XIV

Le _Quand même!_ et le _Géant_. — Le _Titan_. — Détails. — Quatre

cent mille entrées! — Hélas! — M. Nusse. — Créons l'épave! — M. le

préfet Boittelle. — _Une faveur personnelle!_ — Méprise. — Le grand

siècle... scientifique. — _Circenses!_ — Simple bilan. —

Explication nette. — L'entente. — Une queue de chien! — Au

Pré-Catelan. — Robespierre Ouistiti. — Un secrétaire de

l'_Aéronaute_. — Feray ou l'Homme électrique! — Louis Blanc

historien. — L'ange de la calvitie. — Léonidas. — _C'est Nadar!_ —

Merci!

Les journaux annonçaient déjà à l'envi la première ascension du _Quand

même!_

J'avais d'abord eu l'idée, en effet, de prendre simplement ma devise

pour baptiser mon aérostat.

Mais, en approchant du moment décisif, j'avais éprouvé une certaine

répugnance—d'abord vague, très-nette ensuite—à soumettre à la

publicité et aux aléas divers ma devise, qui me semblait à ce moment

être une partie de moi-même.—Conseil fut tenu: _Géant_ fut proposé

par mon ami Daniel Kreuscher, mis aux voix et adopté.

Le lendemain, on me proposait le mot _Titan_, qui m'eût convenu mieux.

Mais il était trop tard.—Si j'ai le malheur de faire un autre ballon,

il s'appellera le _Titan_.

Il nous restait quelques jours à peine jusqu'à celui fixé pour la

première ascension, le 4 octobre.—Ces derniers jours et les nuits

dernières se passèrent dans une exaspération d'activité dont mes

agitations précédentes ne m'avaient même pas donné l'idée.

Il s'agissait d'être prêt à l'heure dite et de ne faillir à aucune des

promesses faites par moi dans les journaux. Plus encore, et dans

certaines limites, j'avais à me préoccuper de celles faites en mon

nom.—Je l'ai bien vu!

Tout nouveau au métier de directeur de spectacle, je n'étais pas sans

émotion vive en pensant à cette responsabilité,—qu'il m'eût été

singulièrement plus commode et plus profitable, à tous les points de

vue, de laisser assumer par quelque autre.—Malheureusement, personne

autour de moi n'eut cette simple idée, ni moi non plus.

J'eus donc à disposer tout:

Dessin des affiches,—découverte et achat des pierres lithographiques

dans les dimensions extravoulues,—compositions et tirages lithographique

et typographique,—visa, autorisations,—timbre,—affichage,—envois

aux foyers des théâtres.—Composition, correction, tirage, publicité et

mise en vente du premier numéro de l'_Aéronaute_.

Composition, tirage double, découpage, tirage et numération des

billets d'entrée, et distribution à l'avance dans les établissements

publics.

Après discussion, je m'étais, comme toujours, rangé à mon opinion,—et

j'avais fait tirer le modeste chiffre de 400,000 billets,—je dis

_quatre cent mille_.—Et encore n'étais-je pas bien sûr de ne pas

manquer!...

Il me paraissait plus qu'impossible que la population tout entière,

riches et pauvres,—les trop pauvres pourraient voir encore par-dessus

les treillages d'enceinte à hauteur d'appui,—n'accourût pas à ce beau

spectacle et ne s'empressât d'apporter cinq ou six cent mille francs,

du premier coup, à ma Société du _Plus lourd que l'air_...

J'apportais tant, à moi tout seul!...

Hélas!...

Pour découper, timbrer et compter ces 400,000 billets, les intimes se

présentèrent. Un service de permanence fut installé, qui ne s'arrêta

plus ni jour ni nuit.—Et en voyant ces bons amis, les manches

retroussées, et ces belles dames qui se disputaient les places et se

relayaient autour de la grande table, dans ma salle à manger

transformée en atelier,—un vieillard de nos visiteurs se rappelait

ses souvenirs de l'émigration...

J'avais encore à me présenter aux administrations de chacun de nos

chemins de fer et à organiser à temps utile des trains de plaisir sur

toutes les voies jusqu'à dix et vingt lieues de distance.

Puis, à choisir mon personnel administratif, celui des bureaux de

perception, etc.

Et encore tracer les cercles des enceintes, combiner les entrées et

issues, piétons, cavaliers, voitures;—traiter pour les treillages,

les banquettes, les bureaux, etc.

L'administratif aggravait tout cela. L'administratif est terrible chez

nous: vous ne faites pas un pas sans vous y heurter. Pour insérer

votre chien jusqu'à Asnières dans le tiroir grillé du wagon,—où il

est si mal,—il vous faut passer par à peu près autant de formalités

que pour acheter une propriété de cent hectares.—J'omets assez

d'autres détails plus gros pour passer sur toutes mes courses et

démarches administratives.

Il en est cependant une trop importante pour être oubliée, car je pus

presque croire un instant qu'elle allait mettre à vau-l'eau tout mon

ensemble de combinaisons.

Quatre jours avant l'ascension, je me rendis à la préfecture de

police, auprès du chef de la police municipale, M. Nusse.

Je trouvai un homme plein de politesse et de bon vouloir:

—En mettant à ma disposition le Champ de Mars, Monsieur,—dis-je à M.

Nusse,—j'apprécie que l'on m'a donné en main une arme de premier

choix: longue portée, précision, rien ne me manque pour atteindre mon

but.—Mais ce très-bel et très-bon outil, c'est justement lui qui me

fera d'autant mieux sauter la cervelle, à moi-même, si vous ne

m'assurez la jouissance certaine de ma possession.—Vous savez ce

qu'est la populace parisienne à certains jours, et je n'ai pas besoin

de vous rappeler les précédents de l'histoire aérostatique, Miolan et

Janinet, Deghen, de Lennox, etc., etc.—Les masses sont hostiles aux

nouveautés: les ballons, comme les chemins de fer, sont restés une

chose nouvelle et d'une excitation particulière. Il y a toujours des

gens pour jeter du haut d'un pont des solives ou des pierres sur les

rails avant le passage du train; il y a toujours des gredins dévorant

mal leur envie de porter préjudice à tout aérostat; il y a toujours

surtout des mains démangées du besoin de créer la première

épave...—Si je n'avais pas, dix fois pour une, certitude d'être bien

couvert par vous, je...

Le chef de la police municipale me rassura, me promettant de me donner

tout le personnel nécessaire: le service des agents se combinerait

avec celui de la troupe, très-obligeamment mise à ma disposition par

le maréchal Magnan.

Il m'engagea, pour me rassurer mieux encore, à faire une visite au

préfet de police lui-même, M. Boittelle.

—Je pense que cette visite est inutile, répondis-je, du moment que

j'ai votre promesse, que je prends comme très-bonne.—M. Boittelle a

ses petites affaires, j'ai mes grosses. À quoi bon nous déranger tous

les deux et nous faire perdre du temps?...

M. Nusse insista: je n'avais plus à refuser et je me rendis auprès du

préfet, qui, à ma satisfaction, voulut bien me faire introduire

aussitôt que je lui fus annoncé.

M. Boittelle, avec lequel je n'avais pas encore eu l'avantage de me

rencontrer, me parut un homme de nette et franche allure, le regard

bleu (?) bien clair et toujours de face: je me sens à mon aise à

croiser ces regards-là.—Il m'était impossible d'ailleurs de ne pas

reconnaître que son administration n'avait jamais fait grand bruit:

«—Heureux les peuples qui n'ont pas d'histoire!» a-t-on dit: il faut

savoir gré aux polices honnêtes femmes qui ne font pas parler

d'elles.—Je savais enfin que M. Boittelle aimait les tableaux, et

j'en voyais quelques-uns fort bons autour de nous:—tout s'annonçait

bien.

—Ah! monsieur Nadar! je suis bien aise de vous voir! J'avais à vous

parler; prenez la peine de vous asseoir.

—Ce n'est pas la peine, monsieur: je ne veux pas abuser de vos

instants.

—Veuillez vous asseoir.

Je m'assieds.

—Monsieur Nadar, l'administration supérieure a pour vous une

bienveillance tellement inouïe,—inexplicable, que je ne puis que

m'incliner et obéir.—Mais ce ne sera certainement pas sans vous avoir

dit—ce que j'ai à vous dire!

Ce préambule commandait l'attention: j'attendis.

—Monsieur...

Mais je me trouve ici un peu embarrassé, la matière traitée devenant

délicate et les mots propres s'étant trouvés articulés sans aucune

recherche de périphrase. Je sens qu'il peut y avoir là une question

préliminaire de simples convenances vis-à-vis de mon interlocuteur,

dont je reconnais être resté l'administré obligé,—De plus, en

répétant dans sa forme remarquablement précise le gros reproche que

M. Boittelle avait, me parut-il, singulièrement à coeur de m'adresser,

je ne voudrais pas du tout avoir l'air de me livrer à une bravade

inutile—ce que je dédaigne le plus—et qui n'aurait même pas l'excuse

d'être périlleuse.—D'autre part, cependant, comme on va le voir, il

m'était impossible d'omettre cette entrevue dans les _Mémoires du

Géant_...

Qu'il suffise donc d'indiquer que M. le préfet, parfaitement au

courant des choses d'après ses fonctions, appréciait que je manquais

un peu trop d'enthousiasme pour le gouvernement actuel. Il trouvait

encore à redire à mon éloquence trop vive, trop pittoresque et

insuffisamment intermittente...

Je dois reconnaître de moi-même qu'en réalité je ne m'étais guère

essayé dans le genre Cantate...

—... Vos opinions vous appartiennent, Monsieur, continua M.

Boittelle. Mais ce que je ne saurais comprendre ni admettre, c'est

qu'un homme dans ces dispositions d'esprit s'adresse au gouvernement

pour en obtenir une—FAVEUR PERSONNELLE...

Je me redressai comme un ressort de montre: pour moi c'était

l'offense, et la plus grave!

—...et si quelqu'un, dans votre cas, s'adressait à moi pour obtenir

une faveur, voilà le cas que je ferais de la demande!

Et le préfet froissait un papier.

Je ne saurais dire de quelle couleur j'étais...

—Vous n'avez sans doute pas cru, Monsieur, répliquai-je, que je me

retirerais sans vous avoir répondu à mon tour ce que j'ai à vous

répondre! Vous devez connaître l'homme qui est devant vous, vous qui

tenez nos coeurs dans votre main,—et vous devez bien savoir dès lors

que, s'il s'agissait ici d'une—_faveur personnelle_,—comme il vous

plaît de dire,—vous ne verriez pas cet homme ici, pas plus que

personne ne le verrait ailleurs! Vous faites une confusion complète,

Monsieur: je ne viens rien _chercher_ chez vous, j'APPORTE,—et si à

votre siècle, qui a déjà trouvé la vapeur, l'électricité et la

photographie, je suis,—moi, artiste, moi, homme d'imagination, moi,

ignorant,—la cause déterminante d'un mouvement, d'une agitation, d'où

sortira la Navigation aérienne,—eh bien! Monsieur, on pourra saluer

chapeau bas ce grand siècle...—scientifique!

«Quant à mon profit particulier, je vais vous le dire, et il est

vraiment trop clair:—c'est que, père de famille, j'engage là le pain

de mon enfant et ma peau.—Voilà ce que je revendique et ce qui me

revient comme—_faveur personnelle_...

«Reste un côté intéressant et bon encore à examiner, le côté

_circenses_, qui ne saurait être ici indifférent. Je vous donne,

Monsieur, le plus beau, le plus grandiose, le plus émouvant spectacle

qu'il aura été jamais donné à un homme de contempler.—Or, qui

suis-je? Un homme sans fortune aucune.—Combien me coûte à moi ce

spectacle? Cent mille francs! (—ce devait être le double!).—Et à

vous, gouvernement, si intéressé à cette grande chose, que

coûte-t-il?—L'abandon pendant une demi-journée d'une parcelle de la

voie publique inoccupée et sur laquelle, de tradition, tout aérostat a

son droit.

«Voyez-vous bien maintenant, Monsieur, que, comme j'avais l'honneur de

vous le dire, je ne viens rien _chercher_ chez vous, mais que j'y

_apporte_.(—Je me répétais, _ne varietur_.)—Et trouvez-vous encore,

Monsieur, qu'il s'agisse ici de—_faveur personnelle?_

L'évidence était telle qu'elle ne laissait pas un doute possible.

Mais cette explication était nécessaire pour que la lumière se

fît,—et je crois qu'elle se fit complète. On mu connaît vite, parce

que, jouant franc jeu, je n'hésite jamais à abattre mes cartes. La

netteté de mes paroles ne pouvait qu'être appréciée par un homme qui

me semblait aussi net lui-même et qui, pensais-je, avait assez à coeur

sa propre conviction pour respecter toute réserve d'une autre

conscience.

De ce moment, et le premier nuage franchement dissipé, je trouvai dans

M. Boittelle une bienveillance qui ne s'est plus démentie un

instant.—Les quelques désordres de la première ascension, explicables

par la confusion d'un début, furent sévèrement prévenus pour la

seconde, où, de ce côté, tout fut au mieux.

Il y avait nombre de points sur lesquels j'avais besoin de facilités.

Exemple. Il était une fois advenu qu'un équilibriste de l'Hippodrome

s'était tué, la corde pourrie s'étant rompue sous lui.

Aussitôt, et en conséquence logique, l'administration avait

décrété—qu'à l'avenir les aéronautes et leurs aides seraient seuls

admis à monter dans les ballons.

En dépit de mes ascensions antérieures et de mes brevets d'aérostier

photographe, j'avais moi-même été victime une fois de ce règlement

prohibitif.

M. le préfet comprit bien vite qu'avec les dimensions extraordinaires

du _Géant_ et vu le nombre très-limité des aéronautes de profession,

il me fallait compléter ailleurs l'équipage indispensable.

Il m'autorisa donc à emporter avec moi autant de personnes que je

voudrais,—et même, en considération du but, je pense, à accepter des

passagers payants.

Concession qui, par le fait, se trouva d'ailleurs de peu d'importance

réelle.—Car, il faut que je le dise, pour répondre à un «_savant_,»

que rien n'empêchait de venir avec nous et qui m'a amèrement reproché

sur ce point mon _mercantilisme préjudiciable à la science_,—sur les

vingt-trois passagers de mes deux ascensions, deux seulement

passèrent, comme on dit, par la caisse. Il ne m'est plus permis de ne

pas les nommer: madame la princesse de la Tour d'Auvergne et M. Lucien

Thirion.—Les autres voyageurs, étrangers ou amis, acceptèrent

l'hospitalité cordiale.

Il y avait encore une autre préoccupation administrative,

très-légitime en ce qu'elle intéressait le repos des familles: l'âge

des futurs passagers.—M. Boittelle me demandait la liste à l'avance,

chose impossible, vu les éventualités à prévoir: les uns se décideront

au dernier moment à partir, d'autres peut-être à rester.—Je priai M.

Boittelle de me laisser toute latitude sur ce point, promettant qu'il

n'y aurait pas abus.

Il voulut bien accepter ma parole, et il n'a pas dépendu de moi

qu'elle ne fût scrupuleusement tenue.

Ainsi de toutes les autres difficultés,—et cette bienveillance du

préfet me fut d'autant plus précieuse qu'il savait bien qui elle

aidait.

Aussi, à peine de retour de Hanovre, j'écrivis de bon coeur à M.

Boittelle que, ne devant plus, selon les probabilités, avoir affaire

avec la préfecture pour d'autres ascensions, je ne prendrais

certainement pas congé de lui sans lui exprimer l'excellent souvenir

que,—notre petit choc de début oublié,—je gardais de mes rapports

avec son administration et lui-même.

Il me fit l'honneur et le plaisir de sa visite;—et comme il était

assis auprès de mon lit:

—Une chose dont je n'aurais eu garde de vous parler _avant_, lui

dis-je, mais que je savais bien et vous aussi, et dont je puis causer

à mon aise avec vous _après_:—quelle jolie queue de chien d'Alcibiade

je vous ai, sans le vouloir autrement, coupée là!—Pendant huit jours,

pas même un mot du Mexique!...

. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .

C'est ici que je dois encore mes remercîments aux excellents amis qui

m'assistèrent de leur concours si utile dans ces derniers et multiples

préparatifs,—Daniel Kreuscher, G. Arosa, Pau, L. Delair, Piallat, St.

Godefroy, A. Courbe, Baulant, Engel, etc.

Deux alliés inattendus vinrent se joindre à ces dévoués.

Je regardais, un jour, gonfler au Pré-Catelan un de ces ballons

primitifs qu'on appela ballons à feu, puis Montgolfières,—et que

l'aîné des Godard avait cru pouvoir surbaptiser en les nommant

_Montgodarfières_.....(!!!)

Rien de plus beau au monde,—y compris même et certainement

l'ascension d'un aérostat à gaz,—rien de plus émouvant que le

spectacle de cette masse s'enlevant avec majesté et emportant, à côté

de ses voyageurs, une fournaise qui vomit la flamme et les étincelles.

(—Quand elle s'enlève!....)

C'était fort terrible à voir gonfler, un peu plus encore, je crois, à

monter,—et descendre, donc!—Les bottes de paille disparaissaient,

lancées coup sur coup dans un brasier d'où la flamme s'élançait à

courte échappée par un tuyau d'un mètre de large, flamboyante avec des

milliers de crépitements, sous l'enveloppe de toile...

Un petit monsieur vient à moi, tout petit, méridional en diable, le

front le plus renversé que j'aie vu de ma vie, les cheveux retroussés

et retombant en arrière comme des baguettes:—un Robespierre Ouistiti.

Il se présente en se nommant. C'était Saint-Félix (Théobald!)—le

désespoir de l'excellent Jules de Saint-Félix qu'un journal, abusé cette

fois de plus—et ce ne sera pas la dernière!—faisait monter encore

l'autre jour en ballon avec nous au lieu de celui-ci:—Saint-Félix, la

préoccupation de Périchot, qui, littérateur lui-même, m'a demandé

l'autre jour, les yeux dans les yeux,—si Saint-Félix était un bon

auteur...

—Vous avez fait plusieurs ascensions, monsieur Nadar: vous êtes mon

ancien et je viens vous saluer. Celle-ci va être ma première.

Je regarde mon petit homme. Il parlait de tenir compagnie à cette

fournaise, à mille mètres en l'air, comme s'il se fût agi de boire un

verre d'eau.

—Vous montez là-dedans, monsieur! lui dis-je.—Et, sans

indiscrétion,—y avez-vous affaire?

—Pas le moins du monde!

—Alors vous êtes un imbécile...—Permettez, permettez!!! mais si vous

n'y montez pas, je prends la place!

De là, comme dit H. Monnier, data notre liaison,

très-passagère.—Saint-Félix venait donc nous offrir son

concours—absolument désintéressé! m'assura-t-il.

J'acceptai de bon coeur cet auxiliaire, et pour reconnaître le bon

vouloir qu'il témoignait, je lui dédiai, en attendant nos ascensions,

les fonctions purement honorifiques de secrétaire de la rédaction de

l'Aéronaute,—paraissant au moins douze fois par an! disait le

titre,—en attendant qu'il dirigeât la comptabilité de nos futures

recettes.

Il confectionna donc avec moi le premier numéro; mais il m'aida

surtout, d'une manière générale et comme il put, à me débrouiller,

tant bien que mal, des difficultés administratives et de

l'innombrable, effroyable correspondance qui nous pleuvait matin et

soir de tous les mondes habités.

Il prit sa place dans les deux ascensions du _Géant_,—la seconde

fois, malgré un pressentiment obstiné qui ne l'arrêta point,—et il

supporta ses graves blessures avec courage et résignation.

Notre second auxiliaire imprévu s'offrit dans la personne étrange d'un

brave garçon que tout Paris connaît.

Feray, barbe blonde en toute venue, chauve comme dix

académiciens,—(analogie passionnelle: la Souris, «_ce petit animal

vorace et inquiet_,» a dit Buffon; mais Feray fait défaut comme

voracité, manquant même du simple appétit),—Feray fait miroiter dans

toutes les rues de la ville, au soleil Parisien et à la pluie, depuis

tout à l'heure vingt ans, son crâne toujours nu et blanc comme

l'ivoire. Ce crâne provoquant, en mouvement toujours, semble appeler

les alouettes. Feray affirme que l'usage du chapeau lui donne mal à la

tête.—Des théories! Passons.

Feray est un excellent homme, qui possède une vertu que j'estime

fort: l'indignation, cet enthousiasme retourné. Feray a soif de

justice: il se met en avant dès qu'il voit ou croit voir une

iniquité. Un mauvais plaisant, à la suite d'une querelle de bal

masqué, l'avait jadis baptisé: «—_L'homme—qui—m'a—arrêté—quand—

j'ai—battu—le—Turc._»—C'était un peu long. Feray a protesté,

d'autant plus justement que les profanes allaient chercher midi à

quatorze heures à propos de cette inoffensive plaisanterie. Feray est

d'ailleurs connu de tous les honnêtes gens et il est même passé à l'état

de figure historique: en 1848, il fut élu vice-président de la

Commission du Travail, installée au Luxembourg,—et Louis Blanc, dans

son _Histoire de la Révolution de 1848_, le remercie de l'avoir

débarrassé au 15 mai, non sans danger personnel, des gardes nationaux

qui s'apprêtaient à lui faire un mauvais parti.

Ce personnage bizarre, légendaire, éternel, éburnéen, que vous avez

rencontré, dans tous les lieux publics, toujours nu-tête, toujours

courant et remuant,—section des Agités,—cet «Homme Électrique,»

comme l'a si éloquemment dénommé le journal _le Hanneton_; cet Ange de

la calvitie, ce genou exaspéré exerce une profession honorable en même

temps qu'inouïe:—de plus en plus invraisemblable, l'honnête et chauve

Feray vend de l'eau—_pour conserver les cheveux!_

J'ai tiré l'échelle.—Feray, donc, que toute agitation

irrésistiblement attire, vint nous offrir ses services,—et c'est lui,

ce Crâne des crânes, qu'on vit à la fois en vingt endroits, dans son

privilège d'ubiquiste, comme une comète échappée, courant à pied, à

cheval et en mylord par les foules: «—C'EST NADAR!» disaient sur ses

pas les personnes incompétentes ou ordinairement mal informées;—et

Feray ne m'en a pas voulu!—Il fut terrible comme Léonidas au seuil de

l'enceinte de manoeuvre, et on m'assura même qu'il m'avait un peu

brouillé avec quelques journalistes.

Le regret que j'en ai ne m'empêchera pas de remercier ici ce bon et

énergique garçon de son excellente volonté et de son assistance

très-efficace dans les fonctions générales, délicates et difficiles

qu'il avait spontanément assumées.

Quant à son _Eau_ merveilleuse, je jurerais qu'elle est héroïque—même

contre les migraines et les névralgies...

—du moment qu'il le dit?...

À terre & en l'air... Mémoires du Géant · 第 55 / 114 题