ART SOCIAL.

_Sur le décret du 13 avril 1790._

IL a été un tems où l'enthousiasme religieux entroit dans toutes les

agitations des peuples, et décidoit de presque toutes les grandes

révolutions: l'hypocrisie étoit alors la reine du monde. Ces tems

ne sont pas encore très-éloignés de nous, ne sont point même passés

pour tous les peuples. L'épée et la tocque bénites, envoyées par le

pape au maréchal Daun, la guerre civile allumée en Pologne pour que

la _religion catholique, apostolique et romaine fût et demeurât pour

toujours la seule religion de la nation_, l'assassinat de Stanislas II,

projeté devant une image de la Vierge, les capucinades politiques du

secrétaire d'état Van-Eupen, tout cela est de nos jours.

Il n'étoit donc pas absurde d'espérer qu'en forçant l'assemblée

nationale à prononcer sur une question qui avoit causé une guerre

en Pologne il y a vingt ans, on pourroit exciter au moins quelques

soulèvemens. Heureusement les François savent lire, et on ne leur

persuadera point de reprendre les chaînes qu'ils ont brisées, crainte

de voir tomber du même coup celles qui gênent encore leur conscience et

leur pensée.

Cependant, comme dans quelques actes revêtus de beaucoup de signatures

on s'est permis, suivant l'usage de _nos pères_, de confondre

l'autorité des prêtres avec la religion, peut-être n'est-il pas inutile

de présenter aux citoyens quelques réflexions propres à rassurer les

consciences timides, en montrant que la liberté de conscience la plus

absolue doit être le vœu de tout homme qui croit à la religion qu'il

professe, et que celui qui veut accorder à un culte quelconque la plus

légère prérogative politique, est irréligieux ou inconséquent.

Proposer aux représentans d'une nation d'adopter en son nom un culte

unique, c'est déclarer qu'on regarde toutes les religions comme des

inventions politiques indifférentes à la divinité, c'est annoncer que

par mépris pour les autres hommes on veut les soumettre à un joug

intérieur, dont soi-même on s'est affranchi. En effet, on ne peut

soutenir qu'en France le pouvoir législatif ait le droit de choisir une

religion nationale, sans accorder le même droit aux législateurs de

l'Angleterre, de la Perse, du Thibet ou du Japon, puisque chaque peuple

a une égale persuasion de sa croyance, et que les droits du pouvoir

législatif sont par-tout les mêmes. Ainsi on accorde ce droit pour une

religion fausse comme pour une religion vraie, on le fonde donc sur une

utilité politique indépendante de la fausseté ou de la vérité de la

religion.

Prétendre que l'établissement de tel culte particulier est nécessaire à

la morale, c'est une opinion fanatique que les hommes, livrés aux plus

abjectes superstitions, n'osent même plus avouer, mais prétendre qu'un

culte particulier quelconque est nécessaire à la morale, c'est dire que

celui qui a formé le cœur de l'homme a besoin de fables pour le diriger

vers le bien, car parmi les religions qui existent, toutes, hors une

seule, sont nécessairement fondées sur l'erreur, toutes à la rigueur

peuvent être fausses, mais deux ne peuvent être vraies à la fois;

toutes ont cependant la même morale, toutes agissent de même sur l'ame

de leurs sectateurs.

Qu'entend-t-on par culte national? Est-ce le seul dont l'exercice

public soit permis? Alors vous blessez les droits de la conscience dans

ceux qui ne croient pas tous les cultes indifférens, et que vous gênez

dans la pratique de celui qu'ils auroient préféré, et vous établissez

entre les citoyens une inégalité contraire à la justice. Est-ce celui

aux cérémonies duquel vous liez les actes religieux faits au nom de la

nation des diverses assemblées de citoyens, ou des pouvoirs établis

par la loi? Mais alors ou vous dispensez de ces cérémonies ceux qui

n'adoptent pas votre culte, et vous établissez des distinctions entre

les citoyens, vous jetez entr'eux des semences de discorde, ou bien

tous y sont assujettis, et vous violez la liberté de la conscience,

vous excluez des fonctions publiques tous ceux qui regardent comme

une action coupable l'assistance aux cérémonies d'un culte qu'on ne

croit point. Appelez-vous culte national celui dont la nation paie

les dépenses? Mais de quel droit assujettissez-vous les citoyens aux

dépenses d'un culte qu'ils rejètent, et les obligez-vous à payer des

cérémonies qu'ils regardent, ou comme des sacrilèges ou comme des

superstitions méprisables? Pourquoi faut-il qu'ils paient pour le culte

que vous professez après avoir déjà payé pour celui qu'ils professent

eux-mêmes? N'est-ce pas introduire encore entre les citoyens une

inégalité qui blesse leurs droits naturels?

Craindre qu'une liberté absolue ne rende les hommes moins religieux,

c'est encore avouer que l'on regarde les religions comme des

établissemens purement humains, fondés sur l'erreur, et qui ne peuvent

se soutenir que par la protection de la puissance publique. Car, s'il

peut y avoir une religion vraie, on ne doit pas désirer que l'autorité

protège dans chaque pays celle qui a le plus de sectateurs. Si une

religion particulière peut être vraie, si un culte peut être plus

agréable à l'Etre-Suprême, cette religion, ce culte sont les seuls qui

puissent être utiles aux hommes, il est criminel de les exposer à en

favoriser d'autres, et c'est les y exposer que de faire protéger par

la puissance publique vingt cultes divers, qui dans vingt nations ont

pour eux le suffrage de la pluralité. Une religion vraie, si la liberté

est entière doit nécessairement, comme toute autre vérité, devenir

la croyance du genre humain. La favoriser dans un pays pour en faire

ailleurs favoriser d'autres, c'est en retarder les progrès. Enfin,

l'expérience n'a-t-elle pas prouvé que plus la liberté de conscience

est étendue, plus les hommes sont religieux; il y a dix fois plus

d'athées à Rome qu'à Londres, et à Londres que dans tous les Etats-Unis

d'Amérique.

Craint-on pour la tranquillité publique la diversité des cultes?

C'est au contraire le seul moyen de l'assurer. Bientôt les sectes

se subdivisent, et toutes sont prêtes à se réunir contre celle qui

voudroit dominer seule. Si l'Europe a été troublée par des guerres

religieuses, c'est parce que le système absurde des religions

nationales ou exclusives y régnoit universellement.

Tels sont les principes aujourd'hui reconnus par tous les hommes

éclairés, principes que dans un autre hémisphère plusieurs sages

républiques ont adoptés. Là tout citoyen peut suivre la voix de sa

conscience dans le choix d'une religion, et contribue sans contrainte

aux dépenses du culte de celle qu'il a choisie; et ce peuple, le plus

universellement religieux qui existe sur la terre, est celui dont la

paix est la plus assurée.

Le décret de l'assemblée nationale ne pourroit donc mériter qu'un

reproche, celui d'avoir contrarié le premier article de la déclaration

des droits, en soumettant une partie des citoyens à payer la dépense

d'un culte qu'ils ne professent pas; mais pour excuser cette atteinte

à un acte qui doit être sacré même pour les législateurs, il suffit

de prouver que par les circonstances du moment ce privilège exclusif

accordé à un culte est utile à ceux mêmes qui le rejètent. Car alors,

puisque l'on peut regarder cette dépense comme utile à tous, il est

permis de la mettre au nombre de celles que les représentans de la

nation ont droit d'exiger des citoyens. Or il est aisé de voir que

dans l'état actuel des esprits, on auroit plutôt augmenté que diminué

le pouvoir du fanatisme, si au lieu de payer sur le revenu public les

ministres de la religion romaine, qui l'étoient auparavant sur des

domaines nationaux, on avoit laissé à chaque individu la liberté de

contribuer volontairement aux frais du culte. Ainsi ce n'est point aux

frais du culte de l'église romaine que l'on oblige les non catholiques

de contribuer, c'est au maintien de l'ordre et de la paix, à celui de

leur propre tranquillité.

Que les actes qui constatent la naissance, le mariage, la mort des

citoyens soient soustraits à une autorité étrangère, et ne reçoivent

leur authenticité que d'officiers civils établis par la loi.

Que la morale fasse partie d'une éducation publique commune à toutes

les classes de citoyens.

Que l'on écarte avec soin de cette éducation toute influence

sacerdotale, que les prêtres nous exhortent à remplir nos devoirs, mais

ne prétendent plus au droit d'en fixer l'étendue et les limites.

Que l'assemblée nationale daigne joindre ces bienfaits à tant d'autres,

alors nous verrons disparoître peu-à-peu les obstacles qui s'opposent

encore à la jouissance entière de nos droits, et nous bénirons ceux qui

ont su au milieu des clameurs du fanatisme expirant, se démêler des

pièges de l'hypocrisie et concilier la paix avec la justice.

Remarquons qu'en Angleterre comme en France, on a soutenu dans le même

tems et par les mêmes argumens l'utilité d'une religion nationale plus

ou moins exclusive. A mesure que le fanatisme s'est affoibli, on a

quitté son langage pour celui de l'hypocrisie. Ce vers de Mahomet

Ou véritable, ou faux, mon culte est nécessaire.

a passé du théâtre dans les sermons, dans les instructions pastorales,

dans les débats politiques. On ne rougit plus d'avouer avec plus ou

moins de franchise la bénigne intention de tromper les hommes pour

leur bien. Mais défions-nous de cette aristocratie qu'on veut établir

entre les esprits et qui partageroit les nations en deux classes, celle

des dupes et celle des hypocrites, et toujours celle des esclaves et

celle des maîtres. Quel est le motif secret des zélateurs de cette

doctrine dans les pays où les suffrages du peuple confèrent les places

les plus importantes? C'est le désir d'avoir un moyen de diminuer le

nombre des concurrens, et sur-tout de pouvoir écarter en accusant leurs

opinions ceux on n'ose dont même calomnier la conduite. Tout l'avantage

est alors pour ceux qui n'ont jamais que les opinions utiles à leurs

intérêts, c'est une chance de plus pour les gens habiles contre les

hommes éclairés.

En ce moment un nouveau danger nous menace. On n'a rien fait en ôtant

au clergé ses richesses. Un clergé pauvre et austère n'en est que

plus dangereux. La passion de dominer lui reste seule, elle s'accroît

de tous les sacrifices, elle s'irrite par la contrainte qu'impose

l'hypocrisie. Le clergé presbitérien d'Écosse étoit pauvre au seizième

siècle, et jamais le clergé romain dans tout l'éclat de sa richesse

et de sa puissance n'exerça sur les actions privées des citoyens une

inquisition plus odieuse, une plus dure tyrannie. C'est par de pauvres

pasteurs que Servet fut livré aux flammes. Ils étoient pauvres ces

moines qui répandirent le sang dans Alexandrie pour les querelles

d'Athanase et d'Arius, de Cyrille et d'Oreste.

Si le clergé continue de faire un corps, c'est-à-dire, si on institue

des assemblées de prêtres, si on établit des maisons destinées

exclusivement à l'éducation des prêtres, si on établit dans chaque

ville épiscopale, dans chaque paroisse même de petites congrégations

de prêtres célibataires obligés de cabaler sous peine de mourir

d'ennui; si on force les citoyens à n'élire pour évêques que des curés,

pour curés que des vicaires, ce système sans doute inspiré sur le

tombeau du saint diacre, fera du nouveau clergé un corps redoutable

à la liberté, et d'autant plus dangereux que seul il restera debout

sur les débris de tous les autres. Au lieu d'une constitution libre,

l'assemblée nationale ne nous aura donné en effet qu'une théocratie

presbitérienne, une aristocratie monacale. Déjà lorsqu'on a proscrit

ces vœux contraires à la nature, on a eu soin de conserver ce qu'on

appelle des congrégations libres, et qui sont des corps perpétuels: eux

seuls conservent encore des biens ecclésiastiques, et en supprimant les

capucins et les minimes on s'est ménagé l'espérance de voir la France

inondée d'oratoriens et de doctrinaires; on a détruit ce qui étoit

inutile, mais on a protégé ce qui pouvoit devenir dangereux.

Toute religion doit être libre dans la constitution de son clergé,

dans sa discipline, dans son culte comme dans ses dogmes. Le pouvoir

de l'autorité civile se borne à réprimer ce qui serait contraire aux

droits des citoyens. Mais quand la puissance publique salarie aux

dépens de la nation les ministres d'un culte, elle acquiert le droit

de leur donner une constitution qui les rende utiles, qui les empêche

de nuire; elle en a même contracté l'obligation, puisqu'elle ne peut

imposer aux citoyens que les dépenses qui servent à l'utilité commune.

Ainsi l'unique but d'une constitution ecclésiastique, donnée par les

représentans de la nation, doit être d'empêcher les ministres de la

religion de former un corps dans l'état, de contracter un esprit

particulier: sur-tout s'ils enseignent la morale, la constitution doit

les empêcher de former un systême de morale théocratique calculé sur

leurs intérêts, qui au lieu de se perfectionner par le progrès de la

raison humaine tende au contraire à la retarder ou à l'égarer, et qui

ait pour objet, non d'éclairer les hommes sur leurs devoirs, mais de

les gouverner par les terreurs de la conscience.

_Cet article est de M. de CONDORCET._

Journal de la société de 1789 - Nº II · 第 3 / 15 题