XVII

L'ASCENSION. — Je cherche... — Si on est ému en montant en ballon?

— La pince à sucre. — Le Diable d'Orgueil. — La médecine de

l'avenir. — _Le divin Inconnu._ — Jamais de vertige. — Pourquoi? —

Pas de _mal de mer_. — Le planisphère. — La boîte à joujoux. — Les

bruits. — La jumelle. — Ce que vous éprouverez tous. — Le physicien

Charles. — _Regarde, malheureux!..._ — La cuvette d'horizons. — Les

éléphants sauvages de la plaine d'Asnières. — L'oiseau Roc dans la

forêt de Saint-Germain. — Et pas l'ombre de danger! — À preuves. —

Les bateleurs aérostiers. — Défi à la foudre! — Une nouveauté de

quatre-vingts ans. — Une prédiction d'un ignorant réalisée par un

savant. — Les ondes sonores de M. Lissajoux. — Mon professeur M.

Couder, de l'Institut. — Le rêve d'un homme bien éveillé. —

_Autrefois!_... — C'était si peu de chose!

—LÂCHEZ TOUT!!!

Les chefs d'équipe et les artilleurs de la garde lâchèrent

tout,—comme un seul homme.

Le GÉANT ressentit comme une légère secousse, si légère qu'elle fut à

peine perceptible.

Et il commença à monter...

Mais lentement, lentement, avec gravité, comme avec précaution,

semblant tâter sa route...

Un immense hurrah, des milliers d'applaudissements retentirent...

Nous montions, majestueux... On eût dit que le GÉANT soulevait avec

peine, de son énorme crâne, la voûte immense...

L'assourdissante clameur des deux cent mille voix paraissait

augmenter.

Elle augmentait en effet d'un formidable appoint, du «—Ah!!!...» de

toute l'infinie population, refoulée, tassée, les pieds meurtris

depuis le matin, autour de l'enceinte et dans les voies adjacentes, et

que notre ascension graduée délivrait.

Tous les cris sauvages, exaspérations particulières au larynx de la

gaminerie parisienne,—et dont on ne retrouve tout au plus le _la_ qu'au

bassin des oiseaux aquatiques au Jardin des Plantes,—jaillissaient

au-dessus de l'infernal ensemble; des glapissements suraigus, d'aigres

coups de sifflet perçaient l'octave et surgissaient vers nous comme les

hautes fusées du bouquet...

Nous montions...

Le bruit effroyable, soutenu, semblait nous suivre et monter avec

nous.

Nous regardions, penchés sur le bordage, ces milliers de visages, tous

braqués des mille points du plateau en mille angles aigus dont nous

étions l'unique sommet.

Nous montions...

La cime des arbres qui bordent d'un double rang le Champ de Mars dans

sa longueur était déjà au-dessous de nous... Nous atteignions le

niveau de la coupole de l'École Militaire.

L'exécrable tapage montait toujours avec nous...

D'une main, je ne cessais de saluer, en prolongeant l'adieu, mes bons

amis, qui se perdaient déjà pour moi dans les infinies confusions de

la multitude, mais qui, eux, me voyaient encore,—comme fait le

voyageur qui agite derrière lui le mouchoir par la portière du wagon

emporté...

De l'autre main je tenais ma jumelle, et je cherchais,—je cherchais

dans notre grande enceinte de manoeuvre, qui se faisait de plus en

plus petite et qu'avait aussitôt envahie comme digues rompues une

foule irritante de visages renversés,—je cherchais avidement le plus

voulu, le plus aspiré, le _seul_...—avec l'_Autre_...

—mon petit enfant, mon Paul!...

Je ne le pus retrouver, ni la mère,—qui avait pleuré en voyant

pleurer l'enfant, et était restée...

Le pauvre petit! Si vaillant, si brave pour son petit compte, quand il

fond sur le charretier qui bat le cheval, quand, sur un signe, il se

jette, d'un coup, du bateau dans les grandes vagues pour me rejoindre,

plein de foi dans le père,—mais si bon, si doux, si tendre, si

aimant, et dont je sentais le petit coeur si gonflé, si gros tout à

l'heure en l'embrassant, quand je lui disais: «—Allons! sois—_comme

un homme_!»

Et l'_Autre_, cette consolation des mauvaises heures, cette indulgence

éternelle, cette timidité si résolue...

Pauvres chères créatures!

—Ah! la bête méchante que je suis! C'est moi qui les fais pleurer!...

Vous me demandiez si on éprouvait quelque émotion à s'enlever dans une

nacelle d'aérostat?. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .

—Allons, bon!!!...—s'écria à côté de moi une voix terrible.

Nous fîmes tous un soubresaut,—sauf la dame, qui rêvait aux horizons,

accoudée des deux mains sur le bord.

Si absorbée qu'elle fût, je l'aurais cependant défiée de ne pas se

retourner à ce cri.

C'était le cri d'Eugène Delessert.

Parbleu!

—Qu'est-ce qu'il y a? lui demandai-je.

—Comment! ce qu'il y a?—Il y a que j'ai oublié LA PINCE À SUCRE!!!

Il y eut une salve de fou rire.

Il ne riait pas, lui, et, sans se fâcher, sans même daigner paraître

surpris, il nous regardait avec l'éternel sérieux qu'il apporte à

toutes choses, ne pensant qu'à la pince à sucre oubliée...

Cette pince à sucre, c'était le remords, le ver dans le fruit. Ce

Robinson des Airs impeccable avait oublié un point:—le départ de

Delessert était gâté!

Mes compagnons de voyage ne connaissaient Delessert que depuis

très-peu de jours, pour l'avoir vu s'occuper et se préoccuper de

l'armement et de l'approvisionnement de notre nacelle avec cette

conscience singulière et plus qu'irréprochable qu'il apporte à ces

sortes de choses.

J'avais bien surpris par-ci par-là quelques regards tout ronds devant

certains départs au repos de ce brave garçon; mais c'était ici

seulement qu'il devait nous être donné de le mesurer et de l'apprécier

au complet.

Nous allons le retrouver tout à l'heure....

Nous glissions à quelque six cents mètres de hauteur sur Paris, dans

la direction de l'Est.

Jules Godard était déjà descendu du cercle, où il grimpe à chaque

départ pour dénouer et disposer les cordes de l'appendice et de la

soupape.

Chacun s'était installé de son mieux sur les six légers tabourets de

canne et sur la caisse longue à deux fins, et contemplait ce

merveilleux panorama, dont on ne se lasse jamais de là-haut et qui

jette surtout les débutants dans l'extase.

Je ne sache pas en effet de volupté plus intense, douce et âcre à la

fois, que celle d'une ascension aérostatique.

Rien ne peut rendre cette plénitude du sentiment de soi-même, cette

conviction de sa propre liberté, ce dégagement absolu et immédiat de

toutes les choses de ce monde.—Comme tout est loin, préoccupations,

soucis, amertumes, dégoûts! Comme le mépris tombe bien de là haut!

Je ne dis pas que le diable d'Orgueil y perde quelque chose, mais où

trouverait-il mieux?—

«—La plupart des péchés,—a dit Jean-Paul, qui est toujours bon à

citer,—demandent une occasion, une certaine condition première,

depuis le troisième jusqu'au dixième commandement inclusivement.

«Il est certain qu'on ne peut violer à chaque instant la sainteté du

mariage, ni le dimanche, ni sa parole.

«Il est aussi impossible de calomnier en soliloque que de se battre en

duel tout seul.»

Mais s'exalter mentalement dans la louange de soi-même, quoi de plus

facile à faire, le jour, la nuit, l'été, l'hiver, partout et jusque

dans «—l'humble retraite pleine de bénédictions—» d'un certain saint

homme que je connais?

Et je ne serais pas content de moi là haut! Je ne me sentirais pas

tout fier de me dire:—Personne, avant moi, n'a passé ici!—Je chante

exécrablement faux, d'accord,—c'est vrai, veux-je dire!—mais la voix

de Tamberlick a-t-elle jamais monté aussi haut?

Cela ne fait de mal à personne...

Quel air on respire! Quelle faculté, quelle ampleur dans le jeu des

poumons!—Je serais bien surpris si la thérapeutique de l'avenir ne

trouve rien à faire par ici, quand l'homme aura pris la complète

habitude des chemins aériens.

Et puis cette ignorance charmante, cette indifférence du point

d'arrivée, ce vague,—ce _divin Inconnu_,—comme aurait dit Beyle.

Et pas de vertige!

Jamais de vertige en ballon.

J'apprécie—les savants rectifieront—que le vertige n'est que par les

points de comparaison.

Ainsi, vous montez, je suppose, sur les tours Notre-Dame.

Vous ne montez pas sur les deux à la fois, bien entendu, faute

d'envergure suffisante.

Vous regardez au loin l'arc de triomphe de l'Étoile:—pas de vertige.

Mais jetez le regard sur la tour voisine,—et, en voyant plonger dans

les profondeurs ces grandes lignes de pierre qui semblent vous attirer

avec elles,—en pénétrant de l'oeil dans ces baies sombres, dans ces

noirs soupiraux,—en laissant tomber vos yeux sur cette plate-forme

inférieure où les dalles semblent vous faire place nette,—le vague

malaise vous envahit, et la tête va vous tourner...

Dans le ballon, vous êtes, s'il en fut, le point unique, isolé dans

l'espace.—Pas de point de comparaison,—partant, de vertige point.

Un aéronaute qui compte derrière lui quelques centaines d'ascensions,

me disait qu'il n'avait jamais vu un seul cas de vertige parmi tous

ses voyageurs divers.

—Et pas de _Mal de mer_?

—Comment éprouverait-on rien qui y ressemble, emporté que l'on est

comme le brin de duvet, la bulle de savon, par le courant dont

l'aérostat fait, pour ainsi dire, partie intrinsèque. Par les vents

les plus violents, le ballon que vous avez vu avant le départ

fouettant l'air avec fracas de son taffetas encore flasque, luttant

contre les cordages qui le retiennent à terre, tantôt soulevant les

hommes de manoeuvre cramponnés à la nacelle et aux cordes d'équateur,

tantôt repoussé contre le sol avec une telle violence qu'il semble

vouloir s'y écraser,—ce ballon, une fois libre, part et file dans

l'air sous l'ouragan, sans contre-heurt, sans secousse, sans

oscillation, sans vibration.

C'est l'athlète qu'on voulait lier: il était indomptable, dans

l'indignation de sa force contre tout joug. Le voici libre: il est

tranquille.

Donc charme encore de ce côté, de par l'inexprimable douceur du repos

absolu.—Dans les petits ballons, il est vrai, le moindre mouvement de

l'aérostier, votre inévitable partner, suffit pour se répercuter

désagréablement dans l'ensemble de la nacelle,—et l'aérostier

professionnel n'est guère capable généralement de tenir compte de ces

délicatesses.

Mais je me suis tout de suite aperçu, avec une satisfaction que je ne

saurais dire, que l'énorme lest de ma maison-nacelle du GÉANT a

supprimé tout à fait ce réel inconvénient.

Décidément, je serai trop bien là-dedans!

Rien ne doit déranger en effet ni troubler cette rêverie, cette

absorption, cette extase du voyage aérien.

Et quelle extase!

J'ai retrouvé sous les ballons ce vague de l'âme et des yeux qu'on

éprouve au renouveau, quand on se laisse marcher machinalement par les

bois ou les prairies: l'air est chaud, le soleil lutine les ombres

transparentes des feuillées et fait miroiter les mousses sous vos pas.

Des senteurs enivrantes s'exhalent de partout. L'ouïe n'est pas

oubliée dans ce bercement général, et les craquements de la sève, la

voix de toutes les plantes se confondent dans le susurrement des

milliers d'insectes. Vous vous sentez comme engourdi et presque

ensommeillé...

Un peu plus ce serait ce que la langue médicale, si pittoresque,

appelle «l'_effet stupéfiant_...»

Mêmes impressions dans la nacelle du ballon.

La terre se déroule sous vos yeux en une nappe immense de couleurs

variées, où la dominante est le vert dans tous ses tons et dans tous

ses mariages.—Les champs en damiers irréguliers ont l'air de ces

_couvertes_, faites de pièces diverses rapportées par l'aiguille de la

ménagère. Une immense boîte à joujoux est répandue sous vos yeux.

Joujoux ces petites maisons, expédiées par le fabricant de Carlsruhe:

joujoux cette église, cette citadelle.—Joujou bien plus encore ce

petit chemin de fer microscopique qui nous envoie de si bas son tout

petit coup de sifflet, comme pour forcer sur lui notre attention, et

qui file tout mignon et si lentement—il fait pourtant ses quinze

lieues à l'heure!—sur son rail imperceptible, panaché de sa petite

aigrette de fumée...

Quelle netteté dans tout ce microcosme et surtout quelle impression de

merveilleuse, ravissante propreté!—Qu'est-ce que ce flocon blanchâtre

que j'aperçois là-bas? la fumée d'un cigare?—Non, c'est un nuage.

C'est bien le planisphère, car nulle perception des différences

d'altitudes:—la rivière coule en haut de la montagne comme au

bas.—Pas de différence entre les haies de ronces et les hautes

futaies des chênes centenaires.

Je parlais du coup de sifflet tout à l'heure. C'est un des étonnements

du _nouveau_ dans une nacelle d'aérostat, que de percevoir les sons

terrestres à de si grandes hauteurs.—J'ai entendu à quinze cents

mètres le claquement du fouet d'un voiturier que je ne pouvais

distinguer qu'avec ma jumelle.

Et puisque arrive là ce mot: jumelle, disons bien vite que c'est à peu

près la seule assistance à demander à l'optique, l'usage de la

longue-vue étant difficile de par tous les mouvements de la nacelle.

Quelles voluptés au monde vaudraient celle-ci!

Libre, calme, silencieux, transporté dans l'immensité, sans limites

de cet espace hospitalier et bienfaisant où nulle force humaine ne

peut m'atteindre, où je défie et méprise toute puissance de mal, je me

sens vivre enfin pour la première fois, car je jouis comme jamais,

dans sa plénitude de toute ma santé d'âme et de corps.

Je ne daigne même pas laisser tomber un regard de pitié sur cette

humanité si misérable que j'apercevrais à peine, si petite qu'elle est

au-dessous de moi dans ses plus grandes oeuvres,—travaux de géant,

labeurs de fourmis,—dans les luttes et les déchirements meurtriers de

son antagonisme imbécile!

Comme le laps des temps écoulés, l'altitude qui m'éloigne réduit aux

proportions de la vérité toutes choses: ma vue embrasse les ensembles

et sous ma pensée s'unifient les effets et les causes.—Dans cette

tranquillité surhumaine, dans ce spasme divin, l'ineffable transport

dégage, élève, épure l'âme: comme s'il se volatilisait en essences

plus pures, le corps s'oublie;—il n'existe plus...

Ces impressions, je devais les retrouver dans les émouvantes paroles,

si éloquentes dans leur naïveté, du savant physicien Charles, le

premier, avec Robert, son compagnon, que le gaz hydrogène transporta

par les airs.

«Jamais rien n'égalera ce moment d'hilarité (_sic_) qui s'empara de

mon existence. Lorsque je sentis que je fuyais la terre, ce n'était

pas du plaisir, c'était du bonheur. Échappé aux affreux tourments de

la persécution et de la calomnie, je sentis que je répondais à tout

en m'élevant au-dessus de tout. À ce sentiment moral succéda bientôt

une sensation plus vive encore: au-dessus de nous un ciel sans nuages;

dans le lointain, l'aspect le plus délicieux.—Oh! mon ami, disais-je

à M. Robert, quel est notre bonheur!... Que ne puis-je tenir ici le

dernier de nos détracteurs et lui dire:—Regarde, malheureux!!!...»

Je devrais avoir déjà dit une des premières impressions,—je parle

toujours pour le _nouveau_,—quand l'aérostat s'élève à de grandes

hauteurs dans une atmosphère sans nuages.—L'horizon est toujours au

niveau de l'oeil.

On n'a pas trouvé, et je chercherais en vain pour la terre, vue sous

cet aspect, une comparaison plus exacte, sinon plus poétique, que

celle d'une immense cuvette, dont le centre semble fuir sous vous, et

dont les bords immenses montent, montent toujours en même temps que

vous montez.

Mais descendons un peu maintenant.—Rasons la terre.

Voyez ces milliers d'animaux, d'oiseaux surtout, qui s'enfuient à

notre approche avec des cris d'épouvante.—Quel batteur d'estrade et

de taillis, le ballon!—Des profondeurs des forêts, des sillons des

prairies, ils nous ont tout d'abord aperçus, car ils savent que

l'ennemi doit leur venir d'en haut,—et qui pourrait les effrayer si

ce n'est l'immensité de cet Inconnu?

Les perdrix éperdues claquent des ailes, les lièvres courent

essoufflés,—tandis que le cheval tire, se cabre, fou de peur, et

rompt la longe qui le retenait au pieu fixé.

Nous passons au-dessus des fermes:—la volaille s'insurge de terreur,

s'élance contre les murailles qu'elle ne peut franchir, avec plus de

tintamarre que s'il s'agissait de décimer le poulailler.

Un vieil aéronaute m'assurait un jour que, la nuit même, quand le

ballon passe au-dessus des villages, les animaux renfermés le

devinent, le sentent à travers les épaisseurs du chaume des bergeries,

des étables et les toits à porcs, et s'agitent et font vacarme.—Un

sens mystérieux et ignoré de nous leur apporte la grande nouvelle.

Je n'en sais rien encore par moi-même, mais je ne saurais dire assez

l'impression d'étonnement que je retrouve toujours en rasant terre,

avec une vitesse de dix à quinze lieues à l'heure, depuis cinq jusqu'à

cinquante mètres de hauteur,—(la vraie hauteur de train de

plaisir!)—à voir l'innombrable, insupposable quantité de bêtes que

recèlent les environs de Paris les plus battus.

Et de fort grosses bêtes, parfois, s'il vous plaît! Si je ne craignais

d'être pris tout à fait au pied de la lettre, et sur ce point discuté

par certains hommes graves que je sais bien, j'avouerais presque que

j'ai vu des chevreuils,—j'allais dire des éléphants sauvages,—dans

la plaine d'Asnières, et l'oiseau Roc partant un jour sous nous à

tire-d'aile de la forêt de Saint-Germain.

Était-ce bien lui?—Je n'en mettrais pas votre main au feu,—mais quel

énorme oiseau j'ai vu ce jour-là! Quelle envergure!—Qui était-il, et

d'où pouvait-il bien venir?...

—Et pas l'ombre du danger!

Sans aucun doute, et dès à présent, avec la précaution presque

toujours surabondante du parachute.

La liste des aérostiers dans les deux mondes, depuis 1783, comprend

bientôt deux mille noms.—Si vous considérez encore que parmi ces

aérostiers plusieurs, comme Green, ont compté leurs ascensions par

quelques centaines, vous trouvez au total un chiffre déjà assez

respectable.

Or, sur ces quelques milliers d'ascensions, on compte seulement une

douzaine d'accidents ayant occasionné la mort.

Comparez ce chiffre à celui des victimes qu'a faites la marine avant

d'arriver au point de perfectibilité (non encore de perfection) où

elle est aujourd'hui.

Et depuis les préaffirmations de Tibère Cavallo et du savant Faujas de

Saint-Fond, tous les hommes sérieux qui se sont occupés de

l'aérographie nautique, Marey-Monge, Sanson, le docteur Turgan,

Dupuis-Delcourt, Mangin, Bescherelle, Barral, etc., tous sont

remarquablement unanimes dans leur formule quand ils affirment

que—les accidents aérostatiques ont tous été dus—tous sans

exception—«_à l'imprudence, à l'incurie, à l'ivrognerie surtout!_»

Dès ses premiers jours, l'aérostation s'est trouvée réglée, asservie

comme le plus sûr des moyens de transport.—Ne dites pas non: l'examen

rationnel vous fera immédiatement dire oui, lors même que l'historique

statistique et comparatif ne vous le démontrerait pas.

Ne semble-t-il même pas que l'avenir de l'Automotion aérienne soit

indiqué, affirmé, jusque par ce privilége spécial,—prédestination

providentielle!—qui la défend même contre les phénomènes naturels les

plus inexorables pour le voyageur de terre et de mer.

Le navigateur aérien, dans la condition exceptionnelle où il se meut,

traverse impunément les orages et—_isolé_ qu'il est—défie la

foudre!...

Mais, de même qu'il s'en trouve encore à l'heure qu'il est parmi nous

qui ne s'aventureraient pas dans un wagon de chemin de fer, de même

l'imagination de l'homme recule encore devant cette nouveauté de

quatre-vingts ans.—Il lui faut plus de gages encore, plus de

garanties.

Ces garanties viendront.—«L'aérostation, dit Sanson, abandonnée

jusqu'à ce jour, sauf quelques très-rares exceptions, aux bateleurs

les plus vulgaires, sans la moindre connaissance, sans même le moindre

soupçon des sciences analogues ou participantes, se fondera un jour en

science définitive, et l'homme comprendra alors qu'avec toutes les

autres supériorités, ce mode de transport lui assurera de plus encore

la sécurité la plus absolue.»

Plurima jam fient, fleri quæ posse negabam!

dit Ovide.—Quel homme de bon sens pourrait dire non à demain?

Je m'amusais, dormant éveillé il y a quelque quinze ans, à écrire dans

un coin ignoré qu'il ne fallait défier l'homme de rien et qu'il se

trouverait un de ces matins quelqu'un pour nous apporter le

Daguerréotype du son:—le _phonographe_,—quelque chose comme une

boîte dans laquelle se fixeraient et se retiendraient les mélodies,

ainsi que la chambre noire surprend et fixe les images.

—Si bien qu'une famille, je suppose, se trouvant dans l'impossibilité

d'assister à la première représentation d'une _Forza del Destino_ ou

d'une _Africaine_ quelconque, n'aurait qu'à députer l'un de ses

membres, muni du phonographe en question.

Et au retour:—Comment a marché l'ouverture?—Voici!—C'est fort

bien.—Et le final du premier acte, dont on parlait tant

d'avance?—Voilà!—Et le quintette?—Vous êtes servi.—À merveille. Ne

trouvez-vous pas que le ténor crie un peu trop?...

Ne riez pas si vite! Ce que je rêvais, moi, ignorant, homme

d'imagination, un homme de science le trouvait cinq ou six ans

après,—non tout à fait du premier coup, il est vrai, et dans ces

proportions de perfection fantastique.

Mais je vois encore entrant chez moi, tout bouleversé, le digne

académicien M. Couder,—qui m'a donné la seule leçon de dessin que

j'aie reçue de ma vie,—et, s'écriant: «—Notre Institut est sans

dessus dessous! On vient de nous faire _voir_ le _bruit_!!!...»

C'étaient les ondes sonores, notées (graphiées par le savant M.

Lissajoux)—l'Harmonie, démontrée science aussi rigoureusement exacte

que la Géométrie!...

Si je rêve, laissez-moi rêver encore,—mais, je vous défierais de me

réveiller!—Laissez-moi contempler l'air sillonné de nefs,—rapides à

humilier dix fois l'Océan et toutes vos machines Crampton!...

De tous les points du monde l'homme s'élance, prompt comme

l'électricité, et plane et descend comme l'oiseau à la place voulue.

Les livres racontent qu'autrefois on voyageait sur des voies de fer

dans d'horribles boîtes d'une insupportable lenteur, au prix de mille

supplices insupportables.—Un affreux mouvement d'allez-venez, dit

_mouvement de lacet_, secouait horriblement le voyageur depuis le

départ jusqu'à l'arrivée;—un bruit infernal de chaînes, de bois et de

vitres heurtés servait de musique funèbre à ces pénibles convois. La

poussière soulevée tout le long du trajet entrait à flots épais par

les soupiraux de ces cruelles boîtes et couvrait de son linceul

étouffant le voyageur infortuné.—Un voyage, dans ce temps-là, était

une redoutable épreuve qu'on n'affrontait pas de gaieté de coeur.—Qui

croirait aujourd'hui que ces routes de l'air qui nous sont si

charmantes, l'homme n'avait qu'à les vouloir pour les mériter et qu'il

a préféré souffrir pendant tant de siècles de pareils supplices!

Ces pauvres gens croyaient avoir fait un grand progrès parce qu'ils

allaient un peu plus vite sur leurs voies de fer qu'avec les voitures

attelées qui furent le principe de toute locomotion. Ils tâchaient de

se consoler avec des statistiques qui leur assuraient que le chiffre

des accidents de l'aviation était un peu diminué.—Notez en passant

qu'ils n'avaient même pas su trouver l'équivalent de nos parachutes!

Leur statistique avait peut-être un peu raison, mais aussi,—quand

accident il y avait, quels désastres.—Des centaines d'hommes broyés,

brûlés, disparus, pour un simple fétu déposé sur ces pitoyables voies!

Et on frissonne quand on pense ce qu'était le sinistre, quand il avait

lieu sous une de ces longues caves glaciales appelées tunnels, barrées

par le feu et les décombres à tout secours humain,—hors même du

regard du Dieu de pitié et de miséricorde!

Quelle différence avec nos voyages aériens sans heurts, ni secousses,

ni bruit, ni poussière, ni fatigue, ni danger!

Et comment a-t-il pu se faire que l'homme ait attendu si longtemps

cette délivrance, quand il n'avait, pour se racheter de ces affreux

supplices, qu'à appliquer les premiers éléments de statique et de

dynamique!. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .

À terre & en l'air... Mémoires du Géant · 第 68 / 114 题