_Malheureux est celuy qui fait les autres sages,
Enseignant des leçons par son mauvais mesnage._
Ce que je prouve par ce discours:
Sçachez donc, mes frères plaideurs (espèce infinie d'hommes distinguée
du genre suprême des autres par la difference accidentelle de nos
procez), qu'estant arrivé il y a environ trois sepmaines de mon païs
en cette ville (ventre affamé de nostre argent) pour y poursuivre et
solliciter quelques procez, comme vous faites, je fis premierement
rencontre d'une hostesse, laquelle, outre le grand argent qu'elle
tiroit de mon giste, ferroit la mule sur tout ce qu'elle m'acheptoit.
Sur cela je pensay à par-moy: Puisqu'on te vole visiblement l'argent
mesme que tu portes sur toy, et que tu mets entre leurs mains, que
fera-t'on de celuy que tu laisses en un buffet dedans ta chambre,
duquel on peut avoir deux clefs? Je me resolus donc à porter tout mon
balot sur moy, joinct aussi qu'il falloit souvent mettre la main à la
bourse pour estre amy de mes advocats, procureurs, clercs, copistes,
etc.
Comme donc un jour, estant quasi estouffé de la poussière de la salle
du Palais, je pensois prendre de l'air sur le Pont-Neuf, et aprendre
quelques nouvelles de ce temps, j'en appris, à la verité, de bien
nouvelles pour moy, bien que mon aage, qui excède soixante ans, et la
longue experience des affaires du monde, me deust, à vostre advis,
avoir fait sçavant de ce que je ne sçavois pas. Mais aussi croyez
qu'au temps passé et aux lieux où je fay mon séjour ordinaire on use
d'une plus grande franchise et sincerité. Comme donc je fus un peu
au delà de la maison qui est sur la rivière (je croy qu'on l'appelle
Seurmitaine[384]), deux hommes me vindrent aborder, l'un desquels
commence à me dire: Mousseur, ce pistole n'est y pas bon? Je regarday
la pistole et dis qu'elle estoit bonne. Ce drole me dit: Moy la baille
à Mousseur pour mener o logis de moy, Polonnois, et perdu le truchement
mien; moy logé à trois petits bestes blanches. Je croy qu'il vouloit
dire: Aux trois pigeons blancs. Son compagnon ne faisoit pas semblant
de rien, et monstroit vouloir vistement mener l'estranger en son logis,
lorsque ce franc Polonnois me tira à part et me dit en son jargon qu'il
me bailleroit une pistole si je le voulois aider à conduire, parce
qu'il n'avoit pas beaucoup de fiance à celuy qui le menoit, et qu'il
avoit ouy dire que dans Paris il y avoit force charlatans et trompeurs
(il le sçavoit bien, car il estoit du nombre); qu'il craignoit que
celui-cy, au lieu de le bien conduire, ne le menast en quelque lieu
pour le devaliser et oster ses pistoles; et en disant cela tira de ses
pochettes ses pleines mains d'or (ce qui m'a consolé lorsque depuis
j'y ay pensé, disant que je ne suis pas seul et premier duppé). Ce
pauvre estranger me fit quelque pitié, joint aussi qu'il se disoit
estre malade, car il en avoit assez la mine, à cause de sa couleur
blesme, et qu'un petit garçon l'avoit trompé et emporté un quart
d'escu qu'il luy avoit baillé pour se faire conduire à son logis.
Moy qui, en mon jeune aage, avois couru le païs, et qui sçavois la
peine qu'il y a de se voir parmy des gens inconnus, fus tout aussitost
esmeu de compassion, et, me laissant emporter à ses prières, je me
mis en chemin pour le conduire. En marchant il me contoit la fidelité
qu'en son païs on gardoit aux estrangers, et que c'estoit une grande
oeuvre de charité d'oster un homme des mains des voleurs et de le
remettre en son chemin et lieu de seureté. Bref, tous ses discours
m'excitoient à commiseration. Or, voicy, comme il se vit proche d'un
cabaret, qu'ils avoient, à mon advis, atitré, il commence à dire que
le coeur luy faisoit mal, qu'il n'avoit plus la force de se soustenir,
et qu'une foiblesse l'avoit pris, et, se jectant sur moy, me supplia
de ne l'abandonner point. Je fus en grande peine et tout estonné.
Son compagnon, ou plustost le mien pour lors, car il m'aidoit à le
conduire, qui estoit le medecin ordinaire d'une telle maladie, luy
dit: Monsieur, il vous faut icy reposer dans ce cabaret et prendre un
doigt de vin, cela vous passera. Le Polonnois feignoit d'avoir perdu la
parole et ne respondoit point. Le compagnon me dit: De peur qu'il n'y
tombe entre nos mains, menons-le dans ce cabaret. Ce que nous fismes,
et entrasmes dans une petite chambre. Tout aussitost que nous fusmes
dedans, le Polonnois s'appuye sur les coudes et dit que la teste lui
faisoit mal. Son compagnon, qui entendoit le pair et la prèze[385],
luy dit: Monsieur, c'est qu'il nous faut resjouyr, chanter, boire un
doigt et prendre quelque recreation; cela ne sera rien: ce n'est que le
changement d'air qui vous cause ceste douleur. Enfin, ces deux droles
joüoient si bien leurs personnages que je n'y recognoissois rien de
mauvais. Croy que plus fin que moy y eust esté trompé. On nous allume
donc du feu; on mit du vin sur un bout de table, des cartes sur une
autre. Nous luy presentons à boire et luy baillons courage. Ses esprits
luy reviennent; il nous remercie fort honnestement de la peine que nous
avions pris pour luy, disant que veritablement sans nous il fust mort;
et en revanche il dit qu'il nous vouloit faire boire. Les discours
que nous eusmes en beuvant seroient trop longs à raconter. (O! que je
payerai bien tantost mon escot!) Après donc que nous eusmes beu, il
prit les cartes, et dit qu'il vouloit monstrer un jeu auquel il avoit
depuis peu perdu cinquante-cinq pistoles; mais il croyoit que c'estoit
contre un magicien: car autrement il ne pouvoit pas perdre, et qu'il
sçavoit bien le jeu. Aussi vrayment l'entendoient-ils bien tous deux;
mais je ne l'entendois pas. Le Polonnois donc, ayant fait trois piles
ou monceaux de cartes, nous fit regarder la carte du dessus du premier
monceau, puis il nous monstra celle de dessous du second monceau, et
nous fit mettre ce second monceau sur le premier; par ainsi la carte
que nous avions veu la seconde estoit sur celle que nous avions veu la
première. Il appelloit ceste seconde l'horloge. En troisiesme lieu, il
nous donnoit une carte du troisiesme monceau, et la faisoit mettre où
on vouloit dans le jeu. Or, cela estant fait, il disoit que la première
carte ne se trouveroit point après la seconde, qui estoit l'orloge,
et que neantmoins ce magicien la faisoit tousjours trouver, et luy
gaigna beaucoup d'argent. Mon compagnon de conduite, mais non pas de
fortune, dit qu'il comprenoit bien le jeu et qu'il y joüeroit un escu
si monsieur le Polonnois vouloit. Le Polonnois, qui ne demandoit pas
mieux, accepta ceste offre. Ils commencèrent donc à joüer, et moy à
les regarder et à apprendre le jeu, ce que je fis incontinent, à cause
de sa grande facilité, bien que je n'eusse jamais joué aux cartes.
Tout aussi-tost donc que j'en eus la cognoissance, je vay plaindre
la fortune de ce pauvre estranger, pensant à par moy qu'il perdroit
tout son argent à ce jeu, et croyois qu'il estoit yvre ou insensé, et
avois compassion de sa folie[386]. Sur ces entrefaites, deux hommes qui
estoient de leur caballe entrèrent dedans la chambre, et avec nostre
permission s'approchèrent fort courtoisement de la table et du feu,
faisant semblant de ne se point recognoistre. O! qu'ils joüèrent bien
tous leurs personnages! Comme ceux-cy eurent veu jouer une partie ou
deux, ils dirent au Polonnois: Monsieur, nous vous conseillons de ne
pas jouer davantage, car vous perdriez tout vostre bien à ce jeu-là. Je
croyois, ayant ouy cela, qu'ils s'estoient emeus de la mesme compassion
que moy, et fus bien aise de ce qu'ils avoient dit, car je ne l'osois
dire. Neantmoins l'estranger françois disoit qu'il sçavoit bien le
jeu, et qu'il y joüeroit trente pistoles, car il estoit picqué. Mon
compagnon, qui avoit demeuré long-temps sans me rien dire, commença
à me parler en cette sorte, cependant que l'estranger parloit aux
deux survenus: Si j'avois assez d'argent pour joüer tout cela, je le
joüerois: car vous voyez combien je suis asseuré de gaigner; mais si
vous voulez en mettre la moitié, j'iray vistement emprunter d'un de
mes amis, qui demeure là devant, ce qui me manque pour faire une telle
somme; il fera bon porter chacun un habit aux despens du Polonnois.
Les deux survenus s'offroient à estre de moitié. Moi, voyant que,
puisque cet estranger estoit resolu à joüer, il valoit autant que
j'eusse son argent comme les autres, je dis que je mettrois au jeu
tout ce que j'aurois. Incontinent mon compagnon sort de la chambre
et faict semblant d'aller emprunter de l'argent, pour couvrir leur
meschanceté. Cependant je foüille en un petit recoin de ma pochète,
et descouds un petit sachet dans lequel estoient bien vingt escus.
Mon compagnon, estant venu, jette sur la table quinze pistoles pour
sa part, et moy je dis que je n'avois que vingt escus. Le Polonnois,
après avoir fait quelque difficulté de jouer si peu, consentit qu'on
ne joüeroit que quarante escus de part et d'autre. Il conte donc ses
quarante escus et les met dans un mouchoir, et nous fait mettre nostre
argent dans un autre. C'estoit afin de l'emporter plus aisement. Cela
fait, mon compagnon me dit: Or sus, prenez les cartes, vous joüerez
aussi bien que moy: car nous sommes asseurez de gaigner. Moy, qui
pensois ne pouvoir perdre, pris le jeu, et, l'ayant divisé en trois et
veu la première carte, je regarday la seconde, qui estoit l'orloge,
c'est-à-dire que lorsqu'elle viendroit elle me signifieroit que la
première ensuiviroit; et, afin de ne l'oublier pas, je la regarday
plus de trois fois. Mon compagnon me dit: Monstrez-moy l'orloge, que
je le recognoisse, afin que quand il viendra je vous en advertisse. En
disant cela il prit les cartes, et, feignant de regarder l'orloge, en
mit une subtilement entre les deux, c'est à sçavoir entre l'orloge et
la première, puis me rendit les cartes. Moy qui ne soupçonnois rien
moins que cela, ne regarday pas après luy, et, ayant pris la troisiesme
carte, je la mis bien au dessous de l'orloge, de peur qu'elle ne se
trouvast entre les deux. Alors je commençay à tourner attentivement
les cartes les unes après les autres, et frappois deux petits coups
sur chacune, comme il falloit faire, en disant: Ce n'est pas celle-là,
ce n'est pas celle-là, jusqu'à ce qu'ayant trouvé l'orloge, et mon
compagnon m'ayant adverty, je dis: C'est celle-là, c'est celle-là: car
j'en pensois estre bien asseuré. Mais l'orloge fut bien menteur, car
au lieu de sonner une heure il en sonna cinq; d'autant que, pour un as
de coeur que je devois trouver, je rencontray un cinq de carreau. Je
vous laisse à penser si la sueur me monta au visage! Je demeuray aussi
muet et fixe qu'une statuë de sel. Le Polonnois, au contraire, se leva
de dessus son siége, prit les deux mouchoirs, fut guery, et trouva
bien le chemin de son logis sans le demander. Ce ne fut pas tout: mon
compagnon commence à crier contre moy, et dire que je luy avois fait
perdre son argent; qu'au lieu de mettre la troisiesme carte au dessous
des autres, je l'avois lardée entre les deux (car la troisiesme carte
estoit aussi un cinq de carreau). Neantmoins il me fit plus de peur
que de mal, car il gaigna tout aussi-tost la porte avec les autres, et
je restay seul, estonné comme un fondeur de cloches[387], ayant perdu
le bon droict de mes procez et toute ma sepmaine par un samedy. A la
sortie du cabaret, je pensois conter mon infortune à quelqu'un de mes
amis, mais ils se gaussèrent de moy, et me dirent que je n'estois pas
le premier pris, que quelques uns estaient attrapez aux merelles,
d'autres au filou[388], d'autres aux gobelets, d'autres aux dez, et
beaucoup d'autres jeux que je vous conseille de fuyr, et ne practiquer
qu'avec gens de cognoissance. Pour conclusion, la misère et fascherie
où ceste perte m'a reduit m'ont fait avoir pitié et compassion de
tous les vrays estrangers qui viennent en ceste ville, principalement
de vous, mes confrères plaideurs, occasion de quoy je vous ay voulu
addresser ce discours pour vous faire riches de ma pauvreté et sçavans
de mon ignorance.
[Note 384: _Samaritaine._ L'auteur fait exprès mal prononcer par
son provincial ce nom si connu des Parisiens.]
[Note 385: Meyer donne ainsi l'origine de l'expression _entendre
le pair_, qui s'introduisit dans la langue commerciale vers
le milieu du XVIe siècle: «Un si grand concours d'étrangers,
dit-il, et surtout d'Italiens nés dans des souverainetés
différentes, dont chacune et même chaque ville avoit son marc
différent, devoit produire une confusion dans les monnoies en
France, où tout avoit cours, même les fausses monnoies. De là
vint ce proverbe: _Il entend le pair_, quand on vouloit annoncer
un homme rompu aux affaires et habile; car rien n'étoit plus
difficile que de suivre le cours des changes de toutes les
monnoies...» (_Galerie du XVIe siècle_, t. 1er, p. 147.)--Le mot
_la preze_ ajouté ici, et qui doit venir de l'italien _prezzo_,
prix, valeur, ne dément pas cette explication.]
[Note 386: C'étoit une manoeuvre de ces fourbes de commencer par
perdre. Le petit suisse qui gagna tant d'argent au chevalier de
Grammont se donna aux premières parties une veine d'autant plus
déplorable qu'il savoit bien qu'il auroit sa revanche. V. _Mém._
de Grammont, chap. 3.]
[Note 387: Il faut ajouter: _dont la fonte ne réussit pas_. Ce
proverbe se trouve dans tous les écrivains du XVIe siècle. Au
lieu de _étonné_, on disoit souvent _ébahi_, _penaud_, ou bien
encore _matté_, comme un _fondeur de cloches_.]
[Note 388: On y jouoit avec un dé sexagone nommé _filou_, qui,
roulé sur une table bien unie, gagnoit lorsqu'il ne se posoit
pas sur celui de ses six pans qui n'étoit pas marqué de noir.
Son nom lui venoit de ce qu'il étoit très facile de tromper à
ce jeu, «soit en chargeant de plomb quelqu'un des endroits du
dé, soit en inclinant un peu le plan sur lequel on le poussoit.»
(_Dict._ de Furetière.)]
_Fin._
_La Pièce de cabinet, dédiée aux poètes du temps._
_A Paris, chez Jean Pasle, au Palais, à l'entrée de la salle
Dauphine, à la Pomme d'or couronnée._