Paraissant le Dimanche

Je ne pus m'empêcher d'écrire à ce M. Le Guillois,—moi qui ne trouve

jamais le temps d'écrire à personne,—pour lui témoigner de mon

admiration devant la façon, incontestablement supérieure au procédé

Sarcey, dont il travaillait à se rendre impossible comme président du

Corps législatif.

Mais le jour de l'Ascension approche. Avançons.

On s'imaginerait difficilement la grêle de besognes diverses qui

m'assaillait davantage encore à mesure que nous arrivions au terme.

On pourra s'en rendre compte par ce seul fait que, sur demandes

verbales ou écrites, je délivrai à divers quelque chose, je crois,

comme deux mille six cents entrées de faveur.

D'autre part, pleuvaient les lettres et mémoires des inventeurs qui

devançaient l'heure de la convocation. Je n'avais ni ne voulais prendre

qualité pour décider du mérite de ces communications, réservées au

Comité d'examen de notre Société,—quand elle serait constituée;—et,

sans avoir le temps même de les parcourir, nous les entassions dans les

cartons en attendant l'heure.—Je n'étonnerai sans doute pas mon lecteur

en disant que, malgré mes déclarations antiballonesques et ma profession

de foi si rudement exclusive, tirées par moi ou reproduites à quelque

cent mille exemplaires,—quatre-vingt-dix sur cent de ces correspondants

n'avaient pas compris un mot de plus que le journaliste aux

«victuailles!» et me demandaient de l'argent pour leur permettre de

réaliser chacun son système _infaillible_—toujours!—de _direction des

ballons, sans perte de lest ni de gaz_, etc., _forme allongée, enveloppe

imperméable_, etc. (Systèmes Carmien, V. Meunier, etc. La formule, qui

n'est pas du tout usée depuis quatre-vingts ans qu'elle sert, la formule

ne change jamais.—Le résultat non plus.)

Dans cette correspondance infinie, où se noyait Saint-Félix, je

retrouve, non sans émotion à quelques-unes de ces lettres, toute une

liasse d'encouragements, de conseils, etc., signés et non signés.

Nous recevions même plus que des lettres. Un inventeur m'adressait de

Londres un envoi qui m'intrigua fort tout d'abord,—une provision

d'_oreilles en caoutchouc_. Le prospectus m'expliqua comment ces

petits engins, une fois adaptés, étaient un excellent préservatif

contre le froid aux oreilles. Ayant passé ma vie nu-tête et nu-cou à

chercher les courants d'air pour me sécher quand j'étais en

transpiration, je ne pus que remercier l'auteur de cet envoi, pour moi

plus qu'inutile.

Un tailleur du Havre, M. Selingue, m'expédiait un paletot qui rendait

son porteur insubmersible. L'invention, cette fois, me parut bonne, et

je ne négligeai pas d'embarquer avec moi ledit paletot.

Il y avait encore—des baromètres anéroïdes envoyés de deux côtés par

mon excellent ami Richard et par M. Baudet-Bréguet;—des lorgnettes,

par Richebourg;—des armes merveilleuses, par Devisme;—une presse à

copier par Ragueneau;—un équipement de voyage, par le _Dock du

Campement_;—une caisse de champagne-Folliet, etc.

Mais, de tous ces envois, je ne saurais oublier celui qui me toucha le

plus.

Dans une enveloppe timbrée de province, cinq timbres-poste de vingt

centimes,—et ces quatre lignes:

«Vous tentez une grande chose, monsieur. Ne pouvant vous aider,

puisque je suis éloigné et très-pauvre, je vous envoie la souscription

que je vous dois, un franc en timbres-poste pour le prix de mon entrée

aux dernières places. Vous donnerez mon billet à quelqu'un qui ne

pourrait pas payer...»

Pas de signature.

Si ce livre arrive sous les yeux du souscripteur inconnu auquel je

n'ai pu répondre, il saura que je garde pieusement les cinq

timbres-poste...

Qu'aurait dit cet homme de coeur, s'il avait pu apercevoir à mes deux

ascensions le quai d'Iéna et le Trocadero littéralement encombrés de

riches équipages, dont les propriétaires grimpaient à la place de

leurs cochers pour voler plus à l'aise leur place à mon spectacle—qui

me coûtait si cher!

Mais nous sommes arrivés au 3 octobre.—C'est demain le grand jour!

Tout est prêt.

Les douze cents mètres de tuyaux de cinquante centimètres,

ponctuellement installés sur et sous le Champ de Mars,—et, au milieu

de la vaste place, la valve qui nous doit vomir trois mille mètres

cubes à l'heure, sont gardés par les sentinelles de jour et de nuit.

Les rapides ouvriers de Levesque ont planté ce soir les premiers

piquets des immenses treillages des enceintes: ils auront terminé leur

travail à l'aube.

Le ballon tout ployé, le filet, les agrès et la nacelle attendent les

chevaux commandés à la poste, qui les amèneront demain matin sur

place.

Je passe cette dernière nuit à aller et revenir à mon baromètre,—que

j'ai dû user à force de le regarder tous ces derniers jours!

À cette fin de saison d'automne, le temps est pluvieux, les beaux

jours sont rares.—Si je n'ai pas cette fois encore ma chance

éternelle, si je ne tombe pas sur trois à quatre beaux dimanches de

suite...

—Je frissonne et détourne ma pensée...

Le baromètre hésite entre _pluie_ et _variable_...—Allons toujours,

les dés sont jetés!

Mais le ballon n'éclatera-t-il pas?

Dans ce Champ de Mars, si terrible à celui qui ne sait pas réussir au

premier coup, ne vais-je pas retrouver le martyre des Miolan et

Janinet, des Deghen, des Lennox?

Ce n'est pas le poids énorme à soulever avec cette immense quantité de

gaz qui m'inquiète. Il y a là une conséquence physique absolue, bien

que ce soit la première fois, dans l'histoire aérostatique, que des

forces aussi considérables se trouvent en présence.

Ma préoccupation la plus grave n'est pas là.

L'appendice, pas plus que la soupape, n'est en proportion avec la

capacité du ballon:—et il y a là le plus grand des dangers, comme on

va trop aisément le comprendre.

L'appendice est cette manière de manchon qui termine inférieurement le

ballon piriforme. Il doit rester constamment ouvert pendant

l'ascension pour donner issue à l'excédant de gaz produit par la

dilatation,—que cette dilatation provienne de l'action calorifique du

soleil sur l'aérostat sortant des nuages, ou simplement de l'altitude

croissante.—On voit que c'est là une véritable soupape de sûreté

contre l'explosion.

Le simple bon sens indique dès lors combien il est indispensable que

l'ouverture de cet appendice soit calculée en raison de la capacité de

l'aérostat, car il est évident que six mille mètres de gaz ont une

tout autre expansion que cinq cents.

Or, l'appendice de notre aérostat de six mille mètres est à peu de

chose près de même diamètre que celui d'un ballon de cinq cents, ainsi

qu'en témoignent les photographies faites au Champ de Mars.

C'est ce qui fera tout à l'heure tirer un si terrible pronostic par M.

Babinet...

De plus, et pour comble, l'habitude des Godard est de gonfler

entièrement leurs aérostats, au contraire de la précaution prudente de

tous les aéronautes compétents: le moindre coup de soleil inattendu

peut dilater tout à coup mon gaz au moment du départ,—et ce gaz,

n'ayant pas d'issue de dégagement suffisante, peut faire éclater le

ballon...

Et dire que c'est—MON HONNEUR—qui est engagé là!

Fermons les yeux encore de ce côté!...

Le jour s'est enfin levé!

—Le temps est couvert!

Je pars pour le Champ de Mars.—Mon excellent frère ne me quitte plus.

Mauvais début:—un marchand d'eau-de-vie s'est installé dans mon

enceinte de manoeuvre et m'a déjà troublé une partie des tapissiers

qui disposent les banquettes des premières places.

Je suis assez sévère pour mes défauts quand je les rencontre chez les

autres, mais je suis impitoyable quand je trouve chez les autres le

défaut que je n'ai pas. L'ivrognerie est pour moi le plus répugnant

des vices, et devant un homme ivre j'éprouve à la fois le dégoût, une

affreuse tristesse et la colère.

Je vais avoir affaire dans cette grosse journée à des équipiers de

plus d'un genre, et je vois bien vite qu'il faut me précautionner de

ce côté...

Je cours à l'École Militaire. Je ne connais pas le maréchal Regnault

de Saint-Jean d'Angély qui commande, mais je connais deux officiers

supérieurs, le général Gault, le colonel Robinet.

J'ai le bonheur de trouver ces messieurs, auxquels j'expose ma

situation, et qui avec la meilleure obligeance me présentent au

maréchal.

Excellent accueil du maréchal. Il m'accorde le secours de soixante

soldats d'artillerie avec sous-officiers. Plus tard, je devrai

recourir de nouveau à sa bienveillance pour compléter le nombre cent.

Me voilà—paré à bâbord!—comme dit mon coadjuteur La Landelle,—et je

retourne bien vite à mon poste.

Les enceintes de treillages ne sont pas encore achevées: Levesque me

rassure; mais, comme je ne le connais pas encore, je ne croirai que

quand je verrai,—et jusque-là je ne serai pas tranquille.

D'autre part, les guérites des contrôles n'arrivent pas.—Les

voici!—Mais il manque des boîtes pour les billets d'entrée et

l'argent.

Les contrôleurs sont-ils là?—À la bonne heure.—De ce côté, j'ai

l'esprit bien en repos:—je me suis adressé au contrôle des hospices

lui-même, et je sais qu'à celui-là rien n'échappe...

(—Ne viens-je pas de sentir une goutte de pluie?...)

Du milieu de cette agitation où je me démène, des contrôleurs aux

employés du gaz, des chefs de musique aux officiers de paix, des aides

de Godard, qui étalent et préparent l'aérostat, aux amis qui m'ont

apporté leur concours d'aides de camp,—je vois déjà peu à peu

quelques spectateurs prendre leurs places dans les trois enceintes.

Malheureusement, l'enceinte qui se garnit le plus est celle dite de

Manoeuvre. Avec mon éternelle et niaise facilité, je n'ai pu refuser

de billets à personne,—et nous voici déjà entourés, envahis de

figures parmi lesquelles je serais bien embarrassé d'en trouver une de

connaissance sur vingt.

Ces curieux sont partout dans les jambes. Ils entourent et

questionnent les gaziers de la valve, ils encombrent les équipiers du

ballon.

Des uns aux autres je vais, priant de faire recul. Ils se retirent un

instant sans mot dire, puis ils reviennent—comme ces vilaines mouches

que vous savez.—Je retourne sur eux, et, pendant ce temps-là, je suis

envahi d'un autre côté.

Plus que fatigué,—excédé, énervé par les mille et une besognes

contradictoires, les préoccupations et les insomnies des derniers

jours et nuits passés,—je sens se décupler l'irritation que

j'éprouve, à entendre les cris des marchands divers auxquels j'ai

pourtant expressément défendu l'entrée.

Je n'ai permis de pénétrer qu'aux seuls vendeurs de _l'Aéronaute_,—et

à gauche, à droite, devant, derrière, je n'entends qu'appels

glapissants à chacun desquels, pour comble de mesure, mon nom se mêle

invariablement. On vend _Nadar-Ballon_, chanson de l'Alcazar et

d'autres romances Nadar, et je ne sais quoi de Nadar encore. Les

crieurs de _l'Aéronaute_ eux-mêmes se mettent de la partie et

s'époumonent avec «_le journal de monsieur Nadar!_»—J'entends même un

animal (—si je l'avais tenu!) hurler—les _cannes Nadar!_

(—Si les conduites du gaz allaient éclater,—par hasard!..)

Je vais sans doute ici un peu surprendre les gens qui ne me

connaissent que de loin;—de ceux qui ne me croiraient pas, je suis

tout consolé.—La vérité est que j'ai la plus profonde répugnance à

attirer l'attention sur ma personne, et sans que je sois timide,

malgré le bruit que j'ai pu quelquefois faire, plusieurs regards

concentrés sur moi m'embarrassent extrêmement d'abord, m'irritent

bientôt. En première raison de ceci,—et sans parler de plusieurs

considérations d'autres ordres,—je ne serais jamais, pour tout au

monde, monté sur un théâtre.

Or je me suis engagé, à mon ordinaire, dans cette entreprise sans plus

réfléchir à ce côté de la question qu'aux autres, et depuis que je

m'agite dans notre enceinte de manoeuvre, j'ai eu trop de choses à

faire pour y songer. Les cris de ces affreux marchands me forcent à

courber le nez sur cette trop évidente et très-désagréable

probabilité—que je dois servir en ce moment de point de mire à

quelque lorgnette, et que me voici passé du coup homme public, dans un

des sens les plus désobligeants de cette dénomination qui m'est si

antipathique.

J'ai beau prier les sergents de ville d'empêcher ces cris si cruels à

mon tympan: ils auraient trop à faire, car la meute des crieurs est

maintenant lâchée,—et d'ailleurs la besogne ne leur manque pas de

toutes autres parts...

(—Pourvu que le ballon ne crève pas, au moins!...)

En effet, les services divers, mal organisés à ce début, fonctionnent

mal.—À chaque instant on vient m'annoncer que les billets d'entrée

manquent sur un point, et les agents de surveillance sur un

autre.—Tel bureau a trop de personnel, tel autre ne peut suffire.—Il

faut doubler, tripler le contrôle à telle entrée.—Les suppléments ne

sont pas installés.—À plusieurs reprises, et sur plusieurs points, la

foule envahit et force les barrières.—Un monsieur, d'une politesse

exquise, choisit cet instant pour venir me demander, la bouche en

coeur:—«_à quel endroit du ballon je place mon hélice?_...»

Je réponds à l'un, à l'autre,—l'oeil tantôt sur le ciel toujours

nuageux, tantôt vers le GÉANT, qui commence à se gonfler...

Et je vais, je viens, fiévreux. Pendant que je tourne et retourne

autour de l'énorme circonférence du filet, indiquant à mes artilleurs,

aérostiers-néophytes, comment ils ont à s'y prendre pour descendre

graduellement les sacs de lest pendus aux mailles, j'envoie prier un

ou deux de mes messieurs de l'enceinte de vouloir bien éteindre leurs

cigares, s'ils ne tiennent pas absolument à nous faire sauter en l'air

avec eux.

Sur la droite, j'entends une forte rumeur; on se presse vers les

gaziers:—c'est un monsieur âgé qui s'est penché sur l'orifice de la

valve, malgré avertissements, et qui a été renversé par l'asphyxie.

On l'emporte: il en a au moins pour deux jours de lit.

C'est bien fait,—mais ce n'est pas assez!!!

Mais, de tous ces épisodes irritants, de tous ces avis inutiles, de

toutes ces questions niaises, de tous ces tiraillements, de tous ces

ahurissements,—le plus insupportable supplice je le dois à ceux que

j'ai eu l'imprudence, l'imbécillité d'admettre dans l'enceinte de

manoeuvre.

Amis ou inconnus, les voilà chez eux, et de la place ils font les

honneurs aux autres.—Celui-ci, que de ma vie je n'ai seulement

aperçu, me demande la faveur de faire entrer deux personnes qui lui

ont fait signe;—cet autre plus modeste,—comment diable est-il entré

ici?—m'apporte un crayon et des billets de secondes qu'on l'a prié de

faire changer en premières;—tous s'empressent de me transmettre des

cartes plus ou moins cornées.—D'autres scélérats, dans le lointain,

ne trouvent pas ma torture suffisante et invoquent tous les droits

possibles pour être admis à augmenter le nombre de mes bourreaux de

l'enceinte réservée.—J'ai eu la lâcheté de répondre oui aux premiers;

mais ceci commence à prendre de telles proportions, que je me décide

violemment à dire non et à tourner le dos avant qu'on ait même ouvert

la bouche.

Que de bonnes petites et âcres rancunes je me mets à la Caisse

d'épargnes!

Le plus violent vient d'accourir, le sourire aux lèvres, me demander

de la part d'une dame des premières, «—qui ne me connaît pas, mais

qui sait toute mon amabilité,»—UN PETIT BANC!...

Les nuages se sont un peu dissipés.—Décidément il ne pleuvra pas!

Reste toujours la question d'explosion?...

Je bous en dedans...

Qu'est-ce que je vois?—À côté, juste à côté du ballon, un beau

monsieur, un cigare neuf au bec, qui frotte sur une boîte

d'allumettes...

Je me précipite et d'un revers de canne, j'enlève doigts et

allumettes. Il jette un cri de douleur et fourre sa main dans son

gilet.—Je l'ai pris à la cravate:

—Jetez-moi ce gredin-là dehors!...

Ouf!!!...

Et mon ballon crèvera-t-il?...

J'ai essayé une fois ou deux, dans mon inspection d'ensemble, de

pénétrer dans la nacelle.—Impossible! Delessert en défend

l'entrée.—Avec cinq ou six tapissiers, il travaille pieusement à

l'intérieur.—Que diable peut-il y trouver encore à faire?...—

Tout à coup:

—Regarde!... me dit mon frère.

Je m'élance, bouscule les tapissiers du rez-de-chaussée, grimpe d'un

bond à la plate-forme et arrache des mains de ce pauvre Delessert,

ébahi, un drapeau tout historié par-dessus les trois couleurs,—le

premier des quatre dont il s'apprêtait à nous orner...

. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .

Je suis bien en colère, car, suffoquant, je viens de dire _vous_ à

Delessert!

Cependant derrière moi, à mon oreille se penche, sérieux, menaçant, le

digne M. Babinet—qui me prie, me supplie de ne pas monter, et

m'explique par A + B la certitude absolue de l'explosion imminente...

Je ne le sais, parbleu! que trop,—et toute la question n'est plus

pour moi que dans le moment précis de l'explosion.

Si le ballon s'enlève à cent mètres seulement, qu'il crève alors s'il

veut et moi avec!

L'honneur au moins sera sauvé!

—Avance,—avance donc, l'Heure!—l'Heure si ardemment, si avidement

aspirée qui doit mettre fin à cet énervement trop prolongé!

Le ballon est gonflé, mais Godard n'a pas encore disposé le

Compensateur.

Je lui en fais l'observation.

—Monsieur Nadar, il est six heures: vous avez annoncé le départ pour

cinq. Le Compensateur va nous prendre une bonne demi-heure—au

moins!—et il va faire nuit!

Une contrariété de plus! Je n'ai pas le courage d'être trop sévère

avec Godard: ce qu'il me répond doit être sincère; il n'aura sans

doute pu faire mieux....

Nos passagers se pressent autour de moi.

J'ai résolu que nous partirions Treize—ni plus ni moins,—appréciant

qu'il n'est jamais bon de perdre une occasion de donner du pied dans

une bêtise.

Indépendamment de mon premier noyau d'élus, je me suis réservé le

droit de choisir au dernier moment entre deux ou trois postulants.

Une dame,—on me nomme une très-belle personne,—madame A. D.—me fait

demander de prendre part à l'ascension. Elle a joint à sa demande les

mille francs, prix du passage.

Il s'agit bien de femmes en ce moment!

—Non!

—Qu'est-ce encore?

Une autre dame, madame la princesse de la Tour d'Auvergne demande à

être du voyage.

—Non!!

—Mais c'est ton seul passager payant que tu perds, puisque les

autres...

—Non!!!..

Et je tourne le dos.

On revient encore.

—Non, non, non!!!...

Mais j'avais affaire à plus obstiné que moi,—et en me retournant, je

me trouve en face d'une femme en demi-tenue de ville, qui me paraît,

sans que je la regarde, petite, maigre, blonde et assez

impérieuse:—tout ce que je déteste!

—Je désire monter, monsieur.

—C'est impossible, madame.

—Je veux monter, monsieur.

—Vous ne monterez pas, madame.

—Je monterai, monsieur,—parce que vous avez annoncé que l'on serait

admis en payant le passage et parce que vous ne vous êtes réservé

aucun droit d'exclusion. Le prix du passage, le voici; de plus, bien

que rien ne m'y oblige, et comme je comprends que vous désiriez

savoir qui vous emmenez... (se tournant vers le cavalier à son

bras):—Marquis de Larnage, présentez-moi.

—J'ai l'honneur de savoir à qui je parle, madame; mais je ne veux pas

exposer une femme dans cette première ascension.

—Il fallait avertir, monsieur!

J'ai examiné mon interlocutrice. Je n'ai pas affaire au coup de tête

d'une petite pensionnaire, et rien de sérieux, d'absolu, de déterminé

comme les lignes délicates de ce frêle visage. Toutes les raisons

qu'on m'oppose peuvent être excellentes, mais elles doivent tomber

devant ma volonté, puisque en somme je suis le maître en cette

affaire. Les mille francs, c'est presque une impertinence de plus: ce

n'est pas ici une demande, c'est une injonction...—et je n'en saurais

supporter de personne au monde, même de la femme qui a ses droits sur

moi.

Je dois ajouter encore que cette injonction est articulée de l'accent

le plus sec, le plus...—je cherche un mot pour ne pas dire:

désagréable,—et n'en trouvant pas qui rende mieux la vérité à ce

moment-là, je fais toutes mes humbles excuses....

Comment se fait-il que devant cette décision si nettement articulée et

qui devrait m'obstiner d'autant mieux, je sente s'évanouir toute mon

irritation,—et que j'éprouve comme du plaisir à faire céder ma force

devant cette volonté féminine?...

—Entrez donc, puisque vous l'avez voulu, madame!

Et donnant la main à la princesse je pénètre moi-même sur notre

plate-forme.

Je m'y heurte contre le ventre de Villemessant.

—Tiens!!!—fais-je, n'ayant pas du tout été prévenu,—est-ce que tu

viens avec nous?

(Je suis, de par mon habitude un peu trop générale, le seul être de la

création qui tutoie Villemessant,—lequel me dit vous.)

—Oui.

—Très-bien!—mais seulement laisse-moi faire mon appel.

Je fais l'appel.—Nous sommes quatorze, c'est un de trop: je me le

suis promis!—Villemessant est le dernier venu: c'est lui qui va

descendre.

Mais je me garderai bien de lui dire que c'est en sa qualité de

_quatorzième!_ ce qu'il n'admettrait pas du tout. Or—je ne me soucie

pas d'une lutte pour le moment et je ne veux pas recommencer l'affaire

de Blanchard, blessé à la main d'un coup d'épée au moment du _Lâchez

tout!_ par un jeune gentilhomme enragé,—qui n'était pas du tout

l'officier Bonaparte, comme on s'entête encore à le dire de temps en

temps, mais un jeune élève de l'École Militaire, nommé Dumont.

Justement Godard tâte son pesage. Il y a un ou deux faux

départs,—comme toujours.

—Tu vois que nous sommes trop nombreux? dis-je à Villemessant eu lui

indiquant l'écoutille par laquelle on prend congé.

Villemessant promène son oeil rond auteur de lui. Il prie et invoque:

il donnerait son Chambon et assurerait pour un an la chronique du

_Figaro_ à celui qui lui céderait sa place.—Mais chacun tient à la

sienne!

—Et sortir d'ici après y être entré! gémit-il. Il va se trouver

quelques animaux pour dire que j'ai eu peur...

Je le console,—mais en même temps j'insiste vers l'écoutille.

Il s'y engloutit—et, de là, avant d'enjamber la porte, il me lance

encore un dernier regard, si suppliant que je suis prêt à lui

dire:—Allons, monte!

Mais mon chiffre Treize!!!...

Je me détourne bien vite,—et je crie à pleine voix:

—LÂCHEZ TOUT!!!

À terre & en l'air... Mémoires du Géant · 第 67 / 114 题