Il l'alla voir le lendemain, dans le petit appartement du boulevard
Saint-Michel. Ce n'était pas son habitude. Il n'aimait guère à se
rencontrer avec madame Nanteuil, qui était pourtant à son égard
très polie et même obséquieuse, mais qui l'ennuyait et le gênait.
Ce fut elle qui le reçut dans le salon modique. Elle le remercia de
l'intérêt qu'il portait à la santé de Félicie, l'instruisit
que la pauvre enfant avait été, la veille au soir, agitée et
souffrante, mais qu'elle allait mieux.
--Elle travaille son rôle, dans sa chambre. Je vais l'avertir que
vous êtes ici. Elle sera bien contente de vous voir, monsieur de
Ligny. Elle sait que vous l'aimez bien. Et les vrais amis sont rares,
surtout dans le monde du théâtre.
Robert observait madame Nanteuil avec une attention qu'il ne lui avait
pas encore prêtée. Il cherchait à voir en elle la figure que sa
fille aurait plus tard. Volontiers il lisait en passant sur le visage
des mères la bonne aventure des filles. Et cette fois il déchiffrait
obstinément les traits et les formes de cette dame comme une
intéressante prophétie. Il n'y lut rien qui fût de mauvais
augure, ni de bon. Madame Nanteuil, grasse, le teint reposé, la peau
fraîche, n'était pas désagréable, dans le mol empâtement de ses
chairs. Mais sa fille ne lui ressemblait pas du tout.
La voyant toute calme et placide, il lui dit:
--Vous n'êtes pas nerveuse, vous?
--Je ne l'ai jamais été. Ma fille ne tient pas de moi. C'est tout
le portrait de son père. Il était délicat, sans avoir une mauvaise
santé. Il est mort d'une chute de cheval... Vous prendrez bien une
tasse de thé, monsieur de Ligny.
Félicie entra. Les cheveux répandus sur les épaules, elle était
enveloppée d'un peignoir de laine blanche, retenu très lâche à la
taille par une grosse cordelière de passementerie, et traînait ses
mules rouges; elle avait l'air d'un enfant. L'ami de la maison, Tony
Meyer, marchand de tableaux, quand il la voyait dans ce vêtement,
d'aspect un peu monacal, l'appelait frère Ange de Charolais, parce
qu'il lui trouvait de la ressemblance avec un portrait de Nattier
représentant mademoiselle de Charolais dans l'habit franciscain.
Robert restait surpris et muet devant cette fillette.
--C'est gentil à vous, fit-elle, d'être venu prendre de mes
nouvelles. Je vous remercie. Je vais mieux.
--Elle travaille beaucoup, elle travaille trop, dit madame Nanteuil.
Son rôle de _la Grille_ la fatigue.
--Mais non, maman.
On parla théâtre, et la conversation fut pauvre.
Dans un silence, madame Nanteuil demanda à M. de Ligny s'il
recherchait toujours les vieilles gravures de modes.
Félicie et Robert la regardèrent sans comprendre. Ils lui avaient
naguère parlé de gravures de modes pour expliquer des rendez-vous
qu'ils n'avaient pu cacher. Mais ils n'y songeaient plus. Depuis lors,
un morceau de la lune, comme disait le vieil auteur, était tombé
dans leur amour; seule, madame Nanteuil, en son respect profond des
fictions, se rappelait:
--Ma fille m'a dit que vous aviez beaucoup de ces gravures anciennes
et qu'elle y trouvait des idées pour ses costumes.
--Parfaitement, madame, parfaitement.
--Venez, monsieur de Ligny, dit Félicie. Je voudrais vous montrer un
projet de costume pour Cécile de Rochemaure.
Et elle l'entraîna dans sa chambre.
C'était une petite chambre tendue de papier fleuri, meublée d'une
armoire à glace, de deux chaises de crin et d'un lit de fer à
courtepointe de piqué blanc, surmonté d'un bénitier et d'un rameau
de buis.
Elle lui donna un long baiser sur la bouche.
--Je t'aime, tu sais!
--C'est bien sûr?
--Oh! oui. Et toi?
--Moi aussi je t'aime. Je n'aurais pas cru que je t'aimerais autant.
--Alors, c'est venu après.
--Ça vient toujours après.
--C'est vrai, ce que tu dis là, Robert. Avant on ne sait pas.
Elle secoua la tête.
--J'ai été bien malade hier.
--Tu as vu Trublet? Qu'est-ce qu'il t'a dit?
--Il m'a dit que le repos, le calme m'était nécessaire... Mon
chéri, il faudra que nous soyons raisonnables une quinzaine de jours
encore. Ça t'ennuie?
--Mais oui.
--Moi aussi, ça m'ennuie. Mais qu'est-ce que tu veux?...
Il fit deux ou trois tours, furetant dans les coins. Elle le regardait
avec un peu d'inquiétude, craignant qu'il ne l'interrogeât sur ses
pauvres bijoux et ses pauvres bibelots, cadeaux modestes, mais dont on
ne peut pas toujours expliquer l'origine. On dit ce qu'on veut, bien
sûr, mais on peut se couper, avoir des ennuis, et vraiment ça n'en
vaut pas la peine. Elle détourna son attention.
--Robert, ouvre ma boîte à gants.
--Qu'est-ce qu'il y a dans ta boîte à gants?
--Les violettes que tu m'as données la première fois. Mon chéri,
ne me quitte pas. Ne t'en va pas!... Quand je pense que tu peux t'en
aller d'un jour à l'autre dans des pays étrangers, à Londres, à
Constantinople, je deviens folle.
Il la rassura, lui dit qu'on avait pensé l'envoyer à La Haye. Mais
qu'il n'irait pas, qu'il se ferait attacher au cabinet du ministre.
--Tu me promets?
Il promit sincèrement. Et elle devint très gaie.
Lui montrant la petite armoire à glace:
--Vois-tu, mon chéri, c'est là que j'étudie mon rôle. Quand tu es
venu, je travaillais ma scène du quatre. Je profite de ce que je suis
seule pour chercher le ton juste. Je tâche de dire large et fondu.
Si j'écoutais Romilly, je détaillerais et ce serait mesquin. J'ai
à dire: «Je ne vous crains pas.» C'est le grand effet du rôle.
Sais-tu comment Romilly voudrait que je dise: «Je ne vous crains
pas.» Je vais t'expliquer. Je mets la main sous le nez, j'écarte
les doigts et je dis un mot à chaque doigt, séparément, sur un ton
particulier, avec une physionomie spéciale: «Je, ne, vous, crains,
pas», comme si je montrais les marionnettes! Un peu plus, je mettrais
à tous mes doigts un petit chapeau en papier. C'est fin, c'est
spirituel, crois-tu?
Puis, soulevant ses cheveux et découvrant son front courageux:
--Je vais te montrer comment je fais ça.
Subitement transfigurée et grandie, elle dit avec un air de fierté
ingénue et de tranquille innocence:
»--Non, monsieur, je ne vous crains pas. Pourquoi vous craindrais-je!
Vous avez pensé me prendre à votre piège et vous vous êtes mis à
ma merci. Vous êtes un homme d'honneur. Maintenant que je suis sous
votre toit, vous me direz ce que vous avez dit au chevalier d'Amberre,
votre ennemi, quand il eut franchi cette grille. Vous me direz: «Vous
êtes chez vous: commandez.»
Elle avait le don mystérieux de changer d'âme et de visage. Ligny
était sous le charme du beau mensonge.
--Tu es étonnante!
--Écoute-moi, mon chat. J'aurai un grand bonnet de linon, avec des
barbes qui me descendront en étages sur les joues. Parce que, tu
sais, dans la pièce, je suis une jeune fille de la Révolution. Et il
faut que je le fasse sentir. Il faut que j'aie la Révolution en moi,
tu comprends?
--Tu connais la Révolution?
--Mais oui!... Je ne sais pas les dates, bien sûr. Mais j'ai le
sentiment de l'époque. Pour moi, la révolution c'est d'avoir la
poitrine fière sous un fichu croisé et les genoux bien libres dans
une jupe rayée, et c'est d'avoir un petit feu aux pommettes. Voilà!
Il l'interrogea sur la pièce. Et il s'aperçut qu'elle ne la
connaissait pas. Elle n'avait pas besoin de la connaître. Elle
devinait, elle trouvait d'instinct tout ce qu'il lui fallait.
--Dans les répétitions, je n'indique pas un seul de mes effets. Je
garde tout pour le public. Romilly en sera bleu... Ce qu'ils seront
tous embêtés... Ah! mon chéri, Fagette en fera une maladie.
Elle s'assit sur une mauvaise petite chaise. Son front, tout à
l'heure d'un blanc de marbre, était rose; elle avait repris son air
de gamine.
Il s'approcha, il la regarda dans le gris charmant des yeux, et, comme
la veille au soir, devant le feu de coke, il pensa qu'elle était
menteuse et peureuse, méchante pour ses amies; mais il le pensa avec
indulgence. Il pensa qu'elle aimait les plus sales cabots ou tout au
moins qu'elle s'en arrangeait: mais il le pensa avec une douce pitié;
il se rappela tout le mal qu'il savait d'elle, mais sans amertume. Il
sentit qu'il l'aimait, que c'était moins parce qu'elle était jolie
que parce qu'elle l'était à sa manière, qu'il l'aimait enfin parce
qu'elle était un joyau vivant et une incomparable chose d'art et
de volupté. Il la regarda dans le gris charmant des yeux, dans les
prunelles où nageaient sous une eau lumineuse comme de petits signes
astrologiques. Il la regarda d'un regard si profond qu'elle en sentit
le fil la traverser tout entière. Et sûre qu'il avait vu en elle,
elle lui dit, les yeux dans les yeux, en lui tenant la tête serrée
entre ses deux mains:
--Eh bien! oui, je suis une sale cabotine; mais je t'aime et je me
fiche de l'argent. Et il n'y en a pas beaucoup qui me valent. Et tu le
sais bien.