III

La Cadastre par la Photographie Aérostatique. — Arpentage au

daguerréotype en ballon. — Avantages. — Moyens. — Un partage

Breton. — L'instantanéité. — Où en est le cadastre en France et en

Europe. — Les Pilones! — Brevets partout. — Payons l'amende! —

Alphonse Karr. — Thermomètre des civilisés. — Tentatives. —

Bataille du gaz et des iodures. — La vallée de la Bièvre. — Le Petit

Bicêtre. — Je me déteste! — Victoire! — Un souvenir à feu Legray.

Mais _cedant arma_—et parlons un peu de ce qui me touchait surtout

dans mon idée de Photographie Aérostatique.

J'avais vu là une application première aux opérations cadastrales qui

m'avait particulièrement transporté.

Cette oeuvre gigantesque du cadastre, me disais-je, avec son armée

d'ingénieurs, d'arpenteurs, de chaîneurs, de dessinateurs, de

calculateurs, a demandé trente ans de travail et plus,—pour être mal

faite.

Cette oeuvre aujourd'hui, avec le même personnel, je peux l'achever en

trente jours—et l'achever parfaite.

«Un bon aérostat captif et un bon appareil photographique à objectif

renversé, voilà mes seules armes.

«Plus de triangulation préalable, péniblement échafaudée sur un amas

de formules trigonométriques; plus d'instruments douteux, planchettes,

boussoles, alidades et graphomètres; plus de chaînes de galériens à

traîner à travers les vallées, les terres labourées, les vignes, les

marais!

«Plus de ces travaux incertains, préparés sans unité, poursuivis,

achevés sans cohésion, sans contrôle, par un personnel insurveillé

auquel le billard du bourg voisin peut faire parfois oublier les

heures du travail!

«Miracle! moi, qui ai professé toute ma vie une haine de la géométrie

qui n'a d'égale que mon horreur contre l'algèbre, je produis avec la

rapidité de la pensée des plans plus fidèles que ceux de Cassini, plus

parfaits que ceux du Dépôt de la guerre!

«Et quelle simplicité de moyens! Mon ballon maintenu captif à une

hauteur toujours égale de mille mètres, je suppose, sur les points

strictement déterminés à l'avance, relève, d'un coup, une surface d'un

million de mètres carrés, c'est-à-dire de cent hectares, et, comme

dans une journée on peut en moyenne parcourir dix stations, je lève le

cadastre de mille hectares en un jour, à peu près la surface d'une

commune.

«Voici l'arpentage au daguerréotype, le véritable état de lieux qui

fait foi pour la délimitation des héritages.»

Jadis en Bretagne, quand il y avait un partage de biens entre deux

familles, les parents amenaient des deux parts tous les petits

enfants. On plaçait les bornes indicatives,—et, aussitôt, de se

précipiter sur les petits et de les combler d'un grêle de torgnoles:

«—Vous vous rappelerez ainsi cette journée et à quelle place

respectée désormais les bornes ont été placées!»

Nous avons renoncé depuis assez longtemps à ce procédé mnémotechnique

un peu primitif,—mais par quoi l'avions-nous remplacé?

À l'avenir, plus de contestations, plus de procès possibles,—même en

Normandie.

Certitude absolue!—car rien ne m'est plus facile que de redresser

mathématiquement les aberrations de sphéricité de mes appareils, s'il

y en a,—et j'ai trouvé à l'art créé par l'immortel Daguerre, son

application la plus extraordinaire et la plus utile!

C'était un beau projet,—je ne consentirai jamais à dire un beau rêve.

Je savais bien la difficulté première contre laquelle j'avais à

lutter:—la mobilité de ma nacelle, si captive qu'elle fût, de par les

mouvements de haut en bas, de bas en haut, d'arrière en avant, d'avant

en arrière, de gauche à droite et réciproquement, sans parler des

mouvements rotatoires,—et aussi de tous les combinés de ces

mouvements entre eux.

Mais on connaît aussi quels perfectionnements à atteints la

photographie quant à l'instantanéité, et le moindre praticien sait

que, quelle que soit la rapidité des produits photochimiques qu'il

emploie, cette rapidité s'accroît en raison de l'éloignement de son

objectivité.—Sans compter qu'à défaut de tout, il me serait resté

encore ce bon M. Carmien (né à Luze ou de Luze, comme il l'entendra),

qui en a bien vu d'autres, et qui se charge d'arrêter les ballons sur

place, avec la garantie du vénérable sieur Moigno!

Comme résultat financier,—au point de vue privé du _business_,—pas

d'opération plus merveilleuse. Je m'étais renseigné et on m'avait

répondu:

Qu'à la vérité tous nos départements étaient cadastrés, moins la

Corse, mais tellement mal que nombre de localités de la Seine, de

l'Eure, etc., venaient de prendre le parti de recommencer les études

par trop imparfaites. Ces révisions ne coûtaient pas moins de six cent

mille francs au budget pour trois ou quatre départements, sans compter

les centimes additionnels que s'imposaient extraordinairement les

communes,—en tout près d'un million par an.

(Et plus tard, avec quel chagrin et quel haussement d'épaules je vis

s'élever, dans notre Paris même, ces gigantesques, coûteux et

dérisoires _pilones_ qui ne servirent absolument à rien.—J'aurais

fait leur besogne en une journée!)

J'allais plus loin encore. L'Angleterre n'a point de cadastre; tout au

plus une sorte d'état civil de la propriété domaniale.

Rien en Russie.

Presque rien en Allemagne,—où le besoin d'un bon cadastre se fait

peut-être sentir plus qu'ailleurs.

En Belgique, l'imperfection.—En Piémont, Espagne, États-Napolitains,

États-Romains, etc., etc., rien encore ou presque rien.

En Algérie, rien,—pas même une vraie carte!

Quels horizons pour ma ballonnerie!

J'écrivis aussitôt à mon fidèle mandataire, E. Barrault, de me prendre

brevets partout,—ce qui coûte gros.

Et en versant les billets de mille, je me rappelais ce qu'a écrit avec

une si vaillante et généreuse insistance mon excellent ami Alphonse

Karr, ce profond et spirituel bon sens,—à savoir que, parmi les

supplices et tortures en tous genres qu'était bien averti d'encourir

tout fou assez oublieux de lui-même pour créer une invention utile à

ses semblables, le coût du brevet était le premier et le moindre,

suivant la loi des gradations.

Vous vous rappelez à peu près comment Karr formula la chose:

Art. 1er. Tout imbécile de génie qui aura fait une découverte

précieuse au bonheur du monde est d'abord condamné à payer l'amende,

sans préjudice des autres peines à encourir.

Et je remarquais en effet, et à l'appui de la formule si nette, si

profondément juste, de Karr,—que les pays le plus en retard dans la

civilisation universelle sont ceux où cette amende atteint le plus

haut chiffre.

Nous croyons pouvoir affirmer que c'est en France que l'amende du

brevet est la moins chère.

Voilà donc mes brevets pris. Il ne s'agit plus que de voir si j'ai eu

raison.

Et je me mets bien vite à faire gonfler des ballons. J'installe sur ma

nacelle une tente d'étoffe orange doublée de noir appendue au

cercle,—et je monte, et j'opère.

Rien d'abord.

D'autres essais sont également infructueux.

Ces essais coûtaient trop cher, et présentaient trop de difficultés

autres pour être renouvelés et suivis comme ils auraient dû

l'être.—Et puis j'avais besoin de gagner mon pain de chaque jour; une

ascension de cette nature ne s'improvise pas, et quand j'étais en

l'air, ma maison de photographie souffrait.

Le très-grand, le seul obstacle réel peut-être à ma réussite,

consistait dans le matériel aérostatique même que j'étais bien forcé

d'employer.

Les ballons forains qui me servaient, faute de tout autre spécial dont

l'établissement coûteux m'était interdit, ces ballons trop courts de

base vomissaient, par leur appendice ouvert immédiatement sur mes

cuvettes, des flots d'hydrogène sulfuré,—et le dernier élève

photographe sautera en l'air en pensant au joli ménage que mes iodures

devaient faire avec ce diable de gaz.—Autant eût valu essayer

d'allumer de la braise au fond d'un seau d'eau.

J'étais désespéré,—et je ne lâchais prise, pourtant.

Une fois, après un dernier échec, je donnai, comme les fois

précédentes, l'ordre de _lâcher tout_. Comme le pâtissier qui mange

son fonds faute de pratiques, je m'offrais, après chaque essai

photographique manqué, le plaisir d'une ascension libre.

Nous allâmes tomber, une heure après, dans une vallée charmante et

déserte qu'on appelle la vallée de la Bièvre, au Petit-Bicètre, à deux

ou trois lieues de Paris.

Il n'y avait pas de vent,—et une voiture, que j'avais frétée exprès,

amenait presque en même temps que nous sur le lieu de la descente mon

préparateur et mon domestique.

Je pris une résolution:

—Nous allons laisser le ballon sur place, en fermant l'appendice. Il

n'y a pas de danger, puisque le gaz n'a pas à se dilater cette nuit,

bien au contraire. Je remonterai demain matin à la première heure,

avec des bains neufs apportés tout exprès,—et nous verrons bien!

Le ballon est en effet amarré à des pommiers, la nacelle chargée de

pierres meulières, et le tout est laissé à la garde de mon brave et

noir Siméon,—avec mon manteau et les provisions d'un bon feu pour

toute la nuit, bien entendu.

Retour sur les lieux le lendemain matin: le temps est couvert, il

tombe une brume grise et glaciale. N'importe!

La nacelle est vidée: j'y remonte. Le ballon s'élève d'un mètre et

retombe. Le gaz a perdu sa force pendant la nuit, et en outre le filet

et les manoeuvres sont alourdis par la rosée et cette petite pluie

fine si inopportune.

Je ne veux pas désespérer. Je débarrasse la nacelle de tout ce que

j'en puis retirer: je quitte ensuite ma redingote, puis mon gilet,

puis mes bottes que je jette à terre; je...—comment dire cela?

Débarrassé quant à l'extérieur, je me déleste encore de _tout_ ce qui

peut m'alourdir,—et je m'enlève à 80 mètres environ!...

J'avais emporté ma plaque toute préparée.—J'ouvre et referme mon

objectif, et je crie impatient:

—Descendez!

On me tire à terre, je saute d'un bond dans l'auberge où tout

palpitant je développe mon image...

Bonheur!—Il y a quelque chose!

J'insiste et force: l'image se révèle, bien effacée, bien pâle, mais

nette et certaine.—Ce ne sera qu'un simple positif sur verre,

très-faible, tout taché, mais qu'importe! Je sors triomphalement de

mon laboratoire improvisé.

Il n'y a pas à nier! Voici bien les trois uniques maisons dont se

compose le tout petit village appelé le _Petit-Bicêtre_: une ferme,

une auberge et la gendarmerie,—ainsi qu'il convient dans tout

Petit-Bicêtre civilisé.

On distingue parfaitement les tuiles des toits,—et sur la route une

tapissière dont le charretier s'est arrêté court devant le ballon.

J'avais eu raison! la Photographie Aérostatique était possible,—quoi

qu'en eussent dit, pour m'en détourner d'abord, les plus sérieux de

mes confrères, et entre autres ce pauvre et bon Legray,—si

déplorablement perdu pour nous, qui mourait il y a quelques mois en

Égypte, loin de ses amis et de ses enfants.

À terre & en l'air... Mémoires du Géant · 第 20 / 114 题