La Cadastre par la Photographie Aérostatique. — Arpentage au
daguerréotype en ballon. — Avantages. — Moyens. — Un partage
Breton. — L'instantanéité. — Où en est le cadastre en France et en
Europe. — Les Pilones! — Brevets partout. — Payons l'amende! —
Alphonse Karr. — Thermomètre des civilisés. — Tentatives. —
Bataille du gaz et des iodures. — La vallée de la Bièvre. — Le Petit
Bicêtre. — Je me déteste! — Victoire! — Un souvenir à feu Legray.
Mais _cedant arma_—et parlons un peu de ce qui me touchait surtout
dans mon idée de Photographie Aérostatique.
J'avais vu là une application première aux opérations cadastrales qui
m'avait particulièrement transporté.
Cette oeuvre gigantesque du cadastre, me disais-je, avec son armée
d'ingénieurs, d'arpenteurs, de chaîneurs, de dessinateurs, de
calculateurs, a demandé trente ans de travail et plus,—pour être mal
faite.
Cette oeuvre aujourd'hui, avec le même personnel, je peux l'achever en
trente jours—et l'achever parfaite.
«Un bon aérostat captif et un bon appareil photographique à objectif
renversé, voilà mes seules armes.
«Plus de triangulation préalable, péniblement échafaudée sur un amas
de formules trigonométriques; plus d'instruments douteux, planchettes,
boussoles, alidades et graphomètres; plus de chaînes de galériens à
traîner à travers les vallées, les terres labourées, les vignes, les
marais!
«Plus de ces travaux incertains, préparés sans unité, poursuivis,
achevés sans cohésion, sans contrôle, par un personnel insurveillé
auquel le billard du bourg voisin peut faire parfois oublier les
heures du travail!
«Miracle! moi, qui ai professé toute ma vie une haine de la géométrie
qui n'a d'égale que mon horreur contre l'algèbre, je produis avec la
rapidité de la pensée des plans plus fidèles que ceux de Cassini, plus
parfaits que ceux du Dépôt de la guerre!
«Et quelle simplicité de moyens! Mon ballon maintenu captif à une
hauteur toujours égale de mille mètres, je suppose, sur les points
strictement déterminés à l'avance, relève, d'un coup, une surface d'un
million de mètres carrés, c'est-à-dire de cent hectares, et, comme
dans une journée on peut en moyenne parcourir dix stations, je lève le
cadastre de mille hectares en un jour, à peu près la surface d'une
commune.
«Voici l'arpentage au daguerréotype, le véritable état de lieux qui
fait foi pour la délimitation des héritages.»
Jadis en Bretagne, quand il y avait un partage de biens entre deux
familles, les parents amenaient des deux parts tous les petits
enfants. On plaçait les bornes indicatives,—et, aussitôt, de se
précipiter sur les petits et de les combler d'un grêle de torgnoles:
«—Vous vous rappelerez ainsi cette journée et à quelle place
respectée désormais les bornes ont été placées!»
Nous avons renoncé depuis assez longtemps à ce procédé mnémotechnique
un peu primitif,—mais par quoi l'avions-nous remplacé?
À l'avenir, plus de contestations, plus de procès possibles,—même en
Normandie.
Certitude absolue!—car rien ne m'est plus facile que de redresser
mathématiquement les aberrations de sphéricité de mes appareils, s'il
y en a,—et j'ai trouvé à l'art créé par l'immortel Daguerre, son
application la plus extraordinaire et la plus utile!
C'était un beau projet,—je ne consentirai jamais à dire un beau rêve.
Je savais bien la difficulté première contre laquelle j'avais à
lutter:—la mobilité de ma nacelle, si captive qu'elle fût, de par les
mouvements de haut en bas, de bas en haut, d'arrière en avant, d'avant
en arrière, de gauche à droite et réciproquement, sans parler des
mouvements rotatoires,—et aussi de tous les combinés de ces
mouvements entre eux.
Mais on connaît aussi quels perfectionnements à atteints la
photographie quant à l'instantanéité, et le moindre praticien sait
que, quelle que soit la rapidité des produits photochimiques qu'il
emploie, cette rapidité s'accroît en raison de l'éloignement de son
objectivité.—Sans compter qu'à défaut de tout, il me serait resté
encore ce bon M. Carmien (né à Luze ou de Luze, comme il l'entendra),
qui en a bien vu d'autres, et qui se charge d'arrêter les ballons sur
place, avec la garantie du vénérable sieur Moigno!
Comme résultat financier,—au point de vue privé du _business_,—pas
d'opération plus merveilleuse. Je m'étais renseigné et on m'avait
répondu:
Qu'à la vérité tous nos départements étaient cadastrés, moins la
Corse, mais tellement mal que nombre de localités de la Seine, de
l'Eure, etc., venaient de prendre le parti de recommencer les études
par trop imparfaites. Ces révisions ne coûtaient pas moins de six cent
mille francs au budget pour trois ou quatre départements, sans compter
les centimes additionnels que s'imposaient extraordinairement les
communes,—en tout près d'un million par an.
(Et plus tard, avec quel chagrin et quel haussement d'épaules je vis
s'élever, dans notre Paris même, ces gigantesques, coûteux et
dérisoires _pilones_ qui ne servirent absolument à rien.—J'aurais
fait leur besogne en une journée!)
J'allais plus loin encore. L'Angleterre n'a point de cadastre; tout au
plus une sorte d'état civil de la propriété domaniale.
Rien en Russie.
Presque rien en Allemagne,—où le besoin d'un bon cadastre se fait
peut-être sentir plus qu'ailleurs.
En Belgique, l'imperfection.—En Piémont, Espagne, États-Napolitains,
États-Romains, etc., etc., rien encore ou presque rien.
En Algérie, rien,—pas même une vraie carte!
Quels horizons pour ma ballonnerie!
J'écrivis aussitôt à mon fidèle mandataire, E. Barrault, de me prendre
brevets partout,—ce qui coûte gros.
Et en versant les billets de mille, je me rappelais ce qu'a écrit avec
une si vaillante et généreuse insistance mon excellent ami Alphonse
Karr, ce profond et spirituel bon sens,—à savoir que, parmi les
supplices et tortures en tous genres qu'était bien averti d'encourir
tout fou assez oublieux de lui-même pour créer une invention utile à
ses semblables, le coût du brevet était le premier et le moindre,
suivant la loi des gradations.
Vous vous rappelez à peu près comment Karr formula la chose:
Art. 1er. Tout imbécile de génie qui aura fait une découverte
précieuse au bonheur du monde est d'abord condamné à payer l'amende,
sans préjudice des autres peines à encourir.
Et je remarquais en effet, et à l'appui de la formule si nette, si
profondément juste, de Karr,—que les pays le plus en retard dans la
civilisation universelle sont ceux où cette amende atteint le plus
haut chiffre.
Nous croyons pouvoir affirmer que c'est en France que l'amende du
brevet est la moins chère.
Voilà donc mes brevets pris. Il ne s'agit plus que de voir si j'ai eu
raison.
Et je me mets bien vite à faire gonfler des ballons. J'installe sur ma
nacelle une tente d'étoffe orange doublée de noir appendue au
cercle,—et je monte, et j'opère.
Rien d'abord.
D'autres essais sont également infructueux.
Ces essais coûtaient trop cher, et présentaient trop de difficultés
autres pour être renouvelés et suivis comme ils auraient dû
l'être.—Et puis j'avais besoin de gagner mon pain de chaque jour; une
ascension de cette nature ne s'improvise pas, et quand j'étais en
l'air, ma maison de photographie souffrait.
Le très-grand, le seul obstacle réel peut-être à ma réussite,
consistait dans le matériel aérostatique même que j'étais bien forcé
d'employer.
Les ballons forains qui me servaient, faute de tout autre spécial dont
l'établissement coûteux m'était interdit, ces ballons trop courts de
base vomissaient, par leur appendice ouvert immédiatement sur mes
cuvettes, des flots d'hydrogène sulfuré,—et le dernier élève
photographe sautera en l'air en pensant au joli ménage que mes iodures
devaient faire avec ce diable de gaz.—Autant eût valu essayer
d'allumer de la braise au fond d'un seau d'eau.
J'étais désespéré,—et je ne lâchais prise, pourtant.
Une fois, après un dernier échec, je donnai, comme les fois
précédentes, l'ordre de _lâcher tout_. Comme le pâtissier qui mange
son fonds faute de pratiques, je m'offrais, après chaque essai
photographique manqué, le plaisir d'une ascension libre.
Nous allâmes tomber, une heure après, dans une vallée charmante et
déserte qu'on appelle la vallée de la Bièvre, au Petit-Bicètre, à deux
ou trois lieues de Paris.
Il n'y avait pas de vent,—et une voiture, que j'avais frétée exprès,
amenait presque en même temps que nous sur le lieu de la descente mon
préparateur et mon domestique.
Je pris une résolution:
—Nous allons laisser le ballon sur place, en fermant l'appendice. Il
n'y a pas de danger, puisque le gaz n'a pas à se dilater cette nuit,
bien au contraire. Je remonterai demain matin à la première heure,
avec des bains neufs apportés tout exprès,—et nous verrons bien!
Le ballon est en effet amarré à des pommiers, la nacelle chargée de
pierres meulières, et le tout est laissé à la garde de mon brave et
noir Siméon,—avec mon manteau et les provisions d'un bon feu pour
toute la nuit, bien entendu.
Retour sur les lieux le lendemain matin: le temps est couvert, il
tombe une brume grise et glaciale. N'importe!
La nacelle est vidée: j'y remonte. Le ballon s'élève d'un mètre et
retombe. Le gaz a perdu sa force pendant la nuit, et en outre le filet
et les manoeuvres sont alourdis par la rosée et cette petite pluie
fine si inopportune.
Je ne veux pas désespérer. Je débarrasse la nacelle de tout ce que
j'en puis retirer: je quitte ensuite ma redingote, puis mon gilet,
puis mes bottes que je jette à terre; je...—comment dire cela?
Débarrassé quant à l'extérieur, je me déleste encore de _tout_ ce qui
peut m'alourdir,—et je m'enlève à 80 mètres environ!...
J'avais emporté ma plaque toute préparée.—J'ouvre et referme mon
objectif, et je crie impatient:
—Descendez!
On me tire à terre, je saute d'un bond dans l'auberge où tout
palpitant je développe mon image...
Bonheur!—Il y a quelque chose!
J'insiste et force: l'image se révèle, bien effacée, bien pâle, mais
nette et certaine.—Ce ne sera qu'un simple positif sur verre,
très-faible, tout taché, mais qu'importe! Je sors triomphalement de
mon laboratoire improvisé.
Il n'y a pas à nier! Voici bien les trois uniques maisons dont se
compose le tout petit village appelé le _Petit-Bicêtre_: une ferme,
une auberge et la gendarmerie,—ainsi qu'il convient dans tout
Petit-Bicêtre civilisé.
On distingue parfaitement les tuiles des toits,—et sur la route une
tapissière dont le charretier s'est arrêté court devant le ballon.
J'avais eu raison! la Photographie Aérostatique était possible,—quoi
qu'en eussent dit, pour m'en détourner d'abord, les plus sérieux de
mes confrères, et entre autres ce pauvre et bon Legray,—si
déplorablement perdu pour nous, qui mourait il y a quelques mois en
Égypte, loin de ses amis et de ses enfants.