CHAPITRE XXVI

Le salon de la vieille maison commence à devenir sombre; à

l'extrémité opposée à la fenêtre, les portraits raides et

compassés des Martelac d'autrefois flottent dans l'indécis et

leurs couleurs semblent se fondre uniformément à travers la

teinte grise du crépuscule qui envahit l'appartement.

L'angélus sonne à une chapelle voisine, annonçant la fin du

jour et élevant un instant vers le ciel les âmes courbées

durant la journée sous le travail et les préoccupations de la

vie terrestre. On entend le pas de Catherine, alourdie par les

années, dans la salle à manger où elle dispose tout pour le

dîner et le silence qui règne dans le salon est troublé

seulement par ces bruits du dehors, par le mouvement de la

pendule et par celui d'une grosse mouche affairée qui

bourdonne encore en cherchant à travers les rideaux une

retraite pour la nuit.

La maîtresse de la maison tient en ses mains un chapelet

qu'elle vient de réciter pieusement; elle baise le petit

crucifix qui le termine, puis le serre lentement dans son étui

de paille coloriée et le remet dans sa poche.

Un moment, elle demeure silencieuse, les deux mains croisées

sur le bord de la petite table placée près d'elle. Est-elle

encore sous l'empire du recueillement? Ou poursuit-elle les

pensées et les désirs dont elle a parlé à Dieu dans sa prière?

Mme Martelac est une de ces âmes dont les fibres intimes sont

pénétrées de confiance et d'abandon à Dieu; elle vit sous son

regard, le voit en tout événement et possède cette foi

profonde qui fait à la créature une union filiale avec son

Créateur. Ses yeux sont levés vers Sarah.

Celle-ci, debout devant la fenêtre, lui tourne le dos; elle ne

s'est pas aperçue que Mme Martelac avait terminé sa prière,

et, le front appuyé contre la vitre, elle regarde l'horizon,

encore éclairé par les dernières lueurs du jour prêt à finir.

Les deux femmes attendent Robert pour le dîner dont l'heure

est arrivée, et plusieurs fois déjà, en entendant dans la rue

un pas ferme et pressé, la vieille Catherine s'est arrêtée

pour écouter si ce n'était point le docteur, afin d'aller

ouvrir et de lui éviter l'attente à la porte. Mais, arrivé le

matin à Poitiers pour repartir dans le courant de la nuit

suivante, Robert est allée voir Jacques Hilleret et s'oublie

avec lui.

La petite personne de Sarah se détache au milieu de la lumière

adoucie qui vient du dehors, et seule elle reste complètement

éclairée, tandis que le salon se remplit peu à peu d'ombres

confuses. Absorbées par ses réflexions, elle tressaille

lorsque Mme Martelac lui adresse la parole.

- Savez-vous si le jour du mariage d'Anne est définitivement

fixé?

La jeune fille se retourne.

- J'ignorais que vous eussiez fini vos prières, dit-elle, et

je m'oubliais à regardes les fines nuances violacées du

couchant, encore pénétrées, dirait-on, des derniers rayons du

soleil.

Mme Martelac répète sa question.

- Anne pense que cela pourra se faire dans un mois, dit Sarah,

ce n'est guère possible plus tôt.

- Un mois? C'est long, il me semble.

- Elle a beaucoup de préparatifs à faire. Puis la démission de

M. Hilleret n'est pas acceptée.

- Il aimait sa carrière et doit regretter de l'abandonner.

- Sans doute! Mais il aura fort à faire. La fortune d'Anne est

considérable et l'occupera. D'ailleurs, elle espère bien le

voir prendre intérêt à ses bonnes oeuvres et l'y mette de

moitié; or, vous savez si la vie de Mme Tissier est bien

employée!

- Oui, pour ceux qui l'ont vue autrefois si frivole et si

vaniteuse, elle est méconnaissable. C'est une véritable

conversion!

- Tous ses anciens amis le disent aussi.

- Elle sera heureuse, j'espère.

- Elle la paraît déjà, et je crois la capitaine très bon.

- Il l'a toujours été.

Le silence se fait de nouveau entre les deux femmes.

Evidemment, ni l'une ni l'autre n'a mis dans cette courte et

banale conversation la pensée intime qui la rend sérieuse et

occupe en ce moment son esprit. Chacune d'elles s'intéresse au

bonheur de la jeune veuve et fait des voeux en sa faveur; mais

l'idée même de ce bonheur a fait surgir un foule d'autres

idées, sous l'empire desquelles elles paraissent plus graves

qu'à l'ordinaire.

Cette heure du crépuscule apporte, d'ailleurs, avec elle une

sorte d'apaisement particulier; pour l'homme comme pour la

nature, le repos semble précédé par des heures plus douces où

le tapage de la vie se tait, où l'agitation de notre esprit se

calme. Les cercles se resserrent dans l'intimité, les voix

s'abaissent dans les épanchements faciles, et les souvenirs

viennent hanter le foyer désert de l'isolé, pour lui ramener

comme une ombre attendrie de ceux qui ne sont plus.

La nature s'enveloppe des premiers brouillards de la nuit; ces

voiles bleuâtres, traversés çà et là par les clartés du jour

qui s'éteint, jettent autour de nous une douceur mélancolique

et pénètrent notre être d'un charme étranger et doux.

Sarah, une main appuyée sur l'espagnolette de la fenêtre,

s'est retournée à demi vers le jardin et regarde une branche

de jasmin qui se balance contre le mur et vient jeter ses

étoiles blanches jusqu'auprès des vitres.

- Et vous, enfant, quand nous marierons-vous [sic]?

Cette question, posée avec une tendre inflexion de voix, fait

sortir Sarah de sa rêverie et l'amène aux pieds de sa

protectrice.

Agenouillée près de Mme Martelac, elle pose sa jolie tête sur

les deux mains blanches appuyées sur la table et ne répond

pas. A quoi pense-t-elle et pourquoi cache-t-elle ainsi son

visage? Ses cheveux, retenus sur la tête par des épingles

d'écaille, ont, à cette clarté douteuse, quelques reflets

brillants. La mère du docteur regarde en souriant les petites

boucles indociles qui tombent sur le cou de la jeune fille et

sa taille élégante courbée devant elle.

Il y a une grande tendresse dans les regards maternels dont

elle enveloppe sa fille adoptive, et nul n'eût pensé, en les

voyant ainsi, que la nature les avait fait naître étrangères

l'une à l'autre. L'amour dont Mme Martelac entoure Sarah

depuis tant d'années, a créé dans son coeur une source si

réelle d'affection et de dévoûment, que l'enfant a depuis

longtemps oublié les isolements et les duretés de sa vie

d'autrefois.

Tout à coup, la mère de Robert sent une larme rouler sur ses

doigts. Subitement, elle relève la tête de la jeune fille, et,

la tenant entre ses mains, elle dit en la regardant dans les

yeux:

- Vous pleurez? Pourquoi?

La lumière indécise, venant de la fenêtre, donne sur le visage

de Sarah, et permet de voir des larmes trembler encore comme

de petites perles au bord de ses cils.

- Qu'avez-vous? répète la vieille dame avec une inquiète

tendresse.

- Rien, murmure Sarah en cherchant à dégager sa tête des mains

qui la retiennent, afin de cacher de nouveau son visage.

- Rien? Vous me trompez!

Puis, comme frappée d'une idée subite:

- Ma chère fille! reprend-elle doucement.

Ses deux mains retombent sur ses genoux, et Sarah appuie sa

tête sur l'épaule de la protectrice de son enfance.

Anne m'a dit hier une chose...

- Laquelle? demande Sarah, dont les mains tremblent dans celle

de Mme Martelac.

- Que ma chère enfant d'adoption aimait quelqu'un dont elle

seule peut aujourd'hui faire le bonheur.

Sarah pleure un instant sans répondre.

- J'avais cru le deviner, mais je n'osais le croire, reprend

la vieille dame. Est-ce vrai? Dites-moi la vérité?

- Il me trouverait trop enfant pour lui! murmure Sarah. Il est

si sérieux! Il ne m'aimera jamais!

A cet instant, la porte s'ouvre, et la haute silhouette du

docteur se dégage de la demi-obscurité répandue dans

l'appartement. Catherine, ayant guetté son arrivée, lui a

ouvert avant qu'il n'eût sonné, et les deux femmes ne l'ont

pas entendu entrer. Etonné, il demeure sur le seuil, et, quand

Mme Martelac, levant les yeux, l'aperçoit, elle lui tend la

main en disant:

- C'est Dieu qui t'envoie! Viens consoler notre chère enfant.

Elle affirme que celui qu'elle aime assez pour devenir sa

femme fidèle et dévouée ne l'aime pas et la trouve trop enfant

pour la prendre pour compagne. Rassure-la, je t'en prie. Toi

seul peux le faire.

Sarah s'était vivement relevée en entendant la porte s'ouvrir,

et, d'un mouvement instinctif, elle avait tourné le dos à la

fenêtre, afin de cacher ses larmes et l'émotion encore visible

sur ses traits.

Le docteur murmura quelques mots inintelligibles, et, ses yeux

graves fixés, à travers cette lueur adoucie, sur sa mère et

sur Sarah, il demeura comme fasciné.

Que se passait-il dans ce coeur d'ordinaire si fort et pourtant

si faible en ce moment?

Peut-être allait-il reculer en face du bonheur, lorsque sa

mère, qui s'était levée aussi, prit la main de la jeune fille,

et, marchant à lui, dit à Sarah:

- Votre jeunesse l'effraie. Il craint que la reconnaissance

seule vous fasse agir. C'est donc à vous, mon enfant, de faire

les premiers pas.

A cet instant, le visage de Sarah se transfigura; devant cette

assurance donnée par Mme Martelac, ses doutes tombèrent. Elle

prit, enserrée dans ses deux petites mains, la main loyale de

Robert, et dit à voix basse:

- Robert, voulez-vous de moi pour compagne?

D'un élan spontané, il entoura de son bras la tête de celle

qu'il avait aimée jadis comme son enfant, et, un instant, il

la pressa contre lui, tandis que, de son autre main, il

serrait celle de sa mère en lui disant:

- Merci!

La soirée qui suivit fut une joyeuse soirée, une des plus

joyeuses sans doute qu'eussent vues les murs de la vieille

maison, et les visages raides et froids des Martelac défunts

parurent eux-mêmes sourire, du haut de leurs cadres, à la

gaîté expansive des habitants de leur demeure.

Au dehors, le vent secouait les dernières fleurs du jardin et

venait jeter ses sifflements aigus à travers les portes mal

jointes, élevant parfois sa chanson, comme pour troubler la

conversation. Mais les choses de ce monde nous paraissent

gaies ou tristes suivant la disposition de notre âme, et ces

plaintes, si souvent écoutées avec mélancolie par Sarah, lui

semblèrent, ce soir-là; apporter une harmonie de plus au

concert dont son âme était remplie.

Mme Martelac, Robert et elle, se réunirent tous les trois

auprès de la cheminée, dans laquelle, pour la première fois de

la saison, Catherine avait allumé du feu, et ils attendirent

ensemble l'heure du départ du docteur, obligé de retourner

immédiatement à Paris. La flamme faisait danser des ombres sur

le visage de la jeune fille, assise sur une chaise basse, et

les étincelles qui s'échappaient du foyer n'étaient guère plus

brillantes que leurs reflets dans les yeux souriants de la

fiancée du docteur.

- Vous souvenez-vous, disait-elle à Robert, d'une autre

soirée, passée depuis bien longtemps, où une pauvre enfant,

glacée autant de l'âme que du corps, vint aussi se réchauffer

à cette même cheminée?

- Oui, oui, je me souviens, et le conducteur de l'enfant

n'était guère moins glacé qu'elle-même, je vous assure! Quel

froid de loup il faisait au coin de cette rue!

- Je ne puis croire que je sois moi-même! s'écria Sarah.

Mme Martelac se mit à rire.

- Oh! si vous m'aviez vue chez mon grand-père, ébouriffée,

habillée à la diable, sauvage et muette la plupart du temps,

je suis sûre que vous douteriez de mon identité! Alors, je

semblais destinée à me traîner dans une vie d'ignorance et de

misères sans nom; car tout l'argent de mon grand-père ne m'eût

pas donné ce que je dois à votre bonté!

Elle avait posé sa main sur les genoux de Mme Martelac et la

regardait avec tendresse.

- Mais aussi, quelle récompense Dieu accorde à nos soins!

répondit celle-ci. Vous devenez la joie et la gloire de ce

foyer, auquel, comme vous le disiez tout à l'heure, vous êtes

venue un soir réchauffer votre corps et votre pauvre petit

coeur d'enfant.

- Anne et Jacques seront bien étonnés demain lorsque vous leur

annoncerez notre mariage, dit le docteur.

- Etonnés? pas le moins du monde! répondit Mme Martelac. Anne

avait deviné la chose depuis longtemps, et elle-même m'a

engagée à brusquer le dénoûment.

- Vraiment! dit Robert. Quelle singulière chose que la

destinée! ajouta-t-il pensivement. Une circonstance

insignifiante, et à laquelle nous n'attachons aucune

importance, influe parfois d'une étrange façon sur notre

avenir. Telle a été pour moi votre rencontre la nuit où je

vous ai amenée chez ma mère, Sarah, et, si j'avais lu ce soir-là

dans le livre où s'inscrivent les décisions providentielles

qui dirigent ma vie, j'eusse pu intituler le chapitre qui

s'ouvrait alors: _Changement de route_. A ce moment, je n'avais

nul souci du bonheur dont je jouis aujourd'hui et auquel nul

autre, il me semble, ne saurait être comparé. Dieu fait bien

tout ce qu'Il fait, et nous ne saurions mieux faire que de

nous laisser conduire par son amour.

Peu de temps après cette soirée, Mme Martelac accompagnait à

l'église, à quelques jours de distance, sa nièce et Sarah.

La veille du mariage de cette dernière, le docteur plaça dans

les mains de sa jeune fiancée l'acte de réhabilitation de M.

de la Croix-Morgan, acte qu'il n'avait cessé de travailler à

obtenir depuis qu'il avait retrouvé le père de Sarah. Celle-ci

le remercia d'un sourire de ses grands yeux bruns, si

brillants ce soir-là que, grâce à sa jeunesse et au charme

extrême dégagé par toute sa personne, elle pouvait rivaliser

avec la belle Mme Hilleret, d'ailleurs oublieuse en ce moment

de sa beauté personnelle et tout entière à la joie de sa jeune

amie.

- Pauvre père! dit Sarah à Robert avec une inflexion de voix

reconnaissante. Combien il eût été heureux de lire dans

l'avenir!

- Il y lisait, répondit le docteur. Il me savait en mains les

preuves irrécusables de son innocence, et au coeur une

affection capable de braver toutes les difficultés pour vous

donner la joie de retrouver sans tache le nom de votre

famille.

Mlle de la Croix-Morgan le regarda avec étonnement.

- Lui aviez-vous dit que...?

Elle s'arrêta.

- Je ne vous déplaisais pas? termina-t-elle en riant.

Les regards sérieux de Robert étaient fixés sur le visage rose

levé vers lui, et il répondit:

- Non, mais lui aussi l'avait deviné. Car, vous le voyez,

Sarah, ni l'un ni l'autre, nous ne savons mentir! Avant sa

mort, il exigea de moi la promesse de vous rendre heureuse

suivant vos désirs. Puis-je espérer d'y réussir?

Elle lui tendit sa petite main en disant:

- Je remercierai Dieu tous les jours de ma vie, et, quelque

douleur qu'Il me réserve, rien ne me fera oublier la bonté de

sa providence, qui m'a amenée et fixée pour toujours à votre

foyer.

La destinée · 第 41 / 42 题