goudron et de plumes, je l'ignore, et, du reste je n'ai jamais cherché à
m'en informer.
Cold Colorado quitta ses camarades et vint me rejoindre.
--Vous voyez, me dit-il, que nous n'avons pas été bien cruels.
J'hésitai à répondre; mais il ne m'en laissa d'ailleurs pas le temps.
--Nous aimons nous amuser nous autres, ajouta-t-il, nous nous sommes
contentés de lui faire une bonne farce.
--Vous appelez cela une bonne farce? interrogeai-je.
--Mais certainement. Et tenez, je vais vous raconter une petite scène
héroï-comique qui vous prouvera que nous aimons les divertissements peu
banals. Elle vous intéressera sans doute, d'autant plus que le principal
personnage n'était autre que le général Grant.
--Grant? m'écriai-je.
--Oui, celui-là même qui fut Président des Etats-Unis. D'ailleurs, voici
le fait:
C'était je crois vers 1876, les cowboys avaient appris que Grant devait
se rendre à San-Antonio, capitale du Texas. Ils s'informèrent du train
exact qu'il devait prendre, et dans une petite localité, station
voisine, ils se massèrent et se dissimulèrent le long de la voie. Quand
le train fut proche, un d'entre eux se leva et agita le signal d'arrêt,
le mécanicien stoppa et le train s'arrêta. Alors, tous les cowboys se
levèrent et enveloppèrent le convoi.
Vous jugez de l'effroi des voyageurs qui crurent à une attaque en règle,
mais un délégué s'approcha du chef du train et dit d'une voix forte:
--Vous avez dans un wagon M. Grant?
--Je l'ignore.
Mais Grant avait entendu prononcer son nom. Il s'avança et dit:
--C'est moi Grant.
On sait que le général était un homme très orgueilleux. Il crut qu'il
était l'objet d'une ovation populaire et, comme personne ne lui
répondait, il ajouta une seconde fois, «je suis le général Grant».
Alors, un chef de la bande s'avança:
--Ah! c'est vous Grant. Nous savions votre passage et nous avons tenu à
vous connaître. Vous êtes, paraît-il, un habile politicien, vous savez
très bien danser sur une plate-forme électorale. Eh bien! nous tenons à
avoir un aperçu de votre science chorégraphique, nous voulons savoir
comment vous danserez sur la plate-forme d'un wagon. Nous vous prions
d'exécuter une gigue.
--Mais, c'est une plaisanterie, se récria Grant.
--Pas du tout! tel est notre bon plaisir.
--Je n'en ferai rien, cria Grant, rouge de colère.
--You please! continua l'orateur de la troupe.
Et lui mettant sous le nez un revolver de fort calibre, il ajouta, avec
la plus parfaite courtoisie:
--Que votre Grâce nous fasse l'honneur de nous satisfaire!
L'argument était péremptoire. Grant s'exécuta. Je ne dis pas qu'il le
fit de bonne grâce.
--Et voilà comment, ajouta Cold Colorado en guise de réflexion
philosophique, après avoir dansé sur le tremplin politique, Grant
exécuta une gigue sur la plate-forme d'un wagon pour la plus grande joie
des cowboys.
N'oubliez pas de raconter cela en France, sur ce, je vous dis au revoir.
--Je n'en aurai garde, lui répondis-je. Votre commission sera faite.
Nous nous serrâmes la main et nous nous quittâmes. Depuis, nous ne nous
sommes jamais revus.
X
A PROPOS DE DEUX BOUTEILLES DE BIÈRE
La libre Amérique.--Tartuffes partout.--M. le Shérif.--Les fanatiques de
Kansas-City.--L'armée du Salut.--Un coup de whisky.--Nuit agitée.--Les
_White-Caps_.--Un avertissement salutaire.--Menaces de mort.
Autres sauvages!
Je me trouvais à Des Moines, dans l'Etat d'Iowa où je comptais avoir de
l'ouvrage, en m'adressant à un compatriote pour lequel j'avais une
recommandation.
M. Beauregard me reçut très cordialement et m'offrit de me prendre avec
lui, pour remplacer son dessinateur,--il était architecte,--qui venait
de le quitter pour entrer dans l'Armée du Salut. J'acceptai avec
reconnaissance, et, comme la journée était assez avancée, nous sortîmes
pour faire un tour dans la ville.
Oh! la triste ville! sombre, morne, à l'aspect désolé; partout volets
clos, un silence de deuil; des gens à l'abord sévère, au visage
renfrogné, qui semblent accablés de puissants remords; un vent de
pénitence dans l'air; pas d'arbres, pas d'oiseaux. Cela sentait le
monastère froid et lugubre, le cloître aux couloirs obscurs. Disons en
passant que Des Moines a été fondée par des religieux français d'un
ordre dont j'ignore le nom. C'est pour cela du reste que cette ville à
été appelée: Des Moines...
Cet aspect sinistre d'une grande cité me serrait le coeur.
Le dîner était prêt, nous nous mîmes à table. Monsieur Beauregard
s'excusa de n'avoir pas de vin à m'offrir, mais il avait de la bière
qu'il se procurait en cachette, car le commerce et l'usage de n'importe
quelle liqueur ou même boisson fermentée sont sévèrement prohibées à Des
Moines.
«Et ne croyez pas, ajouta mon nouveau patron, que ce soit une simple
prohibition d'une ou de plusieurs sociétés de tempérance. Non, c'est
l'Etat, c'est la police qui veillent au maintien de la sobriété
publique.»
--Eh bien! et la liberté américaine, si vantée chez nous?
--La liberté américaine! Ah! elle est jolie. On voit que vous avez peu
vécu dans les villes, ou même dans les villages. La liberté américaine,
c'est d'empêcher les autres d'être libres. La foule est aux mains et à
la dévotion des sociétés secrètes et des sociétés anti-secrètes qui
couvrent les Etats-Unis. L'une surveille l'autre, et il est rare qu'un
Américain ne fasse point partie d'au moins une association plus ou moins
mystérieuse.»
M. Beauregard s'interrompit pour déboucher une des deux bouteilles de
bière que la servante venait de poser sur la table. A ce moment, un coup
de sonnette retentit, et aussitôt un _shérif_, accompagné de deux
argousins, fit irruption dans la salle. Le magistrat fut, d'ailleurs,
très poli:
«Cher monsieur, il y a longtemps que vous étiez signalé pour vous livrer
aux liqueurs fortes. Je vous prends sur le fait, et, à mon grand regret,
je suis obligé de saisir ces deux bouteilles et de vous dresser
procès-verbal. Vous connaissez la loi, et vous savez à quoi vous vous
exposez en cas de récidive.»
--Hein! que pensez-vous de cela? me dit mon hôte, quand le shérif fut
parti avec ses deux assesseurs et nos deux bouteilles.
--Je pense... que je n'en reviens pas.
--C'est la bonne qui nous aura vendus, je ne la croyais pas si
tempérante que cela, car je l'ai trouvée souvent ivre dans l'escalier.
Bah! autant elle qu'une autre, qui serait de même. Allons! Maud,
faites-nous du thé! Oh! le thé, je ne puis plus le voir en face; je
boirais de tout plutôt que du thé: je boirais du café d'ici, qui est une
affreuse décoction de pois grillés; je boirais de notre eau de la
rivière Des Moines, qui est pestilentielle; je boirais une pinte de
sang, comme les fanatiques de Kansas-City.
--Une secte encore?
--Oui, et l'une des plus étranges. Elle a été imaginée par un aventurier
nommé Silax-Vilcox, lequel, ayant été frappé par ce passage de la Bible,
«Le sang, c'est la vie», ordonne à ses partisans de boire du sang humain
pour se garer de toutes les maladies. Pour la morale de l'association,
ses membres, qui s'intitulent les _Buveurs de sang_, sont tenus avant
tout, «de faire du bien aux malades», c'est-à-dire de les abreuver de
leur sang. Inutile de vous signaler les abus auxquels a donné lieu cette
doctrine odieuse, sur les bords de la Rivière Bleue. Oh! que de sectes
j'aurais encore à vous nommer. Ici elles foisonnent, plus que partout
ailleurs. Et tenez, en voilà une qui fait, du reste, parler d'elle dans
le monde entier! Elle n'est pas méchante, il est vrai, mais elle est
bruyante. C'est mon ancien commis qui vient me donner une aubade. Je m'y
attendais. Ah! je dois être bien coté chez les salutistes!»
C'était, en effet, l'Armée du Salut qui venait régaler M. Beauregard
d'un concert en plein vent. La rue en était toute rouge. Les cuivres
brillaient que c'en était une bénédiction. Et la batterie, comme on dit
en termes d'orchestre, faisait rage: grosse caisse, tambour, cymbales,
triangle déchiraient l'air. Mon hôte en était assourdi; il ouvrit la
fenêtre et dit à son ex-employé, qui était au premier rang, entre deux
capitaines:
«Monsieur Louveau, je me repens de tout mon coeur d'avoir été trop bon
pour vous. Vous pouvez cependant m'inscrire à votre caisse, pour trois
dollars par mois. Et maintenant, monsieur Louveau, accordez-moi la
paix!»
La batterie redoubla, sur cette bonne parole; mais elle finit par se
taire, et nous pûmes nous croire à l'abri de toute autre agression
harmonique. Erreur! à peine M. Beauregard avait-il fermé la fenêtre que,
soudain, entre, je ne sais comment, un essaim de petites salutistes.
Elles étaient coiffées du chapeau de paille légendaire, et portant en
écharpe le cordon rouge. L'une d'elles commença un _speech_ auquel,
heureusement, je ne compris rien; puis ce furent des cantiques à n'en
plus finir. Décidément, nous étions de grands pécheurs.
Quand elles furent parties, mon hôte était inanimé. Maud, sa bonne, en
fut effrayée. Elle lui tapa dans la main, lui jeta du thé dans la
figure, et, finalement, se précipita dans la cuisine, d'où elle revint
avec une bouteille de whisky.
«Que voulez-vous, me dit-elle, il faut bien avoir un peu de pharmacie
chez soi!»
Et, emplissant trois verres,--et de vrais verres!--elle fit revenir à la
vie M. Beauregard; puis nous bûmes si bien que nous n'étions pas encore
couchés à 10 heures, alors que tout le monde se couche à 9 heures à Des
Moines.
Mais aussi quel réveil!
Dans la nuit, comme nous dormions d'un juste sommeil, tout à coup:
Pan! pan!... Pan! pan!... Pan!
«Bon Dieu! qu'est-ce qu'il y a encore?» grommela, dans un rêve
interrompu, l'architecte.
Il ouvrit sa fenêtre et, aussitôt, une horde de sauvages se répandit
dans la maison.
«Malédiction! Les _White-Caps_, les _Chapeaux-Blancs_! il ne manquait
plus que ça!»
Ces gens paraissaient très corrects, cependant, quoique leur manière
d'entrer dans les maisons laissât à désirer. Celui qui paraissait leur
chef invita tout d'abord M. Beauregard à se vêtir pour qu'on pût
s'entretenir convenablement. Puis il lui dit qu'il avait été informé de
la visite du _Shérif_ et de la découverte des bouteilles de bière chez
lui, M. Beauregard. Le Shérif n'avait cru devoir fouiller la maison,
mais les _White-Caps_ ne connaissaient pas ces scrupules. Ils avaient le
devoir, l'obligation religieuse de fouiller, à toute heure du jour et de
la nuit, toute demeure suspecte. Dieu, les Etats Des Moines, leur
donnaient à ce sujet carte blanche; et ils en usaient pour l'honneur et
le bonheur de l'humanité.
Nous écoutions absolument abrutis.
On entendit des roulements en bas. C'étaient les tonnelets que les
sectaires sortaient de la cave. Un compagnon apporta triomphalement la
bouteille presque vide, de whisky... Pour lors nous étions bien cotés.
Le chef des White-Caps remit son chapeau blanc qui le faisait ressembler
à un clown, et, fermant volets et fenêtres, il se retira dignement, en
disant:
«_Good bye!_ mister Biouregarde; biouvez moins.»
Quand nous fûmes seuls, nous nous regardâmes.
«Maud! du thé!» hurla mon hôte.
Mais Maud, affalée dans l'escalier, son dortoir habituel, ne répondit
que par un grognement farouche.
Nous nous recouchâmes; et ma foi sans souci de toutes les sociétés
généreuses du Nouveau-Monde. Nous dormîmes jusqu'au lendemain assez
tard.
Quand, le lendemain, mon patron vint me réveiller, il paraissait
absolument navré.
«Voilà le comble, me dit-il, en me tendant une pancarte.
--Qu'est-ce que cela?
--C'est un avertissement de ces messieurs les voleurs de bière. Je viens
de la trouver collée à ma porte, comme vous pouvez voir, les pains à
cacheter sont encore tout frais.»
Elle était sinistre cette pancarte. Au haut, une tête de mort;
au-dessous, deux tibias en croix, puis ces mots:
Si vous ne vous reformez pas,
D'ici quinze jours
Vous sortirez de la ville
Ou vous serez mort
Et si vous revenez,
Vous serez pendu.
WHITE CAP.
Mon hôte me prit la main.
«Hein! que pensez-vous de cela? Ma journée a été complète, et ma nuit
aussi. Récapitulons. Le matin, le _Shérif_. Ensuite M. Louveau. Puis les
petites salutistes. Après les _Chapeaux-Blancs_. Et, pour combler la
mesure, la pancarte à la tête de mort.
«Eh bien, mon cher ami, je vous déclare que j'en ai assez. Je n'y tiens
plus, et je m'en vais... Si vous avez des commissions pour Paris, je
prends le train ce soir.»
Je n'avais aucune commission pour Paris, j'avais encore moins envie de
rester à Des Moines, et je partis le soir aussi, mais à côté du train,
suivant ma constante habitude.
XI
UNE PAGE D'HISTOIRE[1]
Pourquoi Gallot préfère marcher.--Une raison de premier ordre.--La ville
de St-Joseph.--Ses origines.--Sa fondation.--Une lettre.--Document
d'histoire.
[1] Ce chapitre a été intercalé par moi et écrit par un ami.
(_Note de l'Auteur._)
Il faut dire que Gallot a toujours eu une raison majeure de prendre
rarement le train. Ne croyez pas que c'est parce qu'il est un marcheur
intrépide et audacieux qu'il néglige les autres moyens de locomotion.
Non! Ce n'est pas là le motif vrai.
Gallot est surtout un curieux, un chercheur, ce qu'on appelle à Paris un
fouinard. Il faut, quand il va dans un endroit quelconque qu'il se rende
compte des origines, des moeurs, des us et coutumes des habitants. C'est
ce qui lui a permis de faire quelques trouvailles heureuses de nature
non seulement à intéresser ses lecteurs, mais encore et surtout de
servir de document à l'histoire des lieux qu'il a traversés en touriste
que rien n'émeut, n'étonne, n'arrête.
Si de Des Moines il fût parti emporté par un train quelconque, il eût
traversé des sites, des localités, qu'il n'eût pu voir à son aise, ni
admirer, ni apprécier, et certes cela n'eût pas fait son compte.
Ce dévoreur de kilomètres, en quittant Des Moines, se rendit à titre de
modeste promenade à St-Joseph, ville éloignée environ de cinquante à
soixante kilomètres de la précédente; en 1890, St-Joseph comptait 80.000
habitants et qui doit aujourd'hui en posséder un tiers de plus,
c'est-à-dire environ 120.000, si ce n'est 150. St-Joseph serait en
Europe une grande ville, dont la nation à laquelle elle appartiendrait
serait fière et qui ne rappelle en rien ses origines modestes. Son
fondateur fut un nommé Joseph Robidoux qui la créa il y a soixante ans
seulement. Mais n'anticipons pas.
C'est une ville grande, aux rues superbes, aux places et aux avenues
magnifiques, sillonnées de voitures, de tramways électriques, aux
maisons admirablement construites, d'après toutes les règles de
l'hygiène et du confort modernes. Elle possède des monuments
remarquables, de nombreuses églises, une catholique française, des
temples protestants, un palais de justice et surtout la Banque toute
construite en marbre de différentes couleurs... etc., etc.
Admirateur passionné des belles cités, Gallot s'enthousiasma de cette
ville surgie du sol, comme sous la puissance magique de la baguette
d'une sublime fée. Il voulut en connaître la création et s'adressa pour
cela à un ami qui avait été en relations intimes avec Joseph Robidoux,
le véritable inventeur de St-Joseph, à laquelle il donna le nom du saint
son patron.
L'ami en question lui répondit par une lettre que nous croyons devoir
reproduire dans toute sa simple naïveté. C'est une vraie page
d'histoire; un document que tout commentaire ne pourrait que déflorer.
La voici donc:
Saint-Joseph-du-Missouri,
30 Décembre 1890,
Mon cher Monsieur Gallot,
J'ai l'honneur de vous écrire à l'occasion de la nouvelle année. Je
commence donc par vous souhaiter toutes sortes de prospérités et le
bonheur que vous méritez après vos nombreux travaux et vos laborieux
efforts.
Ce premier devoir accompli, je réponds à votre dernière lettre.
Vous me demandez l'histoire de Joseph Robidoux, le fondateur de notre
ville. Ce fut un de mes bons amis. Je l'ai connu personnellement et très
intimement.
Nous fréquentions assidûment l'un chez l'autre et son commerce était des
plus agréables.
C'était un bel et bon homme. De grande taille et d'une force peu
commune, il était aussi doux que robuste et vaillant.
Joseph Robidoux est né à St-Louis de parents français. Tout jeune, il
commença la traite des fourrures en compagnie des Indiens de la tribu
des Choteaux qui le prirent en grande affection et lui facilitèrent ses
débuts.
Plus tard, il entreprit le commerce pour son compte et fixa son chandy,
c'est-à-dire son habitation à l'endroit où s'élève aujourd'hui
St-Joseph; appelé dans ce temps par les Indiens _Black snake hill_.
Il acheta tout le terrain où se trouve aujourd'hui la place actuelle de
la ville, il y a de cela cinquante-deux ans. Il monta un magasin de
Groceries (épicerie-droguerie). Son installation achevée et sa fortune
assise, il se maria.
Il y a soixante-quatorze ans, il avait dix-sept enfants, dont les
premières rues portent les noms. En même temps que la famille de Joseph
Robidoux s'accroissait, la ville grandissait et se développait
proportionnellement.
Le nombre des rues augmenta. Les noms des petits-fils de Joseph Robidoux
complétèrent le nom des rues. C'était bien la ville à Robidoux. Elle
prospéra tant et si bien qu'elle compte aujourd'hui quatre-vingt mille
habitants et tous les jours elle prend une plus grande extension.
--C'est la plus jolie ville des Etats-Unis! dit le président Harrison
qui est venu nous voir et la visiter en détail.
Robidoux était très généreux. Il aimait à obliger tout le monde. Aussi
est-il mort relativement pauvre. Il laissait après lui une nombreuse
postérité. Quatre-vingts enfants tant sauvages que blancs de fils blancs
ou indiens. Actuellement, il n'en reste qu'un, chef des Indiens Potomis,
qui ont leur réserve dans le Kansas, il a environ quatre-vingt-cinq ans.
Le vieux Robidoux est mort, il y a 16 ans. Il était âgé de
quatre-vingt-sept ans sans avoir été malade. Et cependant, c'était un
grand fumeur et un buveur de première force qui a, durant son existence,
vidé pas mal de bouteilles de whisky.
Toute la ville était en deuil et la population entière assistait à ses
funérailles. Elles furent simples, mais malgré tout grandioses et
imposantes. Quand la dernière pelletée de terre eut comblé la fosse de
Joseph Robidoux, un grand cri éclata du sein de la multitude:
--Adieu! Père! Adieu!
Ce fut tout. La foule recueillie s'écoula lentement et bientôt la ville
reprit son aspect normal.
Joseph Robidoux est mort, mais dans la superbe cité qu'il a fondée, son
souvenir demeurera impérissable.
Voilà, mon cher ami, les renseignements que vous m'avez demandés. Je
termine en vous souhaitant une bonne santé et un porte-monnaie bien
garni.
Il doit faire bien froid au Manitoba. Il n'a pas encore gelé ici.
Tous les amis français me chargent de les rappeler à votre bon souvenir
et vous envoient un cordial bonjour.
Salut et fraternité.
François MARCHAND
XII
ADIEUX A L'AMÉRIQUE
Illusions perdues.--Sac à farine, sac à charbon.--Chez les Sauteux.--La
veillée de M. Mac Corthy.--Montréal.--Le Canadien.--Le palais de
glace.--La montagne embrasée.--Une cascade de flammes.--Le monde
renversé.--Le bon M. Bonneau.--Une course qui me coûte cher.--Mes
prisons.--En route pour la France.
En quittant la réserve des Pieds-Noirs, j'avais dans mon coeur le deuil
de l'être excellent, qu'était Natos-Apiw, hâté le pas pour regagner
Winnipeg, où je comptais, avec César Napoléon, remettre nos affaires en
ordre, grâce à d'autres arrivages de fourrures.
Mais, quand je parvins à notre factorerie, elle n'existait plus; César y
avait mis le feu, et s'était esquivé avec notre argent. Un vrai tour de
métis.
J'étais sans le sou.
Que faire?
Je repris mon bâton de voyageur, je partis pour Montréal, qui est à
1.424 milles soit 600 lieues françaises de Winnipeg. Je le fis à peu
près entièrement à pied, car mes velléités de chemin de fer ne me
réussirent pas en ce voyage. J'étais monté, à Winnipeg même, dans un
wagon, où je m'étais faufilé. Mais, à la première station, à Selkirk, je
fus découvert et forcé de descendre, à la grande joie d'un groupe de
femmes indiennes qui se trouvaient là et qui me criaient en me faisant
la nique: «Moque; moque.»
Une autre fois, le train stoppa, en pleine campagne, pour me laisser
descendre. C'était près de Keevateen, où je travaillai pendant quelque
temps dans une scierie. Enfin, un autre jour, je fis quelques milles
dans un wagon à farine, d'où je passai dans une voiture à charbon. On a
beau être marcheur, on aime à se donner ses aises à l'occasion.
Près de Port-Arthur, je rencontrai une tribu de Sauteurs, chez lesquels
je goûtai encore une fois les charmes de la vie indienne. Ces gens
étaient primitifs; les femmes mâchaient de la viande avant de la faire
cuire; mais bah! en voyage, il ne faut pas être trop difficile. Un soir,
je frappai aux contre-vents d'une maison isolée, pleine de lumière, et
où l'on entendait beaucoup de bruit. L'hospitalité que je demandais me
fut accordée de la meilleure grâce; mais quelle ne fut pas ma surprise
en découvrant la cause de cet éclairage et de ce vacarme. Le maître du
logis, un Irlandais, était mort dans la journée, et ses proches le
veillaient, mais d'une singulière façon. Ils s'approchaient de lui, le
secouaient et disaient:
«Allons, mon vieux Mac Corthy, sois raisonnable, il faut prendre des
forces pour le grand voyage»... et ils s'efforçaient de lui ingurgiter
un verre de whisky et à le faire fumer.
Chaque jour, chaque soir amenait ainsi son étude de moeurs, et c'est à
coups d'étapes, d'un imprévu tout à fait pittoresque, que je gagnai
Montréal, où, lorsque j'arrivai, tout était en fête. Il s'agissait de
l'inauguration du Palais de glace que les habitants construisent, chaque
année, sur la place Dominion, l'une des plus belles de la ville, située
au bas du parc de la montagne (Mountain Park).
J'avais une lettre de recommandation pour un compatriote qui me promit
de me procurer du travail; mais, pour le moment, il ne fallait pas y
songer, on ne pensait qu'à la fête. Nous sortîmes donc, et mon hôte me
fit visiter la ville, qui est, à coup sûr, la plus monumentale et la
plus riche d'aspect de l'Amérique du Nord.
Chemin faisant, il me parla des Canadiens, parmi lesquels j'allais
vivre, puisque le patron auquel il devait me présenter était canadien
pur sang, c'est-à-dire d'origine française.
Le Canadien, me dit-il, est, en général, très hospitalier, prêt à rendre
service à quiconque se trouve dans le malheur. Il partagera son repas et
son lit avec quiconque frappera à sa porte. Si c'est un Franzas, comme
on dit ici, sa joie sera double, et tous ses amis seront conviés à jouir
de votre Société... ils vous inviteront à leur tour, et partout, on vous
écoutera et on vous fera chanter, car ils trouvent que les Franzas
chantent bien. Et puis commenceront les questions, souvent bien naïves.
Paris est-il en France? Y va-t-on à pied ou en chemin de fer? Y
parle-t-on encore de Napoléon Ier?
«Mais je dois le dire, tous les Canadiens ne sont pas ainsi. Chez
beaucoup, l'orgueil de race et le fanatisme religieux font taire les
bons sentiments. Ils se croient les vrais Français, les seuls Français
sur la Terre et nous considèrent comme des Français dégénérés. Du reste,
vous les connaissez, puisque vous avez vécu dans le pays; mais en les
voyant de plus près, vous les jugerez mieux.»
Nous visitâmes aussi les parcs, qui sont la grande curiosité de
Montréal.
Puis, après le dîner, nous nous rendîmes à la fête. A huit heures, le
canon tonne; et, à ce signal, le haut de la montagne s'éclaire,
s'embrase.
«C'est magnifique! m'écriais-je.
--Attendez, attendez un peu, me dit mon compagnon. Ceci n'est rien!»