M. Edme Le Campion, chef du personnel au ministère de l'Équilibre,
chevalier de l'ordre impérial de la Légion d'honneur, commandeur de
l'ordre de Saint-Grégoire-le-Grand, est un homme de taille moyenne, au
front chauve, à l'oeil vacillant. Son âge est un mystère que nul n'a
pu sonder. Il n'a pas d'âge.
Napoléon Ier connaissait, dit-on, par leurs noms tous les grognards de
sa vieille garde; il sait, lui, la biographie de tous les officiers,
caporaux et soldats de son corps d'armée administratif. Il n'ignore
pas plus la position intéressante de Balançard, le contrôleur de
l'Équilibre de Loudéac, chargé de neuf enfants et d'une mère aveugle,
que les habitudes vicieuses de Fadart, dit _Liche-à-l'oeil_, jeune
surnuméraire parisien, qui se galvaude dans tous les caboulots latins.
Bref, le cerveau de M. Le Campion est un véritable bureau à
compartiments, divisé en une infinité de casiers administratifs. Dans
les lobes de ce cerveau, chaque employé a son dossier, avec pièces à
l'appui. Le tout ferme à secret.
Le secret!... mais c'est la condition même de l'existence du chef du
personnel. Aussi, fait-il de la discrétion à outrance. On l'a
quelquefois entendu parler, jamais répondre. Il fuit les mots précis.
Oui et non sont rayés de son vocabulaire. Autant vaudrait interroger
la sibylle de Cumes. Ce n'est qu'avec les précautions les plus
humiliantes pour son interlocuteur, qu'il ouvrira en sa présence le
tiroir où il serre ses plumes et ses crayons; il tremble sans doute de
laisser s'évaporer le mystère de l'alchimie bureaucratique...
Cet homme impénétrable est le grand ressort du ministère, un ressort
d'acier. C'est sur sa présentation que se font toutes les nominations
et toutes les promotions. Il est le dispensateur de l'avancement,
dispensateur avare; à lui s'adressent tous les voeux, à lui toutes les
prières; il est de la part du peuple employé l'objet d'un culte
analogue à celui que le lazzarone napolitain professe pour son grand
saint Janvier. Le fanatisme y touche de près à l'insulte, l'adoration
à l'outrage. Le miracle de l'avancement ou de la gratification a-t-il
eu lieu, Dieu ne fait pas fleurir assez de roses pour le saint Janvier
de l'Équilibre; mais le bienheureux du personnel a-t-il fait la sourde
oreille, ce n'est plus du rez-de-chaussée aux combles de la maison
qu'un formidable concert d'invectives et d'imprécations. Impassible,
il ne sait rien de cet orage.
Lorsque, du même pas méthodique, son parapluie sous le bras, drapé
dans son nuage de mystère, il traverse les corridors, la crainte et
l'espoir ferment toutes les bouches et découvrent toutes les têtes.
La renommée, qui grossit tout, exagère certainement l'omnipotence du
chef du personnel, et les employés de province qui, chaque année, font
deux cents lieues pour tenir le bougeoir à son petit lever, n'auraient
peut-être pas tort de faire cette économie de bouts de chandelles.
Non, Le Campion n'est pas tout-puissant; non, Le Campion ne fait pas
tous les jours ce qu'il veut; il est juste, mais il n'est pas le
maître; il propose le plus méritant, et le plus protégé est nommé. Il
est juste, et il fait des injustices; mais chacune de ces injustices
est comme une épine cruelle qui hérisse son oreiller et trouble la
nuit les rêves de sa conscience.
V
Quels pensers agitaient l'homme intérieur dans Caldas depuis tantôt
trois minutes qu'il se tenait au port d'armes, le chapeau à la main,
le coeur palpitant sous son gilet (étoffe anglaise)?
Il m'en coûte peu de l'avouer. Caldas ne pensait à rien. La majesté
silencieuse de cette réception avait subitement cristallisé les idées
du nouveau.
Le chef du personnel voulut bien enfin s'apercevoir qu'il y avait
quelqu'un là. Par habitude il cacha précipitamment une feuille de
papier blanc et son grattoir, souleva légèrement ses lunettes et...
peut être allait-il parler quand la peur du ridicule déliant tout à
coup la langue de Caldas:
--Monsieur, dit-il, vous m'avez fait l'honneur de m'appeler...
M. Le Campion, qui ne s'est jamais démenti, ne répondit ni oui ni
non...
Caldas continua:
--Vous avez bien voulu me convoquer par une lettre...
Et il cherchait dans toutes ses poches...