Ils se voyaient tous les jours au théâtre et faisaient ensemble des
promenades à pied.
Nanteuil jouait presque chaque soir et travaillait avec ardeur le
rôle de Cécile. Elle retrouvait peu à peu la tranquillité, passait
des nuits moins agitées, n'obligeait plus sa mère à lui tenir
la main pendant qu'elle s'endormait, et n'étouffait plus dans des
cauchemars. Une quinzaine de jours s'écoulèrent ainsi. Puis, un
matin, tandis qu'assise devant sa toilette elle se peignait les
cheveux, comme le temps était sombre, elle avança la tête vers la
glace, et elle y vit, non pas son visage, mais celui du mort. Un filet
de sang lui coulait d'un coin de la lèvre; il riait et la regardait.
Alors elle se décida à faire ce qu'elle croyait utile et bon.
Elle prit une voiture et alla le voir. En passant sur le boulevard
Saint-Michel, elle avait acheté chez sa fleuriste une botte de roses.
Elle les lui apportait. Elle se mit à genoux devant la petite croix
noire qui marquait l'endroit où on l'avait mis. Elle lui parla. Et le
pria d'être raisonnable, de la laisser tranquille. Elle lui demanda
pardon de l'avoir traité autrefois avec dureté. On ne s'entend
pas toujours dans la vie. Mais il devait comprendre maintenant et
pardonner. A quoi lui servait-il de la tourmenter? Elle ne demandait
pas mieux que de garder de lui un bon souvenir. Elle irait le voir
de temps en temps. Mais qu'il renonçât à la poursuivre et à
l'effrayer.
Elle s'efforça de le flatter et de l'endormir par de douces paroles:
--Je comprends que tu aies voulu te venger. C'est naturel. Mais tu
n'es pas méchant au fond. Ne sois plus fâché. Ne me fais plus peur.
Ne viens plus. Je viendrai, moi, je viendrai souvent. Je t'apporterai
des fleurs.
Elle avait bien envie de le tromper, de l'endormir par de fausses
promesses, de lui dire: «Reste, ne t'agite plus, reste, et je te jure
de ne plus rien faire qui te déplaise, je te promets d'obéir à ta
volonté.» Mais elle n'osait pas mentir sur une tombe, et elle était
sûre que ce serait inutile, que les morts savent tout.
Un peu lasse, elle prolongea quelques moments encore, plus mollement,
ses supplications et ses prières, et elle s'aperçut que l'horreur
que lui causaient les tombes, elle ne l'éprouvait pas, cette fois,
et qu'elle n'avait pas peur du mort. Elle en chercha la raison et
découvrit qu'il ne l'effrayait pas parce qu'il n'était pas là.
Et elle songea:
--Il n'est pas là; il n'est jamais là; il est partout, excepté
là où on l'a mis. Il est dans les rues, dans les maisons, dans les
chambres.
Et elle se leva désespérée, sûre maintenant de le rencontrer
partout, excepté dans le cimetière.