À MON CHER ET BON AMI ALDÉRIC SECOND.

Bruxelles, 20 septembre 1864.

«Je te disais bien, ô mon ami!—«_Il y a dans tout ceci quelque chose

qui ne va pas!_...»

«Depuis que j'avais commencé à dérouler dans ce livre les péripéties

douloureuses et grotesques de ce drame tragi-comique qui a nom les

MÉMOIRES DU GÉANT, pas un arrêt, aucun de ces incidents dérivatifs que

la malice des Choses fait toujours jaillir tout à trac devant vous à

ces moments-là, pas même la maladie, plus forte que la volonté,—plus

forte que le serment!

«Du premier jour au dernier, pas une seconde de retard dans l'envoi à

point nommé de ces feuilles écrites au fur et à mesure, dans la fièvre

des nuits successives, après les autres travaux du jour; rien au

travers de cette rude besogne, difficile au cuisinier, impossible à

l'écrivain:—le Menu servi à l'heure dite!—et si j'étais las ou

essoufflé parfois, le lecteur pouvait s'en apercevoir;—moi, non!

«Qu'allait-il donc arriver?...

«Un chapitre encore, deux au plus, et tout était dit,—de ce que

j'avais pu dire...—Je touchais à ce doux instant de la tâche

accomplie, de la liberté conquise du repos gagné.

«—Folie!

«Un livre, signé Nadar, qui aurait eu, comme tous les livres, un

commencement, un milieu et une fin,—quelle invraisemblance

apocryphe!—Et comme j'avais raison de me défier!

«L'anicroche attendu, le _hic_ prédit,—le voici:

«—Tu sais ce que je souffrais depuis un an à voir retenu à terre, par

la plus perfide manoeuvre,—par mon imprudence incurable, plutôt!—mon

brave Géant, qui s'indignait du repos, lorsque son devoir l'appelait

par les airs,—lorsqu'il n'avait qu'à paraître pour accomplir ses

destinées jurées et conquérir si facilement cette première rançon, par

lui solennellement promise à notre fraternelle Association du _Plus

lourd que l'air_.

«Et cette pauvre Société, tous ces braves savants qui sont là,

mécaniciens, mathématiciens, physiciens, chimistes, etc., attendant

impatiemment, l'arme au pied, l'heure et les moyens de prouver aux

Siècles ébahis qu'il y a encore un grain de sens commun de par ce

monde, et que l'homme n'avait qu'à réfléchir un instant et vouloir un

peu, pour prendre possession du plus vaste des domaines qui sont à

lui...

«Ô bonheur! voici que, dans ce labyrinthe inextricable, obscur,

contradictoire, au fond duquel trône mystérieusement la Justice

souveraine et définitive, dédale où je m'avançais tâtonnant et

trébuchant pas à pas,—voici qu'une lueur subite vient à se faire!

C'est la lumière de Vérité qui dissipe aussitôt les ténèbres.—Or, du

moment où la Vérité parlait, la cause du GÉANT était entendue!...

«Et comme tout s'entraîne, voyez donc!—et s'enchaîne!

«À ce moment juste où le GÉANT se demandait quel premier usage il

allait faire de sa liberté tant voulue, à quelle Capitale il allait

demander la première obole que toutes lui doivent,—voici que, de tous

les peuples, son préféré l'appelle, pour fêter ensemble, comme deux

bons amis, le glorieux anniversaire de son Indépendance! Glorieuse en

effet, cette trente-quatrième année de bon et loyal exemple donné à

l'Europe entière par un petit peuple et un grand roi, grands tous deux

par leur seul respect devant la Foi jurée!—Doux et honnête pays (—et

honnêteté, n'est-ce point ici, comme je le disais, habileté vraie et

vraie grandeur?...),—où souffle toujours, de Gand comme de Liège,

l'air pur, Flamand ou Wallon, mauvais aux oppresseurs;—oasis de

liberté, isolé à jamais, par sa seule sagesse et sa vertu, de l'esprit

de fourbe et de traîtrise,—de toute contagion du funeste exemple...

«À cet appel, qui ne me laisse même pas le temps de retourner la

tête!—je me lève, je pars,—je suis parti!

«Le temps n'est plus de raconter des histoires:—il s'agit d'en faire!

«Mais, en leur faussant ainsi compagnie sans dire seulement gare,

vais-je donc me brouiller avec mes lecteurs et si mal reconnaître leur

bienveillante patience?

«Vais-je, avec cet inexcusable sans-façon, les laisser sur cette

curiosité, non pas de mon drame écrit, mais de l'histoire vraie trop

palpitante,—et, spéculant sur le procédé facile et banal des faiseurs

de _suite au prochain numéro_, exploiter l'intérêt—suspendu—sur le

sang de mon sang, la chair de ma chair?...

«Restons donc un instant,—un seul instant encore!—sur cette terre

douloureuse,—et, pendant qu'éperdu de sanglots, cet homme—qui ne

pleurait jamais autrefois!...—appelle vainement la compagne qui ne

doit plus revenir,—voyez le ballon horizontal _traîner_ encore par ce

bois de Frankenfeld qu'entoure notre rivière de tout à l'heure...

«Brisant, écrasant, coupant au rez de terre les chênes monstrueux, la

nacelle court encore, traçant dans ce bois sauvage, inextricable, sur

une longueur de quelque trente mètres, une roule large et

nette—«semblable à ces avenues qui aboutissent aux Rendez-vous de

chasse.»

«Mais les cordages échevelés, le filet bientôt, s'accrochent,

s'engagent, s'enchevêtrent, par cette obstinée succession de

résistances...

«Le ballon lui-même, mordu au ventre, sent s'exhaler sa fureur avec sa

force.—Il s'indigne et lutte encore, se boursoufle, se soulève,—et

trois fois, dans trois derniers bonds, il tente de se frayer un

dernier essor—jusque par le filet éventré...

«Mais, vaincu enfin, il retombe épuisé,—et il couvre la forêt de son

immensité en lambeaux—«comme de ses «ailes un énorme oiseau, abattu

d'un coup de feu.»

«Sous la lourde nacelle, on trouve étouffée, broyée, on rappelle à la

vie la pauvre victime,—dont le premier soupir appelle mon nom...

«Que vous dirai-je de plus?

«La cabane de bûcheron, où je la retrouve enfin meurtrie,

méconnaissable,—et où on apporte bientôt sur la paille, à côté de

nous, le pauvre Saint-Félix, le bras droit cassé,—sanglant,

effroyable, décortiqué—littéralement—par tout son triste corps dès

la plante des cheveux...

«Puis la douloureuse translation à Rethem, où docteur et paysans nous

pillent à l'envi, malgré la vigoureuse protection du brave Thirion,

qui, seul des valides, ne nous abandonne pas, et qui, là encore, est

obligé de mettre le pistolet au poing contre tout un village, qui

veut, au départ, dételer les chevaux de nos charrettes.

«Puis Hanovre, où nous n'avons plus qu'à remercier depuis la reine et

le roi, qui, chaque matin et chaque soir, nous envoient des profusions

de fleurs et de fruits,—et notre visiteur assidu, l'aide de camp

comte de Vedel, qui veut absolument monter avec moi à la première

ascension du GÉANT,—et le secourable et si regrettable ambassadeur de

France, le marquis de Ferrière Le Vayer, et l'ambassadrice,—la

charité chrétienne—(hélas! une veuve désolée aujourd'hui!)—et

l'habile et désintéressé docteur Muller, avec ses aides,—et notre

grand professeur Richard, accouru au premier appel,—et le chancelier

Fourcade, et notre compatriote Marais,—et mon confrère

Lulves,—jusqu'à la modeste femme de chambre, empressée, intelligente,

si providentiellement mise à la disposition de madame Nadar, à notre

arrivée, par madame de Ferrière le Vayer.

«Quoi encore?—L'enfant arrivant sur dépêche, au milieu de la nuit,

courant plus vite que tous et appelant dans l'ombre, derrière la porte

qu'il cherche:—_Maman, maman!_...—Et les cris de sa peine devant ces

visages décomposés, méconnaissables, qu'il a failli ne plus revoir

jamais!...

«Et ces lettres si affectueuses des plus aimés et des plus

aimants,—Sand, Barbès, Louis Blanc, Hanquet, etc.,—comment les

nommer tous?

«Et le retour à Paris, où le docteur Richard et mon très-cher maître

Pelletan me découvrent décidément une fracture simple du péroné droit,

dont l'état premier des jambes, enflées et noires comme celle des

noyés, avait dû retarder l'insignifiante constatation.—Une misère!

La bretelle du fusil rompue!

«—Ce dont le Godard,—s'excusant peut-être...—s'obstinait à me

dissuader avec une puissance de dénégation extraordinaire, l'os péroné

n'étant pour lui qu'une chimère, un rêve:—_M'sieu Nadar, gn'y a pas

d'os c't'endroit-là, c'est z un nerf!!!..._

—«Et les innombrables visites des bons amis, anciens et

nouveaux,—dont une que je veux dire, seule: celle de Ferdinand de

Lesseps, qui vient tendre la main à celui qu'il ne connaissait pas

hier....—Ah! moi aussi, je le percerai mon Isthme!...

«Et sur le bras de ce bon Delair, une soeur de charité avec des

moustaches,—mon départ, clopin-clopant, pour Londres, où je vais

disposer l'exhibition du GÉANT disloqué—(les Invalides sitôt, au lieu

de nouvelles campagnes!...).—Et là, cette fraternelle hospitalité de

la presse, et cette touchante sympathie de tous dans ce grand pays où

est respecté celui qui Veut faire!

«Et que de choses après cela!—Le retour sur Paris sous une grêle de

tuiles,—et l'insulte sur les murailles,—«Le Feu dans la maison, à

la fois, «et les punaises, c'est trop!»—me disait un qui

compatissait;—et les brochures,—et les lettres héroïques que fait

écrire aux journaux le Godard qui ne peut mieux, dans lesquelles il

a tout sauvé et où nous faisons, en deux endroits, nos soixante

petites lieues à l'heure,—et l'homme de Seine-et-Oise déclarant

publiquement, en wagon, que «—je n'avais emmené ma femme, au su de

tous, que pour m'en débarrasser!...»—Et ce bon Moigno, qui n'oublie

rien, lâchant sur moi un de ses sous-diacres.—Et mon journal

l'AÉRONAUTE atteignant le chiffre glorieux de 42,—je dis

_quarante-deux_ abonnés,—pendez-vous,

À terre & en l'air... Mémoires du Géant · 第 84 / 114 题