Le livre me tombe des mains!...
Comment n'ai-je pas su cela?... Quelle belle paternité perdue!... sans
parler d'une douzaine de mille francs jetés là...
Accablé, j'ai repris le livre et je parcours, distrait...
Tout à coup:
—Mais, animal! m'écriai-je, tu ne sais donc pas lire!!!
L'animal n'avait pas su lire en effet, ou plutôt, comme tant de gens,
il n'avait lu qu'avec les yeux.
Le livre du très-sérieux et très-savant M. Andraud était un livre de
pure fantaisie: l'_Annexe_ de l'Exposition, c'était M. Andraud, à lui
seul, qui l'avait construite, magnifiquement, il faut le dire, sans y
ménager davantage les millions, que s'il eût été l'État ou s'il se fût
appelé Pereire ou Rothschild,—et il avait entassé là tous les trésors
fantastiques, mais non moins précieux, tous les _desiderata_ accumulés
dans sa triple et féconde imagination de savant, de poëte et d'homme
de bien.
On y trouvait successivement:—un système définitif de pavage,
les auvents couvre-trottoirs,
l'escalier automoteur,
la végétation instantanée,
le filtre universel,
les viandes végétales,
la réforme du vêtement,
un nouveau combustible,
les brouettes à charge équilibrée,
l'horloge à air,
la force motrice universelle,
le plan d'une maison d'habitation,
le théâtre de la science,
la propagation illimitée du son,
l'arpentage au daguerréotype (!!!),
etc., etc., etc.,
—et une foule d'autres ingéniosités, semées à pleines mains, sans
précautions ni brevets d'aucune sorte.—Que lui faisait d'être volé, à
ce millionnaire de l'idée!
Ce volume était à la science utile, ce qu'est à l'histoire
contemporaine, moins nécessaire, le fameux livre de Geoffroy-Château—ce
bréviaire du jour, que si peu de gens pourtant connaissent
aujourd'hui—le _Napoléon Apocryphe!_
L'alarme avait été chaude,—si chaude, que je voulus voir le terrible
homme qui l'avait causée, ce qui me donna l'occasion de faire
connaissance avec un des esprits les plus éminents de Paris, et en
même temps avec le plus modeste et le plus sympathique des
hommes.—C'est malheureusement sur un tombeau que je dépose cette
couronne en affectueux souvenir.
Je n'ai jamais eu la curiosité ni le temps de constater si le livre de
M. Andraud avait paru avant ma prise de brevets, ou si j'avais pris
mes brevets avant la publication du livre.
Peu m'importait désormais: je savais maintenant que son auteur était
trop riche pour avoir eu besoin de me rien prendre, d'une part, et
j'étais bien sûr, d'autre part, que, quant à moi, je ne lui avais rien
volé.
Il y a à certaines heures des manières d'endémies synchroniques pour
la pensée humaine. C'est à ce propos qu'il a fallu inventer la
formule, le dicton:—Cette idée était dans l'air.
* * * * *
Je n'ai pas tout à fait fini avec la Photographie Aérostatique.
Je m'étais trouvé à un dîner du _Figaro_ à côté d'un monsieur, homme
d'affaires fort intelligent dans sa partie, ma foi! que je connaissais
banalement comme je connais cinq ou dix mille personnes à Paris.
Je lui avais parlé de mes espérances de ce côté.—Le monsieur me dit
qu'il partait pour rejoindre l'armée d'Italie, et il me demanda s'il
me conviendrait d'apporter à l'expédition mon concours, au cas où ce
concours me serait demandé.
Je répondis affirmativement, cette expédition étant tout à fait de mon
goût,—
—MAIS!!!...
—...mais j'aurais à poser certaine réserve que voici:
—Ayant passé l'âge de la conscription, n'étant réquisitionnable à aucun
degré, et déclarant absolument à l'avance que je refusais toute espèce
de rémunération quelle qu'elle fût, pécuniaire ou honorifique, je ne
consentirais à partir qu'à la condition expresse—_sine quâ non_—que
l'on me laisserait toute ma liberté personnelle, dès que je m'engageais,
sur toute réquisition du commandement militaire et dans quelques
conditions que ce fût, à faire mes ascensions photographiques.
Il était donc bien entendu que je n'aurais pas d'autres rapports avec
ce commandement que celui des ordres à moi transmis. Je ne suis pas un
quémandeur d'antichambre: je ne cherche pas du tout les conversations
augustes et je suis de glace aux sourires bienveillants. J'apporterais
donc très-volontiers mes services complètement désintéressés dans une
campagne dont le but m'était sympathique, mais j'en tendais en
revanche réserver d'ailleurs de la plus absolue façon la disposition
complète de mon individu...
Les personnes civilisées qu'irriterait l'impertinence de cette
outrecuidante sauvagerie sont priées d'être indulgentes:—mon défaut
est si peu contagieux!
Huit jours après, au moment où je pensais le moins à cette
conversation en l'air aussitôt oubliée, je recevais de je ne sais plus
quel campement d'Italie une dépêche télégraphique de douze lignes,
dans lesquelles se trouvait douze fois au moins le mot: _tout de
suite!_
«On vous attend _tout de suite_, etc. Préparez _immédiatement_ votre
matériel. J'arrive _aussitôt_ à Paris. _Nous avons_ un crédit de
50,000 francs.»
_Nous avons!_ m'inquiéta un peu. Comment diable pouvais-je, moi, être
pour quelque chose dans l'obtention d'un crédit de 50,000 fr. auprès
du gouvernement?
—Et puis le monsieur en question avait peut-être été un peu trop vite
pour que je fusse bien certain de le suivre: mon fameux positif sur
verre du Petit-Bicètre ne me garantissait pas rigoureusement une série
non interrompue de succès.—Il fallait évidemment faire de nouveaux
essais avant le départ. Je n'étais pas du tout d'humeur à aller me
casser piteusement le nez là-bas!
Tout cela ne devait pas m'empêcher à toute éventualité de me
mettre—_tout de suite_—à l'oeuvre, comme il m'était mandé.
J'allai donc trouver Louis et Jules Godard, enchanté de leur procurer
cette affaire, qui devait être d'autant meilleure pour eux que je leur
en abandonnais toute espèce de profit, et je leur demandai de mettre
_tout de suite_ un ballon en état. On gonflerait aussitôt à l'usine à
gaz des Batignolles, et peut-être, tout à fait désensorcelé,
réussirais-je dans une tentative dernière que j'espérais définitive
cette fois.
Ils m'apprirent que leur frère aîné Eugène venait d'arriver
d'Amérique, et ils me demandèrent de l'accepter avec eux.
C'était un concours de plus: j'acceptai le troisième Godard qui me fut
alors présenté, et sur la demande de ses frères je lui avançai mille
(ou deux mille?) francs, pour qu'il mît à notre disposition son ballon
d'Amérique,—qui se trouvait pour le quart d'heure agrafé en Douane.
Arrive sur ces entrefaites, comme il l'avait dit, le monsieur au
télégramme.
Il paraît satisfait de l'activité de nos préparatifs et me fait part
du firman des 50,000 fr.—C'était un billet autographe sur quart
vélin, ainsi conçu:
(je vois encore l'N gaufré, en tête, sous la couronne)
_Je prie M. Fould d'ouvrir immédiatement un crédit de cinquante
mille francs à MM. Nadar et... pour un nouveau système de ballon
utile à l'armée._