L'ASCENSION. — Je cherche... — Si on est ému en montant en ballon?
— La pince à sucre. — Le Diable d'Orgueil. — La médecine de
l'avenir. — _Le divin Inconnu._ — Jamais de vertige. — Pourquoi? —
Pas de _mal de mer_. — Le planisphère. — La boîte à joujoux. — Les
bruits. — La jumelle. — Ce que vous éprouverez tous. — Le physicien
Charles. — _Regarde, malheureux!..._ — La cuvette d'horizons. — Les
éléphants sauvages de la plaine d'Asnières. — L'oiseau Roc dans la
forêt de Saint-Germain. — Et pas l'ombre de danger! — À preuves. —
Les bateleurs aérostiers. — Défi à la foudre! — Une nouveauté de
quatre-vingts ans. — Une prédiction d'un ignorant réalisée par un
savant. — Les ondes sonores de M. Lissajoux. — Mon professeur M.
Couder, de l'Institut. — Le rêve d'un homme bien éveillé. —
_Autrefois!_... — C'était si peu de chose!
—LÂCHEZ TOUT!!!
Les chefs d'équipe et les artilleurs de la garde lâchèrent
tout,—comme un seul homme.
Le GÉANT ressentit comme une légère secousse, si légère qu'elle fut à
peine perceptible.
Et il commença à monter...
Mais lentement, lentement, avec gravité, comme avec précaution,
semblant tâter sa route...
Un immense hurrah, des milliers d'applaudissements retentirent...
Nous montions, majestueux... On eût dit que le GÉANT soulevait avec
peine, de son énorme crâne, la voûte immense...
L'assourdissante clameur des deux cent mille voix paraissait
augmenter.
Elle augmentait en effet d'un formidable appoint, du «—Ah!!!...» de
toute l'infinie population, refoulée, tassée, les pieds meurtris
depuis le matin, autour de l'enceinte et dans les voies adjacentes, et
que notre ascension graduée délivrait.
Tous les cris sauvages, exaspérations particulières au larynx de la
gaminerie parisienne,—et dont on ne retrouve tout au plus le _la_ qu'au
bassin des oiseaux aquatiques au Jardin des Plantes,—jaillissaient
au-dessus de l'infernal ensemble; des glapissements suraigus, d'aigres
coups de sifflet perçaient l'octave et surgissaient vers nous comme les
hautes fusées du bouquet...
Nous montions...
Le bruit effroyable, soutenu, semblait nous suivre et monter avec
nous.
Nous regardions, penchés sur le bordage, ces milliers de visages, tous
braqués des mille points du plateau en mille angles aigus dont nous
étions l'unique sommet.
Nous montions...
La cime des arbres qui bordent d'un double rang le Champ de Mars dans
sa longueur était déjà au-dessous de nous... Nous atteignions le
niveau de la coupole de l'École Militaire.
L'exécrable tapage montait toujours avec nous...
D'une main, je ne cessais de saluer, en prolongeant l'adieu, mes bons
amis, qui se perdaient déjà pour moi dans les infinies confusions de
la multitude, mais qui, eux, me voyaient encore,—comme fait le
voyageur qui agite derrière lui le mouchoir par la portière du wagon
emporté...
De l'autre main je tenais ma jumelle, et je cherchais,—je cherchais
dans notre grande enceinte de manoeuvre, qui se faisait de plus en
plus petite et qu'avait aussitôt envahie comme digues rompues une
foule irritante de visages renversés,—je cherchais avidement le plus
voulu, le plus aspiré, le _seul_...—avec l'_Autre_...
—mon petit enfant, mon Paul!...
Je ne le pus retrouver, ni la mère,—qui avait pleuré en voyant
pleurer l'enfant, et était restée...
Le pauvre petit! Si vaillant, si brave pour son petit compte, quand il
fond sur le charretier qui bat le cheval, quand, sur un signe, il se
jette, d'un coup, du bateau dans les grandes vagues pour me rejoindre,
plein de foi dans le père,—mais si bon, si doux, si tendre, si
aimant, et dont je sentais le petit coeur si gonflé, si gros tout à
l'heure en l'embrassant, quand je lui disais: «—Allons! sois—_comme
un homme_!»
Et l'_Autre_, cette consolation des mauvaises heures, cette indulgence
éternelle, cette timidité si résolue...
Pauvres chères créatures!
—Ah! la bête méchante que je suis! C'est moi qui les fais pleurer!...
Vous me demandiez si on éprouvait quelque émotion à s'enlever dans une
nacelle d'aérostat?. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .
—Allons, bon!!!...—s'écria à côté de moi une voix terrible.
Nous fîmes tous un soubresaut,—sauf la dame, qui rêvait aux horizons,
accoudée des deux mains sur le bord.
Si absorbée qu'elle fût, je l'aurais cependant défiée de ne pas se
retourner à ce cri.
C'était le cri d'Eugène Delessert.
Parbleu!
—Qu'est-ce qu'il y a? lui demandai-je.
—Comment! ce qu'il y a?—Il y a que j'ai oublié LA PINCE À SUCRE!!!
Il y eut une salve de fou rire.
Il ne riait pas, lui, et, sans se fâcher, sans même daigner paraître
surpris, il nous regardait avec l'éternel sérieux qu'il apporte à
toutes choses, ne pensant qu'à la pince à sucre oubliée...
Cette pince à sucre, c'était le remords, le ver dans le fruit. Ce
Robinson des Airs impeccable avait oublié un point:—le départ de
Delessert était gâté!
Mes compagnons de voyage ne connaissaient Delessert que depuis
très-peu de jours, pour l'avoir vu s'occuper et se préoccuper de
l'armement et de l'approvisionnement de notre nacelle avec cette
conscience singulière et plus qu'irréprochable qu'il apporte à ces
sortes de choses.
J'avais bien surpris par-ci par-là quelques regards tout ronds devant
certains départs au repos de ce brave garçon; mais c'était ici
seulement qu'il devait nous être donné de le mesurer et de l'apprécier
au complet.
Nous allons le retrouver tout à l'heure....
Nous glissions à quelque six cents mètres de hauteur sur Paris, dans
la direction de l'Est.
Jules Godard était déjà descendu du cercle, où il grimpe à chaque
départ pour dénouer et disposer les cordes de l'appendice et de la
soupape.
Chacun s'était installé de son mieux sur les six légers tabourets de
canne et sur la caisse longue à deux fins, et contemplait ce
merveilleux panorama, dont on ne se lasse jamais de là-haut et qui
jette surtout les débutants dans l'extase.
Je ne sache pas en effet de volupté plus intense, douce et âcre à la
fois, que celle d'une ascension aérostatique.
Rien ne peut rendre cette plénitude du sentiment de soi-même, cette
conviction de sa propre liberté, ce dégagement absolu et immédiat de
toutes les choses de ce monde.—Comme tout est loin, préoccupations,
soucis, amertumes, dégoûts! Comme le mépris tombe bien de là haut!
Je ne dis pas que le diable d'Orgueil y perde quelque chose, mais où
trouverait-il mieux?—
«—La plupart des péchés,—a dit Jean-Paul, qui est toujours bon à
citer,—demandent une occasion, une certaine condition première,
depuis le troisième jusqu'au dixième commandement inclusivement.
«Il est certain qu'on ne peut violer à chaque instant la sainteté du
mariage, ni le dimanche, ni sa parole.
«Il est aussi impossible de calomnier en soliloque que de se battre en
duel tout seul.»
Mais s'exalter mentalement dans la louange de soi-même, quoi de plus
facile à faire, le jour, la nuit, l'été, l'hiver, partout et jusque
dans «—l'humble retraite pleine de bénédictions—» d'un certain saint
homme que je connais?
Et je ne serais pas content de moi là haut! Je ne me sentirais pas
tout fier de me dire:—Personne, avant moi, n'a passé ici!—Je chante
exécrablement faux, d'accord,—c'est vrai, veux-je dire!—mais la voix
de Tamberlick a-t-elle jamais monté aussi haut?
Cela ne fait de mal à personne...
Quel air on respire! Quelle faculté, quelle ampleur dans le jeu des
poumons!—Je serais bien surpris si la thérapeutique de l'avenir ne
trouve rien à faire par ici, quand l'homme aura pris la complète
habitude des chemins aériens.
Et puis cette ignorance charmante, cette indifférence du point
d'arrivée, ce vague,—ce _divin Inconnu_,—comme aurait dit Beyle.
Et pas de vertige!
Jamais de vertige en ballon.
J'apprécie—les savants rectifieront—que le vertige n'est que par les
points de comparaison.
Ainsi, vous montez, je suppose, sur les tours Notre-Dame.
Vous ne montez pas sur les deux à la fois, bien entendu, faute
d'envergure suffisante.
Vous regardez au loin l'arc de triomphe de l'Étoile:—pas de vertige.
Mais jetez le regard sur la tour voisine,—et, en voyant plonger dans
les profondeurs ces grandes lignes de pierre qui semblent vous attirer
avec elles,—en pénétrant de l'oeil dans ces baies sombres, dans ces
noirs soupiraux,—en laissant tomber vos yeux sur cette plate-forme
inférieure où les dalles semblent vous faire place nette,—le vague
malaise vous envahit, et la tête va vous tourner...
Dans le ballon, vous êtes, s'il en fut, le point unique, isolé dans
l'espace.—Pas de point de comparaison,—partant, de vertige point.
Un aéronaute qui compte derrière lui quelques centaines d'ascensions,
me disait qu'il n'avait jamais vu un seul cas de vertige parmi tous
ses voyageurs divers.
—Et pas de _Mal de mer_?
—Comment éprouverait-on rien qui y ressemble, emporté que l'on est
comme le brin de duvet, la bulle de savon, par le courant dont
l'aérostat fait, pour ainsi dire, partie intrinsèque. Par les vents
les plus violents, le ballon que vous avez vu avant le départ
fouettant l'air avec fracas de son taffetas encore flasque, luttant
contre les cordages qui le retiennent à terre, tantôt soulevant les
hommes de manoeuvre cramponnés à la nacelle et aux cordes d'équateur,
tantôt repoussé contre le sol avec une telle violence qu'il semble
vouloir s'y écraser,—ce ballon, une fois libre, part et file dans
l'air sous l'ouragan, sans contre-heurt, sans secousse, sans
oscillation, sans vibration.
C'est l'athlète qu'on voulait lier: il était indomptable, dans
l'indignation de sa force contre tout joug. Le voici libre: il est
tranquille.
Donc charme encore de ce côté, de par l'inexprimable douceur du repos
absolu.—Dans les petits ballons, il est vrai, le moindre mouvement de
l'aérostier, votre inévitable partner, suffit pour se répercuter
désagréablement dans l'ensemble de la nacelle,—et l'aérostier
professionnel n'est guère capable généralement de tenir compte de ces
délicatesses.
Mais je me suis tout de suite aperçu, avec une satisfaction que je ne
saurais dire, que l'énorme lest de ma maison-nacelle du GÉANT a
supprimé tout à fait ce réel inconvénient.
Décidément, je serai trop bien là-dedans!
Rien ne doit déranger en effet ni troubler cette rêverie, cette
absorption, cette extase du voyage aérien.
Et quelle extase!
J'ai retrouvé sous les ballons ce vague de l'âme et des yeux qu'on
éprouve au renouveau, quand on se laisse marcher machinalement par les
bois ou les prairies: l'air est chaud, le soleil lutine les ombres
transparentes des feuillées et fait miroiter les mousses sous vos pas.
Des senteurs enivrantes s'exhalent de partout. L'ouïe n'est pas
oubliée dans ce bercement général, et les craquements de la sève, la
voix de toutes les plantes se confondent dans le susurrement des
milliers d'insectes. Vous vous sentez comme engourdi et presque
ensommeillé...
Un peu plus ce serait ce que la langue médicale, si pittoresque,
appelle «l'_effet stupéfiant_...»
Mêmes impressions dans la nacelle du ballon.
La terre se déroule sous vos yeux en une nappe immense de couleurs
variées, où la dominante est le vert dans tous ses tons et dans tous
ses mariages.—Les champs en damiers irréguliers ont l'air de ces
_couvertes_, faites de pièces diverses rapportées par l'aiguille de la
ménagère. Une immense boîte à joujoux est répandue sous vos yeux.
Joujoux ces petites maisons, expédiées par le fabricant de Carlsruhe:
joujoux cette église, cette citadelle.—Joujou bien plus encore ce
petit chemin de fer microscopique qui nous envoie de si bas son tout
petit coup de sifflet, comme pour forcer sur lui notre attention, et
qui file tout mignon et si lentement—il fait pourtant ses quinze
lieues à l'heure!—sur son rail imperceptible, panaché de sa petite
aigrette de fumée...
Quelle netteté dans tout ce microcosme et surtout quelle impression de
merveilleuse, ravissante propreté!—Qu'est-ce que ce flocon blanchâtre
que j'aperçois là-bas? la fumée d'un cigare?—Non, c'est un nuage.
C'est bien le planisphère, car nulle perception des différences
d'altitudes:—la rivière coule en haut de la montagne comme au
bas.—Pas de différence entre les haies de ronces et les hautes
futaies des chênes centenaires.
Je parlais du coup de sifflet tout à l'heure. C'est un des étonnements
du _nouveau_ dans une nacelle d'aérostat, que de percevoir les sons
terrestres à de si grandes hauteurs.—J'ai entendu à quinze cents
mètres le claquement du fouet d'un voiturier que je ne pouvais
distinguer qu'avec ma jumelle.
Et puisque arrive là ce mot: jumelle, disons bien vite que c'est à peu
près la seule assistance à demander à l'optique, l'usage de la
longue-vue étant difficile de par tous les mouvements de la nacelle.
Quelles voluptés au monde vaudraient celle-ci!
Libre, calme, silencieux, transporté dans l'immensité, sans limites
de cet espace hospitalier et bienfaisant où nulle force humaine ne
peut m'atteindre, où je défie et méprise toute puissance de mal, je me
sens vivre enfin pour la première fois, car je jouis comme jamais,
dans sa plénitude de toute ma santé d'âme et de corps.
Je ne daigne même pas laisser tomber un regard de pitié sur cette
humanité si misérable que j'apercevrais à peine, si petite qu'elle est
au-dessous de moi dans ses plus grandes oeuvres,—travaux de géant,
labeurs de fourmis,—dans les luttes et les déchirements meurtriers de
son antagonisme imbécile!
Comme le laps des temps écoulés, l'altitude qui m'éloigne réduit aux
proportions de la vérité toutes choses: ma vue embrasse les ensembles
et sous ma pensée s'unifient les effets et les causes.—Dans cette
tranquillité surhumaine, dans ce spasme divin, l'ineffable transport
dégage, élève, épure l'âme: comme s'il se volatilisait en essences
plus pures, le corps s'oublie;—il n'existe plus...
Ces impressions, je devais les retrouver dans les émouvantes paroles,
si éloquentes dans leur naïveté, du savant physicien Charles, le
premier, avec Robert, son compagnon, que le gaz hydrogène transporta
par les airs.
«Jamais rien n'égalera ce moment d'hilarité (_sic_) qui s'empara de
mon existence. Lorsque je sentis que je fuyais la terre, ce n'était
pas du plaisir, c'était du bonheur. Échappé aux affreux tourments de
la persécution et de la calomnie, je sentis que je répondais à tout
en m'élevant au-dessus de tout. À ce sentiment moral succéda bientôt
une sensation plus vive encore: au-dessus de nous un ciel sans nuages;
dans le lointain, l'aspect le plus délicieux.—Oh! mon ami, disais-je
à M. Robert, quel est notre bonheur!... Que ne puis-je tenir ici le
dernier de nos détracteurs et lui dire:—Regarde, malheureux!!!...»
Je devrais avoir déjà dit une des premières impressions,—je parle
toujours pour le _nouveau_,—quand l'aérostat s'élève à de grandes
hauteurs dans une atmosphère sans nuages.—L'horizon est toujours au
niveau de l'oeil.
On n'a pas trouvé, et je chercherais en vain pour la terre, vue sous
cet aspect, une comparaison plus exacte, sinon plus poétique, que
celle d'une immense cuvette, dont le centre semble fuir sous vous, et
dont les bords immenses montent, montent toujours en même temps que
vous montez.
Mais descendons un peu maintenant.—Rasons la terre.
Voyez ces milliers d'animaux, d'oiseaux surtout, qui s'enfuient à
notre approche avec des cris d'épouvante.—Quel batteur d'estrade et
de taillis, le ballon!—Des profondeurs des forêts, des sillons des
prairies, ils nous ont tout d'abord aperçus, car ils savent que
l'ennemi doit leur venir d'en haut,—et qui pourrait les effrayer si
ce n'est l'immensité de cet Inconnu?
Les perdrix éperdues claquent des ailes, les lièvres courent
essoufflés,—tandis que le cheval tire, se cabre, fou de peur, et
rompt la longe qui le retenait au pieu fixé.
Nous passons au-dessus des fermes:—la volaille s'insurge de terreur,
s'élance contre les murailles qu'elle ne peut franchir, avec plus de
tintamarre que s'il s'agissait de décimer le poulailler.
Un vieil aéronaute m'assurait un jour que, la nuit même, quand le
ballon passe au-dessus des villages, les animaux renfermés le
devinent, le sentent à travers les épaisseurs du chaume des bergeries,
des étables et les toits à porcs, et s'agitent et font vacarme.—Un
sens mystérieux et ignoré de nous leur apporte la grande nouvelle.
Je n'en sais rien encore par moi-même, mais je ne saurais dire assez
l'impression d'étonnement que je retrouve toujours en rasant terre,
avec une vitesse de dix à quinze lieues à l'heure, depuis cinq jusqu'à
cinquante mètres de hauteur,—(la vraie hauteur de train de
plaisir!)—à voir l'innombrable, insupposable quantité de bêtes que
recèlent les environs de Paris les plus battus.
Et de fort grosses bêtes, parfois, s'il vous plaît! Si je ne craignais
d'être pris tout à fait au pied de la lettre, et sur ce point discuté
par certains hommes graves que je sais bien, j'avouerais presque que
j'ai vu des chevreuils,—j'allais dire des éléphants sauvages,—dans
la plaine d'Asnières, et l'oiseau Roc partant un jour sous nous à
tire-d'aile de la forêt de Saint-Germain.
Était-ce bien lui?—Je n'en mettrais pas votre main au feu,—mais quel
énorme oiseau j'ai vu ce jour-là! Quelle envergure!—Qui était-il, et
d'où pouvait-il bien venir?...
—Et pas l'ombre du danger!
Sans aucun doute, et dès à présent, avec la précaution presque
toujours surabondante du parachute.
La liste des aérostiers dans les deux mondes, depuis 1783, comprend
bientôt deux mille noms.—Si vous considérez encore que parmi ces
aérostiers plusieurs, comme Green, ont compté leurs ascensions par
quelques centaines, vous trouvez au total un chiffre déjà assez
respectable.
Or, sur ces quelques milliers d'ascensions, on compte seulement une
douzaine d'accidents ayant occasionné la mort.
Comparez ce chiffre à celui des victimes qu'a faites la marine avant
d'arriver au point de perfectibilité (non encore de perfection) où
elle est aujourd'hui.
Et depuis les préaffirmations de Tibère Cavallo et du savant Faujas de
Saint-Fond, tous les hommes sérieux qui se sont occupés de
l'aérographie nautique, Marey-Monge, Sanson, le docteur Turgan,
Dupuis-Delcourt, Mangin, Bescherelle, Barral, etc., tous sont
remarquablement unanimes dans leur formule quand ils affirment
que—les accidents aérostatiques ont tous été dus—tous sans
exception—«_à l'imprudence, à l'incurie, à l'ivrognerie surtout!_»
Dès ses premiers jours, l'aérostation s'est trouvée réglée, asservie
comme le plus sûr des moyens de transport.—Ne dites pas non: l'examen
rationnel vous fera immédiatement dire oui, lors même que l'historique
statistique et comparatif ne vous le démontrerait pas.
Ne semble-t-il même pas que l'avenir de l'Automotion aérienne soit
indiqué, affirmé, jusque par ce privilége spécial,—prédestination
providentielle!—qui la défend même contre les phénomènes naturels les
plus inexorables pour le voyageur de terre et de mer.
Le navigateur aérien, dans la condition exceptionnelle où il se meut,
traverse impunément les orages et—_isolé_ qu'il est—défie la
foudre!...
Mais, de même qu'il s'en trouve encore à l'heure qu'il est parmi nous
qui ne s'aventureraient pas dans un wagon de chemin de fer, de même
l'imagination de l'homme recule encore devant cette nouveauté de
quatre-vingts ans.—Il lui faut plus de gages encore, plus de
garanties.
Ces garanties viendront.—«L'aérostation, dit Sanson, abandonnée
jusqu'à ce jour, sauf quelques très-rares exceptions, aux bateleurs
les plus vulgaires, sans la moindre connaissance, sans même le moindre
soupçon des sciences analogues ou participantes, se fondera un jour en
science définitive, et l'homme comprendra alors qu'avec toutes les
autres supériorités, ce mode de transport lui assurera de plus encore
la sécurité la plus absolue.»
Plurima jam fient, fleri quæ posse negabam!
dit Ovide.—Quel homme de bon sens pourrait dire non à demain?
Je m'amusais, dormant éveillé il y a quelque quinze ans, à écrire dans
un coin ignoré qu'il ne fallait défier l'homme de rien et qu'il se
trouverait un de ces matins quelqu'un pour nous apporter le
Daguerréotype du son:—le _phonographe_,—quelque chose comme une
boîte dans laquelle se fixeraient et se retiendraient les mélodies,
ainsi que la chambre noire surprend et fixe les images.
—Si bien qu'une famille, je suppose, se trouvant dans l'impossibilité
d'assister à la première représentation d'une _Forza del Destino_ ou
d'une _Africaine_ quelconque, n'aurait qu'à députer l'un de ses
membres, muni du phonographe en question.
Et au retour:—Comment a marché l'ouverture?—Voici!—C'est fort
bien.—Et le final du premier acte, dont on parlait tant
d'avance?—Voilà!—Et le quintette?—Vous êtes servi.—À merveille. Ne
trouvez-vous pas que le ténor crie un peu trop?...
Ne riez pas si vite! Ce que je rêvais, moi, ignorant, homme
d'imagination, un homme de science le trouvait cinq ou six ans
après,—non tout à fait du premier coup, il est vrai, et dans ces
proportions de perfection fantastique.
Mais je vois encore entrant chez moi, tout bouleversé, le digne
académicien M. Couder,—qui m'a donné la seule leçon de dessin que
j'aie reçue de ma vie,—et, s'écriant: «—Notre Institut est sans
dessus dessous! On vient de nous faire _voir_ le _bruit_!!!...»
C'étaient les ondes sonores, notées (graphiées par le savant M.
Lissajoux)—l'Harmonie, démontrée science aussi rigoureusement exacte
que la Géométrie!...
Si je rêve, laissez-moi rêver encore,—mais, je vous défierais de me
réveiller!—Laissez-moi contempler l'air sillonné de nefs,—rapides à
humilier dix fois l'Océan et toutes vos machines Crampton!...
De tous les points du monde l'homme s'élance, prompt comme
l'électricité, et plane et descend comme l'oiseau à la place voulue.
Les livres racontent qu'autrefois on voyageait sur des voies de fer
dans d'horribles boîtes d'une insupportable lenteur, au prix de mille
supplices insupportables.—Un affreux mouvement d'allez-venez, dit
_mouvement de lacet_, secouait horriblement le voyageur depuis le
départ jusqu'à l'arrivée;—un bruit infernal de chaînes, de bois et de
vitres heurtés servait de musique funèbre à ces pénibles convois. La
poussière soulevée tout le long du trajet entrait à flots épais par
les soupiraux de ces cruelles boîtes et couvrait de son linceul
étouffant le voyageur infortuné.—Un voyage, dans ce temps-là, était
une redoutable épreuve qu'on n'affrontait pas de gaieté de coeur.—Qui
croirait aujourd'hui que ces routes de l'air qui nous sont si
charmantes, l'homme n'avait qu'à les vouloir pour les mériter et qu'il
a préféré souffrir pendant tant de siècles de pareils supplices!
Ces pauvres gens croyaient avoir fait un grand progrès parce qu'ils
allaient un peu plus vite sur leurs voies de fer qu'avec les voitures
attelées qui furent le principe de toute locomotion. Ils tâchaient de
se consoler avec des statistiques qui leur assuraient que le chiffre
des accidents de l'aviation était un peu diminué.—Notez en passant
qu'ils n'avaient même pas su trouver l'équivalent de nos parachutes!
Leur statistique avait peut-être un peu raison, mais aussi,—quand
accident il y avait, quels désastres.—Des centaines d'hommes broyés,
brûlés, disparus, pour un simple fétu déposé sur ces pitoyables voies!
Et on frissonne quand on pense ce qu'était le sinistre, quand il avait
lieu sous une de ces longues caves glaciales appelées tunnels, barrées
par le feu et les décombres à tout secours humain,—hors même du
regard du Dieu de pitié et de miséricorde!
Quelle différence avec nos voyages aériens sans heurts, ni secousses,
ni bruit, ni poussière, ni fatigue, ni danger!
Et comment a-t-il pu se faire que l'homme ait attendu si longtemps
cette délivrance, quand il n'avait, pour se racheter de ces affreux
supplices, qu'à appliquer les premiers éléments de statique et de
dynamique!. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .