M. Le Campion avança la main.

Caldas cherchait toujours avec rage, avec frénésie, sans rien

trouver.... Il ne connaissait pas la topographie de son vêtement neuf;

depuis avant-hier on portait les poches de côté sur les hanches, et

Krugenstern ne l'avait pas initié à ce détail.

La main de M. Le Campion, toujours tendue vers lui, avait des

frémissements d'impatience; il le voyait clairement, et l'horreur de

cette situation paralysait ses moyens. Il se reprenait à fouiller dans

une poche déjà explorée cinq fois.

--Canaille de tailleur! pensait-il, idiot, Allemand! me pousser dans

un habit dont je ne connais pas les dépendances! De quoi ai-je l'air?

d'avoir loué une _frusque_ chez le fripier.

Enfin, abandonnant toute vergogne, il posa son chapeau à terre, et se

palpant par devant, par derrière, de droite et de gauche dans un

suprême effort, il réussit à trouver la lettre fatale qu'il glissa

respectueusement dans la main toujours tendue de M. le chef du

personnel.

--Vous êtes M. Romain Caldas? demanda M. Le Campion en jetant les yeux

sur cette lettre qui portait sa signature.

--Oui, Monsieur.

M. le chef du personnel toisa rapidement le nouveau: il lui prenait sa

mesure administrative. Du reste, pas un pli sur sa physionomie qui pût

indiquer s'il était ou non satisfait de son examen. Il reprit avec

solennité:

--Vous voulez suivre, Monsieur, la carrière de l'administration; c'est

une pénible et laborieuse carrière, féconde en déceptions, et que vous

ne connaissez sans doute pas encore; mais vous avez fait votre droit,

je crois.

--Je suis licencié, dit Caldas; en outre, je crois pouvoir me rendre

utile dans l'administration... j'ai l'habitude de rédiger, j'ai publié

quelques ouvrages.

--Ah! ah! fit sur deux tons différents M. le chef du personnel, vous

vous occupez de littérature.

Et positivement cette fois sa figure exprima quelque chose. Ce n'était

pas de la satisfaction.

Le nouveau s'aperçut qu'il faisait fausse route.

--De littérature, dit-il d'un air désintéressé, pas précisément;

quelques travaux sérieux d'économie politique, de statistique...

M. Le Campion, reculant subitement son fauteuil, se leva et s'adossant

à la cheminée:

--Notre administration, dit-il en pesant ses paroles, a l'honneur de

compter dans son sein plusieurs littérateurs français...

Il fit une pause.

Caldas se reprenait à espérer.

--Ce sont tous, ajouta le chef du personnel, d'exécrables employés.

--Oh! dit le nouveau, je ne suivrai pas leurs traces; entré dans

l'administration, je ne veux plus m'occuper que d'elle.

Le lâche reniait ses dieux.

--Vous devez cela, et plus encore, reprit l'auguste fonctionnaire, à

l'éminent protecteur qui vous a si vivement recommandé à Son

Excellence. C'est à lui que vous avez dû de voir votre demande si

rapidement accueillie; et c'est par conséquent à lui aussi que vous

devez d'avoir été reçu à votre examen.

Romain se demandait en lui-même quel était, parmi les vingt inconnus

qui avaient apostillé sa pétition, le protecteur assez puissant pour

la faire aboutir en moins de deux ans.

Il se trouva que c'était un élève en pharmacie qui venait d'être nommé

rédacteur en chef d'une grande revue.

M. Le Campion tira un cordon de sonnette suspendu juste au-dessus de

son bureau.

L'homme marron-clair reparut.

--Conduisez monsieur, dit le chef du personnel, chez M.

Mareschal,--votre chef de division, ajouta-t-il en s'adressant au

nouveau.

Et, comme l'audience était finie, il tourna le dos à Caldas avec cette

urbanité parfaite que lui donne l'habitude de recevoir cent vingt

visites par jour.

Les gens de bureau · 第 12 / 132 题