Un bilan. — Les cuistres et les niais. — Le monsieur de
Seine-et-Oise. — Style lapidaire. — Les âmes soeurs. — _Le patron!_
— Mon ami Cham, mon ami Clairville et mon ami Dornay. — Galvanisme.
— Question _ubi_. — Le Champ de Mars. — Temps perdu. — La
Bérésina! — Victorien Sardou, propriétaire. — Deux voisins de
campagne. — Le maréchal Magnan. — Un billet. — Justice rendue. —
L'ingratitude. — Trois collèges peu électoraux. — Au gaz! — Mon
condisciple Forqueray. — Le talisman. — _Plus lourd que l'air!_ —
Ce n'est qu'impossible! — Devant le conseil. — Un magistrat. — _Un
dimanche!_ — Le _Pont cassé_ du sieur Séraphin. — _Plus lourd que
l'air, plus fort que tout._
On voudra bien reconnaître pourtant que ce que je souhaitais avec tant
d'ardeur n'était pas,—pour moi personnellement,—d'un intérêt fort
précieux.
Car le bilan,—non pas probable, mais certain,—en ce qui me
concernait, n'était que trop facile à établir d'avance.
1° Je proclamais une idée nouvelle pour l'infiniment grand
nombre:—logiquement donc et historiquement, je devais m'attendre à tous
les désagréments qui assaillent tout homme dans mon cas: attaques,
injures de tous cuistres, lâches et gredins ténébreux;—morsures au
talon de par tous les niais,—je vous raconterai, à sa place, le joli
discours d'un monsieur de Seine-et-Oise,—sans parler de la raillerie
supra-française à la portée de tous ceux qui, pour s'excuser de ne rien
comprendre à ce que je voulais faire, naturellement devaient en rire
supérieurement.
Rien n'y a manqué:—lettres de goujats anonymes, insultes des compères
Moigno et Meunier, traduites jusqu'en style lapidaire par une autre
digne soeur de ces deux âmes.
Je ne parle pas des inconvénients physiques: ils furent appréciables
et durent faire jubiler le coeur de quelques honnêtes gens.
2° S'agissait-il donc d'argent?—Mais, tout convaincu que je fusse
sur ce point d'un succès—qui ne devait pas me revenir (—je dirai
tout à l'heure de combien je m'étais trompé), je n'étais pas assez
aveugle pour ne pas apprécier tout d'abord que je commençais par
m'engager, moi, la plus proverbiale incapacité financière, dans une
entreprise énorme et pleine d'aléas;—que j'affrontais d'abord,
moi-même et seul, un premier déboursé formidable et trop certain d'une
part,—et que d'autre part j'allais porter quelque préjudice à mon
établissement photographique—Dans les conditions que j'ai dites
surtout, cet établissement n'allait pas impunément se passer de la
présence de son chef. Le public, même quand il achète des chemises,
aime avoir affaire au _Maître de la maison_.
Sans parler des concurrents, qui ne négligeraient rien pour profiter
de l'excellente occasion, ni des ennemis au guet, le plus bienveillant
des hommes, mon cher et bon camarade Cham, ne taillait-il pas déjà,
sans penser à mal, le digne garçon! le crayon qui allait tracer dans
le _Charivari_,—mon ancienne maison!—ce dessin que j'eusse trouvé
plus comique encore s'il s'était agi d'un autre:—
Un monsieur à un photographe:
—Monsieur, je désirerais avoir mon portrait?
—Rien de plus facile, monsieur! Prenez donc la peine de monter!
Et au fond, en l'air, un ballon...
Mon vieil ami Clairville et son collaborateur Dornay sans aucune
malveillance, tout au contraire, ne jetaient-ils pas déjà sur le
papier _le scenario_ de cette pièce qui montra pendant cent soirées
consécutives au public du théâtre Déjazet,—_Monsieur Nanar_—courant
en vareuse blanche après son hélice, et poursuivi par un client
obstiné qui s'acharne, mais en vain, à obtenir de lui son portrait?
Dépense certaine d'un côté, perte assurée de l'autre, voilà donc le
point de départ; et, s'il y avait succès d'argent, avec les frais
écrasants de cette entreprise en dehors des proportions ordinaires,
les quelques mille francs que je glanerais après la vraie moisson
faite au bénéfice de mes mécaniciens et inventeurs,—dont je ne
satisferais peut-être aucun!—ces quelques billets de mille francs
arriveraient-ils à compenser le dommage?—Quelle folie donc à moi de
quitter mon bon et brave gagne-pain photographique!
Rien encore n'a manqué à cette partie du programme,—si ce n'est les
quelques mille francs glanés en question.—Jusqu'ici, découvert
énorme, mon établissement tué,—que j'ai galvanisé six mois durant au
sortir de mon lit de blessé,—et que je vais tuer de nouveau tout à
l'heure en repartant...
3° Enfin s'agissait-il de vanité à satisfaire, d'un besoin de bruit,
d'une réputation à faire ou à augmenter?—Mais j'ai travaillé beaucoup
déjà, et, bon ou mauvais, j'ai beaucoup produit. Mes journaux, mes
livres, mes caricatures, ma photographie, et surtout la cordiale
camaraderie de mes confrères en journalisme et la bienveillance du
public, m'avaient donné toute la notoriété que j'eusse pu souhaiter
jamais.
En vérité, il me semble que je n'avais pas besoin de monter en ballon
pour m'appeler Nadar!
Hélas! mes bénéfices personnels n'avaient pas besoin de la triste
démonstration des faits pour être évalués à beaucoup moins que 0.
Puisqu'il ne s'agissait donc pas d'un intérêt privé (—c'eût été
idiot!)—il y en avait donc là un autre, incontestable,—immense, si
j'avais raison,—touchant, même si j'avais tort, et devant lequel
toutes considérations privées, tous autres scrupules, toutes
répugnances devaient céder.
Que faire, en effet? Fallait-il aller demander à l'Angleterre, toute
prête, la place que j'avais, de droit, chez nous?
Si peu _Chauvin_ que je fusse, pouvais-je seulement offrir à des yeux
rivaux le premier spectacle de la plus grande tentative aérostatique
(pour ne parler en ce moment que d'aérostation) qui eût été faite
encore, et ne devais-je pas la réserver à notre pays, qui a vu
s'élever le premier ballon des Montgolfier?
Le Champ de Mars ne m'appartenait-il pas _de droit_, comme le lieu
consacré, traditionnel,—le berceau presque de notre «toute française»
aérostation?
Ne savais-je donc pas moi-même, pour me rassurer tout à fait,—et qui
eût pu mieux le savoir?—quel désintéressement, quelle abnégation
j'apportais dans cette grande entreprise?
Je ne trouvais rien à répondre à tout cela, qu'on me répétait
constamment autour de moi,—et pourtant, par une distinction puérile
que quelques-uns comprendront peut-être, je souhaitais avoir la
disposition libre du Champ de Mars,...—mais je ne me serais jamais
décidé à le demander...
Et comme il n'était guère probable qu'on vînt me l'offrir sur un plat
d'argent, je l'attendrais peut-être encore, sans quelques bons amis
qui se mirent en campagne.
Ne demandant rien à personne, n'ayant jamais crainte de sentir le
terrain manquer sous mon pied, c'est-à-dire n'ayant jamais convoité,
gêné ni envahi la part d'autrui,—étant toujours enfin, j'ose le
croire, autant qu'il est en moi à la disposition de mon prochain, je
peux dire que j'ai toujours eu le bonheur d'avoir des amis—et de
bons amis même—partout.
De bonnes âmes donc, qui ont nom Saint-Albin, Jubinal, Choler, de
Pages, de Beaufort, Piétri, s'étaient inquiétées de la détresse d'un
citoyen fort empiergé d'un gros ballon dont il ne savait que faire, et
une fois fait, chacun d'eux s'était mis à l'oeuvre, qui de droite, qui
de gauche.—Et pendant que ces braves gens trottaient, je n'aidais
rien, restant lâchement dans la coulisse et venant seulement aux
nouvelles...
Mais que de temps perdu là encore! Que de pas et démarches inutiles!
Que de courses sur fausses pistes!
—M. le préfet Haussmann est fort bien disposé pour cette idée, me
disait-on; mais le Champ de Mars ne le concerne point.—Je vais au
ministère de l'Intérieur.
—Le ministère de l'Intérieur voit d'un bon oeil le projet de ces
curieuses ascensions; mais le Champ de Mars dépend uniquement du
ministre de la Guerre.
Or il m'apparaissait que généralement on avait quelque peur du
ministre de la Guerre...
J'allais de l'un à l'autre, impatient, enfiévré, énervé,—découragé
parfois à mettre le feu à mon ballon,—moi dessous!—Je voyais les
jours s'écouler, les dernières feuilles des arbres tourbillonner sous
le vent d'automne,—et l'hiver accourant!
—L'hiver! Pour moi Moscou et la Bérésina!
_Enfin Malherbe vint!_ dit Boileau.—Ce n'était pas Malherbe, ce fut
Victorien Sardou. Il était réservé à Sardou d'enlever la position.
Il faut savoir que Sardou, par une rencontre de fortune, s'était
trouvé, un très-beau matin, acquéreur du château des princes de
Béthune sur le coteau de Marly, tout justement au-dessous de la
propriété du maréchal Magnan.
On avait voisiné, et comme notre Sardou n'est pas charmant seulement
au Gymnase, le maréchal, qui chaque soir, au retour de Paris, montait
à pied la côte derrière ses chevaux, entrait presque quotidiennement
chez son aimable voisin, et se délassait des travaux de la journée en
faisant quelques tours de bonne causerie sous les grands arbres du
jeune auteur.
Sardou, toujours vaillant, toujours prêt, eût attaqué la place dès le
jour même; mais le maréchal n'était ni à Marly ni à Paris. Il
accomplissait je ne sais quelle besogne militaire dans quelque place
forte,—Strasbourg, je crois,—que je donnai de bon coeur à tous les
diables à ce moment-là.
Il fallait attendre.
Je n'attendis pas longtemps.
Deux jours après, je recevais de mon ami le mot que voici.—Je n'ai
pas besoin de souligner toute l'indulgence, toute la délicatesse de ce
billet:
«Marly-le-Roi, jeudi 17.
«Mon cher ami,
«_Enlevé, le ballon!_... J'ai vu hier au soir le maréchal, qui te
donne tout le champ de Mars. C'est solennellement promis, mais il
désire te voir pour te remettre la permission écrite en mains propres.
Va donc le voir aujourd'hui à la Place, de midi à deux heures: il
t'attend. _Je ne saurais d'ailleurs assez te répéter que tu n'as rien
à demander,_ que la chose est accordée. . . . . . . . . . . . . . . .
«Et là-dessus, bonne poignée de main, courage, en avant!
«Ton dévoué de coeur,
«VICT. SARDOU.»
«P. S. Si tu as encore besoin de moi?...»
Je me présentai donc chez le maréchal Magnan, et en complétant les
détails que Sardou lui avait indiqués sur le but de mon entreprise, je
le remerciai d'aider au grand oeuvre de la future Navigation Aérienne.
Mais je tiens à dire—et je tiens à dire tout de suite—que j'eus
bientôt à remercier le maréchal pour quelque chose de plus.
S'il avait paru s'intéresser d'abord à ma théorie du _Plus lourd que
l'air_, s'il aida puissamment l'entreprise de mes ascensions, il ne me
fut pas possible plus tard de ne pas voir qu'il portait un intérêt
autre et au moins aussi réel à ma situation personnelle, si
périculeusement engagée d'abord, si gravement compromise ensuite.
Quelque peu surpris, me parut-il un instant, que notre religion ne fût
point précisément la même,—ce qu'honorablement je n'aurais pu ne pas
lui témoigner,—il n'en fut ni moins bienveillant ni moins cordial, et
j'eus surtout lieu d'être plus d'une fois touché de la préoccupation
de père avec laquelle il s'inquiétait toujours du sort des chers
miens... Il est des paroles qu'on n'oublie pas, et d'autant qu'on les
attendait moins.
Pour moi plus qu'un autre, je regarde comme un devoir de dire que j'ai
trouvé le maréchal Magnan essentiellement bon et humain.
Je crois pouvoir ajouter que, si j'ai un vice, ce ne sera jamais le
plus abominable de tous:
—L'ingratitude.
Contre le soupçon de flatterie, je ne pense même pas à me défendre.
Tout fut bientôt réglé avec le ministère de la guerre, où je trouvai
aussi bon accueil de MM. le général De Jean et du colonel de La Pisse,
que je l'avais reçu des généraux Soumain et de Villiers, et du colonel
Sautereau.
On eût dit qu'il y avait un mot d'ordre de bienveillance,
d'encouragement et d'affabilité.—_Plus lourd que l'air_ ne comptait
plus ses conquêtes!
Je n'avais plus qu'à m'occuper des préparatifs matériels de ma
première ascension. Je dis _première_, car, bien que je n'eusse
d'abord songé qu'à obtenir une fois le Champ de Mars,—ce qui eût été
une ruine plus que complète,—le maréchal, qui y voyait d'un peu plus
loin que moi, me l'avait libéralement et spontanément donné pour
quatre.
Il fallait d'abord s'occuper du gaz.—De par le privilége de
l'indiscipline qui dut me faire essayer jadis de trois collèges, qui
furent pour moi moins qu'électoraux,—Versailles, Lyon et Bourbon, à
Paris,—il n'est pas un coin de rue où je ne me cogne du nez contre un
ancien condisciple.—J'allai donc trouver le soir même mon vieux
camarade Forqueray, ingénieur de la Compagnie Parisienne du gaz.
Je fus étourdi, renversé de ce qu'il m'apprit:
—La grosse prise se trouvait derrière l'École Militaire.
—Pour amener le gaz au centre du Champ de Mars avec des tuyaux de
cinquante centimètres,—(en avait-on suffisamment dans les
magasins?)—il s'agissait de creuser une tranchée de douze cents
mètres, à un mètre cinquante de profondeur.
—Pour préparer et exécuter cette besogne, il fallait un travail de je
ne sais combien d'hommes pendant je ne sais combien de jours et de
nuits.
—La Compagnie Parisienne, appréciant les pertes et autres
dérangements réels que lui causait tout gonflement de ballon, ne
donnait dans ces cas le gaz qu'à 40 centimes le mètre cube, 10
centimes de plus qu'au prix ordinaire:
Donc, 6,000 mètres,—total: 2,400 fr.
Mais ce chiffre n'était rien vis-à-vis de l'effroyable dépense des
tranchées.
Et il y avait encore une autre question vers laquelle je n'osais même
pas me retourner:—l'argent pour tout cela!...
Ces détails me furent confirmés par M. Lepeudry, ingénieur en chef du
service extérieur.
C'était grave;—mais j'avais une telle foi dans mon talisman,—le
_Plus lourd que l'air!_—Au bout du compte, tout cela n'était guère
qu'impossible!
Il fallait d'abord m'adresser au Conseil d'administration même de la
Compagnie du Gaz.
Le lendemain matin,—_Plus lourd que l'air!_—je me présentais au
Conseil d'administration même.
Je connaissais quelques visages dans le conseil, visages qui dès
longtemps s'étaient montrés bienveillants à mon endroit, bienveillance
dont j'avais toujours tâché de ne point démériter.
Il y avait, d'abord pour moi, MM. Émile, Isaac et Eugène Pereire,—mes
trois premiers actionnaires de la rue Saint-Lazare, auxquels j'avais
donné jadis jusqu'à 87 fr. 56 c. pour 100.—Nadar aux Pereire! Quelle
gloire!—et auxquels j'ai donné beaucoup moins depuis...
Mais je patiente,—et eux aussi, j'espère!
Il y avait encore mon ancien voisin de Maisons-Laffitte, l'honorable
M. Dubochet,—et M. Bixio, un ancien aéronaute!—et M. de Gayffier,
directeur de la Compagnie, et M. Rhoné, et qui encore?...
Le conseil était nombreux: une imposante vingtaine de notabilités...
Grâce à la présentation de M. Émile Pereire, je suis introduit
aussitôt,—et je commence par établir avec autant d'aplomb que si je
n'avais parlé devant des gens qui en savent sur tous points cent fois
plus que moi,—ma théorie du _Plus lourd que l'air_...
Quelques objections,—légères.—Passons! Mais non sans constater,
tout en passant, le bon vouloir général que je trouve là encore.
J'arrive au but,—et je demande simplement à la Compagnie de me faire
exécuter immédiatement les travaux nécessaires.
Accordé!