Dans la salle obscure, de grands pans de toile couvraient le balcon
et les loges. L'orchestre était revêtu d'une housse immense, qui,
retroussée sur les bords, laissait place à quelques figures humaines
pâlissant en cette ombre, comédiens, machinistes, costumiers, amis
du directeur, mères et amants d'actrices. Des yeux s'allumaient çà
et là dans le creux noir des baignoires.
On répétait pour la cinquante-sixième fois _la Nuit du 23 octobre
1812_, drame célèbre, vieux de vingt ans, et qui n'avait pas encore
été représenté à ce théâtre. La pièce était sue et l'on avait
fixé au lendemain cette dernière répétition particulière que, sur
les scènes moins austères que l'Odéon, on nomme la «répétition
des couturières».
Nanteuil n'était pas de la pièce. Mais elle avait eu affaire ce
jour-là au théâtre, et comme on lui avait dit que Marie-Claire
était exécrable dans le rôle de la générale Malet, elle était
venue voir un peu, cachée au fond d'une baignoire.
La grande scène du «deux» commençait. Le décor représentait une
mansarde de la maison de santé où le conspirateur était détenu
en 1812. Durville, qui tenait le rôle du général Malet, venait de
faire son entrée. Il répétait en costume: longue redingote bleue,
avec le collet par-dessus les oreilles, culotte chamois à pont. Et
déjà même il s'était fait une tête, la tête glabre et martiale
des généraux de l'Empire, avec la patte de lièvre qui passa des
vainqueurs d'Austerlitz à leurs fils les bourgeois de Juillet.
Debout, le coude droit dans la main gauche et le front dans la main
droite, il exhalait l'orgueil de sa voix profonde et de sa culotte
collante.
»--Seul, sans argent, du fond d'une prison, s'attaquer à ce colosse
qui commande un million de soldats et qui fait trembler tous
les peuples et tous les rois de l'Europe... Eh bien! ce colosse
s'écroulera.
Du fond de la scène, le vieux Maury, qui faisait le conspirateur
Jacquemont, donna la réplique:
»--Il peut, en tombant, nous écraser dans sa chute.
Soudain des cris à la fois plaintifs et furieux s'élevèrent de
l'orchestre.
L'auteur éclatait. C'était un homme de soixante-dix ans, qui
bouillait de jeunesse.
--Qu'est-ce que je vois là, au fond? Ce n'est pas un acteur, c'est
une cheminée. Il faudra faire venir les fumistes, les marbriers pour
l'ôter de là... Maury, remuez-vous donc, sacrebleu!
Maury passa.
»--Il peut, en tombant, nous écraser dans sa chute... Je reconnais
que ce ne sera pas de votre faute, général. Votre proclamation
est excellente. Vous leur promettez une constitution, la liberté,
l'égalité... C'est du machiavélisme!
Durville répliqua:
»--Et du meilleur. Race incorrigible, ils s'apprêtent à violer les
serments qu'ils n'ont pas faits encore, et, parce qu'ils mentent, ils
se croient des Machiavels... Le pouvoir absolu, qu'en ferez-vous donc,
imbéciles?...
La voix stridente de l'auteur grinça:
--Vous n'y êtes pas, Dauville.
--Moi? demanda Durville étonné.
--Oui, vous, Dauville, vous ne comprenez pas un mot de ce que vous
dites.
Pour humilier les cabots, pour abattre leur superbe, cet homme qui,
de sa vie, n'avait oublié le nom d'une crémière ou d'un portier,
dédaignait de retenir les noms des plus illustres comédiens.
--Dauville, mon ami, reprenez-moi ça.
Il jouait tous les rôles. Joyeux, funèbre, violent, tendre,
impétueux, caressant, il prenait une voix tour à tour grave et
flûtée; il soupirait, il rugissait, il riait, il pleurait. Il se
transformait, ainsi que l'homme du conte populaire, en flamme, en
fleuve, en femme, en tigre.
Dans les coulisses, les comédiens n'échangeaient entre eux que des
propos insignifiants et brefs. Leur liberté de parole, leur facilité
de mœurs, la familiarité de leurs habitudes ne les empêchaient pas
de garder ce que, dans toute réunion d'hommes, il faut d'hypocrisie
pour que les gens puissent se regarder les uns les autres sans horreur
et sans dégoût. Même il régnait dans cet atelier d'art en pleine
activité une belle apparence d'accord et d'union, un sentiment
unanime créé par la pensée, haute ou médiocre, de l'auteur, un
esprit d'ordre qui obligeait toutes les rivalités et tous les mauvais
vouloirs à se changer en bonne volonté et en harmonieux concours.
Nanteuil, dans sa loge, se sentait mal à l'aise en pensant que
Chevalier était là tout près. Depuis l'avant-veille, depuis la nuit
où il avait proféré d'obscures menaces, elle ne l'avait pas revu
et la peur qu'il lui avait faite restait en elle. «Félicie, pour
éviter un malheur, je te conseille de ne plus revoir Ligny»:
qu'est-ce que cela voulait dire? Elle réfléchissait sur lui
sérieusement. Ce garçon qui, l'avant-veille encore, lui semblait
insignifiant et banal, qu'elle avait bien trop vu, qu'elle savait par
cœur, comme il lui apparaissait maintenant mystérieux et plein
de secrets! Comme elle s'apercevait tout à coup qu'elle ne le
connaissait pas! De quoi était-il capable? Elle s'efforçait de le
deviner. Qu'allait-il faire? Rien, sans doute. Tous les hommes qu'on
quitte menacent et ne font rien. Mais Chevalier était-il un homme
tout à fait comme les autres? On le disait fou. C'était une manière
de parler. Mais elle ignorait elle-même s'il n'y avait pas en lui un
peu de folie. A présent, elle l'étudiait avec un sincère intérêt.
Très intelligente, elle ne lui avait jamais trouvé beaucoup
d'intelligence; mais il l'avait surprise plusieurs fois par
l'obstination de sa volonté. Elle se rappelait de lui des actes
d'énergie sauvage. Naturellement jaloux, il y avait des choses qu'il
comprenait. Il savait à quoi une femme est obligée, pour se faire
une place au théâtre, ou pour avoir des toilettes; mais il ne
voulait pas qu'on le trompât par amour. Était-ce un homme à
commettre un crime, à faire un malheur? Voilà ce qu'elle ne pouvait
découvrir. Elle se rappelait la manie que ce garçon avait de
manier des armes. Quand elle allait le voir, rue des Martyrs, elle
le trouvait toujours dans sa chambre démontant et nettoyant un
vieux fusil. Pourtant il ne chassait jamais. Il se vantait d'être un
excellent tireur et portait un revolver sur lui. Mais qu'est-ce que
cela prouvait? Jamais encore elle n'avait tant pensé à lui.
Nanteuil s'inquiétait ainsi, dans sa baignoire, quand Jenny Fagette
vint l'y rejoindre, Jenny Fagette, fine et frêle, la Muse d'Alfred de
Musset, qui, la nuit, brûlait ses yeux de pervenche à rédiger des
courriers mondains et des articles de modes. Comédienne médiocre,
mais femme adroite, merveilleusement active, c'était la meilleure
amie de Nanteuil. Elles se reconnaissaient l'une à l'autre de
grandes qualités, et des qualités différentes de celles qu'elles se
trouvaient à elles-mêmes, et elles agissaient de concert comme les
deux grandes puissances de l'Odéon. Cependant Fagette faisait tout
son possible pour prendre Ligny à son amie, non par goût, car elle
était sèche comme un cotret et méprisait les hommes, mais dans
l'idée qu'une liaison avec un diplomate lui procurerait certains
avantages et surtout pour ne pas perdre l'occasion d'être rosse.
Nanteuil le savait. Elle savait que toutes ses camarades, Ellen Midi,
Duvernet, Herschell, Falempin, Stella, Marie-Claire, voulaient
lui prendre Ligny. Elle avait vu Louise Dalle, habillée comme une
maîtresse de piano, ayant toujours l'air d'escalader l'omnibus et
gardant jusque dans ses provocations et ses frôlements les apparences
d'une irrémédiable honnêteté, poursuivre Ligny de ses jambes trop
longues et l'obséder de ses regards de Pasiphaé pauvre. Et elle
avait surpris, dans un couloir, la doyenne, cette bonne mère Ravaud,
découvrant à l'approche de Ligny ce qui lui restait encore, ses
magnifiques bras, depuis quarante ans illustres.
Fagette montra à Nanteuil avec dégoût, d'un bout de doigt ganté,
la scène sur laquelle s'agitaient Durville, le vieux Maury et
Marie-Claire.
--Regarde-moi ces gens-là. Ils ont l'air de jouer à soixante mètres
sous l'eau.
--C'est parce que les herses ne sont pas allumées, observa Nanteuil.
--Non, non. Ce théâtre a toujours l'air d'être au fond de l'eau. Et
dire que moi aussi, tout à l'heure, je vais entrer dans l'aquarium...
Nanteuil, il ne faut pas que tu restes plus d'une saison dans ce
théâtre. On s'y noie. Mais regarde-les, regarde-les donc!
Durville devenait presque ventriloque, pour paraître plus grave et
plus mâle:
»--La paix, l'abolition des droits réunis et de la conscription, une
haute solde pour la troupe; à défaut d'argent, quelques mandats
sur la banque, quelques grades distribués à propos, ce sont là des
moyens infaillibles.
Madame Doulce entra dans la loge. Ayant entr'ouvert son manteau
tragiquement doublé d'antiques peaux de lapin, elle découvrit un
petit livre écorné.
--Ce sont les lettres de madame de Sévigné, dit-elle. Vous savez
que je fais, dimanche prochain, une lecture des plus belles lettres de
madame de Sévigné.
--Où ça? demanda Fagette.
--Salle Renard.
Ce devait être une salle ignorée et lointaine. Nanteuil et Fagette
ne la connaissaient pas.
--Je donne cette lecture au bénéfice des trois pauvres orphelins
qu'a laissés l'artiste Lacour, mort si tristement de phtisie, cet
hiver. Mes mignonnes, je compte sur vous pour placer des billets.
--C'est vrai, tout de même, qu'elle est ridicule, Marie-Claire! dit
Nanteuil.
On gratta à la porte de la baignoire. C'était Constantin Marc, le
jeune auteur d'une pièce que l'Odéon allait mettre tout de suite en
répétition, _la Grille_, et Constantin Marc, bien que campagnard et
vivant dans les bois, ne pouvait plus désormais respirer que dans le
théâtre. Nanteuil devait jouer le grand rôle de la pièce: il
la regardait avec émotion, comme l'amphore précieuse destinée à
contenir sa pensée.
Cependant Durville s'enrouait:
»--Et si la France ne peut être sauvée qu'au prix de notre vie
et de notre honneur, je dirai avec l'homme de 93: «Périsse notre
mémoire!»
Fagette désigna du doigt un jeune homme bouffi qui se tenait, la
canne sous le menton, à l'orchestre.
--Est-ce que ce n'est pas le baron Deutz?
--Tu le demandes! répondit Nanteuil. Ellen Midi est de la pièce.
Elle joue dans le quatre. Le baron Deutz est venu se montrer.
--Attendez un peu, mes enfants, je vais dire un mot à ce malotru,
qui m'a rencontrée hier sur la place de la Concorde et qui ne m'a pas
saluée.
--Le baron Deutz?... Il ne t'a pas vue!...
--Il m'a parfaitement vue. Mais il était en famille. Je vais le
moucher; vous allez voir, mes amis.
Elle l'appela tout doucement:
--Deutz! Deutz!
Le baron s'approcha et vint s'accouder, souriant et satisfait, au
rebord de la baignoire.
--Dites donc, monsieur Deutz, hier, quand vous m'avez rencontrée,
vous étiez donc en bien mauvaise compagnie, que vous ne m'avez pas
saluée?
Il la regarda, surpris:
--Moi? J'étais avec ma sœur.
--Ah!...
Et, sur la scène, Marie-Claire, suspendue au cou de Durville,
s'écriait:
»--Va! triomphe ou succombe; dans la bonne ou la mauvaise fortune,
ta gloire est égale. Et, quoi qu'il arrive, je saurai me montrer la
femme d'un héros.
--Passez, madame Marie-Claire! dit Pradel.
A ce moment, Chevalier fit son entrée, et tout aussitôt l'auteur,
s'arrachant les cheveux, vomit des imprécations:
--Ce n'est pas une entrée, c'est un écroulement, c'est une
catastrophe, c'est un cataclysme. Bonté divine! un bolide, un
aérolithe, un morceau de la lune tomberait sur la scène que ce
ne serait pas un si effroyable désastre... Je retire ma pièce!...
Chevalier, recommencez votre entrée, mon garçon.
Le peintre qui avait dessiné les costumes Michel, jeune homme blond
à la barbe mystique, était assis à la première travée, sur un
bras de fauteuil. Il se pencha à l'oreille de Roger, le décorateur:
--Et dire que c'est la cinquante-sixième fois qu'il attrape Chevalier
avec cette impétuosité, l'auteur!
--Tu sais: il est bigrement mauvais, Chevalier, répondit Roger sans
hésitation.
--Ce n'est pas qu'il est mauvais, reprit Michel avec indulgence. Mais
il a toujours l'air de rire, et il n'y a rien de pis pour un comique.
Je l'ai connu tout petit à Montmartre. A la pension, ses maîtres lui
demandaient: «Pourquoi riez-vous?» Il ne riait pas, il n'avait pas
envie de rire: il recevait des gifles toute la journée. Ses parents
voulaient le mettre dans les produits chimiques. Mais il rêvait le
théâtre et passait ses journées sur la butte, dans l'atelier du
peintre Montalent. Montalent travaillait alors, nuit et jour, à sa
_Mort de saint Louis_, une grande machine qui lui était commandée
pour la cathédrale de Carthage. Un jour, Montalent lui dit...
--Un peu de silence! cria Pradel.
--... lui dit: «Chevalier, puisque tu n'as rien à faire, pose-moi
donc Philippe le Hardi.--Je veux bien», dit Chevalier. Montalent lui
fit prendre l'attitude d'un homme accablé de douleur. De plus, il lui
plaqua sur les joues deux larmes grandes comme des verres de lunettes.
Il termine son tableau, l'expédie à Carthage et fait monter six
bouteilles de Champagne. Trois mois après, il recevait du Père
Cornemuse, chef des missions françaises en Tunisie, une lettre lui
annonçant que le tableau de la _Mort de saint Louis_, ayant été
mis sous les yeux du cardinal-archevêque, avait été refusé par Son
Éminence à cause de l'expression indécente de Philippe le Hardi,
qui regardait en riant le saint roi, son père, expirant sur la
paille. Montalent n'y comprenait rien; il était furieux et voulait
faire un procès au cardinal-archevêque. Il reçoit son tableau, le
déballe, le contemple dans un sombre silence, et s'écrie tout à
coup: «C'est vrai que Philippe le Hardi a l'air de se gondoler. J'ai
été stupide: je lui ai donné la tête de Chevalier, qui a toujours
l'air de rire, l'animal!»
--Taisez-vous donc! hurla Pradel.
Et l'auteur s'écria:
--Pradel, mon bon ami, jetez-moi tout ce monde-là dehors.
Il mettait en scène infatigablement:
--Un peu plus en arrière, Trouville, là... Chevalier, vous vous
approchez de la table, vous prenez les papiers les uns après les
autres, et vous dites: «Sénatus-consulte... ordre du jour...
dépêches pour les départements... proclamation...» Comprenez-vous?
--Oui, maître... «Sénatus-consulte... ordre du jour... dépêches
pour les départements... proclamation...»
--Allons, Marie-Claire, mon enfant, du mouvement, sacrebleu! passez...
C'est ça, très bien... Repassez; très bien, très bien, hardi
donc!... Ah! la misérable; elle f... tout par terre!...
Il appela le directeur de la scène:
--Romilly, donnez un peu de lumière. On n'y voit goutte. Dauville,
mon bon ami, qu'est-ce que vous faites là devant le trou du
souffleur? Vous n'en bougez pas! Mettez-vous donc une fois pour toutes
dans la tête que vous n'êtes pas la statue du général Malet, que
vous êtes le général Malet lui-même, et que ma pièce n'est pas un
catalogue de figures de cire, mais une tragédie vivante, émouvante,
qui vous arrache des larmes et...
Il ne put achever et sanglota longtemps dans son mouchoir. Puis il
rugit:
--Sacré tonnerre! Pradel!... Romilly!... où est Romilly? Ah! le
voilà, le gredin... Romilly, je vous avais dit de rapprocher le
poêle de la lucarne. Vous ne l'avez pas fait. A quoi pensez-vous, mon
ami?
On se trouvait arrêté tout à coup par une difficulté grave.
Chevalier, porteur de papiers d'où dépendait le sort de l'Empire,
devait s'échapper de la maison d'arrêt par la lucarne, Le jeu de
scène n'avait pas été réglé encore: il n'avait pu l'être avant
la plantation du décor. Et l'on s'apercevait que les mesures avaient
été mal prises et que la lucarne n'était pas praticable.
L'auteur sauta sur la scène.
--Romilly, mon ami, le poêle n'est pas au repère. Comment
voulez-vous que Chevalier passe par la lucarne? Poussez-moi tout de
suite ce poêle à droite.
--Je veux bien, dit Romilly; mais nous boucherons la porte.
--Comment, nous boucherons la porte?
--Parfaitement.
Le directeur du théâtre, le directeur de la scène, les machinistes,
examinaient le décor avec une morne attention et l'auteur se taisait.
--Ne vous inquiétez pas, maître, dit Chevalier. Il n'y a besoin de
rien changer: je sauterai bien.
Monté sur le poêle, il parvint en effet à saisir le bord de la
lucarne et à s'élever sur les coudes, ce qui n'avait pas semblé
possible.
Un murmure d'admiration s'éleva de la scène, des coulisses et de la
salle: Chevalier avait donné une idée étonnante de sa force et de
son adresse.
--Très bien! s'écria l'auteur. Chevalier, c'est parfait, mon ami...
Cet animal-là est agile comme un singe. Pas un de vous ne serait
fichu d'en faire autant. Si tous les rôles étaient tenus comme celui
de Florentin, la pièce irait aux nues.
Nanteuil, dans sa loge, l'admirait presque. Pendant une seconde, il
lui était apparu plus qu'homme, homme et gorille, et la peur qu'elle
avait de lui s'était démesurément agrandie. Elle ne l'aimait pas,
elle ne l'avait jamais aimé; elle ne le désirait pas; le temps
était loin où elle avait bien voulu de lui, et, depuis quelques
jours, elle n'imaginait pas le plaisir avec un autre que Ligny; mais
si elle s'était trouvée, en ce moment, seule avec Chevalier, elle se
serait sentie sans force, et elle aurait tâché de l'apaiser par sa
soumission comme on apaise une puissance surnaturelle.
Sur la scène, pendant qu'un salon Empire descendait des frises,
l'auteur, dans le bruit de la manœuvre, sous la chute des portants,
tenait à la fois dans sa main toute la troupe et tous les figurants
et donnait en même temps à tous des conseils ou des exemples.
--Vous, la grosse, la marchande de gâteaux, madame Ravaud,
vous n'avez donc jamais entendu crier dans les Champs-Élysées:
«Régalez-vous! V'là le plaisir, mesdames!» Ça se chante.
Apprenez-moi cet air-là pour demain... Et toi, le tapin, passe-moi
ta caisse: je vais t'enseigner comment on fait un roulement,
sacrebleu!... Fagette, mon enfant, qu'est-ce que tu viens fiche au
bal du Ministre de la police, si tu n'as pas de bas à coins d'or?
Enfile-toi des bas de laine tricotée, tout de suite... C'est bien la
dernière pièce que je donne à ce théâtre... Où est le colonel
de la dixième cohorte? C'est toi?... Eh bien! mon ami, tes soldats
défilent comme des porcs... Madame Marie-Claire, approchez un peu,
que je vous apprenne à faire la révérence.
Il avait cent yeux, cent bouches, et des bras, des mains partout.
Dans la salle, Romilly serrait la main à M. Gombaut, des Sciences
morales, venu en voisin.
--Vous direz ce que vous voudrez, monsieur Gombaut, ce n'est
peut-être pas exact au point de vue des faits, mais c'est théâtre.
--La conspiration de Malet, répondit M. Gombaut, reste, et restera
sans doute longtemps encore, une énigme historique. L'auteur de ce
drame a profité des points obscurs pour y introduire des éléments
dramatiques. Mais ce qui, pour moi, est hors de doute c'est que le
général Malet, bien qu'associé à des royalistes, était lui-même
républicain et travaillait à rétablir le gouvernement populaire.
Il prononça dans son interrogatoire une parole sublime et profonde.
Quand le président du conseil de guerre lui demanda: «Quels étaient
vos complices?» Malet répondit: «Toute la France, et vous-même, si
j'avais réussi.»
Appuyé à la loge de Nanteuil, un vieux sculpteur, vénérable et
beau comme un satyre antique, contemplait, l'œil humide et la bouche
riante, la scène en ce moment agitée et bouleversée.
--Êtes-vous content de la pièce, maître? lui demanda Nanteuil.
Et le maître, qui ne connaissait au monde que des os, des tendons et
des muscles, répondit:
--Oh! oui, mademoiselle, oh! oui. Il y a là une petite, la petite
Midi, qui a une attache d'épaule, un joyau...
Il la dessina du pouce. Des larmes lui venaient aux yeux.
Chevalier demanda s'il pouvait entrer dans la baignoire. Il était
content, moins encore de son prodigieux succès que de voir Félicie.
Il s'imaginait, dans sa folie, qu'elle était venue pour lui, qu'elle
l'aimait, qu'elle se redonnait.
Elle le craignait, et, comme elle était peureuse, elle le flatta:
--Mes compliments, Chevalier. Tu as été étourdissant. Ta sortie
est étonnante. Tu peux me croire. Je ne suis pas seule à le dire.
Fagette t'a trouvé prodigieux.
--Vrai? demanda Chevalier.
Ce moment fut un des plus heureux de sa vie.
Une voix stridente, partie des hauteurs désertes des troisièmes
galeries, traversa la salle comme un sifflet de locomotive.
--On ne vous entend pas du tout, mes enfants; parlez plus haut et
prononcez distinctement.
Et l'auteur apparut, infiniment petit, dans les ténèbres de la
coupole.
Alors la voix des acteurs, groupés sur le devant de la scène, autour
d'un flambeau de bouillotte, s'éleva plus distincte:
»--L'Empereur laissera reposer trois semaines les troupes à
Moscou; puis il s'élancera avec la rapidité de l'aigle à
Saint-Pétersbourg.
»--Pique, trèfle, atout, je marque deux points.
»--Là, nous passerons l'hiver, et, au printemps prochain, nous
pénétrerons dans l'Inde, en traversant la Perse, et c'en sera fait
de la puissance britannique.
»--Trente-six en carreau.
»--Et moi, impériale d'as.
»--A propos, messieurs, que dites-vous du décret impérial sur
les comédiens de Paris, daté du Kremlin? Voilà les querelles de
mademoiselle Mars et de mademoiselle Leverd terminées!
--Regardez donc, dit Nanteuil, elle est très gentille, Fagette, dans
sa robe bleue Marie-Louise, garnie de chinchilla.
Madame Doulce tira de dessous ses fourrures une botte de billets
fanés déjà pour s'être trop offerts.
--Maître, dit-elle à Constantin Marc, vous savez que je fais
dimanche prochain une lecture des plus belles lettres de madame de
Sévigné, avec commentaire, au bénéfice des trois pauvres orphelins
qu'a laissés l'artiste Lacour, qui est mort cet hiver d'une manière
si déplorable.
--Avait-il du talent? demanda Constantin Marc.
--Pas du tout, dit Nanteuil.
--Eh bien, alors, en quoi sa mort est-elle déplorable?
--Oh! maître, soupira madame Doulce, n'affectez pas l'insensibilité.
--Je n'affecte pas l'insensibilité. Mais il y a une chose qui me
surprend, c'est le prix que nous attachons à des existences qui ne
nous intéressent en rien. Nous avons l'air de croire que la vie est
en elle-même quelque chose de précieux. Pourtant la nature nous
enseigne assez que rien n'est plus vil ni plus méprisable. Autrefois,
on était moins barbouillé de sentimentalisme. Chacun tenait sa
propre vie pour infiniment précieuse, mais ne professait aucun
respect pour la vie d'autrui. On était alors plus près de la nature:
nous sommes faits pour nous manger les uns les autres. Mais notre race
faible, énervée, hypocrite, se plaît dans un cannibalisme sournois.
Tout en nous entre-dévorant, nous proclamons que la vie est sacrée,
et nous n'osons plus avouer que la vie c'est le meurtre.
--La vie, c'est le meurtre, répéta Chevalier songeur et sans
comprendre.
Puis il jaillit en idées fumeuses.
--Le meurtre et le carnage, peut-être! Mais le carnage amusant et
le meurtre drôle. La vie, c'est la catastrophe burlesque, c'est
le comique terrible, c'est le masque de carnaval sur des joues
sanglantes. Voilà ce que c'est que la vie pour l'artiste; l'artiste
au théâtre et l'artiste en action!
Nanteuil inquiète cherchait un sens à ces paroles confuses.
L'acteur exalté poursuivit:
--La vie, c'est autre chose encore: c'est la fleur et le couteau,
c'est de voir rouge un jour et bleu le lendemain, c'est la haine et
l'amour, la haine délicieuse et ravissante, l'amour cruel.
--Monsieur Chevalier, demanda Constantin Marc, du ton le plus
tranquille, ne trouvez-vous pas naturel d'être meurtrier et ne
croyez-vous pas que c'est seulement la peur d'être tué qui nous
empêche de tuer?
Chevalier répondit d'une voix pensive et profonde:
--Certes, non! ce n'est pas la peur d'être tué qui m'empêcherait
de tuer. Je n'ai pas peur de la mort. Mais j'ai le respect de la vie
d'autrui. Je suis humain, c'est plus fort que moi. J'ai sérieusement
examiné depuis quelque temps la question que vous me posez, monsieur
Constantin Marc. J'y ai réfléchi pendant des jours et des nuits, et
je sais maintenant que je ne pourrais tuer personne.
Alors Nanteuil, joyeuse, versa sur lui un regard de mépris. Elle
ne le craignait plus et elle ne lui pardonnait pas de lui avoir fait
peur.
Elle se leva.
--Bonsoir, j'ai mal à la tête... A demain, monsieur Constantin Marc.
Et elle sortit lestement.
Chevalier la poursuivit dans le couloir, dévala derrière elle
l'escalier de la scène, et la rejoignit devant la loge du concierge.
--Félicie, viens dîner ce soir avec moi au cabaret. Je serai si
content! Veux-tu?
--Oh! non, par exemple!
--Pourquoi ne veux-tu pas?
--Laisse-moi tranquille, tu m'ennuies.
Elle voulut s'échapper. Il la retint.
--Je t'aime tant! ne me fais pas trop souffrir.
Elle s'avança sur lui, et, les lèvres retroussées, serrant les
dents, lui siffla aux oreilles:
--C'est fini! fini! fini! tu entends. J'en ai soupé, de toi.
Alors, très doux, très grave:
--C'est la dernière fois que nous causons nous deux. Écoute,
Félicie, avant qu'il y ait un malheur, je dois t'avertir. Je ne
peux pas te forcer à m'aimer. Mais je ne veux pas que tu en aimes
un autre. Pour la dernière fois, je te conseille de ne pas revoir
monsieur de Ligny. Je t'empêcherai d'être à lui.
--Tu m'empêcheras, toi? Pauvre ami!
Plus doucement, encore il répondit:
--Je le veux, je le ferai. On obtient ce qu'on veut; seulement, il
faut y mettre le prix.
V
Rentrée chez elle, Félicie eut une crise de larmes. Elle revoyait
Chevalier l'implorant d'une voix lamentable, avec un air de pauvre.
Elle avait entendu cette voix et vu cette mine aux chemineaux
exténués sur la route, quand sa mère, craignant que sa poitrine ne
se prît, l'avait emmenée passer l'hiver à Antibes, chez une tante
riche. Elle méprisait Chevalier de sa douceur et de sa tranquillité.
Mais le souvenir de ce visage et de cette voix lui faisait mal.
Elle ne put rien manger. Elle avait des étouffements. Le soir, une
angoisse si cruelle la prit aux entrailles qu'elle eut peur de mourir.
Elle pensa qu'elle éprouvait un tel énervement parce qu'elle était
restée deux jours sans voir Robert. Il était neuf heures. Elle
espéra le trouver encore chez lui et mit son chapeau.
--Maman, il faut que j'aille ce soir au théâtre. Je file.
Par égard pour sa mère, elle usait ainsi d'un langage voilé.
--Va, mon enfant, et ne rentre pas trop tard.
Ligny habitait chez ses parents. Il avait, sous les combles du joli
hôtel de la rue Vernet, un petit appartement de garçon, éclairé
par des fenêtres rondes, et qu'il appelait «son œil-de-bœuf».
Félicie le fit avertir par le portier qu'on l'attendait dans une
voiture. Ligny n'aimait pas que les femmes vinssent trop souvent le
relancer dans sa famille. Son père, diplomate de carrière, très
occupé des intérêts extérieurs de la France, demeurait dans une
ignorance incroyable de ce qui se passait chez lui. Mais madame de
Ligny se montrait attentive à faire observer les convenances dans sa
maison. Et son fils était soucieux de satisfaire des exigences qui
portaient sur les formes, sans jamais s'étendre au fond des choses.
Elle le laissait entièrement libre d'aimer qui il voulait et c'est
à peine si parfois, en de graves épanchements, elle lui donnait
à entendre que la fréquentation des femmes du monde est utile aux
jeunes gens. Aussi Robert avait-il toujours détourné Félicie de
venir rue Vernet. Il avait loué, boulevard de Villiers, une petite
maison où ils pouvaient se voir tout à l'aise. Mais, cette fois,
après deux jours passés sans elle, il fut très content de sa visite
imprévue et descendit tout de suite.
Blottis dans le fiacre, ils allèrent à travers l'ombre et la neige,
au pas tranquille du canasson, par les rues et les boulevards, et
l'épaisse nuit enveloppa leurs amours.
L'ayant ramenée à sa porte:
--A demain, dit-il.
--Oui, à demain, boulevard de Villiers. Viens de bonne heure.
Elle s'appuyait sur lui pour descendre de voiture. Brusquement, elle
se rejeta en arrière.
--La! là! entre les arbres... Il nous a vus... Il nous guettait.
--Qui donc?
--Un homme... que je ne connais pas.
Elle venait de reconnaître Chevalier.
Elle descendit, sonna et, tremblante, attendit, plongée dans la
pelisse de Robert, que la porte s'ouvrît. Puis elle le retint.
--Robert, monte avec moi. J'ai peur.
Non sans un peu d'impatience, il la suivit dans l'escalier.
Chevalier avait attendu Félicie, dans la petite salle à manger,
devant l'armure de Jeanne d'Arc, en compagnie de madame Nanteuil,
jusqu'à une heure du matin. Puis il était descendu et l'avait
guettée sur le trottoir, et, quand il avait vu le fiacre s'arrêter
devant la porte, il s'était dissimulé derrière un arbre. Il savait
bien qu'elle reviendrait avec Ligny; mais, en les voyant ensemble, il
lui avait semblé que la terre s'entr'ouvrait, et, pour ne pas tomber,
il s'était retenu au tronc de l'arbre. Il resta jusqu'à ce que Ligny
fût sorti de la maison; il l'observa qui, serré dans sa pelisse,
gagnait sa voiture, fit deux pas pour s'élancer sur lui, s'arrêta,
puis à grands pas descendit le boulevard.
Il allait, chassé par la pluie et le vent. Ayant trop chaud, il ôta
son feutre et prit plaisir à sentir les gouttes d'eau froide sur son
front. Il eut une vague conscience que des maisons, des arbres, des
murs, des lumières passaient indéfiniment à ses côtés; il allait,
songeant.
Il se trouva, sans savoir comment il y était venu, sur un pont
qu'il connaissait à peine et au milieu duquel se dressait une statue
colossale de femme. Maintenant il était tranquille, il avait pris
une résolution. C'était une vieille idée qu'il avait cette fois
enfoncée dans son cerveau comme un clou, et qui le traversait de part
en part. Il ne l'examinait même plus. Il calculait froidement les
moyens d'exécuter ce qu'il avait résolu. Il marcha devant lui, au
hasard, absorbé, pensif, calme comme un géomètre.
Sur le pont des Arts, il s'aperçut qu'un chien le suivait. C'était
un grand chien rustique à long poil, dont les yeux vairons, pleins de
douceur, exprimaient une détresse infinie. Il lui parla:
--Tu n'as pas de collier. Tu n'es pas heureux. Mon pauvre ami, je ne
peux rien pour toi.
A quatre heures du matin, il se trouva dans l'avenue de
l'Observatoire. Découvrant les maisons du boulevard Saint-Michel,
il en ressentit une impression douloureuse et, brusquement, rebroussa
vers l'Observatoire. Le chien avait disparu. Près du Lion de Belfort,
Chevalier s'arrêta devant une tranchée profonde qui coupait la
chaussée. Contre le remblai, sous une bâche soutenue par quatre
pieux, un vieil homme veillait devant un brasier. Les oreilles de
son bonnet de poil de lapin étaient rabattues; son nez énorme
flamboyait. Il leva la tête; ses yeux, qui pleuraient, paraissaient
tout blancs, sans prunelles dans un cercle de feu et de larmes. Il
fourrait au fond de son brûle-gueule quelques brins de tabac de
cantine, mêlés à des mies de pain, qui ne remplissaient pas même
à demi le fourneau de la petite pipe.
--Voulez-vous du tabac, le vieux? demanda Chevalier en lui tendant sa
blague.
L'homme fut lent à répondre. Il ne comprenait pas vite, et les
politesses l'étonnaient.
Enfin il ouvrit une bouche toute noire:
--C'est pas de refus, dit-il.
Et il se souleva à demi. Un de ses pieds était chaussé d'un
vieux soulier, l'autre entouré de linges. Lentement, de ses mains
engourdies, il bourrait sa pipe. De la neige fondue tombait.
--Vous permettez? dit Chevalier.
Et il se coula, sous la bâche, à côté du vieil homme. De temps en
temps, ils échangeaient une parole.
--Sale temps!
--C'est un temps de saison. L'hiver est dur. L'été est préférable.
--Alors vous gardez le chantier, la nuit, mon bonhomme?
Le vieux répondait volontiers aux questions. Avant qu'il parlât, sa
gorge faisait entendre un susurrement très long et très doux:
--Je fais un jour une chose, un jour l'autre. Je bricole, quoi!
--Vous n'êtes pas de Paris?
--Je suis natif de la Creuse. J'ai travaillé comme terrassier dans
les Vosges. Je m'en suis parti l'année qu'il est venu des Prussiens
et d'autres peuples... Il y en avait des milliers. On ne peut pas
comprendre d'où ils venaient... Tu as peut-être entendu parler de
cette guerre des Prussiens, mon garçon?
Il resta longtemps sans parler, puis:
--Comme ça tu es en bordée, mon garçon. Tu ne veux pas rentrer au
chantier?
--Je suis artiste dramatique, répondit Chevalier.
Le vieux, qui ne comprenait pas, demanda:
--Où qu'il est, ton chantier?
Chevalier voulut être admiré du vieillard:
--Je joue la comédie dans un grand théâtre, dit-il; je suis un des
principaux acteurs de l'Odéon. Vous connaissez l'Odéon?
Le gardien secoua la tête. Il ne connaissait pas l'Odéon. Après un
très long silence, il rouvrit sa bouche noire:
--Comme ça, mon garçon, tu es en bordée. Tu veux pas rentrer au
chantier, pas vrai?
Chevalier lui répondit:
--Lisez le journal après-demain. Vous y verrez mon nom.
Le vieil homme essaya de trouver un sens à ces paroles; mais c'était
trop difficile, il y renonça et revint à ses pensées familières.
--Quand on est en bordée, c'est, des fois, pour des semaines et des
mois...
Au petit jour, Chevalier reprit sa course. Le ciel était de lait.
Les roues lourdes réveillaient les pavés. Des voix, çà et là,
résonnaient dans l'air frais. La neige ne tombait plus. Il allait au
hasard devant lui. A voir renaître la vie, il s'égayait presque. Sur
le pont des Arts, il regarda longtemps couler la Seine, puis il reprit
sa course. Sur la place du Havre, il vit un café ouvert. Une faible
lueur d'aurore rougissait les glaces de la façade. Les garçons
sablaient le carrelage et posaient les tables. Il se jeta sur une
chaise:
--Garçon, une verte!