XII

Un coin du voile. — Simple bilan. — Quel mois! — Le vrai pacte. —

Théorie du prêteur et de l'emprunteur. — A. Dumas fils. — En quête.

— Plus royalistes que le roi. — Un épisode — L'abbé B...d. — _Je

t'attends!_ — Le calice en vermeil. — _Les diamants de ma femme!_ —

Un poulet qui aime un canard. — Théorie élémentaire de la soupape. —

Un homme pratique. — Pas le temps! — _Ubinàm gentium?_ — Le droit

de tous. — Les termes moyens. — Prêter et donner. — Ce qui me

manquera toujours. — À bas les candidats! — Adjoint au maire. —

Profession de foi. — Les couteaux à terre. — Escobar. — Bourgogne!

Armagnac! — Justice!

Si peu embarrassé que je sois à parler de mes propres affaires, des

intérêts qui ne sont pas les miens seuls ne me permettent, ai-je dit,

de soulever ici qu'un très-petit coin du voile qui cache tant de

tristesses.

Le lecteur, d'après le peu que je lui dirai en courant, devinera ce

que j'ai dû lui taire, et il me pardonnera l'aridité de ces rapides

détails, indispensables à plusieurs points de vue. Je suis bien loin,

malheureusement, d'avoir l'habileté magistrale du grand Balzac, qui se

plaisait à faire intervenir au milieu de son drame le Chiffre,—cette

puissance terrible, comme la Fatalité antique, dans notre société

moderne,—et de ce chiffre même, aride, antipathique, savait tirer la

passion palpitante et l'intérêt haletant.

Je dois établir simplement ici le bilan approximatif des ressources et

des dépenses de mon entreprise.

Comme ressources, je pouvais donc compter sur un premier

souscripteur, M. B...t, pour 10,000 fr.—et sur le second, M. B...o,

pour X. (Cet X devait plus tard signifier 500 fr.)

Total: 10,500 fr.

Rien de plus, car mes ressources personnelles étaient nulles: sans

patrimoine, d'une part, je n'avais jamais songé, d'autre part, comme

je l'ai dit, à mettre de l'argent de côté. Des deux familles

auxquelles j'appartiens, l'une est beaucoup trop pauvre, l'autre

beaucoup trop riche pour qu'il me vienne jamais à la pensée, fût-ce en

danger de mort, de leur emprunter un centime.—Enfin, je ne pouvais,

ai-je dit encore, demander aucune aide à mon établissement

photographique, propriété commune et encore grevée d'une partie des

frais de son installation.

Or, qu'avais-je à payer?

D'abord, pour la soie, 60,000 fr.

Ensuite, à L. Godard, entrepreneur de la confection, et aux termes du

devis qu'il m'avait tout d'abord remis, 9,000 fr.

Nous verrons plus tard dans quelles proportions surprenantes devait

s'accroître ce devis...

Puis le filet, la nacelle, les agrès, etc., etc.

Donc, pour le début, le problème était ainsi posé:

Avec 10,500 fr. commencer par payer 69,000 fr. à premier dire.

Je me rappelle avec quel serrement de coeur et quel frisson

d'épouvante je vis, le premier soir, donner le premier coup de

ciseaux dans ces ballots de taffetas blanc qu'on apportait par petites

charretées...

Un peu plus, j'allais crier:—N'allez pas plus loin! Comptez ce qui

est taillé et qu'on remporte le reste!

Mais je ne suis pas non plus celui qui s'arrête.—Marchons toujours!

me dis-je.

Et, fermant les yeux, j'avançai.....

Par quels procédés arrivai-je à renouveler le miracle de la

multiplication des pains et à donner à tous les ayants droit

satisfaction telle, qu'au bout d'un mois—je dis un mois!—mon ballon,

ensemble et détails, était prêt à s'enlever!

Mais quel mois! et qui saura jamais, qui pourra jamais soupçonner les

efforts, la tension d'esprit, les bouillonnements de cerveau, les

insomnies brûlantes, la fièvre permanente de ce cruel mois, fouaillé,

comme par l'urticaire, de la nécessité de faire jaillir chaque soir de

mon imagination l'argent exigé par les payements du lendemain!

Car il fallait être plus qu'exact: devant les nécessités d'urgence

suprême de cette besogne _in extremis_, le moindre arrêt, la moindre

indécision dans l'élan des travaux eussent été mortels.

J'avais bien deux ou trois dizaines de mille francs confiés par moi

dans des temps meilleurs à des amis dans l'embarras. Mais je m'honore

de déclarer qu'il ne me vint même pas une seconde l'invraisemblable

pensée de m'adresser à mes débiteurs, et j'ajouterai à cette

déclaration que ce n'est pas seulement à mon bon sens que je rends

ici cette justice.—C'est à un tout autre sentiment, et tout

d'instinct, comme toujours, que j'obéissais.

De par le sans-façon avec lequel j'ai toute ma vie considéré et traité

les affaires d'argent, j'ai toujours éprouvé une invincible répugnante

à réclamer, fût-ce dans les plus grands accès de gêne, une restitution

de prêt;—et je ne crains pas de le dire ici, sachant, bien que je

n'ai pas de démenti à attendre.—Il m'a toujours semblé qu'il y a là

violation du pacte secret entre le prêteur et l'emprunteur, pacte dont

on me semble généralement oublier un peu trop la véritable base.

C'est cette base que j'essayais une fois entre autres de rétablir dans

une conversation de chemin de fer avec A. Dumas fils.—Il me

paraissait, comme tant d'autres, lui qui doit mieux valoir, confondre

les choses,—et il se plaignait.

Et je lui répondais qu'à mon sens, l'ami qui vient vous demander un

service se donne par ce fait seul barre sur vous, en vous créant dès

l'abord son obligé par la jouissance qu'il vous apporte de lui être

utile. Le service rendu n'est que la rémunération légitime de cette

jouissance, et ce service rendu trouve dès lors son immédiat payement

en lui-même.—S'il vient à se rencontrer ensuite qu'il soit dans les

moyens de votre prétendu obligé d'ajouter à cela, comme appoint,

quelque reconnaissance, vous voilà payé double.

Mais si vous ne vous contentez pas encore, s'il vous prend,

insatiable, la tentation singulière de rentrer dans votre argent

par-dessus le marché, je n'hésite pas à vous trouver exorbitant et

même un peu usurier.

Il me semble inutile d'ajouter que je ne m'adresse ici qu'aux

personnes qui parlent une même et certaine langue.—Les gens d'argent,

qui se servent d'un autre dictionnaire, sont libres de sauter cette

page ou de hausser les épaules.

En résumé, je trouve qu'il est beaucoup plus naturel comme aussi plus

facile d'emprunter que de se faire rendre,—et je cherchai mes

prêteurs.

Mais les quelques amis dévoués, non pas à mon entreprise, que tous

blâmaient, mais à ma personne, étaient rares ou pauvres eux-mêmes; les

quelques généreuses spontanéités qui se révélèrent, même

très-inattendues, autour de moi étaient comme noyées et

disparaissaient sous l'ivraie. Les autres, sur lesquels j'avais

compté,—puisqu'ils avaient toujours eu le droit de compter sur

moi,—me refusaient toute aide:—par amour de moi! disaient-ils.

Et vraiment le prétexte était tout trouvé et si facile!—«Ce qu'il est

de plus sûr, ô mon ami! c'est que vous allez ruiner votre

établissement de photographie et vous casser le cou:—n'imposez pas à

ma tendresse la douleur de vous y aider!»

Que répondre à ces bonnes gens qui m'aimaient plus encore que je ne

m'aime?...

Non. Nul ne pourra deviner quelles suprêmes et parfois étranges

ressources a absorbées, englouties jusqu'à sa dernière heure cet

aérostat insatiable!—On pourra peut-être seulement soupçonner le

débordement et le désarroi où je me trouvai pour ainsi dire dès le

premier jour, par ce simple fait, que,—sur le seul devis de L.

Godard, s'élevant primitivement à 9,000 fr., je payai par à-compte

successifs, au fur et à mesure des exigences et sans mémoires fournis,

jusqu'à 22,000 fr., dont reçus,—pour arriver à un mémoire définitif

de 41,000 fr...

Sans compter tant d'autres gouffres ouverts autour de ce principal

devis...

Mais le pauvre curé de campagne s'est dit qu'il remplacerait sa

misérable chapelle, qui tombe en ruines, par une vraie église, grande

et belle comme une Cathédrale.

Il n'a rien, ni fortune, ni crédit, ni assistance,—et le Roi est trop

loin et le Conseil municipal trop près.

Mais il a mieux que fortune, crédit, rois, et conseillers

municipaux:—il a la Foi, et il Veut.

Alors il commence par appeler le maçon et lui dit:—Voici les trois

francs que je possède. Mettez à cette place une pierre de trois

francs...

—...et bientôt, en haut de la falaise, le clocher de Notre-Dame de

Boulogne perce la nue...

Je voulais passer sous silence jusqu'au dernier tous les détails,

toutes les péripéties de ce drame agité.—Il est un épisode pourtant

que je n'ai pas le courage de garder pour moi seul, tant il m'est bon

au coeur de m'en souvenir.

À l'émotion encore que j'éprouve en me le rappelant se mêle peut-être

un peu d'orgueil. «—Les peuples ont les gouvernements qu'ils

méritent, disait de Maistre.»—Qu'on me pardonne de dire aussi, comme

je le pense, qu'un homme vaut peut-être par les amis qu'il a.

Tous les matins donc, j'armais en course. Un de ces cruels matins,—un

des plus cruels, c'était un des derniers,—je saute à bas de mon lit

sans sommeil,—et me voilà parti.

Où allais-je? chez qui? je n'en savais rien: j'avais épuisé la liste

des dévouements auxquels je pouvais m'adresser.—Or il fallait trouver

n'importe quoi, n'importe où:—c'était la paye des couturières!

m'avait-on dit la veille.

(—Combien de fois déjà avais-je donné de l'argent pour ces dévorantes

couturières!...)

Je pense tout à coup à un jeune abbé de mes amis, vicaire d'une des

plus pauvres paroisses de Paris.

Un hasard me l'avait autrefois fait rencontrer, et j'avais été

aussitôt vers lui par une irrésistible attraction.

Dès que je le connus, j'eus affection et respect pour ce caractère

élevé, humblement soumis, de par un serment aimé, aux sévérités de sa

foi. Partant l'un et l'autre des deux pôles les plus lointains, nous

nous étions presque tout de suite rencontrés sur le terrain commun où

doivent se retrouver les hommes de bonne volonté. Sévère pour lui-même

et indulgent aux autres, il ne s'était pas détourné de moi,—et il

m'avait donné son amitié, malgré l'éternelle petite guerre de nos

dissentiments, qui ne le découragea jamais.—«Je t'attends!» me dit-il

toujours et encore, dans sa douce et fraternelle obstination.

Pleine de trésors d'indulgence, pure et calme comme celle d'un

nouveau-né, mais regardant face à face les austères devoirs de son

ministère, cette âme tendre, d'autant plus sympathique d'ailleurs,

semble vouloir se faire pardonner sa vertu, et, comme pour qu'on s'en

accommode plus doucement, son esprit enjoué, pittoresque, incisif, qui

eût fait la fortune d'un homme du monde, tempère la gravité

professionnelle, s'humanise et charme tout chemin par les saillies

d'une grâce méridionale.

Je me dirigeais donc vers la maison de celui qui était toujours venu

vers la mienne aux heures mauvaises, aux heures du chagrin et de la

douleur.

À la porte, je m'arrêtai:—Que vais-je faire, et à quoi bon venir

troubler la paix de cette demeure? Ne savais-je pas que celui-ci qui

donne ses jours et ses nuits à consoler les malades et les mourants de

ce quartier pauvre, ne porte pas seulement aux misérables les

consolations de la parole? Ne m'avait-il pas une fois fait la

confidence des désespoirs de la lutte inégale de sa pauvreté contre

tant de détresses?—Quelle cruauté inutile à lui apporter une douleur

de plus!—Et de quel droit, s'il lui reste quelque chose ce matin,

venir porter la main sur ce qui appartient plus légitimement à

d'autres?

Mais—plus malade peut-être moi-même que tous de l'Idée Fixe,

autrement féroce et implacable que la dévorante passion du joueur—il

était écrit que je frapperais à cette porte!

Je vois encore s'offrir à moi cette figure ouverte, bienveillante,

reposée, que n'a jamais troublée la passion qui veille, tout

illuminée encore du plaisir que lui apportait ma visite,—la seconde

en tout, un miracle!—puis s'attristant et se désolant à ma parole:

«—J'ai mes ouvrières à payer ce matin; je ne sais où trouver

l'argent, puisque je viens te le demander!»

Les larmes lui étaient venues aux yeux.

—Je m'étais plusieurs fois reproché la dépense de mon voyage de cet

été dans ma famille, déplorait-il, le pauvre!—(il n'avait pas vu les

siens depuis je ne sais combien d'années);—maintenant ce sera un

remords!—Que faire?—Et combien tu es bon d'avoir pensé à moi!—Et

dire que je n'ai rien,—rien!!!...

Tout à coup il se lève, disparaît—et revient, apportant un écrin noir

carré, qu'il remet en mes mains.—C'était l'unique bien qu'il possédât

au monde:—son calice en vermeil.

—Pardonne-moi du peu, voilà tout! me dit-il

Et ses larmes disparaissant dans son sourire:

—Ce sont _les diamants de ma femme!_

. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .

Pauvre chère âme!

Il venait me consoler à mon lit de douleur au retour de

Hanovre,—puisqu'il est dit que je ne suis bon qu'à le troubler,—et

il me plaignait, et il me grondait:

—Quelles transes tu me causes! me disait-il.—_Je suis comme un

poulet qui aime un canard!_

. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .

Mais le temps nous presse. Détournons nos regards de ces souvenirs de

la route et avançons.

Je n'avais pas que des tracas d'argent.

Il existait entre mon entrepreneur, L. Godard, et moi des

dissentiments très-sérieux sur certaines parties importantes de notre

construction.

Je ne pouvais parvenir à lui faire comprendre la nécessité première de

conformer les dimensions de la soupape surtout—à celles générales de

l'aérostat.

Que le lecteur ne s'épouvante pas. Il ne saurait, à aucun point de

vue, s'agir ici de problèmes scientifiques, et un enfant de dix ans

comprendra au premier mot ce que je vais dire.

Donc, pour éviter qu'un ballon, quand il touche terre pour s'arrêter,

ne fasse voile sous le vent et ne soit traîné, comme nous l'avons été

en Hanovre, par exemple, tout le monde admettra, et le bon sens le

plus élémentaire indique la nécessité première de se débarrasser—au

plus vite et dans les plus larges proportions—du gaz qui gonfle ledit

ballon.

De cette nécessité, j'avais toujours vu se préoccuper vivement Eugène,

l'aîné, l'instructeur et le plus intelligent de la tribu des Godard.

En second lieu, pour qu'un ballon se débarrasse au plus vite de son

gaz, le même bon sens commande, n'est-ce pas?—que l'issue réservée à

ce gaz—soit la soupape—soit diamétralement proportionnée à la

capacité du ballon.

Il n'est pas besoin d'avoir fait une seule ascension pour admettre ces

deux principes absolus.

Il ne m'avait jamais été possible pourtant de les faire entrer dans la

cervelle de L. Godard et de vaincre son obstination sur ce point.

Jamais je n'avais pu lui faire reconnaître que notre ballon de 6,000

mètres—c'est-à-dire douze fois plus grand qu'un ballon ordinaire de

500 mètres—devait comporter une soupape douze fois plus grande.

—Une soupape est toujours trop grande, monsieur Nadar! ne cessait-il

de me répéter, confondant toujours le jeu de manoeuvre pendant

l'ascension et celui d'atterrage proprement dit.—Moi, je suis un

homme pratique!

—Eh bien! vous verrez, homme pratique, le terrible gâchis que nous

aurons à notre première descente par le plus petit vent!

Tout ce que je pus obtenir, ce fut qu'il me promît une soupape double

de l'ordinaire, soit d'un mètre,—pour m'en livrer une de 80

centimètres...

La soupape n'était pas ma seule préoccupation avec cet aéronaute trop

uniquement habitué à la routinière manoeuvre de ses ballons forains

ordinaires.—Mais je reviendrai à son heure sur un autre détail qui me

coûta encore bien cher...

—Mais, me dira-t-on, pourquoi, convaincu comme vous l'étiez d'une

nécessité aussi flagrante,—pourquoi, prévoyant aussi justement les

conséquences désastreuses qui devaient résulter de l'absurde

disproportion de votre soupape,—pourquoi, vous qui étiez celui qui

commande et qui paye, n'exigiez-vous pas rigoureusement que votre

volonté fût faite?...

—Parce que rien ne me déconcerte et ne me fatigue comme une lutte

contre la routine entêtée. Quand je me suis heurté dix fois contre une

absurdité, à la onzième fois je cède la place.—Et puis, au milieu des

préoccupations de toutes sortes, des tribulations et des tracas qui ne

me faisaient trêve ni jour ni nuit, il y avait pour moi nécessité

première, question de vie presque, à ne rien prendre de haute lutte

avec l'homme que j'avais chargé de la conduite de tout le

matériel.—Où la chèvre est attachée... dit le proverbe.—Une

intervention virtuelle de ma part eût pu déterminer le mauvais vouloir

avoué, l'abandon de mon chef d'équipe la veille de ma première

ascension une fois annoncée. _Je n'avais pas le temps!_

Et enfin, au bout du compte, il ne s'agissait que de notre peau!

Après la première descente difficile, si nous en revenions,—on

verrait!

Que me demandiez-vous de m'occuper davantage de cette soupape, quand

je ne savais pas seulement où j'allais exécuter ma première ascension?

Car, tout en faisant face, Dieu sait avec quelle peine! aux nécessités

des payements quotidiens, en surveillant et activant la confection du

matériel, j'en étais encore à chercher la place où je m'enlèverais.

Le terrain de Longchamp et celui des courses de Vincennes me faisant

défaut, je n'avais plus à Paris qu'une place possible,—le Champ de

Mars.

Dans ma pensée, en effet, l'ordre du spectacle que j'avais entrepris

ne pouvait admettre le Pré-Catelan, où encore je retrouvais cette

nécessité première de fabriquer le gaz sur place,—qui avait déjà fait

échouer mon projet de première ascension à Bade,—et encore moins

l'Hippodrome, dont j'avais très-nettement et à plusieurs reprises

repoussé les propositions.

Restait donc le Champ de Mars.

Mais le Champ de Mars, il faut le demander,—et c'est là que je me

heurtais contre une certaine difficulté...

Quelques mots d'explication sur ce point délicat sont nécessaires.

Bien que respirant assez mal en ces temps-ci pour avoir besoin, par

certaines matinées surtout, d'aller chercher plus loin l'air libre qui

me manque et que j'aime, je reconnais pourtant au moins que nous

vivons à une époque où tout honnête homme a, en somme, le droit de

conserver les souvenirs qu'il regrette et la pensée qui lui est chère,

et qui, éternelle, ne saurait désespérer jamais.

Mais je considère aussi que ce respect de soi-même ne peut commander

le respect aux autres qu'à la condition première d'un désintéressement

qui n'admet ni transaction ni compromis.

Celui-là est mal venu auprès de moi, qui trouve le terme moyen entre

sa conscience et son intérêt, et j'apprécie qu'il est honteux de

tendre la main devant celui qu'on n'aime pas.

De même et pour tout dire, puisque j'y suis,—dussé-je encore ici

m'attirer quelques rancunes de mes plus proches,—je ne saurais en

aucun cas avoir tant seulement l'air de jurer ce que je ne voudrais

point tenir, et il est des formules que je dédaigne fort, étant de

ceux qui pourraient tout au plus donner un serment, mais qui n'en

_prêtent_ pas.

J'ai la fierté de croire qu'il n'existe pas au monde une puissance qui

puisse sur moi quelque chose, parce qu'au monde je ne vois pas un

homme plus indépendant, défiant à l'impossible toute persécution,

puisque je puis transporter partout ma tente et gagner partout le pain

des miens.—Écrasé même, je serais plus fort encore que celui qui

m'écraserait, car je le défierais de me mépriser.

Liberté parfaite, je suis tout disposé à accorder à mon voisin d'être

lâche et bête autant qu'il veut, à la condition qu'il me laisse libre

de penser ce que je veux, selon ma guise. Cette indépendance chère et

supérieure à tout, je la dois au désintéressement inné qui ne me

laisse pas mémoire d'avoir de ma vie envié ce qui me manquait,—et en

première ligne de ce qui me manque et qui me manquera toujours, je

vois l'extrême luxe, et, surtout, toutes fonctions publiques et

distinctions honorifiques, quelles qu'elles soient. Je n'aurai jamais

la prétention de conduire les autres, ayant tout juste celle de me

conduire moi-même,—et j'en arrive ici jusqu'à éprouver une défiance

et presque une aversion instinctive devant tout candidat. Il

m'inquiète, dès lors que je vois celui-ci donner du coude de droite et

de gauche dans l'estomac de ses voisins pour passer devant et dire

aux imbéciles,—c'est la foule: «—Voyez combien je suis plus habile,

plus éloquent, plus fort, plus beau et joli que ceux-là:

prenez-moi!»—Je déclare que je ne serai jamais tant seulement adjoint

au maire de mon village, si jamais le repos dans un village m'est

donné.

Je ne sais pas croire ni aimer à demi, mais on voit de reste que je

n'ai jamais été, que je ne serai jamais ce qu'on appelle un homme

politique,—trop absolu dans ce que je pense pour conformer jamais ma

pensée à un mot d'ordre, d'où qu'il vienne, trop éloigné des majorités

pour même faire partie des minorités que chaque lendemain fait

majeures, ayant toujours été ma petite église à moi seul,—et fuyant

avec grand soin tout troupeau pour ne point attraper de puces et

n'être pas mordu par le chien.

—Ah! jeune homme! voulait bien me dire un jour M. Guizot,—vous ne

savez pas ce que c'est que la Raison d'État!

—Ah! certes, Monsieur,—et dussé-je vivre cent ans, qu'à cent ans je

mourrai dans la peau d'un jeune homme qui ne l'aura jamais su!...

Mais cette aversion même que j'ai pour la technologie politique

proprement dite a l'avantage de me laisser entière, absolue et sans

distraction, la réserve des appréciations de ma conscience. Je suis

sur le grand Rail tout droit d'où l'on ne peut jamais dérailler, et je

m'y trouve en vérité trop bien pour ne pas m'y tenir, étant certain,

là, de ne me contredire ni me tromper jamais. Je n'ai de ma vie mis

les pieds dans un club, je ne sais pas ce que c'est qu'une société

secrète; mais plus je vieillis, plus j'aime et admire ce que

j'admirais et aimais étant jeune, et, ni pour ma vie ni pour la vie

même des miens je ne me laisserais arracher seulement l'ombre d'une

concession sur ce qui est à jamais ma foi.—_Æternus quia impatiens!_

Pour en finir au plus tôt avec cette profession de foi qui me pesait,

devant ceux qui ne me connaissent pas,—j'ai, avant tout, l'amour

fervent et l'éternel respect du Droit. De même qu'il est à terre des

couteaux que l'homme loyal ne ramassera jamais, fût-ce contre son plus

mortel ennemi, ainsi je pense, contre mes adversaires et même, s'il

est besoin, contre mes amis, que rien ne justifie ni n'excuse ce

crime, le plus grand de tous:—l'atteinte portée au Droit.—Une seule

chose pourrait aggraver ce crime: son succès.—Dès lors que vous

appréciez que la fin justifie les moyens, vous vous appelez Escobar et

vous êtes l'ennemi. Je n'admets pas ces distinctions à l'usage de

certains raffinés, entre l'honnêteté politique et la probité

privée:—coquin de ci, coquin de là,—je ne connais rien autre chose.

La morale est une et éternelle, et un croc en jambe ne me convaincra

jamais.

Je ris à les voir se chamailler avec des mots et chercher à

raccommoder ensemble des vocables: Autorité!—Liberté!

«—_Bourgogne!_—_Armagnac!_—Dites donc _France!_» s'écriait une

belle parole perdue dans je ne sais quel mélodrame.

—Autorité!—Liberté!—Dites donc le seul mot vrai, ce mot doux aux

bons, aux mauvais terrible, le mot divin qui embrasse tout:—JUSTICE!

. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .

Donc, appréciant qu'il est déloyal et honteux à qui ne donne rien de

demander quelque chose, et vivant à l'écart de tout, je ne me sentais

aucune espèce de disposition à m'approcher pour solliciter... même ce

qui m'appartenait.

À terre & en l'air... Mémoires du Géant · 第 50 / 114 题