BIGOT[481].

Cet espouvantable carnage

Qu'on oit publier dans Paris,

Ce n'est qu'en un nouveau langage

La mort des rats et des souris.

D'Acreygne, d'estoc et de taille,

Jouant çà et là des deux mains,

Donne le gaing de la bataille

A la vaillance des Lorains.

Pour avoir descrite l'histoire

De ces memorables assauts,

Il joinct à ses tiltres la gloire

D'estre nommé Prince des Sots.

[Note 481: Cette pièce est très curieuse en ce qu'elle est, avec

un siècle tout entier de priorité, complétement semblable à ces

_calottes_ ou brevets de folie et de sottise que Aymon, et après

lui M. de Torsac, envoyoient à tout personnage de leur temps

qui s'étoit rendu digne, par actions, paroles ou écrits, d'être

incorporé dans le régiment de la _calotte_. Ces brevets étaient

en vers, et c'est une de leurs différences avec cette pièce.

Gacon les a rimés pour la plupart. On en a fait un recueil

considérable et fort difficile à compléter. V. les premières

livraisons du _Journal de l'Amateur de livres_, le _Magasin

pittoresque_, t. 9, p. 289-290, et les _Mémoires de Maurepas_,

t. 3, p. 18-90.]

_Oraison funèbre de Caresme prenant, composée par le Serviteur du roy

des Melons andardois_[482].

M.DC.XXIII. In-8.

[Note 482: C'est-à-dire _melons d'Angers_, _Andardois_ dérivant

du mot _Andes_, ancien nom des Angevins. Les melons de l'Anjou

étoient célèbres au moyen âge, à une époque où cette province

eût mérité de partager le titre de _jardin de la France_,

donné à la Touraine à cause des progrès qu'y avoit faits

l'horticulture. V. _Théâtre d'agriculture_, in-4, t. 1, p.

151.--De tout temps on avoit pris le mot _melon_ dans le sens

burlesque qui lui est donné ici. Thersite, se moquant des Grecs,

les appelle [Grec: pepônes], melons (_Iliade_, chant 2, vers

235), et Tertullien reproche à Marcion d'avoir un melon à la

place du coeur, _puponem loco cordis habere_. Notre expression

_avoir un coeur de citrouille_ vient de là.]

Pourquoi, cruelle Mort, trop injuste et sevère,

Nous oste-tu si tost ce prince debonnaire?

Pourquoy as-tu changé nostre contentement,

Nos liesses, nos joyes, en douleurs et tourment,

Nous privant de celuy dont les graces divines

Esclattoient tous les jours au milieu des cuisines,

Qui a fait que les princes ont quitté les combats

Pour chercher les festins, les dances, les esbats;

Qui mesme a fait changer aux grands chefs de milice

La fureur en douceur, et quitter l'exercice

Des armes pour chercher aux cuisines repos,

Où aux combats des dents ils se monstroient dispos;

Et, festoyans sans fin de viande assaisonnée,

Comme chapons, poulets, langue de boeuf fumée[483],

Perdris, cailles, faisans, patez de venaison,

Lièvres, levraux, lapins, becasses de saison,

Oys sauvages, canards, pluviers et courlie,

Vaneaux et pigeonneaux, l'alouette jolie,

Sans conter le boeuf gras, poulets de fevrier,

Le veau, dont se traitoit l'artisan roturier,

Les masques desguisez de diverses manières,

En boesme, à l'entique, en paisans et bergères,

Accompagnez les uns de musique de voix,

Les autres de viollons, flageolets et hautbois,

Les phifres, les tambours, les trompettes gaillardes,

Faisoient retentir l'air en donnant les aubades?

Chacun à qui mieux mieux alloient solemnisant

De ce prince benin l'heureux advenement.

Mais, quoy! cela n'est plus: ceste mort trop soudaine

Finissant nos plaisirs, augmente nostre peine,

Nous l'oste, meurtrière, aussitost que venu,

Et quasi mesme avant qu'il fust de nous conu,

Change tous ces plaisirs en amères tristesses,

En jeûnes, en chagrins, en travaux, en angoisses,

Nos chapons en harans, en febves nos poulets,

Et nos langues de boeuf en vieux harans sorets,

Nos perdrix en moulue[484], nos cailles en anguillettes,

Et nos faisans en rais puantes et infectes.

Pastez de venaison seront changez en noix,

Nos lièvres et levraux et nos lapins en pois;

Oys sauvages et canards, pluviers et courlies,

Seront changez aussi pour des seiches pouries[485];

Et bref, tout le surplus de ces frians morceaux

Seront changez en raves, eschervises, naveaux;

Nos dances, nos ballets, mousmons[486] et masquarades,

Nos musiques de voix, en cris et hurlemant

Qu'on fera pour la mort de Caresme prenant.

Hé! qui sera celuy qui de ses deux paupières

Ne fera distiler deux coulantes rivières,

Lorsque, par le deceds de ce prince tant bon,

Il se verra exclus de manger d'un jambon?

Pleurez, pleurez, pleurez, pleurez en milles diables;

Hé! pleurez pour celuy qui faisoit que les tables

Estoient toujours remplies de mets delicieux,

De vins clairets, vins blancs, vins nouveaux et vins vieux;

Pleurez, broches et landiers[487]; pleurez, vous, lechefrites;

Pleurez, casse[488] et chaudron; pleurez, grasses marmites,

Pleurez, pleurez la mort de celuy qui faisoit

Que servant tous les jours chacun vous cherissoit;

Pleurez, pleurez aussi, vous, gentille lardoire,

Et ayez comme nous de ce prince memoire;

Disons-luy tous adieu, et tous ensemblement

Faisons-luy de l'honneur à son enterrement;

Pleurons à qui mieux mieux, jusqu'à ce qu'il revienne.

Cul qui ne pleurera, que la foire le prenne,

Et, ne le laschant point, aille tousjours foirant

Jusqu'au nouveau retour de Caresme prenant!

Puisse l'amour qui vous enserre

Vous convier d'aimer un Pierre,

Serviteur du roy des Melons,

Et que l'astre qui vous void naistre

Vous puisse; Charles et mon maistre,

Unir de coeur comme de noms!

[Note 483: Non seulement les ivrognes se faisoient un aiguillon

de vin avec ces langues salées et fumées, mais aussi avec de

longues tranches de boeuf salé «nommé communément _brésil_»,

qu'on apprêtoit à la vinaigrette. V. un passage du _De re

cibaria_ de Symphorien Champier, cité par Legrand d'Aussy,

_Vie privée des François_, chap. 2, sect. 1re, et _Théâtre

d'agriculture_, t. 2, p. 624.]

[Note 484: C'est ainsi qu'on appeloit la _morue_ au XVIe siècle.

«C'estoient moulues au beurre frais», dit Rabelais, liv. 4,

chap. 32. Le Martinet de la 65e nouvelle de Des Perriers

prononce aussi de cette manière: «Depuis, dit la Monnoye,

commentant ce passage, on a dit _molue_, et enfin _morue_, qui

est aujourd'hui le mot d'usage.»]

[Note 485: Long poisson de mer dont la chair est très mauvaise

à manger, et le même qui passoit alors pour produire l'encre

nommée _sépia_. V. Lemery, _Traité des alimens_, p. 411.]

[Note 486: _Momons_, sorte de mascarade qui, par son nom, est un

souvenir évident du dieu Momus. Quelquefois c'étoit une idole

burlesque ou obscène, comme dans le _Balet des andouilles porté_

(sic) _en guise de momon_, 1628, in-8.]

[Note 487: Gros chenet de fer. Le vrai mot est _andier_; mais,

ainsi qu'il arrive souvent, l'article se fondit avec le mot, et

l'on dit _landier_, de même que des deux mots _li hardit_, le

_hardit_ (monnoie valant trois deniers), on a fait le seul mot

_liard_, et de l'_hierre_ on a fait _lierre_.]

[Note 488: Mot qui s'emploie encore à Orléans pour une sorte

de marmite à anse et sans pieds. _Casserole_ n'en est que le

diminutif.]

Variétés Historiques et Littéraires (03/10) Recueil de pièces volantes rares et curieuses en prose et en vers · 第 59 / 70 题