XV

Ils se voyaient tous les jours au théâtre et faisaient ensemble des

promenades à pied.

Nanteuil jouait presque chaque soir et travaillait avec ardeur le

rôle de Cécile. Elle retrouvait peu à peu la tranquillité, passait

des nuits moins agitées, n'obligeait plus sa mère à lui tenir

la main pendant qu'elle s'endormait, et n'étouffait plus dans des

cauchemars. Une quinzaine de jours s'écoulèrent ainsi. Puis, un

matin, tandis qu'assise devant sa toilette elle se peignait les

cheveux, comme le temps était sombre, elle avança la tête vers la

glace, et elle y vit, non pas son visage, mais celui du mort. Un filet

de sang lui coulait d'un coin de la lèvre; il riait et la regardait.

Alors elle se décida à faire ce qu'elle croyait utile et bon.

Elle prit une voiture et alla le voir. En passant sur le boulevard

Saint-Michel, elle avait acheté chez sa fleuriste une botte de roses.

Elle les lui apportait. Elle se mit à genoux devant la petite croix

noire qui marquait l'endroit où on l'avait mis. Elle lui parla. Et le

pria d'être raisonnable, de la laisser tranquille. Elle lui demanda

pardon de l'avoir traité autrefois avec dureté. On ne s'entend

pas toujours dans la vie. Mais il devait comprendre maintenant et

pardonner. A quoi lui servait-il de la tourmenter? Elle ne demandait

pas mieux que de garder de lui un bon souvenir. Elle irait le voir

de temps en temps. Mais qu'il renonçât à la poursuivre et à

l'effrayer.

Elle s'efforça de le flatter et de l'endormir par de douces paroles:

--Je comprends que tu aies voulu te venger. C'est naturel. Mais tu

n'es pas méchant au fond. Ne sois plus fâché. Ne me fais plus peur.

Ne viens plus. Je viendrai, moi, je viendrai souvent. Je t'apporterai

des fleurs.

Elle avait bien envie de le tromper, de l'endormir par de fausses

promesses, de lui dire: «Reste, ne t'agite plus, reste, et je te jure

de ne plus rien faire qui te déplaise, je te promets d'obéir à ta

volonté.» Mais elle n'osait pas mentir sur une tombe, et elle était

sûre que ce serait inutile, que les morts savent tout.

Un peu lasse, elle prolongea quelques moments encore, plus mollement,

ses supplications et ses prières, et elle s'aperçut que l'horreur

que lui causaient les tombes, elle ne l'éprouvait pas, cette fois,

et qu'elle n'avait pas peur du mort. Elle en chercha la raison et

découvrit qu'il ne l'effrayait pas parce qu'il n'était pas là.

Et elle songea:

--Il n'est pas là; il n'est jamais là; il est partout, excepté

là où on l'a mis. Il est dans les rues, dans les maisons, dans les

chambres.

Et elle se leva désespérée, sûre maintenant de le rencontrer

partout, excepté dans le cimetière.

Histoire comique · 第 20 / 26 题