Le salon de la vieille maison commence à devenir sombre; à
l'extrémité opposée à la fenêtre, les portraits raides et
compassés des Martelac d'autrefois flottent dans l'indécis et
leurs couleurs semblent se fondre uniformément à travers la
teinte grise du crépuscule qui envahit l'appartement.
L'angélus sonne à une chapelle voisine, annonçant la fin du
jour et élevant un instant vers le ciel les âmes courbées
durant la journée sous le travail et les préoccupations de la
vie terrestre. On entend le pas de Catherine, alourdie par les
années, dans la salle à manger où elle dispose tout pour le
dîner et le silence qui règne dans le salon est troublé
seulement par ces bruits du dehors, par le mouvement de la
pendule et par celui d'une grosse mouche affairée qui
bourdonne encore en cherchant à travers les rideaux une
retraite pour la nuit.
La maîtresse de la maison tient en ses mains un chapelet
qu'elle vient de réciter pieusement; elle baise le petit
crucifix qui le termine, puis le serre lentement dans son étui
de paille coloriée et le remet dans sa poche.
Un moment, elle demeure silencieuse, les deux mains croisées
sur le bord de la petite table placée près d'elle. Est-elle
encore sous l'empire du recueillement? Ou poursuit-elle les
pensées et les désirs dont elle a parlé à Dieu dans sa prière?
Mme Martelac est une de ces âmes dont les fibres intimes sont
pénétrées de confiance et d'abandon à Dieu; elle vit sous son
regard, le voit en tout événement et possède cette foi
profonde qui fait à la créature une union filiale avec son
Créateur. Ses yeux sont levés vers Sarah.
Celle-ci, debout devant la fenêtre, lui tourne le dos; elle ne
s'est pas aperçue que Mme Martelac avait terminé sa prière,
et, le front appuyé contre la vitre, elle regarde l'horizon,
encore éclairé par les dernières lueurs du jour prêt à finir.
Les deux femmes attendent Robert pour le dîner dont l'heure
est arrivée, et plusieurs fois déjà, en entendant dans la rue
un pas ferme et pressé, la vieille Catherine s'est arrêtée
pour écouter si ce n'était point le docteur, afin d'aller
ouvrir et de lui éviter l'attente à la porte. Mais, arrivé le
matin à Poitiers pour repartir dans le courant de la nuit
suivante, Robert est allée voir Jacques Hilleret et s'oublie
avec lui.
La petite personne de Sarah se détache au milieu de la lumière
adoucie qui vient du dehors, et seule elle reste complètement
éclairée, tandis que le salon se remplit peu à peu d'ombres
confuses. Absorbées par ses réflexions, elle tressaille
lorsque Mme Martelac lui adresse la parole.
- Savez-vous si le jour du mariage d'Anne est définitivement
fixé?
La jeune fille se retourne.
- J'ignorais que vous eussiez fini vos prières, dit-elle, et
je m'oubliais à regardes les fines nuances violacées du
couchant, encore pénétrées, dirait-on, des derniers rayons du
soleil.
Mme Martelac répète sa question.
- Anne pense que cela pourra se faire dans un mois, dit Sarah,
ce n'est guère possible plus tôt.
- Un mois? C'est long, il me semble.
- Elle a beaucoup de préparatifs à faire. Puis la démission de
M. Hilleret n'est pas acceptée.
- Il aimait sa carrière et doit regretter de l'abandonner.
- Sans doute! Mais il aura fort à faire. La fortune d'Anne est
considérable et l'occupera. D'ailleurs, elle espère bien le
voir prendre intérêt à ses bonnes oeuvres et l'y mette de
moitié; or, vous savez si la vie de Mme Tissier est bien
employée!
- Oui, pour ceux qui l'ont vue autrefois si frivole et si
vaniteuse, elle est méconnaissable. C'est une véritable
conversion!
- Tous ses anciens amis le disent aussi.
- Elle sera heureuse, j'espère.
- Elle la paraît déjà, et je crois la capitaine très bon.
- Il l'a toujours été.
Le silence se fait de nouveau entre les deux femmes.
Evidemment, ni l'une ni l'autre n'a mis dans cette courte et
banale conversation la pensée intime qui la rend sérieuse et
occupe en ce moment son esprit. Chacune d'elles s'intéresse au
bonheur de la jeune veuve et fait des voeux en sa faveur; mais
l'idée même de ce bonheur a fait surgir un foule d'autres
idées, sous l'empire desquelles elles paraissent plus graves
qu'à l'ordinaire.
Cette heure du crépuscule apporte, d'ailleurs, avec elle une
sorte d'apaisement particulier; pour l'homme comme pour la
nature, le repos semble précédé par des heures plus douces où
le tapage de la vie se tait, où l'agitation de notre esprit se
calme. Les cercles se resserrent dans l'intimité, les voix
s'abaissent dans les épanchements faciles, et les souvenirs
viennent hanter le foyer désert de l'isolé, pour lui ramener
comme une ombre attendrie de ceux qui ne sont plus.
La nature s'enveloppe des premiers brouillards de la nuit; ces
voiles bleuâtres, traversés çà et là par les clartés du jour
qui s'éteint, jettent autour de nous une douceur mélancolique
et pénètrent notre être d'un charme étranger et doux.
Sarah, une main appuyée sur l'espagnolette de la fenêtre,
s'est retournée à demi vers le jardin et regarde une branche
de jasmin qui se balance contre le mur et vient jeter ses
étoiles blanches jusqu'auprès des vitres.
- Et vous, enfant, quand nous marierons-vous [sic]?
Cette question, posée avec une tendre inflexion de voix, fait
sortir Sarah de sa rêverie et l'amène aux pieds de sa
protectrice.
Agenouillée près de Mme Martelac, elle pose sa jolie tête sur
les deux mains blanches appuyées sur la table et ne répond
pas. A quoi pense-t-elle et pourquoi cache-t-elle ainsi son
visage? Ses cheveux, retenus sur la tête par des épingles
d'écaille, ont, à cette clarté douteuse, quelques reflets
brillants. La mère du docteur regarde en souriant les petites
boucles indociles qui tombent sur le cou de la jeune fille et
sa taille élégante courbée devant elle.
Il y a une grande tendresse dans les regards maternels dont
elle enveloppe sa fille adoptive, et nul n'eût pensé, en les
voyant ainsi, que la nature les avait fait naître étrangères
l'une à l'autre. L'amour dont Mme Martelac entoure Sarah
depuis tant d'années, a créé dans son coeur une source si
réelle d'affection et de dévoûment, que l'enfant a depuis
longtemps oublié les isolements et les duretés de sa vie
d'autrefois.
Tout à coup, la mère de Robert sent une larme rouler sur ses
doigts. Subitement, elle relève la tête de la jeune fille, et,
la tenant entre ses mains, elle dit en la regardant dans les
yeux:
- Vous pleurez? Pourquoi?
La lumière indécise, venant de la fenêtre, donne sur le visage
de Sarah, et permet de voir des larmes trembler encore comme
de petites perles au bord de ses cils.
- Qu'avez-vous? répète la vieille dame avec une inquiète
tendresse.
- Rien, murmure Sarah en cherchant à dégager sa tête des mains
qui la retiennent, afin de cacher de nouveau son visage.
- Rien? Vous me trompez!
Puis, comme frappée d'une idée subite:
- Ma chère fille! reprend-elle doucement.
Ses deux mains retombent sur ses genoux, et Sarah appuie sa
tête sur l'épaule de la protectrice de son enfance.
Anne m'a dit hier une chose...
- Laquelle? demande Sarah, dont les mains tremblent dans celle
de Mme Martelac.
- Que ma chère enfant d'adoption aimait quelqu'un dont elle
seule peut aujourd'hui faire le bonheur.
Sarah pleure un instant sans répondre.
- J'avais cru le deviner, mais je n'osais le croire, reprend
la vieille dame. Est-ce vrai? Dites-moi la vérité?
- Il me trouverait trop enfant pour lui! murmure Sarah. Il est
si sérieux! Il ne m'aimera jamais!
A cet instant, la porte s'ouvre, et la haute silhouette du
docteur se dégage de la demi-obscurité répandue dans
l'appartement. Catherine, ayant guetté son arrivée, lui a
ouvert avant qu'il n'eût sonné, et les deux femmes ne l'ont
pas entendu entrer. Etonné, il demeure sur le seuil, et, quand
Mme Martelac, levant les yeux, l'aperçoit, elle lui tend la
main en disant:
- C'est Dieu qui t'envoie! Viens consoler notre chère enfant.
Elle affirme que celui qu'elle aime assez pour devenir sa
femme fidèle et dévouée ne l'aime pas et la trouve trop enfant
pour la prendre pour compagne. Rassure-la, je t'en prie. Toi
seul peux le faire.
Sarah s'était vivement relevée en entendant la porte s'ouvrir,
et, d'un mouvement instinctif, elle avait tourné le dos à la
fenêtre, afin de cacher ses larmes et l'émotion encore visible
sur ses traits.
Le docteur murmura quelques mots inintelligibles, et, ses yeux
graves fixés, à travers cette lueur adoucie, sur sa mère et
sur Sarah, il demeura comme fasciné.
Que se passait-il dans ce coeur d'ordinaire si fort et pourtant
si faible en ce moment?
Peut-être allait-il reculer en face du bonheur, lorsque sa
mère, qui s'était levée aussi, prit la main de la jeune fille,
et, marchant à lui, dit à Sarah:
- Votre jeunesse l'effraie. Il craint que la reconnaissance
seule vous fasse agir. C'est donc à vous, mon enfant, de faire
les premiers pas.
A cet instant, le visage de Sarah se transfigura; devant cette
assurance donnée par Mme Martelac, ses doutes tombèrent. Elle
prit, enserrée dans ses deux petites mains, la main loyale de
Robert, et dit à voix basse:
- Robert, voulez-vous de moi pour compagne?
D'un élan spontané, il entoura de son bras la tête de celle
qu'il avait aimée jadis comme son enfant, et, un instant, il
la pressa contre lui, tandis que, de son autre main, il
serrait celle de sa mère en lui disant:
- Merci!
La soirée qui suivit fut une joyeuse soirée, une des plus
joyeuses sans doute qu'eussent vues les murs de la vieille
maison, et les visages raides et froids des Martelac défunts
parurent eux-mêmes sourire, du haut de leurs cadres, à la
gaîté expansive des habitants de leur demeure.
Au dehors, le vent secouait les dernières fleurs du jardin et
venait jeter ses sifflements aigus à travers les portes mal
jointes, élevant parfois sa chanson, comme pour troubler la
conversation. Mais les choses de ce monde nous paraissent
gaies ou tristes suivant la disposition de notre âme, et ces
plaintes, si souvent écoutées avec mélancolie par Sarah, lui
semblèrent, ce soir-là; apporter une harmonie de plus au
concert dont son âme était remplie.
Mme Martelac, Robert et elle, se réunirent tous les trois
auprès de la cheminée, dans laquelle, pour la première fois de
la saison, Catherine avait allumé du feu, et ils attendirent
ensemble l'heure du départ du docteur, obligé de retourner
immédiatement à Paris. La flamme faisait danser des ombres sur
le visage de la jeune fille, assise sur une chaise basse, et
les étincelles qui s'échappaient du foyer n'étaient guère plus
brillantes que leurs reflets dans les yeux souriants de la
fiancée du docteur.
- Vous souvenez-vous, disait-elle à Robert, d'une autre
soirée, passée depuis bien longtemps, où une pauvre enfant,
glacée autant de l'âme que du corps, vint aussi se réchauffer
à cette même cheminée?
- Oui, oui, je me souviens, et le conducteur de l'enfant
n'était guère moins glacé qu'elle-même, je vous assure! Quel
froid de loup il faisait au coin de cette rue!
- Je ne puis croire que je sois moi-même! s'écria Sarah.
Mme Martelac se mit à rire.
- Oh! si vous m'aviez vue chez mon grand-père, ébouriffée,
habillée à la diable, sauvage et muette la plupart du temps,
je suis sûre que vous douteriez de mon identité! Alors, je
semblais destinée à me traîner dans une vie d'ignorance et de
misères sans nom; car tout l'argent de mon grand-père ne m'eût
pas donné ce que je dois à votre bonté!
Elle avait posé sa main sur les genoux de Mme Martelac et la
regardait avec tendresse.
- Mais aussi, quelle récompense Dieu accorde à nos soins!
répondit celle-ci. Vous devenez la joie et la gloire de ce
foyer, auquel, comme vous le disiez tout à l'heure, vous êtes
venue un soir réchauffer votre corps et votre pauvre petit
coeur d'enfant.
- Anne et Jacques seront bien étonnés demain lorsque vous leur
annoncerez notre mariage, dit le docteur.
- Etonnés? pas le moins du monde! répondit Mme Martelac. Anne
avait deviné la chose depuis longtemps, et elle-même m'a
engagée à brusquer le dénoûment.
- Vraiment! dit Robert. Quelle singulière chose que la
destinée! ajouta-t-il pensivement. Une circonstance
insignifiante, et à laquelle nous n'attachons aucune
importance, influe parfois d'une étrange façon sur notre
avenir. Telle a été pour moi votre rencontre la nuit où je
vous ai amenée chez ma mère, Sarah, et, si j'avais lu ce soir-là
dans le livre où s'inscrivent les décisions providentielles
qui dirigent ma vie, j'eusse pu intituler le chapitre qui
s'ouvrait alors: _Changement de route_. A ce moment, je n'avais
nul souci du bonheur dont je jouis aujourd'hui et auquel nul
autre, il me semble, ne saurait être comparé. Dieu fait bien
tout ce qu'Il fait, et nous ne saurions mieux faire que de
nous laisser conduire par son amour.
Peu de temps après cette soirée, Mme Martelac accompagnait à
l'église, à quelques jours de distance, sa nièce et Sarah.
La veille du mariage de cette dernière, le docteur plaça dans
les mains de sa jeune fiancée l'acte de réhabilitation de M.
de la Croix-Morgan, acte qu'il n'avait cessé de travailler à
obtenir depuis qu'il avait retrouvé le père de Sarah. Celle-ci
le remercia d'un sourire de ses grands yeux bruns, si
brillants ce soir-là que, grâce à sa jeunesse et au charme
extrême dégagé par toute sa personne, elle pouvait rivaliser
avec la belle Mme Hilleret, d'ailleurs oublieuse en ce moment
de sa beauté personnelle et tout entière à la joie de sa jeune
amie.
- Pauvre père! dit Sarah à Robert avec une inflexion de voix
reconnaissante. Combien il eût été heureux de lire dans
l'avenir!
- Il y lisait, répondit le docteur. Il me savait en mains les
preuves irrécusables de son innocence, et au coeur une
affection capable de braver toutes les difficultés pour vous
donner la joie de retrouver sans tache le nom de votre
famille.
Mlle de la Croix-Morgan le regarda avec étonnement.
- Lui aviez-vous dit que...?
Elle s'arrêta.
- Je ne vous déplaisais pas? termina-t-elle en riant.
Les regards sérieux de Robert étaient fixés sur le visage rose
levé vers lui, et il répondit:
- Non, mais lui aussi l'avait deviné. Car, vous le voyez,
Sarah, ni l'un ni l'autre, nous ne savons mentir! Avant sa
mort, il exigea de moi la promesse de vous rendre heureuse
suivant vos désirs. Puis-je espérer d'y réussir?
Elle lui tendit sa petite main en disant:
- Je remercierai Dieu tous les jours de ma vie, et, quelque
douleur qu'Il me réserve, rien ne me fera oublier la bonté de
sa providence, qui m'a amenée et fixée pour toujours à votre
foyer.