,
passepoils amarante et broderies d'argent figurant des plumes
entre-croisées; l'épée d'acier et le claque à plumes blanches: qu'en
dites-vous?
--Je dis que ce serait fort pittoresque.
--Vous avez trouvé le mot, dit l'innovateur enchanté; mais ce n'est
pas tout. J'ai là le plan d'un projet grandiose qui assimile chaque
ministère à un corps d'armée. Qu'est-ce que le ministre? un maréchal
de France commandant plusieurs divisions. Laissez-lui donc son titre
alors. Partant de ce principe, l'expéditionnaire est un simple soldat,
soldat administratif, le commis un caporal, le commis principal un
sergent, le sous-chef un lieutenant (sous-chef, lieutenant, ces deux
mots veulent dire la même chose); un chef de bureau est un capitaine,
toujours administratif (capitaine, chef, même étymologie, _caput_,
tête).
--Vous m'intéressez prodigieusement, dit Caldas.
--Je vois dans vos yeux que vous allez imprimer tout cela, continua
Cassegrain; mais attendez la fin. J'ai là de quoi enchaîner à tout
jamais l'hydre des révolutions. J'ai résolu d'un seul coup le problème
jusqu'alors insoluble de l'ordre social. Et c'est simple! simple comme
l'oeuf cassé de Colomb. Faites porter à chaque Français l'uniforme de
sa profession, enrôlez les citoyens, donnez une bannière à chaque
corps d'état; vous aurez ainsi le régiment des Boulangers et celui des
Couvreurs, le régiment des Cordonniers, des Médecins, des Marchands de
nouveautés, des Apothicaires et des Journalistes.
--Oh! oh! fit Romain.
--J'ai rêvé plus encore. A chaque Français je donne un numéro
matricule qui devient son nom de famille et simplifie la tenue des
registres de l'état civil: on ne sera plus M. Caldas ou M. Cassegrain;
appellations qui, soit dit en passant, n'éveillent que des idées
triviales; on sera monsieur trois mille sept cent quarante, ou
monsieur cent mille cent soixante-treize. C'est là, Monsieur, une des
inévitables conséquences de notre immortelle révolution de 89; c'est
l'égalité devant le chiffre.
--Allons donc! dit Caldas, celui qui n'a que vingt sous ne sera jamais
l'égal de celui qui a cinq francs.
--J'ai prévu l'objection, car je mets à la tête de cette France
nouvelle une administration universelle qui perçoit les revenus de la
terre, de l'industrie et du travail, et qui donne à chacun tant par
mois.
--Décidément, pensa Caldas, il n'a pas lu M. de Cormenin.
Et, sous un prétexte quelconque, il s'enfuit au plus vite en
murmurant:
--Est-ce que je ne suis pas dans une maison de fous?
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