XIII

Un bilan. — Les cuistres et les niais. — Le monsieur de

Seine-et-Oise. — Style lapidaire. — Les âmes soeurs. — _Le patron!_

— Mon ami Cham, mon ami Clairville et mon ami Dornay. — Galvanisme.

— Question _ubi_. — Le Champ de Mars. — Temps perdu. — La

Bérésina! — Victorien Sardou, propriétaire. — Deux voisins de

campagne. — Le maréchal Magnan. — Un billet. — Justice rendue. —

L'ingratitude. — Trois collèges peu électoraux. — Au gaz! — Mon

condisciple Forqueray. — Le talisman. — _Plus lourd que l'air!_ —

Ce n'est qu'impossible! — Devant le conseil. — Un magistrat. — _Un

dimanche!_ — Le _Pont cassé_ du sieur Séraphin. — _Plus lourd que

l'air, plus fort que tout._

On voudra bien reconnaître pourtant que ce que je souhaitais avec tant

d'ardeur n'était pas,—pour moi personnellement,—d'un intérêt fort

précieux.

Car le bilan,—non pas probable, mais certain,—en ce qui me

concernait, n'était que trop facile à établir d'avance.

1° Je proclamais une idée nouvelle pour l'infiniment grand

nombre:—logiquement donc et historiquement, je devais m'attendre à tous

les désagréments qui assaillent tout homme dans mon cas: attaques,

injures de tous cuistres, lâches et gredins ténébreux;—morsures au

talon de par tous les niais,—je vous raconterai, à sa place, le joli

discours d'un monsieur de Seine-et-Oise,—sans parler de la raillerie

supra-française à la portée de tous ceux qui, pour s'excuser de ne rien

comprendre à ce que je voulais faire, naturellement devaient en rire

supérieurement.

Rien n'y a manqué:—lettres de goujats anonymes, insultes des compères

Moigno et Meunier, traduites jusqu'en style lapidaire par une autre

digne soeur de ces deux âmes.

Je ne parle pas des inconvénients physiques: ils furent appréciables

et durent faire jubiler le coeur de quelques honnêtes gens.

2° S'agissait-il donc d'argent?—Mais, tout convaincu que je fusse

sur ce point d'un succès—qui ne devait pas me revenir (—je dirai

tout à l'heure de combien je m'étais trompé), je n'étais pas assez

aveugle pour ne pas apprécier tout d'abord que je commençais par

m'engager, moi, la plus proverbiale incapacité financière, dans une

entreprise énorme et pleine d'aléas;—que j'affrontais d'abord,

moi-même et seul, un premier déboursé formidable et trop certain d'une

part,—et que d'autre part j'allais porter quelque préjudice à mon

établissement photographique—Dans les conditions que j'ai dites

surtout, cet établissement n'allait pas impunément se passer de la

présence de son chef. Le public, même quand il achète des chemises,

aime avoir affaire au _Maître de la maison_.

Sans parler des concurrents, qui ne négligeraient rien pour profiter

de l'excellente occasion, ni des ennemis au guet, le plus bienveillant

des hommes, mon cher et bon camarade Cham, ne taillait-il pas déjà,

sans penser à mal, le digne garçon! le crayon qui allait tracer dans

le _Charivari_,—mon ancienne maison!—ce dessin que j'eusse trouvé

plus comique encore s'il s'était agi d'un autre:—

Un monsieur à un photographe:

—Monsieur, je désirerais avoir mon portrait?

—Rien de plus facile, monsieur! Prenez donc la peine de monter!

Et au fond, en l'air, un ballon...

Mon vieil ami Clairville et son collaborateur Dornay sans aucune

malveillance, tout au contraire, ne jetaient-ils pas déjà sur le

papier _le scenario_ de cette pièce qui montra pendant cent soirées

consécutives au public du théâtre Déjazet,—_Monsieur Nanar_—courant

en vareuse blanche après son hélice, et poursuivi par un client

obstiné qui s'acharne, mais en vain, à obtenir de lui son portrait?

Dépense certaine d'un côté, perte assurée de l'autre, voilà donc le

point de départ; et, s'il y avait succès d'argent, avec les frais

écrasants de cette entreprise en dehors des proportions ordinaires,

les quelques mille francs que je glanerais après la vraie moisson

faite au bénéfice de mes mécaniciens et inventeurs,—dont je ne

satisferais peut-être aucun!—ces quelques billets de mille francs

arriveraient-ils à compenser le dommage?—Quelle folie donc à moi de

quitter mon bon et brave gagne-pain photographique!

Rien encore n'a manqué à cette partie du programme,—si ce n'est les

quelques mille francs glanés en question.—Jusqu'ici, découvert

énorme, mon établissement tué,—que j'ai galvanisé six mois durant au

sortir de mon lit de blessé,—et que je vais tuer de nouveau tout à

l'heure en repartant...

3° Enfin s'agissait-il de vanité à satisfaire, d'un besoin de bruit,

d'une réputation à faire ou à augmenter?—Mais j'ai travaillé beaucoup

déjà, et, bon ou mauvais, j'ai beaucoup produit. Mes journaux, mes

livres, mes caricatures, ma photographie, et surtout la cordiale

camaraderie de mes confrères en journalisme et la bienveillance du

public, m'avaient donné toute la notoriété que j'eusse pu souhaiter

jamais.

En vérité, il me semble que je n'avais pas besoin de monter en ballon

pour m'appeler Nadar!

Hélas! mes bénéfices personnels n'avaient pas besoin de la triste

démonstration des faits pour être évalués à beaucoup moins que 0.

Puisqu'il ne s'agissait donc pas d'un intérêt privé (—c'eût été

idiot!)—il y en avait donc là un autre, incontestable,—immense, si

j'avais raison,—touchant, même si j'avais tort, et devant lequel

toutes considérations privées, tous autres scrupules, toutes

répugnances devaient céder.

Que faire, en effet? Fallait-il aller demander à l'Angleterre, toute

prête, la place que j'avais, de droit, chez nous?

Si peu _Chauvin_ que je fusse, pouvais-je seulement offrir à des yeux

rivaux le premier spectacle de la plus grande tentative aérostatique

(pour ne parler en ce moment que d'aérostation) qui eût été faite

encore, et ne devais-je pas la réserver à notre pays, qui a vu

s'élever le premier ballon des Montgolfier?

Le Champ de Mars ne m'appartenait-il pas _de droit_, comme le lieu

consacré, traditionnel,—le berceau presque de notre «toute française»

aérostation?

Ne savais-je donc pas moi-même, pour me rassurer tout à fait,—et qui

eût pu mieux le savoir?—quel désintéressement, quelle abnégation

j'apportais dans cette grande entreprise?

Je ne trouvais rien à répondre à tout cela, qu'on me répétait

constamment autour de moi,—et pourtant, par une distinction puérile

que quelques-uns comprendront peut-être, je souhaitais avoir la

disposition libre du Champ de Mars,...—mais je ne me serais jamais

décidé à le demander...

Et comme il n'était guère probable qu'on vînt me l'offrir sur un plat

d'argent, je l'attendrais peut-être encore, sans quelques bons amis

qui se mirent en campagne.

Ne demandant rien à personne, n'ayant jamais crainte de sentir le

terrain manquer sous mon pied, c'est-à-dire n'ayant jamais convoité,

gêné ni envahi la part d'autrui,—étant toujours enfin, j'ose le

croire, autant qu'il est en moi à la disposition de mon prochain, je

peux dire que j'ai toujours eu le bonheur d'avoir des amis—et de

bons amis même—partout.

De bonnes âmes donc, qui ont nom Saint-Albin, Jubinal, Choler, de

Pages, de Beaufort, Piétri, s'étaient inquiétées de la détresse d'un

citoyen fort empiergé d'un gros ballon dont il ne savait que faire, et

une fois fait, chacun d'eux s'était mis à l'oeuvre, qui de droite, qui

de gauche.—Et pendant que ces braves gens trottaient, je n'aidais

rien, restant lâchement dans la coulisse et venant seulement aux

nouvelles...

Mais que de temps perdu là encore! Que de pas et démarches inutiles!

Que de courses sur fausses pistes!

—M. le préfet Haussmann est fort bien disposé pour cette idée, me

disait-on; mais le Champ de Mars ne le concerne point.—Je vais au

ministère de l'Intérieur.

—Le ministère de l'Intérieur voit d'un bon oeil le projet de ces

curieuses ascensions; mais le Champ de Mars dépend uniquement du

ministre de la Guerre.

Or il m'apparaissait que généralement on avait quelque peur du

ministre de la Guerre...

J'allais de l'un à l'autre, impatient, enfiévré, énervé,—découragé

parfois à mettre le feu à mon ballon,—moi dessous!—Je voyais les

jours s'écouler, les dernières feuilles des arbres tourbillonner sous

le vent d'automne,—et l'hiver accourant!

—L'hiver! Pour moi Moscou et la Bérésina!

_Enfin Malherbe vint!_ dit Boileau.—Ce n'était pas Malherbe, ce fut

Victorien Sardou. Il était réservé à Sardou d'enlever la position.

Il faut savoir que Sardou, par une rencontre de fortune, s'était

trouvé, un très-beau matin, acquéreur du château des princes de

Béthune sur le coteau de Marly, tout justement au-dessous de la

propriété du maréchal Magnan.

On avait voisiné, et comme notre Sardou n'est pas charmant seulement

au Gymnase, le maréchal, qui chaque soir, au retour de Paris, montait

à pied la côte derrière ses chevaux, entrait presque quotidiennement

chez son aimable voisin, et se délassait des travaux de la journée en

faisant quelques tours de bonne causerie sous les grands arbres du

jeune auteur.

Sardou, toujours vaillant, toujours prêt, eût attaqué la place dès le

jour même; mais le maréchal n'était ni à Marly ni à Paris. Il

accomplissait je ne sais quelle besogne militaire dans quelque place

forte,—Strasbourg, je crois,—que je donnai de bon coeur à tous les

diables à ce moment-là.

Il fallait attendre.

Je n'attendis pas longtemps.

Deux jours après, je recevais de mon ami le mot que voici.—Je n'ai

pas besoin de souligner toute l'indulgence, toute la délicatesse de ce

billet:

«Marly-le-Roi, jeudi 17.

«Mon cher ami,

«_Enlevé, le ballon!_... J'ai vu hier au soir le maréchal, qui te

donne tout le champ de Mars. C'est solennellement promis, mais il

désire te voir pour te remettre la permission écrite en mains propres.

Va donc le voir aujourd'hui à la Place, de midi à deux heures: il

t'attend. _Je ne saurais d'ailleurs assez te répéter que tu n'as rien

à demander,_ que la chose est accordée. . . . . . . . . . . . . . . .

«Et là-dessus, bonne poignée de main, courage, en avant!

«Ton dévoué de coeur,

«VICT. SARDOU.»

«P. S. Si tu as encore besoin de moi?...»

Je me présentai donc chez le maréchal Magnan, et en complétant les

détails que Sardou lui avait indiqués sur le but de mon entreprise, je

le remerciai d'aider au grand oeuvre de la future Navigation Aérienne.

Mais je tiens à dire—et je tiens à dire tout de suite—que j'eus

bientôt à remercier le maréchal pour quelque chose de plus.

S'il avait paru s'intéresser d'abord à ma théorie du _Plus lourd que

l'air_, s'il aida puissamment l'entreprise de mes ascensions, il ne me

fut pas possible plus tard de ne pas voir qu'il portait un intérêt

autre et au moins aussi réel à ma situation personnelle, si

périculeusement engagée d'abord, si gravement compromise ensuite.

Quelque peu surpris, me parut-il un instant, que notre religion ne fût

point précisément la même,—ce qu'honorablement je n'aurais pu ne pas

lui témoigner,—il n'en fut ni moins bienveillant ni moins cordial, et

j'eus surtout lieu d'être plus d'une fois touché de la préoccupation

de père avec laquelle il s'inquiétait toujours du sort des chers

miens... Il est des paroles qu'on n'oublie pas, et d'autant qu'on les

attendait moins.

Pour moi plus qu'un autre, je regarde comme un devoir de dire que j'ai

trouvé le maréchal Magnan essentiellement bon et humain.

Je crois pouvoir ajouter que, si j'ai un vice, ce ne sera jamais le

plus abominable de tous:

—L'ingratitude.

Contre le soupçon de flatterie, je ne pense même pas à me défendre.

Tout fut bientôt réglé avec le ministère de la guerre, où je trouvai

aussi bon accueil de MM. le général De Jean et du colonel de La Pisse,

que je l'avais reçu des généraux Soumain et de Villiers, et du colonel

Sautereau.

On eût dit qu'il y avait un mot d'ordre de bienveillance,

d'encouragement et d'affabilité.—_Plus lourd que l'air_ ne comptait

plus ses conquêtes!

Je n'avais plus qu'à m'occuper des préparatifs matériels de ma

première ascension. Je dis _première_, car, bien que je n'eusse

d'abord songé qu'à obtenir une fois le Champ de Mars,—ce qui eût été

une ruine plus que complète,—le maréchal, qui y voyait d'un peu plus

loin que moi, me l'avait libéralement et spontanément donné pour

quatre.

Il fallait d'abord s'occuper du gaz.—De par le privilége de

l'indiscipline qui dut me faire essayer jadis de trois collèges, qui

furent pour moi moins qu'électoraux,—Versailles, Lyon et Bourbon, à

Paris,—il n'est pas un coin de rue où je ne me cogne du nez contre un

ancien condisciple.—J'allai donc trouver le soir même mon vieux

camarade Forqueray, ingénieur de la Compagnie Parisienne du gaz.

Je fus étourdi, renversé de ce qu'il m'apprit:

—La grosse prise se trouvait derrière l'École Militaire.

—Pour amener le gaz au centre du Champ de Mars avec des tuyaux de

cinquante centimètres,—(en avait-on suffisamment dans les

magasins?)—il s'agissait de creuser une tranchée de douze cents

mètres, à un mètre cinquante de profondeur.

—Pour préparer et exécuter cette besogne, il fallait un travail de je

ne sais combien d'hommes pendant je ne sais combien de jours et de

nuits.

—La Compagnie Parisienne, appréciant les pertes et autres

dérangements réels que lui causait tout gonflement de ballon, ne

donnait dans ces cas le gaz qu'à 40 centimes le mètre cube, 10

centimes de plus qu'au prix ordinaire:

Donc, 6,000 mètres,—total: 2,400 fr.

Mais ce chiffre n'était rien vis-à-vis de l'effroyable dépense des

tranchées.

Et il y avait encore une autre question vers laquelle je n'osais même

pas me retourner:—l'argent pour tout cela!...

Ces détails me furent confirmés par M. Lepeudry, ingénieur en chef du

service extérieur.

C'était grave;—mais j'avais une telle foi dans mon talisman,—le

_Plus lourd que l'air!_—Au bout du compte, tout cela n'était guère

qu'impossible!

Il fallait d'abord m'adresser au Conseil d'administration même de la

Compagnie du Gaz.

Le lendemain matin,—_Plus lourd que l'air!_—je me présentais au

Conseil d'administration même.

Je connaissais quelques visages dans le conseil, visages qui dès

longtemps s'étaient montrés bienveillants à mon endroit, bienveillance

dont j'avais toujours tâché de ne point démériter.

Il y avait, d'abord pour moi, MM. Émile, Isaac et Eugène Pereire,—mes

trois premiers actionnaires de la rue Saint-Lazare, auxquels j'avais

donné jadis jusqu'à 87 fr. 56 c. pour 100.—Nadar aux Pereire! Quelle

gloire!—et auxquels j'ai donné beaucoup moins depuis...

Mais je patiente,—et eux aussi, j'espère!

Il y avait encore mon ancien voisin de Maisons-Laffitte, l'honorable

M. Dubochet,—et M. Bixio, un ancien aéronaute!—et M. de Gayffier,

directeur de la Compagnie, et M. Rhoné, et qui encore?...

Le conseil était nombreux: une imposante vingtaine de notabilités...

Grâce à la présentation de M. Émile Pereire, je suis introduit

aussitôt,—et je commence par établir avec autant d'aplomb que si je

n'avais parlé devant des gens qui en savent sur tous points cent fois

plus que moi,—ma théorie du _Plus lourd que l'air_...

Quelques objections,—légères.—Passons! Mais non sans constater,

tout en passant, le bon vouloir général que je trouve là encore.

J'arrive au but,—et je demande simplement à la Compagnie de me faire

exécuter immédiatement les travaux nécessaires.

Accordé!

À terre & en l'air... Mémoires du Géant · 第 51 / 114 题