II

Chevalier, après avoir remis son costume de ville, s'assit dans une

baignoire, à côté de madame Doulce. Il contemplait Félicie, menue

et lointaine sur la scène. Et, se rappelant qu'il l'avait tenue entre

ses bras dans sa mansarde de la rue des Martyrs, il pleura de douleur

et de rage.

Ils s'étaient rencontrés, l'année précédente, dans une fête

donnée sous le patronage du député Lecureuil, au bénéfice des

artistes pauvres du neuvième arrondissement. Il avait rôdé autour

d'elle, muet, affamé, les dents longues et les yeux flamboyants. Et,

durant quinze jours, il l'avait poursuivie sans repos. Elle, froide et

tranquille, avait semblé l'ignorer; puis elle avait cédé tout d'un

coup et si brusquement que, ce jour-là, en la quittant, radieux et

surpris encore, il lui avait dit une bêtise. Il lui avait dit: «Moi,

qui te croyais en porcelaine!...» Durant trois mois entiers, il

avait goûté des joies aiguës comme la douleur. Puis Félicie était

devenue fuyante, lointaine, étrangère. Maintenant, elle ne l'aimait

plus. Il en cherchait la raison sans pouvoir la trouver. Il souffrait

de n'être plus aimé; il souffrait plus encore d'être jaloux. Sans

doute, aux premières et belles heures de son amour, il n'avait

pas ignoré que Félicie eût un amant, Girmandel, huissier rue de

Provence; et il en avait été malheureux. Mais, ne le voyant jamais,

il s'en faisait une idée si confuse et si mal déterminée que

sa jalousie se perdait dans le vague. Félicie lui disait qu'avec

Girmandel elle n'avait jamais pris aucune part à ce qui se passait,

ni même essayé de feindre; il la croyait. Et c'était pour lui une

vive satisfaction. Elle lui disait encore que depuis longtemps, depuis

des mois, Girmandel n'était pour elle qu'un ami, et il la croyait.

Enfin, il trompait l'huissier et sentait agréablement cet avantage.

Il avait appris aussi que Félicie, qui achevait sa seconde année

de Conservatoire, ne s'était pas refusée à son professeur. Mais la

peine qu'il en avait ressentie était adoucie par la considération

d'un usage auguste et séculaire. Maintenant, Robert de Ligny lui

causait d'intolérables souffrances. Depuis quelque temps, il le

trouvait sans cesse près d'elle. Qu'elle aimât Robert, il n'en

pouvait douter. Et si parfois il pensait qu'elle ne s'était pas

encore donnée à cet homme, c'était sans raison et seulement pour

soulager de temps en temps sa souffrance.

Des applaudissements réguliers éclatèrent au fond du théâtre et

quelques messieurs de l'orchestre, avec un léger murmure des lèvres,

battirent des mains lentement et sans bruit. Nanteuil venait de donner

sa dernière réplique à Jeanne Perrin.

--_Brava! brava!_ Elle est délicieuse, cette petite, soupira madame

Doulce.

Dans sa jalouse rage, Chevalier fut mauvais camarade. Il posa un doigt

sur son front:

--Elle joue avec ça.

Puis, étendant la main sur son cœur:

--C'est avec ça qu'il faut jouer.

--Merci, mon ami, merci! murmura madame Doulce, reconnaissant dans ces

maximes sa louange manifeste.

Elle disait, en effet, qu'on ne joue bien qu'en jouant avec son cœur

elle professait que, pour exprimer fortement une passion, il faut

l'éprouver, et qu'il est nécessaire de sentir les impressions qu'on

doit rendre. Elle se donnait volontiers en exemple. Reine tragique,

après avoir vidé sur la scène une coupe de poison, elle avait eu

toute la nuit les entrailles en feu. Elle disait néanmoins: «L'art

dramatique est un art d'imitation, et l'on imite d'autant mieux un

sentiment qu'on ne l'éprouve pas.» Et, pour illustrer cette maxime,

elle trouvait encore des exemples dans sa carrière triomphale.

Elle poussa un long soupir:

--Cette petite est admirablement douée. Mais il faut la plaindre:

elle vient dans de mauvais jours. Il n'y a plus de public, plus de

critique, plus de pièces, plus de théâtres, plus d'artistes. C'est

la décadence de l'art.

Chevalier secoua la tête:

--Ne la plaignez pas: elle aura tout ce qu'on peut désirer, le

succès, la fortune. Elle est rosse. La rosserie mène à tout. Tandis

que les gens de cœur n'ont qu'à se mettre une pierre au cou et à

se jeter dans la rivière. Mais moi aussi, j'irai loin, moi aussi, je

monterai haut. Moi aussi, je serai rosse.

Il se leva et sortit sans attendre la fin du spectacle. Il ne remonta

pas à la loge de Félicie, de peur d'y rencontrer Ligny dont la

vue lui était insupportable, et parce que, de la sorte, il pouvait

s'imaginer que Ligny n'y était pas revenu.

Éprouvant un malaise physique à s'éloigner d'elle, il fit cinq

ou six tours sous les galeries éteintes et désertes de l'Odéon,

descendit les degrés dans la nuit et prit la rue de Médicis. Les

cochers sommeillaient sur leurs sièges, en attendant la fin du

spectacle, et, sur la cime des platanes, la lune courait dans les

nuées. Gardant un reste d'espoir absurde et doux, cette nuit-là

comme les autres nuits, il allait attendre Félicie chez sa mère.

Histoire comique · 第 8 / 26 题