M.DC.VII.

In-8.

_Exemplaire punition du violement et assassinat commis par François

de La Motte, sieur du dit lieu, et lieutenant de Montestruc, en la

garnison de Mets._

Comme ainsi soit que tous crimes soient poursuivis de la vengeance

divine, si est-ce que le ravissement et le viol en sont talonnez

le plus indefatigablement; la cause en est toute en posture: c'est

qu'estant la virginité le miroir où le grand Dieu et les anges se

mirent, celui qui, par le traict de quelque force et violence,

deshonore et souille un si beau miroüer et pourtraict, incite et

excite le grand Dieu et les anges à prendre la raison de sa faute;

faute non, mais forfaict, mais horrible crime, mais sacrilége, mais

parricide, mais execration abominable et abomination execrable. Et

combien qu'ailleurs le grand Dieu marche lentement à la punition du

crime, et se contente de s'eclater d'autant plus asprement sur les

testes criminelles, reparant par la pesanteur du suplice les delais de

la justice trop tardive, si est-ce qu'en ce regard elle ne veut prester

à usure, et veut le principal et l'interest presque sur-le-champ. Les

escritures, tant sacrées que profanes, ne sont peintes que de ces

sanglants discours; la justice n'a les oreilles journellement batues

d'autres plaintes, et les roües et potences ne sont accravantées[311]

que du poids de ces charongnes. Mais ce qui rend ce crime de violement

plus detestable, c'est qu'il met le criminel tellement au delà de toute

crainte de Dieu et de tous mouvemens et ressentimens d'humanité, qu'il

veut laver sa faute avec des crimes plus enormes et detestables. Voilà

comme, voulant fuir la justice, il s'y presente; voulant enterrer sa

faute, il la faict saillir en lumière, et, la voulant supprimer, il la

fait parler et crier plus haut vengeance au ciel. Il n'est icy question

de fouiller les escrits anciens ou modernes pour preuve, veu qu'il ne

faut que les rues et carrefours de Paris pour en faire la leçon aux

plus ignorans et grossiers. Aussi ne veux-je toucher qu'un seul de ces

forfaicts, perpetré à Mets en Lorraine, et chastié à Paris devant la

Croix du Tirouer[312] le 5 decembre 1607[313].

[Note 311: _Accablées par le poids._ (_Dict._ de Furetière.)

C'étoit, au XVIIe siècle, un mot très suranné.]

[Note 312: La petite place qui se trouvoit à la jonction de la

rue Saint-Honoré et de la rue de l'Arbre-Sec, devant la croix

dite du _trahoir_ ou du _tiroir_, par altération, servoit

souvent de lieu de supplice; mais on y pendoit seulement. C'est

par exception qu'on y décapitoit, comme en cette circonstance.

Ce supplice des condamnés de qualité étoit réservé à la place de

Grève.]

[Note 313: L'Estoille, qui est d'ordinaire si bien au courant de

toutes ces exécutions, ne parle pas de celle-ci. Malherbe n'en

fait pas non plus mention dans ses _lettres à Peiresc_.]

Il y avoit un capitaine de la citadelle de Mets, homme preux et

vaillant de sa personne, qui, durant ces dernières guerres, avoit

acquis beaucoup de preuves de sa valeur; mais plus valeureux eust-il

esté cent mille fois s'il eut recongneu et bien entendu que la valeur

des valeurs est celle par laquelle nous emportons la victoire sur

nous-mesmes et nos affections, et non pas sur les autres et sur les

places fortes. Comme aussi vrayement n'y a-il de plus glorieux trophées

que ceux que, sans le secours d'autres, nous erigeons nous-mesmes de

nous-mesmes, et à la gloire desquels autre ne peut avoir part que

nous-mesmes. Ce capitaine, jettant et tournant les yeux (esveillez

et hardis) sur les beaux objets et rencontres que la fortune luy

presentoit, allant par la rüe, avisa une fille d'âge encore tendre et

d'honeste maison, mais de taille relevée, et où la grace et la beauté

disputoyent ensemble pour l'honneur et le prix. Aussi ne croi-je que

jamais estocade luy porta plus dangereuse playe dans le corps que

la grace de ceste jeune beauté dedans l'ame. Aussi est-il retourné

de toute autre, mais en celle-cy il y est demouré pour les gages. Il

fust donc vaincu de l'amour que la beauté de ceste jeune fille lui

coula dedans l'ame. Je redoute d'appeller amour dont est sorty un

acte de haine si detestable, et d'appeler amant celuy qui a faict tel

traictement à la personne aimée.

Tant il y a que, l'esclair de ceste beauté luy avant penetré dedans

l'ame, il soubmist incontinent sa raison à ses sens, et sans coup

destourner ni ferir se donna en proye à ses salles appetits. Miserable!

que de prendre la loy de ceux qui la debvoyent recevoir de lui que

de s'abaisser aux pieds de tels maistres et tirans, suivre des

aveugles pour guides, et de se laisser commander de ceux qu'il debvoit

severement gourmander. Mais c'est un grand plaisir aux mal-heureux que

de se plaire en leurs mal'-heurs, et de n'accuser pour cause de leurs

mal'-heurs qu'eux-mesmes.

Ce pauvre mal-heureux donc, cognoissant que ce tyran d'amour s'estoit

saisi du fort de son coeur, et qu'il y commandoit à baguette, et

n'ayant jamais trouvé parmy les rencontres de la guerre place si

bien gardée et de si difficile accès et approche que ceste beauté,

se resolut de la marchander au prix de sa reputation, et l'achepter

au peril de sa vie et fortune, la payer de l'usufruict d'icelle et

en recevoir l'acquit des sanglantes mains d'un executeur de justice.

Ha! que l'ombre du plaisir est grande, et ce qu'il a de corps et de

solidité petit! Mais que la fin et commencement des plaisirs font une

estrange Heraclite et Democrite l'un vers l'autre! Il s'accosta pour

surgir au port de ses desirs d'une maquerelle, laquelle lui promet,

quoy qu'il couste, de faire choir le gibier dans ses filets. Pleust à

Dieu que par les royaumes et provinces il y eut de bons limiers pour

courir, eventer et lever ces pestes des monarchies, villes et citez, et

que, les forests estant suffisantes pour leur faire un bucher, un bras

justicier mist le feu au dedans et resjouït les cieux de l'odeur de si

belles fumées!

Mais quoy! le mestier en est trop commun! plusieurs en auroient trop

chaud en leur pourpoinct, et puis le bois seroit trop ardamment

recueilli en France.

Quoy qu'il en soit, ce capitaine, sans l'achoison[314] de ceste peste,

verroit encor sa vie et sa valeur debout; ceste jeune et tendre

pucelle, sa vie et son honneur; et ses parens, leur joye, support et

contentement.

[Note 314: Vieux mot qui s'employoit pour _occasion_, et qui

dérivoit aussi d'_occasio_, selon Huet. V. un article de M.

Littré, _Revue des Deux-Mondes_, 15 juillet 1855, p. 372.]

Ceste vieille donc (peste de la jeunesse) avisa ceste fille qui

marchandoit des bouquets, et, voyant qu'elle ne se trouvoit d'accord

avec la jardinière, lui dist: Ma fille, venez avecques moy, et je

vous en monstreray de plus beaux, et de plus belles fleurs, à plus

raisonnable prix. Ce jeune tendron, portée de son jeune desir, et

conduite de sa simplesse, se met à la suite de la vieille, comme un

chevreuil qui, sous la conduite du boucher, va droit à la boucherie.

Helas! nous voyons bien le commencement des chemins que nous prenons,

mais nous n'en descouvrons pas les progrès et l'avancement, et moins

encor la fin. Ceste pauvrette s'en va pour trouver quelques bouquets et

fleurettes, et ne pense pas qu'elle va perdre (sou la cruauté d'un bouc

et vrayement boucquin) le bouquet des bouquets et la reine des fleurs,

qui est la rose de sa virginité, voires mesmes sa propre vie.

Elle ne fust donc si tost entrée en la maison de ce capitaine, que ce

fust de tirer les portes après elle, et d'elle extorquer par force ce

que par voye de consentement et d'honneur l'on ne pouvait impetrer. Icy

donc la simplesse fut opprimée par la malice, la trop legère creance

par le mensonge, et la foible pudicité par les efforts ravisseurs de la

lubricité.

Ce miserable donc tient et entretient quelques jours ceste fille en sa

chambre comme esclave, à ses contentemens debordez, et le subjet et

l'object de ses plaisirs non moins desreglez qu'aveuglez. Les parens

cependant font de tous costez recherches de leur enfant, et la justice,

importunée de leurs plaintes, faict assemblée de ceux sur qui pouvoit

tomber le soupçon du crime. Commandemens sur prières, menaces sur

commandemens, à quiconque la tient ou en entend parler, de l'enseigner

ou de la remettre entre les mains des parens. Ce coupable, qui estoit

present en l'assemblée, à qui toutes les paroles du juge sembloyent

des coups de tonnerres, toutes ses oeillades des eclairs poignans

comme estocades, et tous ses commandemens et menaces des foudres qui

canonnoient, tronçonnoient et fouldroioient en sa conscience, rapporte

de ceste assemblée mille craintes, terreurs et mortelles frayeurs à la

maison. Seroit-ce pas, dit-il, maintenant que la bonté divine seroit

en mon regard parvenue au dernier periode de sa patience? Sens-je pas

les coupables remors qui remuent mesnage et pincettent cruellement ma

conscience? Vois-je pas l'espée, non de Denis[315], mais d'un cruel

executeur, qui pend, attachée d'un simple fil, dessus moy, et menace

ma criminelle teste? Quoy! faudra-il que je serve de spectacle à tout

le monde sur un eschafaut, et qu'un glaive public limite et abrége

honteusement le terme de mes jours? Ay-je esté tant et tant de fois

prodigue de ma vie, en tant de dangereuses rencontres, pour estre

finalement reservé à ceste honteuse mort? Que ne me rend la fortune les

hazards des alarmes où je me suis tant de fois trouvé pour m'y faire

ouvrir l'estomac d'un beau coup de picque au travers des entrailles!

Que ne me fait le ciel plouvoir et gresler des milions de pruneaux

et dragées sur la teste, pour perdre en mes armes une vie glorieuse,

plustost que souffrir une mort si vergongneuse[316]!

[Note 315: L'épée de Denys le Tyran au dessus de la tête de

Damoclès.]

[Note 316: Ce mot est plus rare que _vergogne_, dont il est

dérivé. On le trouve pourtant dans Montaigne et dans ce passage

du 1er livre des _Poèmes_ de Ronsard:

Ils faisoient bien souvent, sans nulle autre poursuite,

Tourner les ennemis en vergogneuse fuite.]

Mais que dis-je? où suis-je? Y a-il pas moyen d'esviter ce coup?

Suis-je desjà entre les bras de la justice, laquelle peut-estre ne

pense à autre chose qu'à me punir? Y a-il pas moyen de derober ce faict

à sa cognoissance, et quant et quant me delivrer de sa puissance?

Comme il estoit en ces altères[317], l'ennemy de nature, qui faict

que les meschancetez servent aux meschants de degrez à plus grandes

meschancetez, et qui, par les crimes execrables, leur en fraye le

chemin, coula ce propos et ceste resolution en sa pensée: Que penses-tu

faire? Que servent tant de plaintes et deliberations? Ne voy-tu pas que

les premiers actes de ceste tragedie sont jouez? La beste est prise,

tu en as faict curée et en as assouvi tes appetits; reste seulement la

catastrophe. Estrangle donc celle qui te tient en peine; et, celant ton

faict, tire-toy d'inquietude et tourmens. Toute asseurance est perdue

si tu ne trouves ta vie en sa mort, et si sa ruine ne te sert d'ancre

de salut.

[Note 317: «Inquiétudes d'esprit, passions véhémentes.» (_Dict._

de Furetière.) Ce mot étoit déjà vieux.]

Le miserable remache et embrasse aussitost ce meschant conseil, non

toutes fois sans se sentir merveilleusement esbranlé de ces raisons

au contraire: Quoy! de la Motte, pourras-tu concevoir une haine si

mortelle contre celle qui, par le rapt de sa virginité, a commencé

à t'aimer, et qui, par la perte de sa fleur, s'est domestiquée[318]

en ton amour? Hé! ne vois-tu pas que ces bourasques et tempestes

t'emportent d'abisme en abisme et de Scille en Caribde! Veux-tu joindre

à ce rapt, à cet inceste, à ce sacrilége abominable, un homicide, un

meurtre, un parricide execrable? Veux-tu amasser le vol sur le viol,

et te rendre voleur de sa vie aussi bien que violateur de sa pudicité?

Quoy! faut-il que les lacs de tes bras, dont tu te pendois à son col,

soyent maintenant deguisez en etoufans licols? Veux-tu changer tes

embrassemens en estranglemens, tes mignardises en cruautez, et ces

mots de: _Mon coeur et ma vie!_ en ces termes: _Meurs! meurs! il faut

mourir?_ Pourras-tu respondre d'une mine farouche et furieuse à ceste

face aprivoisée par le temps, et maintenant si gracieuse? Souffriras-tu

d'un oeil renfrongné ceste oeillade, laquelle dissipoit tes ennuis et

mettait la joye et l'allegresse en ton ame?--Que feray-je (repliquoit

à soy-mesme), et quel moyen de cacher ma faute aux hommes?--Miserable!

penses-tu la cacher à celuy qui tout oït et tout voit? Mais penses-tu

de te cacher à toy-mesme, et de faire que tu ne te trouves chez

toy-mesme pour insupportable fardeau de la terre?--Mais il ne m'en

chaud[319], pourveu que je puisse eviter la mort.--Si ne saurois-tu

pourtant eviter les remords, qui te forgeront tous les jours mille

espèces de mort en l'ame. Et puis penses-tu que la patience divine

tiendra tousjours la main au sein, et que sa vengeance ne suive à la

trace cette insupportable cruauté? Ces discours et raisons commençoyent

à le fleschir, lorsque quelqu'un, frappant à la porte, luy mist telle

frayeur en l'ame et telle apprehension de la justice, que sans plus

grand delay il estrangle ceste pauvre fille en son estable, et la fait

mettre dans une valise et porter par son serviteur (appelé Houppart)

dans la rivière. Ce forfaict fut quelques mois incongnu; mais ce qui

le mist en evidence, ce fut un autre viol que le dit de la Motte fist

en la personne de Nicolle Martel, fille de Claude Martel, soldat de

la citadelle de Mets, lequel en fist sa requeste et sa plainte à M.

d'Arquien, lieutenant pour Sa Majesté en la dite garnison. M. d'Arquien

renvoye la cause devant M. de Selve, president de la ville de Mets,

qui, ayant fait informer contre Louyse de la Villette, maquerelle, et

accusée de l'avoir vendue au dit de la Motte, il feit emprisonner le

dit sieur de la Motte, lequel recusant M. de Selve pour son juge, la

cause en fut evoquée devant M. de Poisisse, par lequel, finalement,

toutes informations et justifications faictes de part et d'autre, et

la question donnée à la dite Louyse de la Villette et à Claudine et

Houppart, serviteur et servante du dit de la Motte, il fut sceu et

confessé que le dit de la Motte avoit fait estrangler ceste innocente

fille du ministre de Combes et defloré la dite Louyse Martel.

Occasion pourquoy le dit de la Motte receut l'arrest de sa mort au

fort l'Evesque, à Paris, et fut condamné d'avoir la teste tranchée,

et Claudine et Houppart, ses serviteur et servante, condamnez estre

pendus; lesquels furent executez devant la Croix du Tirouer.

[Note 318: Montaigne s'est servi du même mot à peu près dans le

même sens: «Il faut, dit-il, oster à la mort son estrangeté et

la _domestiquer_ à force d'y penser.»]

[Note 319: V., sur cette locution, une note de la pièce

précédente.]

Que peut servir au dit de la Motte d'avoir voulu receler son fait

aux hommes et d'avoir voulu monstrer sa ferocité lors que l'on le

vouloit lier pour le mener au suplice? Car il fust atterré par quatre

crocheteurs dans la prison, et chargé à force sur le chariot et conduit

sur l'echafaut, où, après avoir differé son supplice le plus qu'il

pouvoit, et attendu en vain sa grace du roy, qu'il pensoit obtenir par

le moyen de la royne Marguerite[320], la grace que le roy lui feist

fust qu'il auroit la teste tranchée et recevroit le digne salaire de

sa meschanceté. Sur quoy un chacun peut recognoistre que l'homme ne se

doit de la sorte precipiter à ses sensualitez, et que là où la crainte

de Dieu et des hommes ne l'en destourneroit, la crainte du supplice

doit pour le moins estre suffisante pour l'en destourner.

[Note 320: Elle avoit encore certain pouvoir sur l'esprit de

Henri IV, son époux divorcé. V. notre tome 1er, p. 207.--Au mois

de juin de cette même année, le roi lui avoit encore accordé

une grâce. V. L'Estoille, à cette date.]

_Le Satyrique de la Court._

M.DC.XXIIII[321]. In-8.

[Note 321: Ce n'est qu'une réimpression du _Discours nouveau

sur la mode_, Paris, Pierre Ramier, rue des Carmes, à l'Image

Saint-Martin, 1613, in-8, reproduit en 1850 par M. Eus.

Castaigne dans le t. 4 du _Bulletin archéologique et historique

de la Charente_, et tiré à part à 100 exemplaires.--Le _Pasquil

de la cour_, mis à la suite de l'édition reproduite ici, ne se

trouve pas dans la première. Il avoit d'abord été publié à part

sous le même titre, Paris, 1623, in-8 de 11 pages.]

Un jour que mon humeur me rendoit solitaire,

Tout pensif et songeard, contre mon ordinaire,

Pour m'esgayer un peu et pour passer le temps,

Je me deliberay d'aller jouer aux champs.

Mais comme je sortois des portes de la ville,

Je regarde venir devers moy une fille

Toute nuë de corps, de qui les cheveux blonds

Voletans descendoient jusques sur les talons,

Changeante à tout moment la couleur de sa face,

Et toutes fois tousjours avoit fort bonne grace.

Dans une de ses mains elle avoit un ciseau,

Et dans l'autre portoit un taffetas fort beau,

Afin de s'en vestir; mais pour estre plus belle

Elle sembloit chercher une forme nouvelle[322].

Enfin, comme je vis qu'elle approchoit de moy,

Je luy dis, tout surprins de merveille et d'esmoy:

A voir vostre façon et vostre beau visage,

Je croy que vous soyez de divin parentage;

Vos yeux monstrent assez vostre divinité,

Et que vous ne tenez rien de l'humanité;

Mais sans passer le jour à plus long-temps m'enquerre

Si vous estes des cieux ou fille de la terre,

Au nom de Jupiter, dites-moy vostre nom,

Que je fasse partout voler vostre renom.

Elle, jettant sur moy une oeillade divine,

Tire ce long discours du fond de sa poitrine:

Je ne desire pas me faire des autels;

Je ne suis que par trop cognuë des mortels;

Je ne te cherche pas pour me faire paroistre:

Ma force et ma vertu me font assez cognoistre.

Toutes fois, je veux bien, puis que c'est ton plaisir,

Te disant qui je suis, contenter ton desir.

Je suis (comme tu dis) de la divine essence,

Mère du Changement, et fille d'Inconstance.

Jupin, Mars, Apollon, et le reste des dieux

Qui ont commandement dedans l'enclos des cieux,

N'ont pas tant de pouvoir en ceste terre ronde,

Certainement, qu'en a mon humeur vagabonde.

Je fais tous les humains sous mes loix se ranger,

Mais les François premier, qui ayment le changer;

Les François, qui leur nom ont rendu redoutable

Dedans tous les cantons de la terre habitable,

Viennent s'assubjetir à mon commandement,

Aimans, comme je fais, beaucoup le changement.

En leur langue commune ils me nomment la Mode:

Car ainsi que je veux les hommes j'accommode.

Je leur ay fait porter, pour commencer au corps,

La moustache pendante[323] et les cheveux retors.

La France, en ce temps-là, s'estant accoustumée

Aux façons des bourgeois de la terre Idumée[324].

Après, j'ay faict couper ces cheveux qui pendoient

Et jusques au milieu de leur dos descendoient,

Et avec le trenchant mis bas leur chevelure,

Qui peu auparavant leur servoit de parure.

Mille fois j'ay changé le blondissant coton

Que l'avril de leurs ans leur fait croistre au menton;

Fait leur barbe tantost longue, tantost fourchuë,

Tantost large; à present on la prise pointuë[325];

C'est celle maintenant dont plus de cas on fait,

Qui ne la porte ainsi n'est pas homme bien fait;

Non plus que l'on ne peut estre de bonne grace

Si l'on n'a aux sourcils relevé la moustasse[326];

Moustasse qu'on avoit jadis accoustumé

Porter rase, qui lors vouloit estre estimé.

Mais venons aux habits desquels leurs corps je couvre,

Où mon authorité encor mieux se descouvre.

Quelle nouvelleté n'ont souffert les chappeaux!

Combien leur ay-je fait de changemens nouveaux[327]!

Je leur ay fait donner la façon albanoise,

Qui a pour quelque temps eu le nom de françoise,

Puis je les ay fait plats avec un large bord.

Ceste façon plaisoit aussi bien à l'abord;

Mais elle a maintenant perdu toute sa grace;

On n'en fait plus d'estat, une autre a prins sa place,

Qui a la teste ronde avec les bords estroits,

Et semble mieux turban que chappeau de François;

Et comme le chappeau de façon renouvelle,

Fais-je pas au cordon une forme nouvelle?

Ne l'ai-je pas fait gros et puis après petit?

Tantost plat, tantost rond, selon mon appetit?

Je serois trop longtemps si je voulois te dire

Combien je fais par là ma puissance reluire.

Depuis deux ou trois ans seulement, les cordons

Ayans plus de vingt fois rechangé de façons,

Je leur ay pour un temps mis des boucles dorées;

Personne n'en a plus, on les a retirées;

Je les fais maintenant moitié d'un crespe fin

Bouffant en quatre plis, et moitié de satin.

Naguères l'on n'osoit hanter les damoiselles

Que l'on n'eust le colet bien garny de dentelles;

Maintenant on se rit et moque de ceux-là

Qui desirent encor paroistre avec cela.

Les fraizes et colets à bord sont en usage.

Sans faire mention de tout ce dentellage,

J'observe tout le mesme à l'endroit des rebras[328],

Les quels j'ay fait porter tantost haut, tantost bas,

Tantost pleins de dentelle, et quand je veux j'y prise

Avec le point couppé[329] l'ouvrage de Venise.

Mais ces braves rebras ont perdu leurs beautez;

Ceux a bords maintenant sont les plus usitez.

A leurs pourpoints je fais tousjours nouvelle forme:

Ce qui plaisoit hier aujourd'huy est difforme.

Je les ay fait porter larges, longs, courts, estroits,

Je les ay fait changer de colet mille fois,

Tantost façon de dents, maintenant de rondace[330];

La nouvelle tousjours est de meilleure grace.

J'ay fait les aillerons larges d'un demy-pié,

Mesmes souvent pendans du bras jusqu'à moitié.

Pour un temps l'esguillette y a esté prisée,

Qui maintenant n'y sert de rien que de risée.

Les aillerons estroits sont les plus estimez.

Les busques ne sont plus comme jadis aymez.

Avec quoy l'on avoit accoustumé paroistre,

Les plus estroits pourpoints sont ceux qui sont en estre.

J'ay avec le trenchant decouppé leur satin

Pour monstrer le taftas bleu ou incarnadin

Qu'ils font mettre dessous ceste large taillure,

Qui est, à vray parler, vanité toute pure[331];

Encor cela est-il peu prisé si l'on n'a

Le satin verd aux gans ou velours incarna,

Ou bien de franges d'or une paire bordée[332]

Qui porte sur le bras une demy-coudée.

Pour se ceindre l'on a quitté le taffetas;

Personne maintenant n'en fait guère de cas,

Si ce n'est un qui porte une longue sutenne[333]

Qui soit ou de damas ou de velours de Genne:

Car les ceinturons seuls maintenant sont receus

Qui sont en broderie ou de soye tisseus.

Je ne pense non plus que maintenant on puisse

Paroistre avec la chausse estroitte ou à la suisse[334],

Ou bien toute bouffante à l'entour de gros plis,

De crains sous la doublure, ou de coton remplis[335],

Aussi c'est estre fol que de penser paroistre

Vestu d'une façon qui a perdu son estre;

Il faut s'accommoder ainsi comme l'on fait,

Refaire ses habits comme l'on les refait,

Changer d'accoustrement aussitost que j'allume

Dans les coeurs le desir de changer de costume:

Car qui porte la chausse, encor que de velours,

Qui n'est froncée en haut et dessus les genoux,

Qui n'a de gros boutons aux costez une voye,

Ou de rang cinq ou six grands passemens de soye,

Appreste grand subject de rire à haute voix

A ceux qui vont suivant mes inconstantes loix;

On le monstre du doigt, quand mesmes en science

Il seroit estimé des premiers de la France,

Ainsi qu'un qui voudroit en la sale d'un grand

Avec un bas de drap tenir le premier rang,

Ou bien qui oseroit avec un bas d'estame

En quelque bal public caresser une dame[336]:

Car il faut maintenant, qui veut se faire voir,

Aux jambes aussi bien qu'ailleurs la soye avoir,

Et de large taftas la jartière parée

Aux bouts de demy-pied de dentelle dorée[337],

N'avoir pas les souliers camus comme autrefois[338],

Ny plats, à la façon des lourdauts villageois;

Il les faut façonner d'une juste mesure,

Le talon eslevé et plein de decouppure.

Qui les porte autrement, il entendra tout haut

Que quelque courtisan l'appellera maraut;

Comme qui trop hardy voudroit hanter le Louvre

N'ayant pas sur le pied une rose qui couvre

La moitié du soulier[339], ou qui en porte encor

Qu'il n'y ait à l'entour de la dentelle d'or.

Mais quiconque, d'honneur desireux, a envie

Au modelle de court de conformer sa vie,

Il ne faut pas tousjours estre chaussé ainsi;

Il faut qu'il ait souvent la botte de Roussy[340],

Et l'esperon aux pieds, encore qu'il ne pense

Que de passer le jour à l'entour d'une dense;

Qu'il ait tousjours le dos d'une escharpe couvert

De taftas de couleur incarnat, bleu et vert,

Ou d'autre qu'il verra plus propre à sa vesture,

Aux deux bords enrichy d'or ou bien d'argenture,

Qui pende pour le moins sur le manteau d'un pié,

Et couvre du colet une grande moitié;

Qu'il ait sur le costé pendant un cimeterre[341],

Comme portoient jadis les Perses à la guerre,

Court, mais de bonne trempe, inutil toutes fois

Aux batailles que font maintenant les François;

La garde faite en croix ou en forme aquileine,

Toute luisante d'or ou d'esmail toute pleine;

Qu'il ait le manteau court, car d'en porter de longs,

Comme anciennement, qui battent les talons,

L'usage en est perdu, si ce n'est quelque prestre

Sage en théologie ou qui soit ès arts maistre,

Ou quelque conseiller, ou quelque president,

Ou un qui s'enrichit au Palais en plaidant:

Car sans risquer l'honneur ceste mode est permise

Aux hommes seulement de justice ou d'eglise,

Qui ne vont pas s'ils n'ont la sutenne dessous,

Qui leur pende beaucoup plus bas que les genous;

Qu'il l'ait, dis-je, si court que sa longueur ne puisse

Que couvrir tout au plus la moitié de la cuisse,

Doublé tout à l'entour d'un velours cramoisy

Ou d'autre qu'il aura chez un marchand choisy:

Car par trop à present du taftas on abuse,

Et chacun pour doublure à son manteau en use.

Le bourgeois, cy-devant, allant à un festin,

Avoit sur le manteau deux bandes de satin;

Mais maintenant il faut, s'il veut estre honneste homme.

L'avoir plein de taftas comme le gentilhomme;

Pourquoy d'hanter la cour qui fait profession

Que l'on ne voit jamais manquer d'invention

Pour passer en beauté d'habits la populace.

Qui veut des courtisans tousjours suivre la trace,

Il lui faut le velours, et sur nostre orizon,

Quand revient à son tour l'estivale saison,

Il luy faut, pour servir de legère vesture,

De simple taffetas un manteau sans doublure;

Et s'il est quelque fois de chasser desireux,

Le cerf viste courant, ou le lièvre peureux,

Ou bien le loup, terreur de la rustique race,

L'escarlatte est l'habit ordinaire de chasse,

Aucune fois de court, pourveu qu'il soit paré

De trois ou quatre rangs de passement doré.

Mais mon pouvoir s'estend encor plus sur les femmes,

Soit bourgeoises ou bien damoiselles ou dames:

C'est moy seule qui fais leurs tresses et cheveux

Noüez, poudrez, frisez ainsi comme je veux:

Une dame ne peut jamais estre prisée

Si sa perruque n'est mignonnement frizée,

Si elle n'a son chef de poudre parfumé[342]

Et un millier de noeuds, qui çà, qui là semé

Par quatre, cinq ou six rangs, ou bien davantage,

Comme sa chevelure a plus ou moins d'estage,

Et qui n'a les cheveux aussi longs qu'il les faut;

Elle peut aisement reparer ce deffaut:

Il ne faut qu'acheter une perruque neuve[343];

Qui a de quoy payer facilement en treuve;

Mais c'est là la façon des dames: le soucy

Des bourgeoises n'est pas de se coiffer ainsi;

Leur soin est de chercher un velours par figure[344]

Ou un velours rosé qui serve de doublure

Aux chaperons de drapt que tousjours elles ont,

Et de bien ageancer le moule sur le front,

Luy face aux deux costez de mesure pareille

Lever la chevelure au dessus de l'oreille.

Aux dames je fais cas d'un visage fardé:

A la court aujourd'huy c'est le plus regardé,

Car, quand bien elle auroit une fort belle face,

Si elle n'est pas fardée elle n'a pas de grace,

Et principalement le doit-elle estre alors

Que la ride commence à luy siller le corps,

Et que de jour en jour une blanche argenture

Va se peslemeslant dedans sa chevelure:

Car c'est alors qu'il faut faire mentir le temps

Pour se faire honnorer comme en ses jeunes ans;

C'est lors qu'il est besoin se servir d'artifices

Afin de rabiller les ordinaires vices

Que la triste vieillesse ameine pour recors

Aussi tost qu'elle vient se saisir de nos corps.

Aussi faut-il, durant le temps de son jeune aage

Soigneusement garder le teint de son visage;

Il faut tousjours avoir le masque[345] sur les yeux,

De peur que peu à peu le clair flambeau des cieux

De ses traits eslancez ne bazanne la face,

Où de la femme gist la principalle grace:

Car ny les longs cheveux de son chef blondissant,

Ni de son large sein le tetin bondissant,

Ny les luisans esclairs de sa plaisante veüe

Ny son gentil maintien, ny sa forme meneüe,

Ne peuvent pas la rendre excellente en beauté

Si elle a sur le front de la difformité.

Mais je veux maintenant te dire en quelle sorte

Une galante femme en habits se comporte:

Il luy faut des carquans, chaisnes et bracelets,

Diamans, affiquets[346] et montans de colets,

Pour charger un mulet, et voires davantage,

Dont on pourroit avoir aisement un village;

Et telle bien souvent porte ces ornemens

Qui n'aura pas cinq sols de rente tous les ans.

Encor cela est-il aux dames tolerable;

Mais la bourgeoise fait maintenant le semblable,

Qui ose bien porter des diamans au doigt

Qui cousteront cent francs, que peut-estre elle doit,

Et ayme mieux payer tous les ans une rente

Que n'avoir pas au col une chaisne pendante,

Qu'elle acheptera plus beaucoup que ne vaut pas

Ce que luy a laissé son père à son trespas.

Encore n'est-ce rien si elle n'a sur elle

Coliers et bracelets comme la damoiselle,

Et ne porte cent mille autres tels ornemens,

Toy-mesme tu peux bien cognoistre si je mens,

Qui ne sont en effect qu'une vaine despence,

Qui donne clairement preuve de ma puissance.

Et quand bien elle aura cela, ce n'est pas tout:

Sa vaine ambition n'est pas encore au bout;

Il luy faut des rabas de la sorte que celles

Qui sont de cinq ou six villages damoiselles,

Cinq colets de dentelle haute de demy-pié[347],

L'un sur l'autre montez, qui ne vont qu'à moitié

De celuy de dessus, car elle n'est pas leste

Si le premier ne passe une paulme la teste;

Elle a pour ses rabas ses fraizes eschangé,

Dont elle avoit jadis tousjours le col chargé

Quand elle desiroit avoir belle apparence,

Ou à quelque festin, ou bien à quelque dance;

Et lors il n'y avoit que celles qui estoient

D'une condition honneste qui portoient

Deux colets joincts ensemble avec doubles dentelles,

Et les estimoit-on à demy damoiselles.

L'on ne parloit alors sinon de celles-là

Qui avoient à l'entour du col ces colets-là.

Les voilà maintenant laissez aux artisannes,

Et je croy que bien tost aux pauvres paysannes

La volonté viendra de s'en servir aussi,

Et d'en couvrir leur col de halle tout noircy.

La femme du bourgeois, qui aime l'inconstance

Pour le moins tout autant que la dame de France,

Pour se couvrir le sein la façon a appris

D'user de points couppez ou ouvrages de pris,

Et non d'avoir le haut de la robe fermée

Comme elle avoit jadis de faire accoustumée,

Et comme font encor beaucoup de nations,

Où je ne fais pas tant qu'icy d'inventions;

Mais les dames, au moins pour la pluspart, n'ont cure

D'avoir en cest endroit aucune couverture:

Elles aiment bien mieux avoir le sein ouvert

Et plus de la moitié du tetin descouvert[348].

Elles aiment bien mieux de leur blanche poitrine

Faire paroistre à nud la candeur albastrine,

D'où elles tirent plus de traits luxurieux

Cent et cent mille fois qu'elles ne font des yeux.

Des rebras enrichis d'une haute dentelle,

La bourgeoise s'en sert comme la damoiselle;

Mais ceux qui ne vont point jusqu'à moitié du bras

De la dame de court bien venus ne sont pas.

Aux robes le taftas a perdu son usage

Envers celles qui sont de noble parentage.

Il leur faut le satin ou velours figuré,

Autour des aislerons[349] force bouton doré[350],

La manche detaillée à grande chiquetade;

Le taftas seulement sert dessous de parade,

Voires le plus souvent les robes de satin

Qui sont de couleur rouge ou bien d'incarnadin

Des damoiselles sont les plus chères tenues,

Et dont journellement on les voit revestues.

La robe de taftas a prins d'ailleurs son cours:

La bourgeoise s'en sert maintenant tous les jours;

Encore, quand il est question d'être leste

A quelque mariage ou bien à quelque feste,

Elle ose bien porter la robe de damas,

Qui pour se faire voir n'aguères n'avoit pas

Rien que robes de drap, ou bien robes de sarges,

Avec queuë par bas pendante et manches larges:

Car aux robes alors hautes manches portoient

Seulement celles qui de noble race estoient;

Mesmes lors le burail[351] estoit très rare chose,

Et le turc camelot, dont la bourgeoise n'ose

En faire maintenant sa robe seulement

Qui de son coffre soit le pire habillement.

Le grand vertugadin[352] est commun aux Françoises,

Dont usent maintenant librement les bourgeoises,

Tout de mesme que font les dames, si ce n'est

Qu'avec un plus petit la bourgeoise paroist:

Car une dame n'est pas bien accommodée

Si son vertugadin n'est large une coudée.

Les cottes de taftas ont beaucoup de credit;

La bourgeoise s'en sert, sans aucun contredit,

Aussi communement qu'elle faisoit naguère

De drap et camelot, son estoffe ordinaire:

Car jadis celles qui damoiselles n'estoient

Aux cottes ny taftas ny damas ne portoient.

Le burail estoit lors l'estoffe plus commune

A celles qui avoient à leur gré la fortune;

Mais desjà, quand je dis commune, je n'entends

Dire l'estoffe dont elle usoit en tout temps.

Non, ce n'est pas ainsi comme je le veux prendre,

C'est mon intention autrement de l'entendre:

Je dis les cotillons qui plus en vogue estoient,

Et lesquels seulement les plus riches portoient,

Au lieu du taffetas dont à present chacune,

Soit qu'elle ait favorable ou contraire fortune,

Orgueilleuse se sert, enrichy bravement,

A l'entour, de six rangs de large passement,

Voire, mais du damas que j'avois en mon ame

Designé de garder pour l'habit de la dame,

Qui est contrainte avoir la robe de velours,

Et d'autres de damas et de taftas dessous,

Des bourgeoises en ce seulement dissemblable,

Jaçoit bien qu'elle porte une estoffe semblable,

Pour une cotte qu'a la femme du bourgeois,

La dame en a sur soy l'une sur l'autre trois,

Que toutes elle fait esgalement paroistre,

Et par là se fait plus que bourgeoise cognoistre.

A leur bas l'une et l'autre aime fort l'incarna,

La bourgeoise l'estame, et si la dame n'a

Sur les jambes la soye, elle n'est pas parée,

Bien qu'au reste elle fust richement accoustrée.

Les bourgeoises non plus que les dames ne vont

Nulle part maintenant qu'avec souliers à pont[353]

Qui aye aux deux costez une longue ouverture

Pour faire voir leurs bas, et dessus, pour parure,

Un beau cordon de soye, en noeuds d'amour lié,

Qui couvre du soulier presques une moitié.

Tout ordinairement prennent les damoiselles

L'echarpe de taftas pour paroistre plus belles;

La bourgeoise s'en sert tant seulement aux champs,

Soit hiver, soit esté, soit automne ou printemps;

Mesmes quand elle va dedans quelque village,

D'un masque elle ose bien se couvrir le visage,

Mais que fais-je? j'oublie à dire le plus beau:

Mets-je pas sur le dos des dames le manteau

Tout fourré par dedans, quand la froide gelée

Arreste les sillons de la liqueur salée?

Ne fay-je pas aussi les enfans des bourgeois

Aussi braves que ceux des princes et des rois,

Chargez de carquans d'or, et autour de leurs testes,

Pleins d'ornemens perleux qu'ils nomment serre-testes[354],

Avec accoustremens du moins de taffetas,

Bien souvent de velours ou d'un riche damas?

Leur fay-je pas tousjours pendre au bas des aureilles

Quelques perles de prix ou bien choses pareilles?

La chaisne d'or au col[355], aux mains les bracelets,

Au doigt les diamans, au front les affiquets,

Et autres tels fatras qui valent davantage

Que tout le revenu du bien de leur mesnage;

Mais je ne monstre pas seulement ma vertu

Aux façons des habits dont on est revestu:

C'est moy seule qui fais desguiser leur parole.

On a beau consommer tout son temps à l'ecolle,

Il faut, quiconque veut estre mignon de court,

Gouverner son langage à la mode qui court;

Qui ne prononce pas _il diset_, _chouse_, _vandre_,

_Parest_, _contantemans_[356], fut-il un Alexandre,

S'il hante quelquefois avec un courtisan,

Sans doute qu'on dira que c'est un paysan,

Et qui veut se servir du françois ordinaire,

Quand il voudra parler sera contraint se taire.

Qui peut trouver un mot qui n'est pas usité

Est attentivement de chacun escouté,

Et celuy qui peut mieux desguiser son langage

Est aujourd'huy partout estimé le plus sage,

Encore qu'il ne soit autre qu'un jeune sot,

Qui de latin ny grec n'ait veu jamais un mot,

Qui n'ait jamais rien fait que tenir des requestes,

Hanter les cabarets et faire force debtes.

Et si quelqu'un prononce ainsi comme il escript,

Quand de France il seroit le plus galand esprit,

Qui auroit employé sa jeunesse à apprendre,

Sans s'exercer à rien dont on l'ait peu reprendre,

Il sera bafoüé de quelque jeune veau

Qui ne prisera rien que ce qui est nouveau.

Bref, il faut observer, qui veut paroistre en France,

Au parler aussi bien qu'aux habits l'inconstance.

Mais pendant que je vay discourant avec toy,

La court pour mon absence est en un grand esmoy.

A Dieu! je m'en vay voir s'il faut que je reforme

Quelque chose aux habits qui paroisse difforme;

Je voy les courtisans desjà las de porter

Les façons que je viens de te representer.

Les passemens dorez reviendront en lumière;

Je m'en vay les remettre en leur vogue première.

Les marchands se faschoient de voir si longuement

Demeurer dans leur coffre un si beau passement:

Il faut les contenter, et que ceste richesse

Serve de parement à toute la noblesse.

Si tost que ceste dame eust cessé de parler,

Soudain s'esvanouit comme fait un esclair,

Et moy, tout estonné, plus longtemps ne sejourne;

Mais dedans ma maison soudain je m'en retourne,

Jugeant bien à par moy que c'estoit verité

De ce qu'elle m'avoit jusqu'icy recité[357].

[Note 322: Henri Estienne, dans ses _Deux dialogues du nouveau

langage françois italianisé_, à propos d'une discussion de son

Celtophile et de son Philausone sur la mobilité perpétuelle

de la mode, raconte l'anecdote de ce peintre qui, ayant à

représenter tous les peuples de l'Europe avec leur costume

national, n'imagina rien de mieux, pour figurer le François, que

de le peindre nu avec une pièce d'étoffe sous le bras et une

paire de ciseaux à la main. C'est certainement à ce tableau,

ou plutôt à cette caricature, que l'auteur fait allusion ici.

Une autre pièce du temps, _le Courtisan à la mode_, etc.

(1625), p. 9, en parle d'une façon plus directe et avec plus de

détails: «Il ne faut s'estonner, y est-il dit, si dans Rome,

dans la gallerie du cardinal Fernèze (_sic_), que l'on estime

estre l'une des plus admirables pour les peintures et autres

singularitez qui s'en puissent trouver dans l'Europe, où, entre

autres choses, l'on voit toutes les nations despeintes en

leur naturel, avec leurs habits à la mode des pays, hormis le

François, qui est despeint tout nud, ayant un roulleau d'estoffe

soubs l'un de ses bras et en la main droicte des cizeaux, pour

demonstrer que, de toutes les diversitez de l'univers, il n'y a

que le François qui est seul à changer journellement de mode et

façon pour se vestir et habiller, ce que les autres nations ne

font jamais.»]

[Note 323: On sait qu'on appeloit _moustaches_ les cheveux

tombant sur les côtés. Dans _la Mode qui court_, pièce du même

temps (p. 3), il est parlé d'une «perruque acheptée au Palais,

garnie de sa moustache derrière l'oreille.»]

[Note 324: Les Juifs portoient toujours les cheveux pendants.]

[Note 325: Ce fut la mode jusqu'au jour où Louis XIII, s'étant

ingéré du métier de barbier barbant, «coupa, dit Tallemant, la

barbe à tous les officiers de sa maison, et ne leur laissa qu'un

petit toupet au menton.» Richelieu, à qui l'on ne faisoit pas

si facilement la barbe, conserva seul la royale pointue. Une

chanson faite alors, et conservée par Tallemant, disoit:

Helas! ma pauvre barbe,

Qu'est-ce qui t'a faite ainsi?

C'est le grand roi Louis

Treizième de ce nom,

Qui toute a ebarbé sa maison.

. . . . . . . . . . . . . . .

Laissons la barbe en pointe

Au cousin de Richelieu,

Car, par la vertudieu!

Ce seroit trop oser

Que de la lui pretendre raser.

Tallemant, _Historiettes_, édit. in-12, t. 3, p. 68.]

[Note 326: C'étoient ces moustaches en croc ou recroquillées en

cerceau dont se moque Naudé dans le _Mascurat_, p. 187. La mode

en venoit des Espagnols. Les courtisans s'en faisoient gloire:

«Ils vous respondront que leur habit, leur desmarche et leur

barbe est à l'espagnolle.» (_Le Courtisan à la mode_, p. 8.)]

[Note 327: On trouve dans une pièce déjà citée, _la Mode qui

court_ (_ibid._), des détails sur ces diverses formes de

chapeaux, ronds, pointus, hauts de forme, en _pot à beurre_,

comme dit G. Naudé, ou à _l'albanoise_, comme on dit ici; sur

les cordons, les panaches, etc. «Les chapeliers, y est-il

dit, se plaignent que tant de chouses (modes) nouvelles leur

font perdre l'escrime en la fabrique des chappeaux. L'un les

veut pointus en pyramide, à la façon des pains de sucre, qui

dansent en cheminant sur la perruque...; d'autres les veulent

plats à la cordelière, retroussez, en mauvais garçon (par signe

seulement), avec un pennache cousu tout autour, de peur que le

vent l'emporte; d'autres en veulent en façon de turban, ronds et

peu de bords...» _Le Courtisan à la mode_ (p. 5) parle aussi de

ces diverses formes, _chapeaux en preneurs de taupes_, _chapeaux

hors d'escalade_, c'est-à-dire très pointus, très à pic. Dans

_les Loix de la galanterie_, la même expression est employée, et

il y est dit en outre: «L'on a porté des chapeaux fort hauts, et

si pointus qu'un teston les eût couverts.» M. Castaigne cite en

note sur _ces hauts chapeaux d'Albanois_ un passage des _Oeuvres

morales, etc._, de Jean des Caurres, fol. 602, verso.]

[Note 328: _Repli, revers, parement._]

[Note 329: Le _point-couppé_ étoit une dentelle à jour qu'on

faisoit en collant du filet sur du quintin, et en perçant et

emportant la toile qui étoit entre deux. V., sur le commerce du

_point-couppé_, les notes d'une des pièces précédentes.]

[Note 330: _Rondache_, bouclier rond.]

[Note 331: «Chouse (_la mode_) a encore fait ceci de bon,

qu'elle a ramené l'antique origine des François, descendus de la

belliqueuse nation d'Allemagne; car les hommes s'accoustument à

porter chausses bouffantes de taffetas ou velours sortant par

fentes dehors.» (_La Mode qui court_, etc., p. 6.)]

[Note 332: Ces _gants à franges_ étoient depuis long-temps à la

mode. Dans une très curieuse pièce parue en 1588, _le Gan de

Jean Godard, Parisien..._, nous lisons (_ad finem_):

Les hommes d'à present, qui connoissent combien

Ils (les gants) nous font de profit, de plaisir et de bien,

Les honorent aussi de mainte broderie

Faite subtilement de riche orfevrerie,

De senteurs, de parfums: les uns sont chiquetés

De toutes parts à jour, les autres mouchetés

D'artifice mignard; quelques autres de franges

Bordent leur riche cuir, qui vient des lieux estranges.]

[Note 333: _Soutane._]

[Note 334: Furetière, dans sa satire _le Jeu de boule des

procureurs_, renvoie le _haut de chausses à la suisse_ aux

petits praticiens; la braguette y étoit très saillante. V.

Montaigne, _Essais_, liv. 3, chap. 5, et _Vers à la Fronde sur

la mode des hommes..._ 1650.]

[Note 335: Cette manière de _crinoline_ non tissue étoit depuis

long-temps en usage, surtout pour la toilette des femmes:

Deça des dames plus fines,

Pour leur grossesse cacher.

On voit la rue empescher,

Portant de larges vasquines;

Là marchent à graves pas.

Renforcées par le bas,

Celles qui deux culs supportent

Sous les robes qu'elles portent.

Desquels l'un, de chair, la nuit

Leur sert à prendre deduict;

L'autre, de crins et de bourre,

Autour leurs fesses embourre.

(P. Le Loyer, _la Nephelococugie_, ou _la Nuée des Cocus_,

comédie. Abel Langelier, 1579, in-12.)]

[Note 336: Il n'appartenoit qu'aux lourdauds de province de

paroître au bal avec des bas d'étame. «Le bal, dit Scarron, se

donnoit tous les soirs, ou de très méchants danseurs dansèrent

de très mauvaises courantes, et où plusieurs jeunes gens de la

ville dansèrent en bas de drap de Hollande ou d'Ussaa et en

souliers cirés.» (_Le Roman comique_, 2e partie, chap. 17.)]

[Note 337: «Après ce que dessus, Chouse (la mode), a inventé

l'usage des jarretières chasse-mouches, larges, à grandes

franges, pour défendre à la crotte de toucher au bas, etc.» (_La

Mode qui court_, etc.)]

[Note 338: Ces souliers camus sont ce que Scarron, dans son

_Epistre burlesque à madame de Hautefort_, appelle avec tant

d'esprit:

Variétés Historiques et Littéraires (03/10) Recueil de pièces volantes rares et curieuses en prose et en vers · 第 47 / 70 题