Un coin du voile. — Simple bilan. — Quel mois! — Le vrai pacte. —
Théorie du prêteur et de l'emprunteur. — A. Dumas fils. — En quête.
— Plus royalistes que le roi. — Un épisode — L'abbé B...d. — _Je
t'attends!_ — Le calice en vermeil. — _Les diamants de ma femme!_ —
Un poulet qui aime un canard. — Théorie élémentaire de la soupape. —
Un homme pratique. — Pas le temps! — _Ubinàm gentium?_ — Le droit
de tous. — Les termes moyens. — Prêter et donner. — Ce qui me
manquera toujours. — À bas les candidats! — Adjoint au maire. —
Profession de foi. — Les couteaux à terre. — Escobar. — Bourgogne!
Armagnac! — Justice!
Si peu embarrassé que je sois à parler de mes propres affaires, des
intérêts qui ne sont pas les miens seuls ne me permettent, ai-je dit,
de soulever ici qu'un très-petit coin du voile qui cache tant de
tristesses.
Le lecteur, d'après le peu que je lui dirai en courant, devinera ce
que j'ai dû lui taire, et il me pardonnera l'aridité de ces rapides
détails, indispensables à plusieurs points de vue. Je suis bien loin,
malheureusement, d'avoir l'habileté magistrale du grand Balzac, qui se
plaisait à faire intervenir au milieu de son drame le Chiffre,—cette
puissance terrible, comme la Fatalité antique, dans notre société
moderne,—et de ce chiffre même, aride, antipathique, savait tirer la
passion palpitante et l'intérêt haletant.
Je dois établir simplement ici le bilan approximatif des ressources et
des dépenses de mon entreprise.
Comme ressources, je pouvais donc compter sur un premier
souscripteur, M. B...t, pour 10,000 fr.—et sur le second, M. B...o,
pour X. (Cet X devait plus tard signifier 500 fr.)
Total: 10,500 fr.
Rien de plus, car mes ressources personnelles étaient nulles: sans
patrimoine, d'une part, je n'avais jamais songé, d'autre part, comme
je l'ai dit, à mettre de l'argent de côté. Des deux familles
auxquelles j'appartiens, l'une est beaucoup trop pauvre, l'autre
beaucoup trop riche pour qu'il me vienne jamais à la pensée, fût-ce en
danger de mort, de leur emprunter un centime.—Enfin, je ne pouvais,
ai-je dit encore, demander aucune aide à mon établissement
photographique, propriété commune et encore grevée d'une partie des
frais de son installation.
Or, qu'avais-je à payer?
D'abord, pour la soie, 60,000 fr.
Ensuite, à L. Godard, entrepreneur de la confection, et aux termes du
devis qu'il m'avait tout d'abord remis, 9,000 fr.
Nous verrons plus tard dans quelles proportions surprenantes devait
s'accroître ce devis...
Puis le filet, la nacelle, les agrès, etc., etc.
Donc, pour le début, le problème était ainsi posé:
Avec 10,500 fr. commencer par payer 69,000 fr. à premier dire.
Je me rappelle avec quel serrement de coeur et quel frisson
d'épouvante je vis, le premier soir, donner le premier coup de
ciseaux dans ces ballots de taffetas blanc qu'on apportait par petites
charretées...
Un peu plus, j'allais crier:—N'allez pas plus loin! Comptez ce qui
est taillé et qu'on remporte le reste!
Mais je ne suis pas non plus celui qui s'arrête.—Marchons toujours!
me dis-je.
Et, fermant les yeux, j'avançai.....
Par quels procédés arrivai-je à renouveler le miracle de la
multiplication des pains et à donner à tous les ayants droit
satisfaction telle, qu'au bout d'un mois—je dis un mois!—mon ballon,
ensemble et détails, était prêt à s'enlever!
Mais quel mois! et qui saura jamais, qui pourra jamais soupçonner les
efforts, la tension d'esprit, les bouillonnements de cerveau, les
insomnies brûlantes, la fièvre permanente de ce cruel mois, fouaillé,
comme par l'urticaire, de la nécessité de faire jaillir chaque soir de
mon imagination l'argent exigé par les payements du lendemain!
Car il fallait être plus qu'exact: devant les nécessités d'urgence
suprême de cette besogne _in extremis_, le moindre arrêt, la moindre
indécision dans l'élan des travaux eussent été mortels.
J'avais bien deux ou trois dizaines de mille francs confiés par moi
dans des temps meilleurs à des amis dans l'embarras. Mais je m'honore
de déclarer qu'il ne me vint même pas une seconde l'invraisemblable
pensée de m'adresser à mes débiteurs, et j'ajouterai à cette
déclaration que ce n'est pas seulement à mon bon sens que je rends
ici cette justice.—C'est à un tout autre sentiment, et tout
d'instinct, comme toujours, que j'obéissais.
De par le sans-façon avec lequel j'ai toute ma vie considéré et traité
les affaires d'argent, j'ai toujours éprouvé une invincible répugnante
à réclamer, fût-ce dans les plus grands accès de gêne, une restitution
de prêt;—et je ne crains pas de le dire ici, sachant, bien que je
n'ai pas de démenti à attendre.—Il m'a toujours semblé qu'il y a là
violation du pacte secret entre le prêteur et l'emprunteur, pacte dont
on me semble généralement oublier un peu trop la véritable base.
C'est cette base que j'essayais une fois entre autres de rétablir dans
une conversation de chemin de fer avec A. Dumas fils.—Il me
paraissait, comme tant d'autres, lui qui doit mieux valoir, confondre
les choses,—et il se plaignait.
Et je lui répondais qu'à mon sens, l'ami qui vient vous demander un
service se donne par ce fait seul barre sur vous, en vous créant dès
l'abord son obligé par la jouissance qu'il vous apporte de lui être
utile. Le service rendu n'est que la rémunération légitime de cette
jouissance, et ce service rendu trouve dès lors son immédiat payement
en lui-même.—S'il vient à se rencontrer ensuite qu'il soit dans les
moyens de votre prétendu obligé d'ajouter à cela, comme appoint,
quelque reconnaissance, vous voilà payé double.
Mais si vous ne vous contentez pas encore, s'il vous prend,
insatiable, la tentation singulière de rentrer dans votre argent
par-dessus le marché, je n'hésite pas à vous trouver exorbitant et
même un peu usurier.
Il me semble inutile d'ajouter que je ne m'adresse ici qu'aux
personnes qui parlent une même et certaine langue.—Les gens d'argent,
qui se servent d'un autre dictionnaire, sont libres de sauter cette
page ou de hausser les épaules.
En résumé, je trouve qu'il est beaucoup plus naturel comme aussi plus
facile d'emprunter que de se faire rendre,—et je cherchai mes
prêteurs.
Mais les quelques amis dévoués, non pas à mon entreprise, que tous
blâmaient, mais à ma personne, étaient rares ou pauvres eux-mêmes; les
quelques généreuses spontanéités qui se révélèrent, même
très-inattendues, autour de moi étaient comme noyées et
disparaissaient sous l'ivraie. Les autres, sur lesquels j'avais
compté,—puisqu'ils avaient toujours eu le droit de compter sur
moi,—me refusaient toute aide:—par amour de moi! disaient-ils.
Et vraiment le prétexte était tout trouvé et si facile!—«Ce qu'il est
de plus sûr, ô mon ami! c'est que vous allez ruiner votre
établissement de photographie et vous casser le cou:—n'imposez pas à
ma tendresse la douleur de vous y aider!»
Que répondre à ces bonnes gens qui m'aimaient plus encore que je ne
m'aime?...
Non. Nul ne pourra deviner quelles suprêmes et parfois étranges
ressources a absorbées, englouties jusqu'à sa dernière heure cet
aérostat insatiable!—On pourra peut-être seulement soupçonner le
débordement et le désarroi où je me trouvai pour ainsi dire dès le
premier jour, par ce simple fait, que,—sur le seul devis de L.
Godard, s'élevant primitivement à 9,000 fr., je payai par à-compte
successifs, au fur et à mesure des exigences et sans mémoires fournis,
jusqu'à 22,000 fr., dont reçus,—pour arriver à un mémoire définitif
de 41,000 fr...
Sans compter tant d'autres gouffres ouverts autour de ce principal
devis...
Mais le pauvre curé de campagne s'est dit qu'il remplacerait sa
misérable chapelle, qui tombe en ruines, par une vraie église, grande
et belle comme une Cathédrale.
Il n'a rien, ni fortune, ni crédit, ni assistance,—et le Roi est trop
loin et le Conseil municipal trop près.
Mais il a mieux que fortune, crédit, rois, et conseillers
municipaux:—il a la Foi, et il Veut.
Alors il commence par appeler le maçon et lui dit:—Voici les trois
francs que je possède. Mettez à cette place une pierre de trois
francs...
—...et bientôt, en haut de la falaise, le clocher de Notre-Dame de
Boulogne perce la nue...
Je voulais passer sous silence jusqu'au dernier tous les détails,
toutes les péripéties de ce drame agité.—Il est un épisode pourtant
que je n'ai pas le courage de garder pour moi seul, tant il m'est bon
au coeur de m'en souvenir.
À l'émotion encore que j'éprouve en me le rappelant se mêle peut-être
un peu d'orgueil. «—Les peuples ont les gouvernements qu'ils
méritent, disait de Maistre.»—Qu'on me pardonne de dire aussi, comme
je le pense, qu'un homme vaut peut-être par les amis qu'il a.
Tous les matins donc, j'armais en course. Un de ces cruels matins,—un
des plus cruels, c'était un des derniers,—je saute à bas de mon lit
sans sommeil,—et me voilà parti.
Où allais-je? chez qui? je n'en savais rien: j'avais épuisé la liste
des dévouements auxquels je pouvais m'adresser.—Or il fallait trouver
n'importe quoi, n'importe où:—c'était la paye des couturières!
m'avait-on dit la veille.
(—Combien de fois déjà avais-je donné de l'argent pour ces dévorantes
couturières!...)
Je pense tout à coup à un jeune abbé de mes amis, vicaire d'une des
plus pauvres paroisses de Paris.
Un hasard me l'avait autrefois fait rencontrer, et j'avais été
aussitôt vers lui par une irrésistible attraction.
Dès que je le connus, j'eus affection et respect pour ce caractère
élevé, humblement soumis, de par un serment aimé, aux sévérités de sa
foi. Partant l'un et l'autre des deux pôles les plus lointains, nous
nous étions presque tout de suite rencontrés sur le terrain commun où
doivent se retrouver les hommes de bonne volonté. Sévère pour lui-même
et indulgent aux autres, il ne s'était pas détourné de moi,—et il
m'avait donné son amitié, malgré l'éternelle petite guerre de nos
dissentiments, qui ne le découragea jamais.—«Je t'attends!» me dit-il
toujours et encore, dans sa douce et fraternelle obstination.
Pleine de trésors d'indulgence, pure et calme comme celle d'un
nouveau-né, mais regardant face à face les austères devoirs de son
ministère, cette âme tendre, d'autant plus sympathique d'ailleurs,
semble vouloir se faire pardonner sa vertu, et, comme pour qu'on s'en
accommode plus doucement, son esprit enjoué, pittoresque, incisif, qui
eût fait la fortune d'un homme du monde, tempère la gravité
professionnelle, s'humanise et charme tout chemin par les saillies
d'une grâce méridionale.
Je me dirigeais donc vers la maison de celui qui était toujours venu
vers la mienne aux heures mauvaises, aux heures du chagrin et de la
douleur.
À la porte, je m'arrêtai:—Que vais-je faire, et à quoi bon venir
troubler la paix de cette demeure? Ne savais-je pas que celui-ci qui
donne ses jours et ses nuits à consoler les malades et les mourants de
ce quartier pauvre, ne porte pas seulement aux misérables les
consolations de la parole? Ne m'avait-il pas une fois fait la
confidence des désespoirs de la lutte inégale de sa pauvreté contre
tant de détresses?—Quelle cruauté inutile à lui apporter une douleur
de plus!—Et de quel droit, s'il lui reste quelque chose ce matin,
venir porter la main sur ce qui appartient plus légitimement à
d'autres?
Mais—plus malade peut-être moi-même que tous de l'Idée Fixe,
autrement féroce et implacable que la dévorante passion du joueur—il
était écrit que je frapperais à cette porte!
Je vois encore s'offrir à moi cette figure ouverte, bienveillante,
reposée, que n'a jamais troublée la passion qui veille, tout
illuminée encore du plaisir que lui apportait ma visite,—la seconde
en tout, un miracle!—puis s'attristant et se désolant à ma parole:
«—J'ai mes ouvrières à payer ce matin; je ne sais où trouver
l'argent, puisque je viens te le demander!»
Les larmes lui étaient venues aux yeux.
—Je m'étais plusieurs fois reproché la dépense de mon voyage de cet
été dans ma famille, déplorait-il, le pauvre!—(il n'avait pas vu les
siens depuis je ne sais combien d'années);—maintenant ce sera un
remords!—Que faire?—Et combien tu es bon d'avoir pensé à moi!—Et
dire que je n'ai rien,—rien!!!...
Tout à coup il se lève, disparaît—et revient, apportant un écrin noir
carré, qu'il remet en mes mains.—C'était l'unique bien qu'il possédât
au monde:—son calice en vermeil.
—Pardonne-moi du peu, voilà tout! me dit-il
Et ses larmes disparaissant dans son sourire:
—Ce sont _les diamants de ma femme!_
. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .
Pauvre chère âme!
Il venait me consoler à mon lit de douleur au retour de
Hanovre,—puisqu'il est dit que je ne suis bon qu'à le troubler,—et
il me plaignait, et il me grondait:
—Quelles transes tu me causes! me disait-il.—_Je suis comme un
poulet qui aime un canard!_
. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .
Mais le temps nous presse. Détournons nos regards de ces souvenirs de
la route et avançons.
Je n'avais pas que des tracas d'argent.
Il existait entre mon entrepreneur, L. Godard, et moi des
dissentiments très-sérieux sur certaines parties importantes de notre
construction.
Je ne pouvais parvenir à lui faire comprendre la nécessité première de
conformer les dimensions de la soupape surtout—à celles générales de
l'aérostat.
Que le lecteur ne s'épouvante pas. Il ne saurait, à aucun point de
vue, s'agir ici de problèmes scientifiques, et un enfant de dix ans
comprendra au premier mot ce que je vais dire.
Donc, pour éviter qu'un ballon, quand il touche terre pour s'arrêter,
ne fasse voile sous le vent et ne soit traîné, comme nous l'avons été
en Hanovre, par exemple, tout le monde admettra, et le bon sens le
plus élémentaire indique la nécessité première de se débarrasser—au
plus vite et dans les plus larges proportions—du gaz qui gonfle ledit
ballon.
De cette nécessité, j'avais toujours vu se préoccuper vivement Eugène,
l'aîné, l'instructeur et le plus intelligent de la tribu des Godard.
En second lieu, pour qu'un ballon se débarrasse au plus vite de son
gaz, le même bon sens commande, n'est-ce pas?—que l'issue réservée à
ce gaz—soit la soupape—soit diamétralement proportionnée à la
capacité du ballon.
Il n'est pas besoin d'avoir fait une seule ascension pour admettre ces
deux principes absolus.
Il ne m'avait jamais été possible pourtant de les faire entrer dans la
cervelle de L. Godard et de vaincre son obstination sur ce point.
Jamais je n'avais pu lui faire reconnaître que notre ballon de 6,000
mètres—c'est-à-dire douze fois plus grand qu'un ballon ordinaire de
500 mètres—devait comporter une soupape douze fois plus grande.
—Une soupape est toujours trop grande, monsieur Nadar! ne cessait-il
de me répéter, confondant toujours le jeu de manoeuvre pendant
l'ascension et celui d'atterrage proprement dit.—Moi, je suis un
homme pratique!
—Eh bien! vous verrez, homme pratique, le terrible gâchis que nous
aurons à notre première descente par le plus petit vent!
Tout ce que je pus obtenir, ce fut qu'il me promît une soupape double
de l'ordinaire, soit d'un mètre,—pour m'en livrer une de 80
centimètres...
La soupape n'était pas ma seule préoccupation avec cet aéronaute trop
uniquement habitué à la routinière manoeuvre de ses ballons forains
ordinaires.—Mais je reviendrai à son heure sur un autre détail qui me
coûta encore bien cher...
—Mais, me dira-t-on, pourquoi, convaincu comme vous l'étiez d'une
nécessité aussi flagrante,—pourquoi, prévoyant aussi justement les
conséquences désastreuses qui devaient résulter de l'absurde
disproportion de votre soupape,—pourquoi, vous qui étiez celui qui
commande et qui paye, n'exigiez-vous pas rigoureusement que votre
volonté fût faite?...
—Parce que rien ne me déconcerte et ne me fatigue comme une lutte
contre la routine entêtée. Quand je me suis heurté dix fois contre une
absurdité, à la onzième fois je cède la place.—Et puis, au milieu des
préoccupations de toutes sortes, des tribulations et des tracas qui ne
me faisaient trêve ni jour ni nuit, il y avait pour moi nécessité
première, question de vie presque, à ne rien prendre de haute lutte
avec l'homme que j'avais chargé de la conduite de tout le
matériel.—Où la chèvre est attachée... dit le proverbe.—Une
intervention virtuelle de ma part eût pu déterminer le mauvais vouloir
avoué, l'abandon de mon chef d'équipe la veille de ma première
ascension une fois annoncée. _Je n'avais pas le temps!_
Et enfin, au bout du compte, il ne s'agissait que de notre peau!
Après la première descente difficile, si nous en revenions,—on
verrait!
Que me demandiez-vous de m'occuper davantage de cette soupape, quand
je ne savais pas seulement où j'allais exécuter ma première ascension?
Car, tout en faisant face, Dieu sait avec quelle peine! aux nécessités
des payements quotidiens, en surveillant et activant la confection du
matériel, j'en étais encore à chercher la place où je m'enlèverais.
Le terrain de Longchamp et celui des courses de Vincennes me faisant
défaut, je n'avais plus à Paris qu'une place possible,—le Champ de
Mars.
Dans ma pensée, en effet, l'ordre du spectacle que j'avais entrepris
ne pouvait admettre le Pré-Catelan, où encore je retrouvais cette
nécessité première de fabriquer le gaz sur place,—qui avait déjà fait
échouer mon projet de première ascension à Bade,—et encore moins
l'Hippodrome, dont j'avais très-nettement et à plusieurs reprises
repoussé les propositions.
Restait donc le Champ de Mars.
Mais le Champ de Mars, il faut le demander,—et c'est là que je me
heurtais contre une certaine difficulté...
Quelques mots d'explication sur ce point délicat sont nécessaires.
Bien que respirant assez mal en ces temps-ci pour avoir besoin, par
certaines matinées surtout, d'aller chercher plus loin l'air libre qui
me manque et que j'aime, je reconnais pourtant au moins que nous
vivons à une époque où tout honnête homme a, en somme, le droit de
conserver les souvenirs qu'il regrette et la pensée qui lui est chère,
et qui, éternelle, ne saurait désespérer jamais.
Mais je considère aussi que ce respect de soi-même ne peut commander
le respect aux autres qu'à la condition première d'un désintéressement
qui n'admet ni transaction ni compromis.
Celui-là est mal venu auprès de moi, qui trouve le terme moyen entre
sa conscience et son intérêt, et j'apprécie qu'il est honteux de
tendre la main devant celui qu'on n'aime pas.
De même et pour tout dire, puisque j'y suis,—dussé-je encore ici
m'attirer quelques rancunes de mes plus proches,—je ne saurais en
aucun cas avoir tant seulement l'air de jurer ce que je ne voudrais
point tenir, et il est des formules que je dédaigne fort, étant de
ceux qui pourraient tout au plus donner un serment, mais qui n'en
_prêtent_ pas.
J'ai la fierté de croire qu'il n'existe pas au monde une puissance qui
puisse sur moi quelque chose, parce qu'au monde je ne vois pas un
homme plus indépendant, défiant à l'impossible toute persécution,
puisque je puis transporter partout ma tente et gagner partout le pain
des miens.—Écrasé même, je serais plus fort encore que celui qui
m'écraserait, car je le défierais de me mépriser.
Liberté parfaite, je suis tout disposé à accorder à mon voisin d'être
lâche et bête autant qu'il veut, à la condition qu'il me laisse libre
de penser ce que je veux, selon ma guise. Cette indépendance chère et
supérieure à tout, je la dois au désintéressement inné qui ne me
laisse pas mémoire d'avoir de ma vie envié ce qui me manquait,—et en
première ligne de ce qui me manque et qui me manquera toujours, je
vois l'extrême luxe, et, surtout, toutes fonctions publiques et
distinctions honorifiques, quelles qu'elles soient. Je n'aurai jamais
la prétention de conduire les autres, ayant tout juste celle de me
conduire moi-même,—et j'en arrive ici jusqu'à éprouver une défiance
et presque une aversion instinctive devant tout candidat. Il
m'inquiète, dès lors que je vois celui-ci donner du coude de droite et
de gauche dans l'estomac de ses voisins pour passer devant et dire
aux imbéciles,—c'est la foule: «—Voyez combien je suis plus habile,
plus éloquent, plus fort, plus beau et joli que ceux-là:
prenez-moi!»—Je déclare que je ne serai jamais tant seulement adjoint
au maire de mon village, si jamais le repos dans un village m'est
donné.
Je ne sais pas croire ni aimer à demi, mais on voit de reste que je
n'ai jamais été, que je ne serai jamais ce qu'on appelle un homme
politique,—trop absolu dans ce que je pense pour conformer jamais ma
pensée à un mot d'ordre, d'où qu'il vienne, trop éloigné des majorités
pour même faire partie des minorités que chaque lendemain fait
majeures, ayant toujours été ma petite église à moi seul,—et fuyant
avec grand soin tout troupeau pour ne point attraper de puces et
n'être pas mordu par le chien.
—Ah! jeune homme! voulait bien me dire un jour M. Guizot,—vous ne
savez pas ce que c'est que la Raison d'État!
—Ah! certes, Monsieur,—et dussé-je vivre cent ans, qu'à cent ans je
mourrai dans la peau d'un jeune homme qui ne l'aura jamais su!...
Mais cette aversion même que j'ai pour la technologie politique
proprement dite a l'avantage de me laisser entière, absolue et sans
distraction, la réserve des appréciations de ma conscience. Je suis
sur le grand Rail tout droit d'où l'on ne peut jamais dérailler, et je
m'y trouve en vérité trop bien pour ne pas m'y tenir, étant certain,
là, de ne me contredire ni me tromper jamais. Je n'ai de ma vie mis
les pieds dans un club, je ne sais pas ce que c'est qu'une société
secrète; mais plus je vieillis, plus j'aime et admire ce que
j'admirais et aimais étant jeune, et, ni pour ma vie ni pour la vie
même des miens je ne me laisserais arracher seulement l'ombre d'une
concession sur ce qui est à jamais ma foi.—_Æternus quia impatiens!_
Pour en finir au plus tôt avec cette profession de foi qui me pesait,
devant ceux qui ne me connaissent pas,—j'ai, avant tout, l'amour
fervent et l'éternel respect du Droit. De même qu'il est à terre des
couteaux que l'homme loyal ne ramassera jamais, fût-ce contre son plus
mortel ennemi, ainsi je pense, contre mes adversaires et même, s'il
est besoin, contre mes amis, que rien ne justifie ni n'excuse ce
crime, le plus grand de tous:—l'atteinte portée au Droit.—Une seule
chose pourrait aggraver ce crime: son succès.—Dès lors que vous
appréciez que la fin justifie les moyens, vous vous appelez Escobar et
vous êtes l'ennemi. Je n'admets pas ces distinctions à l'usage de
certains raffinés, entre l'honnêteté politique et la probité
privée:—coquin de ci, coquin de là,—je ne connais rien autre chose.
La morale est une et éternelle, et un croc en jambe ne me convaincra
jamais.
Je ris à les voir se chamailler avec des mots et chercher à
raccommoder ensemble des vocables: Autorité!—Liberté!
«—_Bourgogne!_—_Armagnac!_—Dites donc _France!_» s'écriait une
belle parole perdue dans je ne sais quel mélodrame.
—Autorité!—Liberté!—Dites donc le seul mot vrai, ce mot doux aux
bons, aux mauvais terrible, le mot divin qui embrasse tout:—JUSTICE!
. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .
Donc, appréciant qu'il est déloyal et honteux à qui ne donne rien de
demander quelque chose, et vivant à l'écart de tout, je ne me sentais
aucune espèce de disposition à m'approcher pour solliciter... même ce
qui m'appartenait.