Ma première ascension. — Autres. — 200 kilogr. — M. Fould. — Un
accident. — Dames blanches. — La casquette. — Un refrain. —
Secousses. — On regrette M. Carmien. — Grêle de pois. — En plein
bois. — Le chien. — C'est un berger! — Le paletot. — La forêt de
Moussy. — Attention aux zones!... — La Photographie Aérostatique est
française! — Coutelle et les Aérostiers militaires. — Le Comité de
Salut Public. — Le baptême du feu. — _L'Entreprenant_ à Fleurus. —
L'École nationale Aérostatique de Meudon. — Le ballon du couronnement
impérial et la statue de Néron. — Mon ami de Gaugler perdu. — Un pis
aller. — L'ouragan. — Mon ordre du jour.
L'intervention du moindre rayon de lumière dissipe à la seconde même
les ténèbres les plus épaisses et permet à l'oeil de sonder les plus
sombres recoins.
Dès que j'eus entrevu la vérité, je fus moi-même surpris de constater
l'admirable et infinie concordance des preuves à l'appui. Chaque
observation nouvelle concluait d'accord: de tout jaillissait la
démonstration, palpable, incontestable, mathématique, surévidente.
Je rencontrai enfin l'occasion que j'avais tant de fois rêvée: un jour
d'Hippodrome, L. Godard, que je ne connaissais pas, vint à moi et
m'offrit de prendre place dans son ballon. J'acceptai avec
empressement, non pas cependant sans m'être d'abord assuré
discrètement que nul voyageur payant ne m'envierait cette place
gratuitement offerte:
—les affaires avant tout!—pour les autres, j'entends.
Et me voici en l'air, jouissant à pleins pores de cette volupté
infinie, unique de l'ascension.
Je n'avais jamais causé avec L. Godard, puisque je le voyais pour la
première fois. Je savais seulement qu'il avait une certaine pratique
des aérostats.
Ma première question, à peine à cinq cents mètres du sol, fut
celle-ci:
—Et vous, croyez-vous à la possibilité de diriger vos ballons?
—Jamais!
—À la bonne heure!
Nous descendîmes, je ne me rappelle plus où cette première fois;—et
je n'eus plus qu'une pensée que comprendront tous ceux qui ont fait
une ascension: recommencer au plus tôt.
Je guettais les occasions. Ne me jugeant pas assez riche pour me payer
toutes les semaines au prix de cent francs une heure de plaisir, je
m'accotais sur la barrière de l'enceinte, épiant comme ennemie toute
figure nouvelle qui venait parler à Godard, et quand l'heure du départ
sonnait enfin, par bonheur, si la place était restée vide, je ne
mettais pas longtemps à enjamber la barricade et à sauter dans le
panier.
Pour Godard, d'une finesse particulière sous son allure de bonhomie,
son temps ne se trouvait pas perdu, et chacune de nos ascensions était
pour lui un excellent placement comme publicité. Un beau _fait
divers_, rédigé par moi après chaque ascension, inévitablement
reproduit par tous les journaux toujours bien disposés pour moi et sur
ce chapitre, ne manqua jamais une fois de chanter «l'_intrépidité_» de
mon aéronaute et de célébrer, en même temps que la courtoisie des
hôtes de nos descentes, la gloire de la dynastie des Godard.
Il est inutile d'ajouter que je me chargeais, comme de juste, de tous
les divers frais de retour, dépenses communes, indemnités de descente,
etc.—De cette façon, chacun y trouvait son compte.
Aussi Louis et Jules Godard mettaient un empressement naturel à me
demander comme compagnon dans leurs ascensions. Lors même que la chose
semblait impossible de par le peu de force ascensionnelle dont leurs
petits ballons disposent, l'ardeur que j'avais à monter et l'intérêt
qu'ils pouvaient avoir à m'emporter, faute d'un voyageur tout à fait
_sérieux_, arrivaient d'ensemble à déterminer mon départ. Plus d'une
fois, avec une force ascensionnelle plus qu'insuffisante, ils
acceptèrent les cent kilogrammes que j'ai le tort aérostatique de
peser,—vidant leur nacelle du précieux lest, lorsqu'un demi-sac peut
représenter la vie d'un homme. Plus d'une fois il nous arriva de
partir, soit avec Jules, soit avec Louis,—comme une fois à
Montmartre,—avec un seul sac de lest, bien que la plus élémentaire
prudence nécessite au moins le double, sinon le triple.
Avec une descente que nous fîmes, Louis et moi, sur un arbre de la
propriété de M. Fould, à Saint-Germain, et une charmante soirée dans
cette maison hospitalière,—avec une autre, près de Rosny, où nous
démolîmes quelque peu une maison et où je tremblai un instant que
Louis n'eût la cuisse coupée par la corde d'ancre imprudemment
agencée, je me rappelle surtout une descente assez vive que nous
opérâmes avec Jules sur plein bois, par nuit noire et orage.
Nous étions partis depuis une heure de l'Hippodrome et le jour
commençait sensiblement à baisser. Il fallait remiser et plier bagage.
—Tâchons donc cette fois-ci de descendre chez des gens un peu
civilisés, dis-je à Jules. Nous nous arrangeons presque toujours pour
tomber en pleins champs; les paysans arrivent, nous gênent plutôt
qu'ils nous aident, et il faut souvent jouer du poing fermé pour s'en
débarrasser. Nous avons beau tomber sur des terres fauchées, en pleins
chaumes, ils trouvent toujours moyen de réclamer une indemnité, que je
leur paye toujours aussi, pour en finir plus vite.—Tenez, Jules!
regardez sur quelle charmante propriété nous arrivons: n'est-ce pas
fait pour nous?
C'était charmant, en effet: une immense pelouse devant une jolie
maison bourgeoise, le tout entouré de bois, avec eaux vives, je crois.
Sur la pelouse et devant le perron, de belles daines en robes
blanches... On m'a dit depuis que cette propriété appartenait à M.
Dehaynin.
Nous rasions à soixante mètres au plus.
—Descendez ici! nous criait-on. Venez dîner avec nous!
—Eh bien! dis-je à Jules, voilà notre affaire!
—Notre angle de descente nous porte un peu plus loin, me
répondit-il,—mais pas beaucoup plus loin. Nous allons revenir: _j'ai
mon moyen!_
Et le voilà qui salue, salue à tour de bras—et laisse tomber sa
casquette...
Je venais de comprendre.
—Gardez-la-moi! crie-t-il. Nous allons revenir!
—C'est dit! Venez vite!
Mais, crac! voici qu'un coup de vent de tous les diables fait
disparaître sous nous la jolie maison—et bien d'autres. L'ouragan
vient de se déchaîner: en un clin d'oeil nous sommes portés à quelques
lieues de là, les nuages sombres galopent avec nous, la nuit subite
est venue.
Je pars d'un éclat de rire,—et je chante à Jules sur un air connu des
casernes:
As—tu—vu
La casquette, la casquette,
As—tu—vu
La casquette au p'tit Godard?
Mais Jules ne rit pas. Est-ce le deuil de sa casquette? n'est-ce pas
plutôt la préoccupation assez légitime de noire descente qui le rend
sérieux, lui qui est beaucoup plus à même que moi, par sa pratique
antérieure, d'en apprécier toute la gravité?
Cependant la bourrasque continue à nous emporter. La nuit est tombée
tout à fait.... J'avais recommencé mon refrain...
—Il faut descendre sur ce plein bois, monsieur Nadar, m'interrompt
tout à coup Jules;—et nous allons avoir du tirage!
Il donne un brusque coup de soupape, amarre rapidement sa corde, fait
passer l'ancre par-dessus le bord de notre panier et laisse filer le
câble:
—Maintenant, me dit-il très-vite, tenez-vous bien, monsieur Nadar!
Tenez-vous bien: vous allez recevoir un choc comme vous n'en avez
jamais reçu de votre vie!!!...
Je m'étais déjà cramponné de mes deux mains aux cordes qui suspendent
la nacelle au cercle, et Jules en avait fait autant...
—Tenez-vous bien, monsieur Nadar!... Tenez-vous bien, nom de D...!
Il n'a pu achever: le cri a été coupé court par la plus épouvantable
des secousses... Du coup, la nacelle est revenue sur elle-même comme
par un ressort...
Et la voilà déjà repartie, entraînée par le ballon...
—Tenez-vous bien!!!
Ouf!... deuxième secousse, un peu moins violente, mais il y a encore
de quoi vous arracher le pain de la bouche... La nacelle subit le même
mouvement de retour, puis le câble se tend encore... L'ancre tient
bon, le câble aussi—jusqu'à présent.—Mais l'ouragan s'obstine et
pousse au ballon: nous entendons derrière nous les branches que nous
fracassons... Comme M. Carmien de Luze, qui se charge de diriger ces
machines-là, nous serait précieux ici!...
—Tenez-vous bien, monsieur Nadar!!!...
Patatras! Tout a cassé avec un tintamarre épouvantable,—notre câble
aussi. La nacelle s'élance, revient et repart encore comme un
gigantesque pendule au-dessous du ballon qui a repris son vol.—Je ne
me suis pas encore offert un traînage à la remorque du _Géant_ en
Hanovre, et n'appréciant pas, comme mon compagnon, le danger,—je
jouis de toute la surexcitation de mes nerfs de l'âcre et indicible
volupté du terrible jeu.
—Au nom de Dieu, monsieur Nadar, ne riez pas!—Et tenez-vous bien!!!
Il jette le _guide-rope_,—long câble d'une soixantaine de mètres,
pour l'engager dans les arbres et nous retenir, à défaut de l'ancre
perdue.
Une secousse effroyable encore,—mais on s'y fait! Il me semble
d'ailleurs que celle-ci a été moins violente que les autres.
Et en effet, le ballon dégagé déjà d'une bonne partie de son gaz par
la soupape maintenant ouverte a dû perdre beaucoup de ses forces.
Un peu de roulis encore et nous voici à peu près tranquilles.—Le
quart d'heure a été rude: je ruisselle de sueur et quitte ma
redingote.
Mais qu'est ceci? Et que se passe-t-il au-dessus de nous? J'entends
dans tout le ballon que je ne vois pas, mais qui est toujours, bien
entendu, au-dessus de nous, une crépitation extraordinaire:—on dirait
une grêle de pois tombant sur un tambour.
—Qu'est-ce qui se passe donc là-haut, _la Casquette?_...
—C'est la pluie.
—Tiens! Mais on est fort bien là-dessous.
—Oui. Seulement, attendez!
Et presque aussitôt la parole dite, la pluie qui frappe de tous côtés
la vaste envergure et suit le long de la sphère sa pente naturelle,
nous arrive dans le cou comme si elle tombait d'une gargouille:
—Ah! mais, bigre! il faut nous en aller de là—et vite!
Reste la question de savoir sur quoi nous sommes.
Est-ce haute futaie, moyenne futaie, petite futaie?
Allons-nous arriver sur la cime d'un chêne de trente mètres? Comment
le hasard nous y accrochera-t-il? Et comment en descendrons-nous dans
cette obscurité?
Car il ne faut plus compter sur le ballon pour nous soutenir
désormais. Il se dégonfle de plus en plus, et nous baissons
sensiblement...
Jules se met à crier, à tout hasard, entre ses deux mains en
porte-voix:
—Ho! hé!... Ho!... Au secours!...
J'en fais autant:
—Au secours!... Ho! hé!... Ho!...
quoique sans conviction.—Quel abonné du journal _Les Mondes_ pourrait
rôder sous ces ombrages par une température aussi peu engageante?
Mais nous sommes sauvés,—dans un moment, quand nous allons être à
terre: au loin, les aboiements d'un chien nous répondent:
—C'est une ferme! dis-je tout satisfait à Jules.
—Il ne s'agit que de s'y rendre.
Nous descendons toujours: des craquements se font entendre sous la
nacelle. Nous touchons,—quoi?
Enfonçons encore!... Hardi!... Encore!...—Ça s'arrête!!...
Jules, qui tient l'emploi de Chat céleste, enjambe le bord du panier,
une corde en main,—et disparaît dans le noir...
—Prenez bien garde! lui dis-je.
—Nous sommes à terre, me répond-il presque aussitôt. Nous avons de la
chance: juste sur un buisson!
À mon tour, je descends.
—Ho! hé!... Ho!...
Réponse du chien.
—Le chien est de ce côté, Jules!
—Eh bien, allons-y!
Et nous voilà partis, le ballon bien amarré.
Au bout de dix pas:
—Et mon paletot que j'oubliais!
—Bah! nous allons revenir le prendre dans un instant.
Et j'allais y croire! Il est dit que toute ma vie je me laisserai
prendre à la première parole de mon prochain...
Mais, heureusement, je pense à la casquette de Jules: c'est une
_vendetta_! Et puis,—un peu de bon sens!—comment diable retrouver
cette place quand nous aurons fait seulement trois pas de plus?...
Farceur de Jules!
Je reprends mon paletot—et cette fois nous voilà partis:
—Ho! hé!... Ho!...
Nous tirons sur le chien.—Quelles fondrières! Je me cramponne à
l'épaule de mon compagnon, beaucoup plus malin que moi pour se
débrouiller dans ces taillis. Je crois qu'il y voit de nuit, toujours
comme les chats, ses frères. Nous glissons à chaque pas dans des
trous...
—Ho! hé!... Ho!...
Le chien approche.
—Un peu de patience! dis-je par manière d'encouragement pour nous
deux.
—Nous serons bientôt à la ferme! répond Jules.
—On nous donnera à manger!
—Et à boire!
—Et nous ferons faire du feu pour nous sécher.
—Oh! moi, je me sèche toujours tout seul!
—_Houp! houp! houp!_...—Couchez!...
—Ah! voilà le chien!... Ohé!... _Houst!_... Arrière!... Couchez!!!
Hélas!
Le chien n'est pas une ferme, c'est un berger—qui parque sous la
lisière du bois.
Ledit berger ne paraît, dans l'ombre, rassuré que tout juste: son
chien, derrière lui, grommèle... On cause...
—Comment, dà! c'étiez vous qu'étaient dans c'grand machin-là!
D'après l'idiome, nous devons être au moins sur l'extrême Normandie.
Renseignements: nous sommes dans la forêt de Moussy, bois de
Beaumarchais; quatre lieues pour gagner la station de Luzarches—par
les terres labourées.—Merci!
Nous mourons de soif, il nous offre sa gourde de cidre: du pur
vinaigre!
Nous lui rendons de quoi boire une bouteille de cacheté,—et nous
revoilà en route.
Vers les minuit, nous prenions le convoi qui nous ramenait sur
Paris,—au complet, moins une casquette que je réclamais le lendemain
par une lettre insérée dans le _Figaro_, et qui nous fut honnêtement
renvoyée,—et le ballon que Jules allait chercher le surlendemain, et
retrouvait intact, sans la moindre déchirure, bien qu'entouré de
villageois qui venaient y faire respectueusement pèlerinage.
Notre extrême chance nous avait fait échoir tout justement au beau
milieu d'une clairière,—d'une part,—et, d'autre part, ces braves
villageois appartenaient à la zone hospitalière qui commence au delà
de cinq lieues autour de Paris.
Ne jamais tomber en deçà, et encore moins, dans ce mauvais cas,
laisser quoi que ce soit sur place. Car dans cette banlieue de la
capitale du monde civilisé, vous trouvez des brutes plus sauvages et
plus féroces que les Boschimen et ceux de l'Orégon.
* * * * *
À chaque ascension nouvelle où je m'ajoutais un chevron, plus nettement
et absolument se formulait dans mon esprit l'axiome:—«_Être plus lourd
que l'air pour lutter contre l'air_,»—ou, en termes encore plus
élémentaires, et comme l'a articulé mon coadjuteur de La Landelle:
—_Être le plus fort pour ne pas être battu._
Ce n'est pas avec l'éponge que vous entamez le verre, c'est avec le
diamant.
Plus aussi me prenait et m'envahissait la passion des ascensions.
J'aurai l'occasion tout à l'heure de tâcher de décrire le charme
infini—et sans similaire d'aucune sorte—qu'on éprouve sous une
nacelle d'aérostat.
En attendant, je m'étais trouvé un prétexte sérieux pour monter en
ballon à peu près à ma guise, autant du moins que ma bourse me le
permettrait.
J'avais eu l'idée d'essayer des relevés photographiques du
planisphère, et j'avais aussitôt pris,—n'en déplaise au célèbre
opticien-photographe de Londres, M. Negretti,—le premier brevet de
_Photographie Aérostatique_.
Les applications étaient du plus grand intérêt.
Au point de vue stratégique, on n'ignore pas quelle bonne fortune
c'est pour un général en campagne de rencontrer un clocher de village
d'où quelque officier d'état-major dresse ses observations.
Je portais mon clocher avec moi, et, grâce à mon appareil
photographique, je pouvais tirer tous les quarts d'heure un positif
sur verre que je faisais parvenir au quartier général, sans perdre de
temps ni de gaz à descendre, tout simplement au moyen d'un facteur
mécanique,—petite boîte coulant jusqu'à terre le long d'une cordelle
qui me remontait des instructions au besoin.
Le positif sur verre, soumis dans une chambre optique aux yeux du
général en chef, marquait les points de la bataille en constatant, au
fur et à mesure, chaque mouvement des deux corps d'armée.
Il ne m'est réellement pas possible ici de ne pas rappeler, si
brièvement que ce soit, l'histoire, si peu connue et qui pourtant ne
saurait jamais être assez répétée, de Coutelle et des Aérostiers
militaires sous la première République.
Guyton de Morveau eut l'idée première de cette application de
l'aérostatique.
Le Comité de Salut Public, Carnot, Berthollet, Fourcroy, Monge, etc.,
en tête, l'adopta aussitôt et l'exécution immédiate s'ensuivit.—Dans
ce temps-là, on allait vite!
Guyton de Morveau s'adjoignit un ancien précepteur du comte d'Artois,
Coutelle, qui, bientôt nommé directeur des essais, s'installe au
château de Meudon, et appelle immédiatement à lui son ami Conté,
peintre, chimiste, mécanicien: «—Toutes les sciences dans la tête,
tous les arts dans la main,» disait de Conté, Marey-Monge.
Quatre jours après la première expérience, le Comité de Salut Public
décrétait la création d'une compagnie d'Aérostiers militaires sous le
commandement du capitaine Coutelle.
Les hommes que Coutelle choisit avec soin avaient tous des notions de
charpente, chimie, maçonnerie, peinture d'impression, etc.
Cinq semaines après sa création, la compagnie est à Maubeuge assiégée
par les Autrichiens. Coutelle demande et obtient l'honneur de prendre
part avec ses hommes à une sortie contre l'ennemi, et il gagne ainsi
le sanglant baptême du feu pour sa petite troupe dont la garnison ne
comprenait pas encore bien la mission.
Les premiers moments furent rudes: tout avait été si hâté que rien
n'était prêt. Il fallut tout improviser, mais Coutelle était
admirablement secondé par ses hommes, soldats-ouvriers d'élite, et
bientôt le voici en l'air, dans son ballon l'_Entreprenant_[1],
guettant et constatant le moindre mouvement de l'ennemi, rendant
impossible toute surprise et produisant de plus un grand effet moral
sur les assiégeants.
[Note 1: Ce fut le ballon de Fleurus. Notre regrettable
Dupuis-Delcourt avait pieusement recueilli quelques reliques des
agrès de ce ballon national, qui se trouvent encore dans sa
précieuse collection.]
Coutelle est envoyé sur Charleroi: il part avec son ballon
gonflé,—opération difficile,—fait en route une reconnaissance
aérostatique, et, arrivé à Charleroi, trouve encore le temps de
s'élever en l'air avant la nuit.
Le lendemain, c'était la bataille de Fleurus. L'_Entreprenant_ resta
huit heures en observation, malgré les projectiles de l'ennemi.
Une fausse manoeuvre—un coup de vent plutôt—porte l'aérostat sur un
arbre après la bataille et le met hors de service. On envoie de Meudon
un autre ballon cylindrique et ne pouvant enlever qu'un seul homme:
Coutelle le renvoie.—La compagnie des Aérostiers installe un
établissement à Borcette, près d'Aix-la-Chapelle.
Pendant ce temps-là, le Comité de Salut Public n'avait pas cessé un
instant de s'occuper du corps créé par lui.
Dès le départ de Coutelle pour Maubeuge, la Convention avait décrété
(5 messidor an II) la formation d'une deuxième compagnie, espèce de
dépôt placé à Meudon sous le commandement de Conté.
Le 10 brumaire an III le Comité créait l'_École Nationale Aérostatique
de Meudon_ destinée à assurer le recrutement spécial et à fournir des
officiers. C'est là que Conté, parmi bien d'autres découvertes
précieuses, trouva le secret, malheureusement perdu, de parer à
l'endosmose et à l'exosmose en parvenant à garder le gaz jusqu'à trois
mois dans un aérostat.
Outre l'_Entreprenant_, qui avait été établi à Meudon, Conté fit
construire le _Céleste_, destiné également à l'armée de
Sambre-et-Meuse, l'_Hercule_ et l'_Intrépide_, envoyés plus tard à
l'armée de Rhin et Moselle.
Le 3 germinal an III, le Comité de Salut Public décrétait la création
d'une deuxième compagnie active pour l'organisation de laquelle
Coutelle fut rappelé de Borcette en qualité de chef de bataillon.
À peine formée, cette compagnie est envoyée à Maubeuge. On retrouve
dès lors nos Aérostiers à Frankenthal, où le ballon est criblé de
balles, à Manheim, à Ehrenbreistein, où le capitaine Lhomond fit avec
succès une reconnaissance au milieu d'une pluie de bombes et de
boulets.
À Wurtzburg, malheureusement (17 fructidor an IV), l'aérostat en
observation a ses agrès brisés; la compagnie et son matériel tombent
au pouvoir de l'ennemi par la capitulation. Lhomond et Plazanet,
prisonniers de guerre, sont échangés quelques mois après, à temps pour
participer à la campagne d'Orient avec leur compagnie.
Mais à partir de Wurtzburg, hommes et événements jusqu'alors propices,
tout change pour les Aérostiers, Hoche d'abord, qui succède à Jourdan,
et leur est aussi hostile que celui-ci leur avait été favorable. La
première compagnie est prisonnière de guerre, et la seconde reste
inactive malgré les instances de Delaunay, son capitaine.
Libre par le traité de Léoben, la première compagnie est dirigée sur
Toulon. Elle se trouve, dans le transport, séparée de son matériel
qu'Aboukir lui enlève; le bâtiment qui la portait est coulé.
À compter de ce désastre, l'Aérostation militaire est perdue. En
débarquant à Marseille, les Aérostiers sont licenciés et versés dans
le corps du génie. À grand'peine, et après des réclamations
énergiques, les officiers ont obtenu la confirmation de leurs grades
conquis. Le matériel de Meudon est versé dans les magasins du
génie—et tout est oublié.
On a parlé, à tort ou à raison, de l'hostilité de l'Empereur contre
tout ce qui était aérostat, à la suite de la mésaventure du ballon du
couronnement qui, lancé par Garnerin, allait, le lendemain matin,
s'accrocher au pseudo-tombeau de Néron à Rome, y laissant une partie
de la couronne impériale décorative qu'il emportait, pour aller enfin
s'abîmer dans le lac Braciano.—Les journaux étrangers ne pouvaient
manquer de signaler avec insistance à la malignité de l'Europe
coalisée cet incident étrange, tout fortuit qu'il fût.
Depuis nous retrouvons à peine çà et là quelques traces historiques de
l'Aérostation militaire. En 1812, les Russes avaient projeté d'écraser
l'armée française à l'aide d'une machine infernale transportée par un
aérostat.
En 1815, Carnot, commandant la défense d'Anvers, employa un ballon à
des reconnaissances militaires.
En 1820, quelques partisans obstinés de l'aéronautique cherchent à
remettre la question sur le tapis.
En 1826, les journaux se décident enfin à y donner quelque attention.
Le _Spectateur militaire_ publie un excellent article où l'auteur, M.
Ferry, prédit l'oubli des traditions et la perte, peut-être
irréparable, des découvertes déjà acquises. C'était déjà plus qu'à
moitié fait.—L'opinion publique s'émeut: une commission militaire est
chargée d'un rapport. Ce rapport est enfin publié et, favorable à la
question, il va, comme de juste, et à la tradition fidèle, s'enfouir
dans les cartons.
Lors de l'expédition d'Alger, l'aéronaute Margat obtient
l'autorisation d'accompagner l'armée.—Le ballon fut emporté,
rapporté, payé, sans avoir même été déballé, et tout fut dit.
En 1848-49, les Autrichiens emploient, devant Venise, de petits
ballons enlevant des bombes. Mais les courants de vent reportent ces
envois sur les assiégeants qui s'empressent de renoncer au procédé.
Enfin, en 1854, on essaya, à Vincennes, je crois, dans les plus
mauvaises conditions et partant sans succès, de faire tomber d'un
aérostat captif des projectiles détachés par un mécanisme électrique.
Que je remercie maintenant un brave et charmant officier qui fut pour
moi un ami de quelques jours, et que je n'ai pas revu depuis des
années. C'est à une intéressante brochure de M. de Gaugler que je
viens d'emprunter sans façon ces détails pleins d'intérêt.
Inutile de dire que M. de Gaugler concluait à la réorganisation
immédiate des Compagnies d'Aérostiers Militaires,—et je ne résiste
pas au plaisir de le citer encore:
Abordant les objections:
«La question des armes de précision est moins sérieuse qu'elle ne
paraît de prime-abord, dit-il: un ballon distant de mille mètres et
élevé de cinq cents, n'est pas un but facile à atteindre, et est, à
cette distance, un observatoire commode. Les anciens aérostiers ont eu
les leurs percés à Frankenthal et à Francfort,—à Frankenthal de neuf
balles, et ils eurent le temps de rester encore trois quarts d'heure
en observation avant d'être forcés de descendre. Il n'y aurait de
vraiment redoutables que les projectiles porteurs d'une houppe
d'éponge de platine...»
Mais rassurez-vous!
«... Au pis aller! poursuit M. de Gaugler, on sauterait, et cela
n'arriverait pas tous les jours.»
Et il termine, plein d'une douce philosophie:
«Ce sont des désagréments dont il est difficile de s'affranchir
absolument à la guerre.»
Vous comprenez si, en relisant ce charmant final, j'ai du regret de ne
pouvoir en ce moment serrer dans la mienne la main qui l'a tracé.
Pour en finir avec les Aérostiers militaires, et en attendant qu'un
pouvoir intelligent apprécie enfin la nécessité de reconstituer ce
corps précieux, je ne connais rien de plus émouvant ni de plus
chevaleresque que cet épisode de la vie de Coutelle devant je ne sais
plus quelle tranchée.
Il faisait un vent formidable et les soixante-quatre hommes qui
retenaient son ballon par les deux cordes de l'équateur étaient
entraînés à de grandes distances, et enlevés parfois restaient
suspendus. L'aérostat était tantôt soulevé, tantôt repoussé avec furie
contre terre; les barres de bois qui forment le plancher de la nacelle
avaient volé en éclats: Coutelle était à son poste, dans le panier,
cramponné aux cordages, guettant le moment du _Lâchez tout!_
Trois fois l'ouragan avait semblé vouloir écraser l'aérostat et
l'aérostier sur le sol.
Tout à coup, des lignes ennemies, on voit accourir des hommes agitant
le drapeau parlementaire. On les conduit au commandant français:
—Le général qui nous commande, dit l'un d'eux, vous demande de ne pas
permettre que ce brave officier expose ainsi plus longtemps ses jours;
il ne doit pas périr par un accident étranger à la guerre. Nous lui
apportons l'offre de venir relever en toute liberté l'intérieur de nos
fortifications.
Coutelle, à qui on transmet la proposition, la refuse, et, quelques
minutes après, s'enlève, superbe, au-dessus de l'ennemi.
Ailleurs et plus tard, en 1793, au siége de Mayence, les Prussiens
cessent leur feu pour donner aux Français le temps d'élever dans un
des bastions la tombe du général de génie Meusnier,—«le plus
remarquable des auteurs aérostatiques,» dit Marey-Monge,—qui vient
d'être tué par un boulet.
Il est pour l'écrivain, avant l'heure précise où il va prendre la
plume, certaines lectures qui le diatonisent, et semblent, comme le
cheval de course, l'entraîner.
J'ai bien des fois pensé que, si j'étais général, la veille d'une
bataille, je ferais mettre à l'ordre du jour, dans les chambrées ou
sous les tentes, la lecture à haute voix de la plus héroïque et la
plus généreuse des épopées: le _Goetz de Berlichingen_, de Goethe—que
je n'ai jamais relu sans sentir frémir mon coeur et mes muscles se
roidir de vaillance.
Mais j'ordonnerais aussi que chaque bataillon eût au moins deux
exemplaires de la noble histoire de nos vaillants Aérostiers de la
République.