—Vous devez avoir raison, me dit-il. Inscrivez-moi pour DIX MILLE
FRANCS.
Dix mille francs!
Un homme qui n'est ni roi ni prince, qui n'a pas même le plus pauvre
petit «_de_» devant son nom!
Je serre la main de ce galant homme.
—C'est à Bade que j'inaugurerai mon ballon! lui dis-je. Vous payez
votre stalle trop largement pour que je ne vous apporte pas le
spectacle à domicile.
Et je reviens sur Paris à tire-d'aile.
Je ne me couche plus ni ne m'assieds. J'ai trouvé presque du même
coup les mille et mille mètres de soie, bien solide et _une_.—Un
jeune géomètre, M. Tisseron, passe deux nuits et trace nos épures, sur
lesquelles les deux Godard n'ont plus que la peine machinale de
tailler les immenses fuseaux.—Des placards de toutes couleurs
s'épanouissent de trois en quatre jours sur les murs de Paris,
convoquant toutes les ouvrières en disponibilité à l'établissement du
_Chalet_, dont on nous a loué aux journées la salle de danse.—La
femme et la belle-soeur de Louis Godard—deux perfections comme ordre,
travail, activité—embrigadent toutes celles qui se présentent et
dirigent merveilleusement ce difficile ensemble,—non pas à la façon
du chef d'orchestre amateur qui indique de son bâton distrait la
mesure, mais le violon en main et donnant le _la_ les premières.
Cependant le reste s'est mis en route et trotte bon train.
Le filet est commandé à la première maison de corderie, dont le chef,
M. Yon, aéronaute passionné lui-même, apporte à la confection un
intérêt d'artiste.
Un hangar de planches, dressé en une matinée, abrite déjà l'équipe de
vanniers qui, sous la direction de leur habile patron, Fortuné,
tressent avec le câble, le rotin et l'osier, la maison à deux étages à
l'italienne qui nous emportera.
La soupape est commandée.
Le cercle est en main.
Tout va bien!
Le moment est venu, tout juste: je cours au chemin de fer de l'Est,
j'écris aux chemins de fer allemands, j'écris au grand-duc de Bade.
Hélas! nous ne partirons pas de Bade!
La très-bienveillante administration du chemin de fer de l'Est a bien
vite compris que cette inauguration attirera bon nombre de voyageurs
sur la ligne et par l'organe de son secrétaire modèle, mon ancien
confrère en journalisme Gireaud, elle m'a accordé le libre transport
pour mes produits chimiques,—car il s'agit là de fabriquer notre
hydrogène sur place, ce qui n'est pas une petite affaire.
Mais les chemins allemands me refusent la même franchise, et le sourd
Zolwerein ne me dispensera même pas des frais de douane.
D'autre part, la maison de produits chimiques Quesneville de Paris et
une autre importante maison de Strasbourg reculent devant l'exiguïté
du délai.
Disons, en passant et entre mille autres détails oubliés ou négligés,
que, sous la savante direction de M. Barral, j'ai été remplir à
Grenelle un petit ballon d'expériences, au moyen des appareils Lemaire
pour l'improvisation du gaz.—Malheureusement, ces appareils ne
peuvent produire l'énorme quantité qui m'est nécessaire.
Me voilà désolé!—Je m'étais si bien promis la chère satisfaction de
cette inauguration à Bade!
Mais nous n'avons pas le temps des regrets: les jours se succèdent,
les heures nous dévorent, les secondes nous brûlent.
À l'année prochaine, Bade!
Et organisons bien vite notre première ascension à Paris.
Mais je ne veux faire ces ascensions que dans un emplacement libre,
presque particulier. Rien d'officiel,—_Rien des bureaux!_ comme dit
_le Tintamarre_.—Il n'y a qu'un endroit: le terrain des courses de
Longchamp.
Et le gaz, comment y viendra-t-il?—Nous verrons plus tard!
—Si on se préoccupait de tout!...
Je vole chez un ami que j'ai la chance de compter parmi les membres du
Jockey-Club, et il se trouve justement que c'est le garçon le plus
sympathique à tous, lettré, spirituel comme s'il n'avait pas cinquante
mille livres de rentes, et, quoique jeune, d'une influence
très-réelle, très-aimé qu'il est parce que très-aimable.—J'ai nommé
le marquis du Lau d'Allemans.
—Ce sera difficile! me dit-il. Le Comité (—toujours les Comités!)
tient à son Champ. Nous avons des spécialistes forcenés de jalousie,
et il nous faut ici l'unanimité.—Courez d'abord chez Paul Daru: si
vous persuadez Daru, vous avez quatre-vingt-dix-neuf chances sur cent.
Voici un mot pour lui.—Voyez ensuite Charles Laffitte, le duc de
Galiera, Mackensie, Delamarre.
Parfait accueil, très-bienveillant intérêt de M. Paul Daru. Il a bien
vite compris qu'il y a là quelque chose à encourager.
De même chez M. Charles Laffitte, mon ancien et charmant voisin à
Maisons.
De même chez M. Mackensie.
De même auprès de M. Delamarre.
Bon espoir chez le duc de Galiera.
Je vois tout le monde, et aussi le digne M. Grandhomme, agent du
Cercle. Ne négligeons rien!
Le Comité s'assemble: il en est qui se dérangent et arrivent de la
campagne tout exprès...
Patatras!... Tout s'écroule: un bulletin noir—signé, si je ne me
trompe, de M. le baron Lupin—déclare l'aérostation indigne d'être
admise sur le terrain des chevaux.
Je recours chez mon ami du Lau:
—Alors sauvez-vous bien vite vers nos rivaux des courses de
Vincennes, et voyez d'abord un homme très-obligeant et agréable, le
baron Finot.
Je repars, l'oeil sur ma montre, et je ne trouve point M. le baron
Finot,—mais je rencontre là un vieux camarade à moi, Sabine,
secrétaire de la Compagnie.
Il soumet ma proposition à M. de Saint-Germain,—que cela regarde
surtout, m'a-t-il dit.