PIERRE.

J'y vais, monsieur; et, quant à eux,

Ils voleront bien tost icy:

N'ont-ils pas des aisles aussy?]

[Note 240: Le quai ou plutôt le _port Malaquest_, ainsi qu'on

l'appeloit alors. (_Registres de l'Hôtel de Ville pendant

la Fronde_, t. 1er, p. 107.) Ce nom de _Malaquest_, qui n'a

jamais été expliqué d'une façon satisfaisante, pourroit bien

trouver son origine dans les assemblées de contrebandiers qui

se tenoient, comme on le voit ici, sur ce port alors désert,

et d'autant plus propice à cacher ces bandes et à recéler

leurs vols qu'il étoit couvert de piles de bois de chauffage.

(_Registres de l'Hôtel de Ville..._, t. 1er, p. 184.)]

Quand il est grand'année de coquilberts, tu ne vis jamais tant de

fermiers devenir marchands de safran. Il n'est pas les chambrières

de cuisine et filles de chambre qui ne coquilbardent; l'on ne parle

plus de ferrer la mule, il n'y a plus que les coquilberts en campagne:

voilà, M. Guil., comme le monde vivoit de ce temps-là et vit encore au

monde.--Escoute, escoute, Piedaigrette, dit M. Guil.: nostre maistre

y prend bien garde, et de près; allons-nous-en d'icy; as-tu le rameau

d'or d'Æneus? Allons, allons, voilà le père Caron qui nous attend sur

le bord du Stix pour passer; aussi bien ay-je la teste rompue des cris

et urlements de ces usuriers de l'autre monde et de ces avaricieux qui

sont là-bas dans ces paluz infernaux jugés par Minos et Radamanthe; il

me tarde que je ne sois chez M. Jamet[241].--Allons, dit Piedaigrette,

quand tu voudras, et sortons hors d'ici. Ayant donc passé Stix, nous

beusmes ensemble avec le père Caron, qui est vrayement bon vieillard,

et, estant sorti des Champs-Élisées, Piedaigrette dit: Allons par

quelque chemin écarté, de peur des mousches de monsieur Largentier de

Troyes[242], qui est venu de nouveau faire la guerre aux coquilberts

de Paris.--Et quelle guerre est-ce? dit monsieur Guil: C'est pis que

celle de Louvet; il s'est emparé du château des quatre fils Aymon; il

a pris pour maistre mousche le père Adam; il l'envoye sous terre et

fait plus de trouble au royaume avec son escritoire. Estant doncques

le Père aux pieds et M. Guil. prests à se separer, Piedaigrette luy

recommanda toutes ses affaires, atendu la faveur qu'il avoit en court,

le pria d'avoir souvenance en son _memento_ des folles enchères d'un

pauvre coquillebardier; et, s'estant dit l'un à l'autre un long _vale_,

et adieu! M. Guil., adieu! Piedaigrette, adieu! adieu! M. Guil. s'en

va au Louvre, et Piedaigrette à la taverne chez le père Charpin, où

il rencontra le père Gauderon qui beuvoit demi-setier du muscat de

Vitry, auquel ayant compté plusieurs choses, recommencèrent à succer le

tampon, et de là en sa maison, ou à grand'peine ses jambes de fuzeaux

peurent reporter sa teste de veau, et atend au coing de son feu le

paquet pour porter aux Champs-Élisées.

[Note 241: Le financier Sébastien Zamet, seigneur de trois cent

mille écus de rente, comme il s'appeloit lui-même.]

[Note 242: G. L'Argentier, administ. du bail des fermes sous

Henri IV. V. Grosley, _Oeuvres posthumes_, 1, p. 14-19.]

Et quant à maistre Guillaume, estant près du Louvre, il s'en va

chez M. de Montauban[243], auquel il donna advis de la descente des

coquilberts, qui se preparoient à luy faire la guerre, et qu'il se tint

bien sur ses gardes, qu'il acheptast un resveil-matin[244] à messieurs

ses commis pour n'estre endormis en ses affaires; et que pour luy il

achetast des lunettes pour y voir plus clair, et qu'il advertist en

passant M. de Soisy pour les trente sols; que Marquenat n'oubliast ses

galoches quand il iroit aux portes, à cause des boues, et que, quand il

iroit voir messieurs les receveurs à cause du temps, il les advertist

de ne se point battre et esgratigner, et puis boire à cline-musette,

et qu'il print bien garde que ses mousches ne devinssent coquilberts

comme du temps du père Louvet, et beaucoup d'autres bons advertissemens

touchant la coquillebarderie, et de là en sa maison, atendant nouvelles

du temps.

Ne faut-il point parler de rire quelquefois

Ou dire verité en paroles couvertes,

Estre toujours caché comme un sauvage aux bois?

La porte d'un bon coeur a tout bien est ouverte;

Mais que pourroit-on dire d'avoir ceste arrogance,

Avoir tracé la voye à mille inventions,

Voire tousjours avoir une vaine esperance,

Retrouver le chemin de mes conceptions.

Après que mon destin aura repris son cours,

J'espère que j'auray quelque contentement,

S'il y a de l'espoir en tous mes vains discours

Je ne manqueray point à mon avancement;

Nul ne peut parvenir sans avoir du tourment.

[Note 243: Moysset, dit Montauban, du nom de sa ville natale,

étoit trésorier de l'épargne. V., sur lui et sur ses manoeuvres

financières faites de connivence avec M. de Luynes, notre

édition des _Caquets de l'Accouchée_, p. 184, 241.--V. sur sa

querelle avec l'Argentier, qu'il fit arrêter en 1609, Grosley,

_ibid._]

[Note 244: C'étoit une invention qui commençoit à être en usage.

Quand Henri III, la veille de l'assassinat du duc de Guise, eut

commandé à du Halde de le réveiller à quatre heures, celui-ci

régla son _réveil_ pour cette heure, et fut exact.]

_Les Ballieux des ordures du monde[245], nouvellement imprimé pour la

première impretion par le commandement de nostre Puissant l'Econome._

_A Rouen, chez Abraham Cousturier, tenant sa boutique près la grande

porte du Palais, au sacrifice d'Abraham._

In-8.

[Note 245: Nous connoissons plusieurs éditions de cette pièce,

qui, toutefois, n'en est pas restée moins rare. Une seule porte

une date: c'est celle où notre pièce, ayant pour titre _les

Bailleurs des ordures du monde_, se trouve à la suite de _la

Gazette..._, Paris, _jouxte la coppie imprimée à Rouen_ par Jean

Petit, 1609, in-12. (V. Viollet-Leduc, _Biblioth. poétique_,

p. 349-350.) Nous n'avons pu retrouver l'édition originale de

Jean Petit. En revanche, nous en avons trouvé une autre qui

avoit échappé à tous les bibliographes. Elle a pour titre: _le

Donnez-vous garde du temps qui court_, s. l. n. d., et est,

en plusieurs parties, beaucoup plus correcte que celle donnée

par Abraham Cousturier et reproduite ici. Elle nous a donc été

fort utile pour les corrections. Nous n'indiquerons que les

principales variantes. On a donné à Chartres, chez Garnier

fils, en 1833, une réimpression à 32 exemplaires de l'édition

d'Abraham Cousturier.]

O la vicissitude estrange!

Toutes choses courent au change;

Le ferme est fondé sur le point;

Autres fois l'on ne voyoit point

Tant de crocheteurs par le monde,

De vigilans faiseurs de ronde,

De porteurs de paquetz pliez[246].

De grands faiseurs de bons-adiez[247],

Tant de faineans par la rue,

De questeurs de franches repues,

De sires Jeans escornifleurs,

De piqueurs de dez, d'enjolleurs,

De francs taupins, de fripelippes[248],

De moyne-laiz, de francatrippes[249],

De bouffons, de sots, de cocus,

De truchemens, courtiers de culs,

De charlatens planteurs de bourdes,

D'ypocrites, de limes sourdes.

De chicaneurs, de patelins,

De trompeurs, de maistre Gonnins,

De r'habilleurs de pucellages,

De faiseurs de faux mariages,

De nourrices avant le temps,

De plaisants, de Rogers Bon-Temps,

De flannières[250], de macquerelles,

De faiseurs de laict aux mamelles;

De faux tesmoins, faux rapporteurs,

De fabulistes, de menteurs,

De semeurs de fausses sciences,

D'escamoteurs de consciences,

De corrupteurs de magistrats,

Bref, mille et mille autres fatras,

Qui, pullulant parmy les hommes

En ce maudit siècle où nous sommes,

N'empoisonnoient l'antiquité.

La Deesse de verité

Sur son cube estoit toute nue;

Justice marchoit retenue,

Sans colère, faveur ne choix,

Au gouvernement de ses loix;

L'orrible vipère d'envie

De l'enfer n'estoit point sortie;

La noblesse aimoit la vertu;

Le noble en estoit revestu;

C'estoit son clinquant, son pennache,

Son pend'-oreille, sa moustache;

L'Esglise en sa splendeur estoit,

Et dedans ses flancs ne portoit

Tant de serviteurs d'Elisée;

Sa robbe n'estoit divisée

Par ces Simons magiciens[251],

Et l'on ne donnoit point aux chiens

Le pain des enfans légitimes;

Le pasteur mesnageoit ses dismes,

Sans les bailler aux hommes lais.

Mais sus donc, prenons nos balais,

Balions toutes ces ordures,

Ostons premier ces charges dures,

Ces porteurs de nouveaux capots,

Ces subsides, empruns, impots,

Fermiers, fermières et monopoles,

Ces chaudepisses, ces verolles,

Ces raptasseurs de nez pourris,

Verds blez, par les camars devis,

Ces Gilles Jeans, ces carrelages[252],

Et aultres tels maquerellages,

Sources de tant de potions,

De poudres, de decoctions,

De diettes, de robbes grises,

Et de semblables marchandises

Qui purgent la bource et le corps.

Chassons en mesme temps dehors

Ces subtilles revenderesses,

Ces lampronières[253] manieresses,

Qui, faisant semblant de porter

A madame pour achapter

Quelque chaisne d'or singulière,

Ou luy lever sa penilière,

Luy racoustrer son bilboquet,

L'entrefesson et le brisquet,

(Car ce sont là leurs doctes termes),

Ces croche-cons à bouches fermes,

Entremeslent dans leurs discours

Mille petits propos d'amours,

Et, mettant la main sur la motte,

Glissent le poulet soubz la cotte.

Chassons encor, jetons à l'eau

Ces vieilles lampes de bordeau,

Mamelles molles et fanées

Comme vessies surannées,

Culs de postillon endurcis,

Cols de cigoigne restroissis,

Dents dechaussées et pourries,

Arrangées en dants de sies;

Nez morfondus, yeulx enfoncez,

Vieils fronts ridez et replissez

Comme un gardecul de village;

Vieille perruque à triple estage,

Vieilles eschines de chameau,

Poitrines de maigre pourceau,

Ventres pendants, jambes de lates,

Croupions pointus, fesses plates;

Vieils hâvres ouverts à tous vents,

Vieilles lanternes de couvents,

Vieilles barques abandonnées,

Vieilles masures ruinées,

Vieilles granges, vieils culs rompus,

Vieux fleaux de quoy l'on ne bat plus,

Vieilles brayettes, vieilles bragues[254],

Fourreaux crevez et molles dagues;

Vieilles caisses et vieux cabas,

Viel estalage, vieux haras.

Videz, sortez, vieille antiquaille;

Vous ne servez de rien qui vaille.

Ballayons encor fermement

Ces revendeurs d'entendement

De memoire artificielle[255],

Ces esponges de damoyselles,

Leurs fards, leurs pignes, leurs miroers,

Leurs affiquets, leurs esventouers,

Leurs brusques branslemens de fesses,

Leurs petits chiens excuse-vesses,

Leurs cajols[256], leurs attraits charmeurs,

Ris fardés, regars ravisseurs,

Leurs finesses, leurs pomperies,

Leurs passe-temps, leurs railleries,

Leurs secrettes esmotions,

Leurs desguisées passions,

Leurs soupirs feints, leurs larmes feintes,

Le flatter de leurs douces plaintes,

Les bons coups qu'ils font à l'escart,

Leurs servantes de chambre en quart,

Leurs bals, festins, et mascarades,

Leurs masse-pains et marmelades,

Leur chaud satirion[257] confit,

Et autres esperons de lict.

Mais abatons la grande araigne

Qui chasse aux bidets d'Alemaigne,

Et cet autre qui en ce coing

Estend ses voiles de si loing.

Voyez-vous ces quatre araignées,

Comme elles sont embesongnées

A tendre leurs reths au passant!

Allons donc vivement houssant

Ceste petite libertine:

Elle est chaste comme Faustine,

Et de son venimeux poison

Gâte mainte honneste maison.

Sus donc, qu'elle soit balloyée.

Cette place est bien nettoyée;

La plus grosse ordure est dehors:

Allons visiter d'autres bords,

Et chassons de nos republiques

Les histrions, les empiriques,

Les beuveurs de vin par excez,

Les rajeunisseurs de procez,

Soliciteurs, faiseurs de clauses,

Bailleurs d'avis, vendeurs de causes,

Les Zizames[258], les Arabins,

Les grands babillards aux festins,

Les Carneades[259], les sophistes,

Les sarcophages atheistes,

Tous ces nouveaux reformateurs,

Et ces alquimistes souffleurs,

Qui, pour un lingot soubs la cendre,

Trouvent un licol pour les pendre.

Nous voulons aussi baloyer

Le legiste[260] qui sçait ployer,

Les bergers qui ont deux houlettes,

Les collations de soeurettes,

Tant de baiseurs par charité,

Et petits presens de piété[261],

Et autres pratiques devotes,

Les causes de tant de riottes.

De tant de licts privez d'amour,

De tant de pains perdus au four,

De tant de napes adirées[262],

De tant de futailles vidées[263],

De tant de lardiers tous videz,

De tant de scandalles semez,

Et qui font rire à plaine gorge

Les saincts de la nouvelle forge,

Car, parmy ces devotions,

L'on voit bien peu d'Estochions[264],

Paules, Marcelles, Fabiolles,

Et de semblables christicolles,

De S. Hierosme encore moins.

Chassons encor tous faux tesmoins,

Tous examens signez sans lire,

Le prescheur qui n'ose tout dire,

Le pescheur qui à toute main

Prend tout poisson avec son ain[265],

Les medecins qui sont trop riches,

Les pharmacopolles trop chiches,

Les chirurgiens trop piteux,

Les pages qui sont trop honteux,

Une nourrisse trop songearde,

Une nonnain trop fertillarde,

Un confesseur trop indulgent,

Un contable[266] trop negligent,

Un secretaire trop prolixe,

Une trop jeunette obstetrice[267],

Un brasseur près de mauvaise eau,

Un paticier près d'un bordeau[268],

Un boucher de puante alaine,

Une servante trop mondaine,

Un escolier près d'un tripot,

Un tavernier auprès du pot,

Un meusnier près de sa tremie,

Un jaloux près d'une abbaye.

Nous chassons aussi ces sorciers,

Nourrissons d'esprits familiers,

Permutations clericalles,

Bigamies sacerdotalles,

Ces aliances de nonnains,

Advocats prenans des deux mains,

Procureurs qui sont sans malice,

Sergeans qui doivent leurs offices,

Greffiers qui babillent souvent,

Les commis qui n'ont point d'argent,

Le juge qui n'a qu'une oreille,

Celuy qui dit: à la pareille;

Le regent qui ne fesse pas,

Valets trop long-temps au repas,

Laquets cheminans des machoires,

Tabeillions sans escritoires,

Le receveur qui s'apauvrit,

Le financier qui s'enrichit,

Le poète qui tient de la Lune,

Le chantre qui tient de Saturne[269],

Le barguigneur[270] Mercurial,

Le contemplatif jovial,

Les enucques qui veulent frire,

Coquus qui veulent d'autres rire,

Bègues qui veulent discourir,

Les boiteux qui veulent courir,

Aveugles jugeant du visible,

Savetiers qui lisent la Bible[271],

Les femmes qui veulent prescher,

Ladre qui craint l'autre toucher,

Cordonniers portant les pantoufles,

Les chats qui veulent porter moufles[272].

Sur tout gardons-nous aujourd'huy

De l'envieux qui loue autruy,

Du loup qui faict du charitable,

Du pourceau qui dort sous la table,

De la mouche sur l'elephant,

Du singe qui berse l'enfant,

De l'ours qui nous monstre sa patte,

Du renard qui les pousles flatte,

Du lion qui a beu du vin,

Des syrènes du far messin[273],

Du cancre qui hume les huistres,

Et des asnes de franc arbitres.

Il se faut conserver aussi

Du ris du tiran endurcy,

Des larmes d'une courtisane,

Des finesses de la chicane,

De la baguette d'un huissier,

De la navette d'un telier[274],

D'un _et cætera_ de notaire,

D'un _qui pro co_ d'apotiquaire,

Des blandices d'un macquereau,

Des accolades d'un bourreau,

De l'inquisition d'Espagne,

Des coupe-bources de Bretaigne,

D'un _fé dé de_[275] italien,

Et d'un _certes_ à bon escien,

D'un _veritablement_ de thraistre

Et d'un chien qui n'a point de maistre,

De la main d'un bon escrivain,

De la cuisine d'un vilain,

Du couteau du flamen[276] yvrongne,

Et du _cap de Dious_ de Gascongne,

Du _sacremente_ d'Allemant[277],

Et de la fureur du Normant[278],

De la goittre savoisienne,

De la crotte parisienne,

De la verolle de Rouen[279].

Mais nous voicy à Sainct-Aignan,

O dieux! que d'ordures estranges!

Que de culs cachez dans les granges!

Que de bouteilles, de flacons!

Que de bons jans, que de jambons!

Que de fleurettes refoulées!

Que de filles despucelées!

Que de beaux collets defraisez,

De buscs rompus, de ceints brisetz!

Que de mains sous les vertugades!

Que d'andouilles, que de salades,

De jonchée, de cervelats,

De tables, de pots et de plats!

Que de fringuantes damoiselles!

Quel tintamarre de vielles,

De violions et de hault-bois!

Que de putains dedans les bois!

Que de collerettes rompues!

Et que de fesses toutes nues!

Que de beaux tetins descouverts!

Que d'enfans auront les yeux verts!

Qu'il faudra eslargir de robbes,

Et desplisser de garde-robbes!

Que de matrones empeschées!

Que de gardes! que d'accouchées[280]!

Que de baptesmes clandestins!

Et que de pères et parrains!

Balions donc ces villenies,

Ces dances, ces follastreries,

Ces blancques, ces jeux de hazart,

Ces discoureurs d'amour à part,

Ces vivandiers de foires franches,

Taverniers pour quatre dimanches,

Et chassons encore au baley

Ces beaux tireurs de pape gay[281].

Que leurs arcs et leurs cordes roides

Abattent les roupies froides

Qui pendent aux nez morfondus

Des enfans de Caulx refondus.

Or voylà bien des places nettes:

Nos tasches seront bientost faictes;

Il ne reste qu'à balier

La loyauté du couturier,

La paresse du laquais basque,

Le trop grand courage d'un flasque[282],

Les gouttes d'un jeune sauteur,

La grand blancheur d'un ramonneur,

Le trop grand sillence des femmes,

Les bastars des chastrez infames;

Mais du tout dechassons allieurs,

Ces fols poetastres rimailleurs,

Dont la rithme est si mal limée

Et la lime si mal rithmée,

Qu'un bon rithmeur, rime limant,

Leur rithme relime en rithmant.

C'est faict, allons, quittons l'ouvrage,

Ne nous lassons point davantage.

Hercul bien empesché seroit

Sy toute la terre il vouloit

Rendre d'ordure repurgée

Comme il fit l'estable d'Augée.

[Note 246: On désignoit ainsi les espions. Plus tard, on

n'appela _porte-paquets_ que les personnes qui rapportent à

d'autres le mal qu'on dit d'eux. V. _Dict._ de Furetière.]

[Note 247: Diseurs de bonjours inutiles, _bona dies_; grands

faiseurs de protestations, comme le sont les Italiens, auxquels

ce mot de _bonadié_ est emprunté.]

[Note 248: _Gourmand._ Le peuple dit encore _frippe-sauce_.

Leroux _Dict. com._, donne à ce mot un sens obscène.]

[Note 249: Le _Franca-Trippa_ des farces italiennes. Son nom se

trouve déjà francisé dans la 18e _Serée_ de G. Bouchet.]

[Note 250: _Flâneuses_, _coureuses_. Pour toute femme prenant du

plaisir, on disoit qu'elle étoit _flanière_. V. la 132e lettre

de Voiture, à Mlle de Rambouillet.]

[Note 251: Simon le Magicien, fameux hérésiarque du premier

siècle, fut le chef de la secte dite des Simoniaques. V., sur

lui, _les Actes des Apôtres_, liv. 8, ch. 4, et le mémoire de

M. H. Schlurick, _De Simonis magi fatis Romanis commentatio

historica et critica_ (Meissen, Klinkicht, 1844, in-4).]

[Note 252: _Festin_, _ripaille_. Pour une bombance on disoit une

_carrelure_, un bon _carrelage_ de ventre.]

[Note 253: Coureuses de nuit, le _lampron_, petite lampe de deux

sols en main. V. Richelet.]

[Note 254: Hauts-de-chausses à l'ancienne mode, qui avoient fait

donner aux _beaux_ de l'autre siècle le nom de _braguards_. Dans

le patois gascon, ce mot désigne le pis d'une vache.]

[Note 255: Depuis le milieu du XVIe siècle, les inventeurs de

mnémonique avoient été nombreux. Sous François Ier, Giulio

Camillo Delminio ne demandoit que trois mois pour rendre un

homme capable de traiter en latin quelque matière que ce fût,

avec une éloquence toute cicéronienne. Il reçut du roi trois

cents écus pour rédiger son invention en principes, ce qu'il

n'exécuta qu'imparfaitement dans ses deux petits traités: _Idea

del teatro et Discorso in materia di esso teatro_. Etienne

Dolet, dans ses lettres et dans ses poésies, parle de lui comme

d'un escroc dont le roi avoit été la dupe. Sous Louis XIII,

autre système: on apprit la grammaire à Gaston d'Orléans à

l'aide d'une méthode qui mettoit en action noms, adjectifs,

adverbes, etc., et en faisoit comme autant de régiments, de

bataillons, s'accordant ou guerroyant entre eux. (V. de Meyer,

_Galerie du XVIe siècle_, t. 2, p. 177.) Un peu plus tard,

Sivestius, chanoine de Louvain, enseignoit l'espagnol en huit

jours au vice-chancelier d'Anne d'Autriche, et en dix au P.

Oliva, à Rome. Il s'en vante, du moins, dans une lettre écrite

en 1671, et conservée à Mons dans la correspondance de Arnould

Lewaitte. V. _Nouv. arch. histor. des Pays-Bas_, t. 6, p. 444.]

[Note 256: On écrivoit _cageols_. C'étoient de petits piéges en

forme de cages pour prendre les oiseaux. Son dérivé _cajolerie_

n'a pas fait beaucoup dévier le mot de son premier sens.]

[Note 257: La racine de cette plante passoit pour un

aphrodisiaque énergique.]

[Note 258: Les _zigannes_ ou _zingari_, bohémiens.]

[Note 259: On sait qu'il y a un philosophe sceptique de ce nom.]

[Note 260: Variante: _rigistre_.]

[Note 261: Variante: _pitié_.]

[Note 262: Variante: _égarées_.]

[Note 263: Variante: _mantes deschirées_.]

[Note 264: Sainte Eustochie ou Eustochium, qui, comme sainte

Paule, avec laquelle elle se voua à la retraite, et comme les

autres saintes femmes nommées ici, fut disciple de saint Jérôme.]

[Note 265: Ce mot, qui vient du latin _hamus_ et signifie

_hameçon_, est encore très en usage dans quelques provinces.]

[Note 266: Var.: _un connétable négligent_.]

[Note 267: _Sage-femme._ C'est le mot latin _obstetrix_.]

[Note 268: Les pâtissiers tenoient cabaret dans leur

arrière-boutique, et le _bordeau_ n'étoit jamais loin du

cabaret. Il n'y avoit donc que la femme tarée qui s'aventurât

chez le pâtissier, et qui même osât passer sans rougir devant sa

porte. De là, selon l'abbé Tuet, dans ses _Matinées sénonoises_,

de là le proverbe: _Elle a honte bue, elle a passé pardevant

l'huis du pâtissier_. V. notre _Hist. des hôtelleries et

cabarets_, t. 2, p. 279.]

[Note 269: C'est-à-dire qui dévore tout ce qu'il trouve.]

[Note 270: Le mot _barguigneur_ ou _barquineur_, qui, comme le

verbe dont il est le dérivé, venoit d'une métaphore empruntée

au jeu de l'oie (voy. _Biblioth. de l'école des chartes_, 2e

série, t. 2. p. 304), signifioit marchander à outrance. Il étoit

ancien dans la langue. (V. _Ducatiana_, t. 2, p. 458-459.)

Parmi les _ordonnances_ que Monteil possédoit manuscrites,

il s'en trouvoit une du XVe siècle sur la taxe du blé, par

laquelle défense est faite aux _barguigneurs_ de _barguigner_,

c'est-à-dire de marchander avant l'ouverture du marché. V.

Monteil, _Traité des matériaux manuscrits_, t. 2, p. 306-307.]

[Note 271: La profession très méditative des cordonniers,

qui produit aujourd'hui tant de socialistes et envoie tant

de recrues en Icarie, avoit fourni alors un grand nombre

d'adeptes à toutes les sectes de nouvelle invention. Le

_New-York-State-Herald_ du mois de septembre 1842 a donné de

ces savetiers mystiques une longue liste, en tête de laquelle

se trouvent: Fox, le fondateur de la secte des Quakers; Davis

Parens, théologien allemand; Roger Sherman, homme d'Etat

américain, etc. On nous signale une dissertation publiée

en Allemagne au XVIIIe siècle sous le titre: _De Sutoribus

fanaticis_. Les livres de religion se ressentaient par leur

titre du premier métier de ceux qui les avoient écrits:

c'étoient _les Pantoufles d'humilité_, _les Souliers à hauts

talons pour ceux qui ne sont que des nains dans la sainteté_. V.

Lud. Lalanne, _Curios. bibliogr._, p. 251, 254.]

[Note 272: _Gants._ V. sur ce mot une curieuse anecdote dans les

_Variétés_ de Sablier, 3, 200.]

[Note 273: Le détroit de Messine, qui s'appelle le _phare_.]

[Note 274: Var.: _tissier_.]

[Note 275: Var.: _fe de fe_. C'est le _par ma foi_ italien.]

[Note 276: Var.: _d'un flamand_.]

[Note 277: Var.: _du sacramenn_. Juron des Allemands.]

[Note 278: A Paris, on disoit encore, dans la litanie: _A furore

Normanorum libera nos, Domine_. V. notre tome 1er, p. 97.]

[Note 279: Un proverbe disoit: Vérolle de Rouen et crotte de

Paris ne s'en vont jamais qu'avec la pièce. (_Francion_, 1663,

in-8, p. 557.)]

[Note 280: Ces deux vers manquent dans _le Donnez-vous garde_.]

[Note 281: C'est l'ancien nom du _perroquet_. Il étoit resté

pour désigner ces petits oiseaux de carte ou de bois qu'on

mettoit au sommet d'une perche pour servir de but aux tireurs

d'arquebuse.]

[Note 282: Lâche, paresseux.]

* * * * *

_Aux Dames[283]._

[Note 283: Cette fin manque dans _le Donnez-vous garde_, etc.]

Mignonnes, j'ay voulu, excusant vostre amour,

A visages masquez jouer vos personnages,

Ce seroit allumer la chandelle en plein jour;

Aux pelerins cognus, il ne faut point d'image.

Le poète qui a descouvert vos abus

A senti la rigueur de vostre ame irritée;

Mais ne le faictes plus, il n'en parlera plus:

L'effet cesse à l'instant que la cause est ostée.

S'il vous est malaisé de quitter ce plaisir,

Il nous est encor plus malaisé de nous taire.

Vous avez trop d'amour, et nous trop de loisir;

Nous aymons d'en parler, vous aymez de le faire.

Faictes doncque le voeu de quitter vos amours

Quand vous aurez perdu vos chaleurs et vos flammes,

Et nous vous promettons d'en quitter le discours

Quand ses brusques fureurs auront quité vos ames.

Mais pourquoy, direz-vous, nous blasmer en jaloux?

Si nous faisons l'amour, il n'y va que du nostre.

Mais, si nous en parlons, pourquoy vous fachez-vous?

Nostre langue est à nous comme le cul est vostre.

Donc, courtizan, alors qu'on te pique, il te faut

En cacher l'aiguillon, n'en faire point de compte.

Le singe, pour cacher sa honte, monte haut;

Mais plus il est monté, plus il monstre sa honte.

_Discours veritable des visions advenues au premier et second jour

d'aoust dernier 1589 à la personne de l'empereur des Turcs, sultan

Amurat[284], en la ville de Constantinople, avec les protestations

qu'il a fait pour la manutention du christianisme, qu'il pretend

recevoir; ensemble la lettre qu'il a envoyée au roy d'Espaigne par

le conseil d'un chrestien, et les guerres qu'il a contre ses vassaux

pour ceste occasion, comme verrez par ce discours._

_A Lyon, par Jean Patrasson._

_Avec permission._

In-8.

[Note 284: C'est Amurat III, successeur de Sélim II, son père,

et le même qui, par l'un des épisodes de son règne, inspira à

Racine sa tragédie de _Bajazet_. Il régna de 1574 à 1595.]

_Les Protestations chrestiennes du grand Empereur des Turcs, envoyées

par lettres au roy d'Espaigne._

Par plusieurs poincts de la saincte Escripture il se verifiera que

souvent Dieu nous advertit des choses qui nous touchent, et nostre

honneur, salut et santé, et de sa volonté aussi, par signes, visions,

songes et autres moyens qu'il luy plaist, ausquels, si nous y pensions

bien, nous et nos affaires se porteroient trop mieux qu'ils ne font:

tesmoins les songes de Joseph fils de Jacob, et de Joseph espoux de la

vierge Marie. Sainct Pierre, au second chapitre des Actes des apostres,

recite la prophetie de Joel, par laquelle il desmontre que ce n'estoit

point chose nouvelle si Dieu envoyoit des visions et des songes. Il y

a d'autres passages que je laisse aux theologiens. Quant aux histoires

humaines, on y a veu beaucoup d'issues et experiences, comme de la mère

de Virgile, qui songea, lorsqu'elle estoit enceinte de luy, qu'elle

voioit croistre une branche de laurier, et elle accoucha d'un poète

à qui on a attribué la couronne de laurier. Aussi la mère de Paris,

qui songea qu'elle enfantoit un flambeau ardent qui brusloit tout le

pays; ce qui advint, car Paris, dont elle estoit enceinte, fut cause

de la ruine et destruction de Troye. Le roy Astiages songea, quand sa

fille estoit enceinte, qu'il voioit sortir du corps d'icelle une vigne

croissant si fort que ses rameaux couvroient toutes les regions de son

domaine; ce qui advint: car elle engendra Cirus, roy de Perse, qui

fut maistre et seigneur de tous ses pays. Je pourrois encor alleguer

Philippes de Macedoine, père du grand Alexandre, dont Aristandre,

philosophe, interpreta le songe, selon laquelle interpretation

advint. Les songes aussi de Ciceron, d'Hannibal, de Calpurnie, mère

de Cesar, et plusieurs autres qui ont eu des visions nocturnes dont

les effects sont advenus. Ce qui m'a emeu (outre l'envie que j'ay de

faire part à tous catholiques de ce qui viendra à ma cognoissance pour

l'augmentation de nostre saincte foy) à mettre en lumière ce present

discours, lequel j'ay recouvré d'un marchant espagnol, et iceluy

traduit de langage espagnol en nostre langue françoise, afin que tout

homme de bien, en lisant iceluy, cognoisse de combien Dieu nous aime

et a souvenance de la chrestienté, voulant admettre en icelle pour

renfort le grand empereur de Turquie, qui commence à embrasser la loy

de Dieu et à quitter le paganisme, avec intention de rendre son peuple

chrestien, comme j'espère vous deduire par ceste vraye histoire[285].

[Note 285: Loin de se relâcher de la rigueur des sultans ses

prédécesseurs contre les chrétiens, et d'avoir les velléités

de conversion qu'on lui prête ici, Amurat fut l'un de ceux qui

déployèrent le plus de sévérité. Il alla jusqu'à vouloir changer

en mosquées quelques unes des églises encore consacrées au

culte: Saint-François à Galata, Sainte-Anne et Saint-Sébastien.

Il en avoit déjà donné l'ordre, quand l'ambassadeur de France,

M. de Germigny, intervint et le fit retirer à force de démarches

et d'instances. V. Hammer, _Hist. de l'empire ottoman_, t. 7, p.

139.]

Le grand seigneur turc, tenant sa cour le premier jour d'aoust dernier,

mil cinq cens quatre-vingts-neuf, à Constantinople, ville où il

s'aime et plaist merveilleusement, fait un grand festin, auquel il

convoque et appelle au disner tous les plus apparens seigneurs de la

Turquie et ses autres meilleurs amis, lesquels, receus qu'ils furent

de luy gayement et de bon oeil, ne parlèrent en tout le repas que des

diversitez des religions qui courent maintenant par le monde, estonnez

de quoy les rois n'y mettent ordre, et ne font de sorte que, si la

douceur n'y a lieu, par la contrainte tous leurs subjets soient reünis

en une seule foy; prisant et estimant le roy d'Espaigne par sus tous

autres rois, en ce qu'il soigne merveilleusement bien à telle chose. Ce

que le grand seigneur escoutoit diligemment et avec une joye indicible,

donnant son advis sur le tout, jusques à ce qu'il fut temps de se lever

de table, où incontinent, au son armonieux de divers instrumens, ils se

mirent à danser à leur mode avec les dames, qui s'estoient ce jour très

richement parées, chacune d'elles desirant et convoitant grandement

emporter le prix de beauté sur les autres.

Ainsi le jour se passa en toute jouissance et plaisir, et, venu le

soir, le grand seigneur mangea peu à son souper, resvant assiduellement

sur les devis et discours du disner, et se remettant en memoire toutes

les particularitez mises en avant touchant la loy chrestienne; enfin

il se couche tout pensif et s'endort; et, ayant jà faict deux sommes

et passé les deux tiers de la nuict, luy fut advis qu'il estoit en son

throsne assis et vestu de ses habits imperiaux, et tout devant luy le

grand pontife de la loi mahommetiste qui lisoit l'Alcoran avec grande

reverence, comme autrefois il avoit accoustumé de faire en sa presence.

Lors tout soudainement entre en son palais un grand et espouventable

lion, lequel avoit une croix un peu eslevée en l'air sur le chef, et

en l'une de ses pattes un flambeau fort gros allumé; ce lion, à son

arrivée, faict trois tours à l'entour du palais, puis se jecte sur le

pontife qui lisoit l'Alcoran, et lui arrache icelui et le brule en un

moment, puis prend le pontife, et de ses griffes le met en tant de

pièces que l'on ne les eust sceu nombrer. Le grand seigneur, voiant tel

massacre, se lève de son throsne et veut prendre la fuite; mais il est

arresté tout court par le lion, qui de griffes et dents met en pièces

tout son habit imperial, jusques à la chemise, de façon qu'il demeure

tout nud, appelant ses gens au secours, mais en vain, car personne ne

se presentoit pour lui aider. Lors, demi-mort de fraieur, il se jecte

à genoux devant le lion, qui, prenant de lui compassion, lui commence

à lecher les mains, et lui pose en icelles la croix qu'il portoit sur

son chef et lui dict en langage sarrazin: Ceci est la croix en laquelle

tu dois cheminer, sinon tu es perdu. Et, aiant le lion proferé telles

parolles, il s'esvanouit et laissa le grand seigneur en tel estat,

lequel, estant esveillé, demeura si esperdu et espouventé de son songe

qu'il fut longuement sans pouvoir parler. Enfin il appelle ses gens et

se faict habiller soudainement, et, levé qu'il fut, mande le souverain

pontife et les plus grands prestres de sa loy, lesquels, estonnez de

ce que le grand seigneur les envoioit querir si matin, vont en grande

haste vers Sa Majesté. Eux arrivez, tout tremblant encor il leur conte

ce songe, leur demandant l'explication d'icelui; mais tous, après

l'avoir oui par plusieurs fois discourir, asseurent ce monarque que ce

n'estoit qu'un songe leger et vain, auquel il ne devoit prendre garde,

et que cela procedoit d'une repletion d'humeurs qui lui faisoient faire

telz songes horribles.

L'empereur de Turquie ne se pouvoit contenter de telle response,

soustenant tousjours que cela lui presageoit quelque mal futur.

Toutefois, vaincu de leurs belles remonstrances, il est contrainct

de se contenter pour ceste fois et de les renvoier en leurs maisons.

Ce jour fut passé assez melancoliquement par le grand seigneur, qui

tousjours estoit triste et pensif. Le soir venu, il se coucha comme il

avoit de coustume; et, à pareille heure qu'il avoit faict ce songe le

jour precedent, il en faict ceste seconde nuict encores un semblable,

et y estoit d'abondant adjousté que le lion, après l'avoir mis nud,

le foulle aux piedz et lui met la croix en la bouche, puis avec son

flambeau brulle et redige en cendre le palais et le principal temple de

Constantinople, luy redisant les premiers propos, à sçavoir: Ceci est

la voye en laquelle tu doibs cheminer, sinon tu es perdu. L'empereur

de Turquie, eveillé, se lève soudainement, comme il avoit fait le

jour precedent, et envoie de rechef querir le grand pontife et ses

compagnons. Eux venus en toute diligence, il leur reitère ce songe

second, tout ainsi qu'il est cy-devant discouru, dont ils demeurent

grandement emerveillez, doutant que cela signifiast quelque sinistre

malheur à eux ou au païs. Toutes fois, aussi resolus que le jour

precedent, ils taschent d'affronter le grand seigneur par une excuse

semblable à la première, luy disant d'abondant qu'il ne se devoit

soucier de tels songes ny mettre cela en sa teste; qu'il estoit le

plus grand seigneur de tout le monde, le plus riche, le plus redouté,

et pouvant mettre de front deux cens mil hommes pour saccager ses

ennemis, si aucuns s'eslevoient encontre sa grandeur inexpugnable; et

pour autant, qu'il ne se devoit soucier que de faire bonne chère et

se donner du plaisir. Mais toutes ces piperies ne peurent contenter

l'esprit de ce monarque, qui, d'un sourcil refroncé, avec fortes

menaces, leur dit qu'il ne failloit point l'ensorceler de telles

parolles follement inventées, et qu'il sçavoit très bien que Dieu, par

tels songes, le vouloit advenir de quelque grande chose; au moien de

quoy il les interpelloit de luy dire sur-le-champ l'interpretation,

si mieux n'aimoient perdre la vie. Ces pauvres mahommetistes, voiant

l'empereur en telle collère, commencèrent à douter de leurs vies; au

moyen de quoy, pour adoucir son ire, se prosternèrent à ses genoux,

et, après luy avoir demandé misericorde, s'excusèrent en ce qu'ils

n'estoient pas bien fondez en l'astrologie, et que la divination leur

estoit cachée, pour ne s'estre jamais amusez à telles estudes; mais

que, pour monstrer qu'ils ne desiroient qu'à luy porter obeissance

comme à leur souverain seigneur, ils envoiroient querir certains

sçavans philosophes et magiciens, qui luy interpreteroient de point en

point les dits songes. Le grand seigneur, un peu appaisé, commande que

deux des dits prestres de la loy iroient querir lesdits philosophes, et

que cependant le grand pontife et les autres demeureroient en ostage

soubs bonne et seure garde. Suivant ceste jussion, deux d'entr'eux

sont deleguez, qui diligentent de telle façon que dans trois heures

après ils amènent quatorze philosophes et sages du païs, expers

negromanciens. Ces philosophes arrivez, le grand seigneur leur recite

ses songes de point en point, leur enchargeant, sur peine d'estre

demembrez par les mains des bourreaux (qui est une espèce de tourment

inventé en la Turquie depuis le règne dudit empereur), de luy dire

sur-le-champ l'interpretation desdits songes. A ce commandement, les

philosophes s'assemblent et consultent sur cette matière, qui leur

semble si ardue, difficile et haute, qu'ils ne peurent trouver en

toutes leurs explications aucune certitude ny tomber d'accord, occasion

que, pressez de dire ce qu'il leur en sembloit, ils declarèrent tout

haut qu'ils cognoissoient bien que cela denotoit quelque malheur futur

à la Turquie; mais de comprendre comment ny le moien de l'eviter, ils

ne le pouvoient; chose qui mist le grand seigneur en telle fureur,

qu'il ordonna que sur l'heure ils fussent livrez ès mains des bourreaux

et mis à mort; ce que les bachats alloient faire executer, quand l'un

des dits philosophes se prosterne aux genoux du grand seigneur, et,

lui baisant le soulier, le prie de lui donner audience avant que l'on

procedast à son jugement. L'empereur, vaincu de ses prières, ne lui

voulut denier une si honneste demande; au moien de quoi le philosophe,

d'un visage asseuré, lui dit que, s'il lui plaisoit de lui pardonner

une faute assez legère qu'il avoit commise envers Sa Majesté, il

lui feroit veoir un homme qui le mettroit hors de peine. Le grand

seigneur, joieux de telle chose, lui replique que non seulement il lui

pardonnoit telle faute, mais cent mille autres (si tant il en avoit

commises), tant grandes fussent-elles, et de ce lui jura et promit.

Lors le philosophe lui usa de tels propos: Monseigneur, il y a environ

quinze ans que j'achetay un chrestien, lequel avoit esté pris sur mer

par vostre grand admiral en une rencontre navalle. Cet homme est si

docte et si sçavant qu'autre qui vive (comme je croy) ne le sçauroit

surpasser, et n'y a science dont il n'aie cognoissance, ce que j'ay

esprouvé par plusieurs et diverses fois, tant pour moi que pour autrui;

et, pour recompense de ses labeurs, je luy ay permis tousjours de

vivre tacitement en sa religion, sans le molester d'aucune servitude

(chose qui contrevient à vostre edict). Mais, puisqu'il vous a pleu

me pardonner, si me voulez permettre d'aller chez moi, je le vous

ameneray, m'asseurant que par lui vous sçaurez ce que desirez. Le grand

seigneur, aise outre mesure d'un tel advertissement, lui enchargea

d'aller querir le chrestien duquel il se vantoit; ce que le philosophe

fit incontinent. Or est-il à noter que le chrestien, qui estoit un

homme de soixante ans, avoit eu revelation de ce songe la nuict au

precedent, par une voix divine, qui lui avoit manifesté le tout; au

moien de quoy tout aussi tost que le grand seigneur lui eut fait le

discours dudit songe sans attendre aucunement, il lui usa de tel

langage: Excellent monarque des Turcs, puisque tu as desir de tirer

de moy l'explication de ton songe, je te la donneray avec verité,

non que cela vienne de moy, mais de Dieu, qui m'a d'icelle adverti

pour te le communiquer. Croy donc que le lion pourtant une croix

au sommet de la teste et un flambeau allumé en l'une de ses pattes,

duquel il brulla l'Alcoran de Mahommet, puis depeça en mourceaux le

grand pontife qui le lisoit, ne signifie autre chose que la fureur

espouvantable du Dieu vivant, laquelle mettra en ruine et combustion

ta fausse loy et tous ceux qui te instruisent et maintiennent en

icelle dedans bref temps, et te rendra despouillé et denué de tous

les royaumes que tu possèdes[286], tout ainsi que le lion t'a mis

nud, ayant laceré tes habits royaux, si le plus tost que tu pourras

tu ne te fais chrestien, establissant la loy de Jesus-Christ en tous

tes païs, ce que te demonstre le lion, en ce qu'il te mist la croix

en la main, puis, au second songe, te la mist en la bouche. Regarde

donc à ce que tu auras à faire pour le mieux, et sauve ton ame et ton

pays. Le chrestien n'eut sitost achevé son dire, que le grand pontife,

enrageant de despit, luy donna sur la joue tel soufflet qu'il le

tomba[287] à la renverse, l'appellant faux prophète et seducteur,

soustenant qu'il falloit le faire mourir: de façon qu'il y eut grande

contension de part et d'autre. Pour laquelle appaiser, à cause qu'il

estoit jà tard, le grand seigneur remist la solution de tel affaire au

lendemain, et cependant ordonna que tous seroient mis pour la nuit en

bonne et seure garde; ce qui fut fait. L'empereur de Turquie, retiré

et couché, sur l'heure de minuict s'esveille et commence à se remettre

devant les yeux de l'esprit l'explication de son songe; et, comme il

estoit à y penser soigneusement pour en tirer quelque commodité de vie

heureuse, une grande lumière se presenta devant son lict qui remplit

toute sa chambre. Lors iceluy, levant les yeux en l'air, entend une

voix qui lui dit: Pauvre homme! à quoy penses-tu? Pourquoy tardes-tu à

prendre ma loy et à rejetter celle en laquelle tu vis diaboliquement?

Sçaches que, si tu ne fais ce que le chrestien t'a dit, ta ruine est

proche, et t'aviendra comme il t'a denoncé, car Dieu l'a ainsi arresté

et determiné, de laquelle chose je t'advertis pour la dernière fois.

Tels propos achevez, la voix se teut, et demeura le grand seigneur en

son lict tout perplex et transi jusqu'au jour, qu'il se leva et fist

appeller devant luy les plus grans princes et bachats de sa cour, et

semblablement le chrestien avec les philosophes et les prestres de la

loy de Mahommet, en la presence desquels il declara les propos que

la voix luy avoit revelez pour son salut; à ceste cause, qu'il avoit

deliberé de se faire chrestien, et quitter la loi damnable de Mahommet,

desirant se gouverner d'ores en avant par le conseil du chrestien son

fidelle interprète et expositeur de ces songes et visions nocturnes.

A ces mots, le grand pontife et tous ses compagnons demeurent bien

estourdis, se regardans l'un l'autre sans pouvoir dire mot, quand le

grand seigneur commanda qu'ils fussent pris et livrez ès mains des

bourreaux et mis en pièces, à la mode du pays, puis brullez et mis en

cendre; ce qui fut executé peu après, à laquelle execution plusieurs

Turcs, ayans sceu pourquoy on les faisoit mourir, prindrent les armes

et se ruèrent sur la justice pour les sauver. Mais le grand seigneur,

adverti de tel revoltement, y envoya ses gardes, qui taillèrent en

pièces tous les contredisans, et rendirent la justice maistresse

jusques à ce que la poudre des corps brullez de ces miserables fut

jettée au vent. La justice donc parfaicte, le grand seigneur demande

à ses princes et bachats s'ils vouloient pas comme luy prendre la loy

catholique, apostolique et romaine, qui luy respondirent que ouy,

hormis deux des plus apparens de l'assemblée, qui gaignèrent la grand

place de Constantinople, tout devant le grand temple de Mahommet, où,

avec une grande partie de mutins illec assemblez, opiniastres en leur

loy mahommetiste, se bandèrent contre ceux qui vouloient suivre le

vouloir du grand seigneur, tellement que à grans coups de cimmeterres

et à coups de traicts, furent deffaicts par le tout de la ville

environ huict mil, tant hommes que femmes; à quoy le seigneur remedia

incontinent, car il envoia si bon nombre d'archers et gendarmes, que

tous les rebelles furent deffaits et mis en route[288]. Cela fait,

et le lendemain, le chrestien, par le conseil duquel se gouverne à

present le grand seigneur, supplia ledit empereur d'envoier lettres

au roy d'Espaigne, contenant les adventures susdites, pour lui donner

à entendre son vouloir et faire paix avec luy, esperant avoir des

prestres pour enseigner la loy chrestienne au peuple et le baptiser;

à quoy s'accorda ledit empereur de Turquie, et envoia audit roy

d'Espaigne[289] lettres portant la teneur du present discours, outre

ce qu'il luy fist dire de bouche. Prions Dieu qu'il luy plaise que ce

commencement soit tel que toutes les nations du monde reçoivent sa

saincte loy, pour après ceste vie temporelle estre participans de la

gloire eternelle.

_Amen._

[Note 286: Il est certain qu'alors déjà il couroit chez les

Turcs des prédictions qui leur donnoient beaucoup à craindre de

la part des peuples chrétiens, et surtout des François. On le

sait par un très curieux passage du _Journal de l'Estoille_,

qui jusqu'ici n'a pas été assez remarqué. Il y est dit, sous

la date de mars 1601: «En ce mois arriva à Paris, de la

part de Mahomet, empereur des Turcs, le nommé Barthélemy de

Cuoeur, natif de Marseille, chrétien renié et médecin de Sa

Altesse et son envoyé, sans pourtant avoir ni la suite ni le

titre d'ambassadeur. Il présenta au roy un cimeterre et un

poignard dont les gardes et les fourreaux estoient d'or garnis

de rubis, avec un pennache de plumes de héron dont le tuyau

estoit couvert de turquoises et autres pierres précieuses.

Entre autres choses que cet envoyé demanda au roi, fut de

rappeler le duc de Mercoeur de la Hongrie, qui estoit général

des troupes de l'empereur. Le roy lui demanda pourquoy les

Turcs craignoient tant ce duc. C'est, respondit-il, qu'entre

les prophéties que les Turcs croyent, il y en a une qui porte

que l'épée des François chassera les Turcs de l'Europe et

renversera leur empire, et que, depuis que le duc de Mercoeur

combattoit contre les Turcs, tous les bachas l'appréhendoient.

Le roy luy dit alors que le duc de Mercoeur estoit à la vérité

son sujet, mais qu'il estoit prince du sang de la maison de

Lorraine, qui n'appartient pas à la couronne de France, et que

les troupes qu'il a en Hongrie n'ont pas été levées en France,

mais en Lorraine, et qu'il ne fait la guerre que comme vassal

de l'empire, et qu'estant chrestien, il ne peut pas empescher

qu'il ne serve l'empereur...» (_Supplément au Journal du règne

de Henri IV_, 1736, in-8, t. 2, p. 271.)--D'autres prédictions,

non moins bien démenties que celle-ci par ce qui se passe

depuis deux ans, annonçoient, au contraire, l'expulsion des

Turcs par les Russes. La plus curieuse, due à l'astrologue

arabe Mousta-Eddin, fut imprimée a Saint-Pétersbourg en 1789,

puis à Moscou en 1828. On peut consulter, sur les prophéties

contre les Turcs, _le Télégraphe de Moscou_ (juin 1828, p. 510)

et un curieux article de M. Alph. Bonneau (_Presse_, 21 mai

1854). Nous en finirons avec ces prédictions par celle qui est

la plus singulière, en raison de ce qui se passe aujourd'hui;

nous devons de la connoître à M. L. Lacour: «ARTICULUS QUARTUS.

Hoc regnum (Mahometistarum) et secta penitus destructa et

abolita erunt anno domini 1854 (_sic_) vel 1856.» (Fr. Francisci

Quaresmii _Elucidatio terræ sanctæ historica, theologica,

moralis_, Antverpiæ, ex officina Balt. Moreti, 2 vol. in-fol.,

MDCXXXIX, t. 1er, p. 265.)]

[Note 287: On voit que l'expression des lutteurs, _tomber_

quelqu'un, n'est pas nouvelle.]

[Note 288: _Route_ ou _roupte_, pour déroute, de _ruptus_,

rompu. Pasquier et Cl. Fauchet employent souvent ce mot dans ce

sens.]

[Note 289: Philippe II avoit en effet alors un ambassadeur près

d'Amurat pour nouer avec lui des relations qui aboutirent à une

longue trève, puis à une paix définitive. V. Hammer, _Hist. de

l'empire ottoman_, t. 7, p. 52, 140.]

_Le Pasquil du rencontre[290] des Cocus à Fontainebleau[291]._

In-8.

[Note 290: Ce mot, comme _doute_ et quelques autres, fut du

masculin jusqu'à La Fontaine, qui a dit dans son conte de

_Richard Minutolo_:

. . . . . . . . Et les dieux

En ce rencontre ont tout fait pour le mieux.]

[Note 291: Dans le _Catalogue de l'histoire de France_ (t. 1er,

p. 544), cette pièce est mise sous le nº 2165, avec la date de

1623, et se trouve ainsi rangée dans la catégorie de celles qui

furent faites cette année-là au sujet d'un assez long séjour de

Louis XIII à Fontainebleau. V. notre tome 2, p. 134, note.]

En m'acheminant l'autre jour

A Fontainebleau, beau sejour,

Pensant mon voyage parfaire

Et consulter un mien affaire,

Je rencontray en mon chemin

Un subject de rire tout plein:

Ce fut grand nombre de cocus

De diverses plumes vestus,

Les uns grands, les autres bien gros,

Autres à voler bien dispos;

Les uns, vestus à la legère,

Tenoiont la place de derrière:

Comme les grues, sans desordre

Ils y voloient tous en bel ordre,

Faisant, ainsy que fait la foudre,

De tous cotez voler la poudre.

D'airondelles si grand ensemble,

Aucun n'a point veu, ce me semble,

Soit qu'en voulant la mer passer

Et nostre climat delaisser,

Elles aillent en autre contrée

Eviter les coups de Borée,

Ou soit qu'arrière retournans

En nostre saison au printemps;

Au dedans de nos cheminées,

Qui du feu ne sont enfumées,

Ou bien en quelque autre endroict

Elles se logent plus à droict.

Egarez furent mes esprits,

Me voyant tout à coup surpris

Et partout d'eux environné;

Cela me rendit estonné.

Lors tout pensif je m'arrestay,

Et les comptemplant m'apprestay

Pour entendre ce qu'ils vouloyent

Et pour quelle fin ils m'avoyent

Ainsy de tout point entouré.

L'un, plus que les autres avancé,

D'un rouge plumage vestu,

Commença à chanter: Cocu!

Je suis vray cocu cocué,

Car la huppe[292] quy m'a couvé

S'est posé en mon nid le jour,

Y faisant son plaisant sejour.

Las! j'ay fait tout ce que j'ai peu

Pour chasser du nid ce Peu-Peu[293],

Et, n'en pouvant avoir raison,

Ce m'a esté occasion

Qu'à la justice me suis plainct;

Mais j'ay esté enfin contrainct

Me contenter de cent escus

Pour estre du rend des cocus,

Par la prière des amis

Qui pour ce en peine se sont mis,

Et ce quy m'a plus attristé,

C'est que par après j'ay esté

Contrainct de recognoistre un faict

Qu'en verité je n'ay pas faict.

Mais, comme font les malheureux,

Je me conforte que plusieurs

Sont en ce monde recogneus

(Comme je suis) pour vrais cocus.

Les cocus, se sentant picquez

De ce chant, se sont ecriez

Après luy de confuse voix:

Pourquoy est-ce qu'avec abois

Tu nous chante telle chanson?

Ce n'est maintenant la saison

Que les cocus doivent chanter.

Laisse le printemps retourner,

Car, bien que cocus en tout temps

Chantent ès maisons doucement,

Chacun sçait bien, non par abus,

Que nous sommes hommes cocus,

Et si l'on ne le diroit pas:

Car le cocus a tant d'appas,

Que, comme dit le bon Pasquin,

Mieux vaut le cocu que coquin.

L'un, de la goutte se plaignant,

S'attristoit d'un aveuglement;

Mais que pas ne se soucioit

Si pour cocu l'on le tenoit.

Un autre, qui est vrai badin,

Pensant à ses chants mettre fin,

Chanta: Que pensez-vous, cocus?

Nul aujourd'hui n'a des escus

S'il ne donne consentement

A sa femelle doucement,

Afin qu'ils soient tous recogneus

Estre comme moy vrais cocus;

Pour estre bientost en credit

Et en tirer un bon profit;

Pour acquerir un heritage

Quy entretiendra le mesnage.

Sus donc, point ne nous soucions,

Quoy que vrais cocus nous soyons,

Pourveu que nostre douce mille

Nous face foncer de la bille[294],

De rien il ne nous faut challoir[295];

Il fait toujours bon en avoir.

Il faut aussy que Landrumelle[296]

Soit comme la maistresse belle,

Et que du marpaut[297] le courrier

Entendent fort bien le mestier;

Mais il nous faut bien engarder

Dessus l'endosse les ripper[298]

Pour n'offencer point le marpaut,

Afin qu'il ne face deffaut

De foncer à l'appointement

En jouissant de leur devant,

Et pour ne point avoir du riffle[299]

Sur le timbre[300] ou sur le niffle[301],

Il nous faut bientost embier[302],

Et en la taude[303] le laisser,

En rivant fermement le bis[304]

A la personne du taudis.

Si vous n'entendez le narquois[305]

Et le vray jargon du matois[306],

Il ne faut pas aller bien loing,

Mais seullement au port au foing:

En peu de temps vous l'apprendrez,

Et vrai narquoy en retiendrez.

Je fus là longtemps arresté

Et par ces chansons retardé

De continuer mon chemin,

Jusques à ce qu'un mien voisin,

Quy avoit ouy tous ces desbats,

Me dit: Eh bien! n'es-tu pas las

De tous ces cocus escouter

Et leur verité raconter?

Un vray cocu en cocuage

Se dit maintenant le plus sage;

C'est le jouet de maintenant

Et de plusieurs le passe-avant[307].

Tu les vois souvent par les rues

Cheminer hault comme des grues,

Contrefaisant les gens de bien,

Car toutes fois ce n'en est rien.

Lors les cocus, sans plus rien dire,

Chacun en son nid se retire,

Se sentant par ces mots taxés,

Et de mon voisin offensés.

Pour moy, estant delivré d'eux,

Je continuray fort joyeux

Mon chemin à Fontainebleau,

Pour là apprendre de nouveau

D'autres cocus que je sçauray,

Et tous leurs noms je vous diray;

Mais durant ce voyage court,

Ce bon fripon, ce frippetourt,

Vous prie boire du matin

Soit blanc ou cleret de bon vin.

Toutefois, devant que partir,

Nouvelles je veux departir,

Si vos oreilles debouchées

A les ouïr sont disposées;

Ce qu'en bref à vous je veux dire,

Ce sera pour vous faire rire:

C'est que j'ay veu force corneilles

Quy parloient et disoient merveilles,

Et, comme apprises elles estoient

De jeunesse à parler, disoient

Que, s'estant sur arbres posées

Et assez longtemps reposées,

Elles avoient veu par un matin,

Dessous la treille d'un jardin,

Donner un barbarin clystère

Par devant, et non par derrière,

A quelqu'une que le cujus[308]

Avoit pris cueillant du vert-jus;

Mais que, la porte ouverte estant,

Cela feut sceu tout promptement

Par une femme de peu de prix

Qui tiroit de l'eau à un puits,

Quy dist: Pour moy ne vous ostez,

Mais vostre besongne achevez.

Deux bons compagnons rubaniers

Qui travailloient à leurs mestiers,

Par la fenestre regardant,

Veirent bien tout ce mouvement,

Et d'une très bonne manière

Branler les quartiers de derrière,

Et la femme du loup les branles

Danser, la queue entre les jambes,

Faisant à son homme porter

Les cornes pour son front orner.

Bien souvent à telle pratique

Les femmes ouvrent leur boutique

Pour acquerir à leurs cocus

Un tresor infini d'escus.

Bien peu de cocus ont souffrance;

Cocus ont toujours abondance,

Jamais ils ne manquent de rien,

Et si, par un subtil moyen,

Ils accumulent leurs richesses

Par le doux mouvement des fesses

De leurs femmes, quy, en branlant,

Vont toujours tresors amassant.

Ce n'est donc pas petite gloire,

A ces cocus de plume noire,

D'estre cocus sans s'irriter.

Puis que nous voyons Jupiter

En son front des cornes paroistre[309].

Ne faut-il pas suivre son maistre?

Ce dieu, qui regit les humains,

Fait tout par de puissans desseins,

Et rien de mortel ne respire

Qui ne cognoisse son empire.

Vulcain, par Mars rendu cocu,

S'en est-il pas bien aperceu,

Et, par sa plus forte vengeance,

Forgeant des chesnes en diligence,

Se pleust lui-mesme d'avoir pris

En ses lacs Mars avec Cypris.

Ce n'est donc pas sans un subject,

Si l'amour estendit son traict

Aux femmes quy font residence

En la celeste demeurance

Du fameux sejour de nos roys,

(Où tout ploie sous leurs lois)

A Fontainebleau, le village

Où l'on ouyt souvent le ramage

Des cocus, cornards habitans,

De quy les femmes aux courtisans

Servent bien souvent de monture,

Picquées d'esperons de nature.

Ne soyez donc pas trop marris,

Marchands et bourgeois de Paris,

Si la court fait sa quarantaine

En ces bois où la douce haleine

Des nymphes de Fontainebleau

Captive les esprits plus beaux.

Soyez donc cocus volontaires,

Fort doux à vos bonnes commères,

Et, lors que vous les trouverez

Avec leurs amis accouplez,

Feignez d'avoir, comme escarboucle[310],

De l'air mauvais la veue trouble.

C'est un honneur que d'endurer

Des cornes sur son front germer:

Rien n'est aussi beau que des cornes.

Souvent on voit le capricorne

Toujours quelque bien presager.

Un autre signe mensonger

Ne nous predit jamais merveille,

Et jamais teste sans cervelle

N'eust la patience de Job.

C'est trop courre et aller au trot;

Arrestons-nous vers la demeure

D'un beau chef-d'oeuvre de nature

Quy veut donner à son païsant

Un très agreable present:

C'est ceste corne d'abondance

Qui fait que mon dessein s'avance

A vous deduire à petit bruict

Que les clairs astres de la nuict

Sont obscurcis par la chandelle

Qu'on offre au temple d'une belle

Et sur l'autel ores vanté

De la nouvelle deité.

Mais je veux finir mon voyage,

Vous apprenant, en homme sage,

Qu'en ce lieu de Fontainebleau

On entend partout l'air nouveau

Du plaisant oiseau le ramage,

Qui dit Coucou en son langage.

Je n'ay pas maintenant loisir

De davantage en discourir.

[Note 292: On croyoit, d'après Aristote, que la huppe ne faisoit

pas de nid et alloit pondre dans celui des autres oiseaux. Pline

avoit fait au coucou la même réputation, et de là étoit venu le

mot de _cocu_, pris, bien entendu, dans l'acception active, et

non dans le sens passif, qui lui est indûment resté. Du temps de

Henri Estienne, le _cocuant_, aussi bien que le _cocufié_, étoit

appelé _cocu_. Le dernier même ne prenoit ce nom que par pure

antiphrase. V. _Dial. du nouv. lang. franç. italianisé_, 1579,

in-8, p. 93; les _Epithètes_ de De La Porte, Paris, 1571, p. 69;

et la brochure de M. de Pétigny, _Dissertation étymologique,

historique et critique, sur les diverses origines du mot_

cocu... Blois, 1835, in-18.]

[Note 293: _Puput_ est le nom onomatopique de la huppe. V.

_Dict._ de Trévoux.]

[Note 294: _Argent_, en argot. Il ne se trouve pas dans le

dictionnaire argot-françois mis à la suite du poème de Grandval,

_le Vice puni_, 1725, in-8, p. 106.--_Foncer_ pour _donner_ s'y

trouve.]

[Note 295: _Il ne faut nous soucier de rien._ L'expression _il

ne m'en chaut_ est long-temps restée dans le peuple.]

[Note 296: Nous ne savons quel est ce mot, qui désigne

certainement ici une soubrette complaisante, une _dariolette_.]

[Note 297: _Monsieur_, _maître_. Il se trouve dans le

_Dictionnaire_ de Grandval. Sorel s'en est servi une fois dans

_Francion_, édit. de 1663, in-8, p. 490.]

[Note 298: C'est-à-dire les _étriller_, les _gronder pour leur

peine_. _Avoir l'endosse_, _jeter l'endosse sur quelqu'un_, pour

dire qu'on le fait responsable d'une chose, sont des locutions

qui restèrent dans la langue populaire. Marivaux s'est servi de

la dernière à la scène 15 de _l'Épreuve_.]

[Note 299: Dans l'argot moderne, _riffle_ signifie _feu_; mais,

dans celui du XVIIe siècle, il avoit un sens plus étendu, comme

on le voit ici. Il s'entendoit pour _rebuffade_, _coup_, etc.]

[Note 300: _La tête._ D'où le mot _timbré_, dans le sens de

_fou_. V., dans le _Th. italien_ de Gherardi, _la Précaution

inutile_.]

[Note 301: _Nez._--_Renifler_ est un dérivé de ce mot, plus

populaire encore qu'argotique. La _mornifle_ étoit un revers de

main sur le _niffle_.]

[Note 302: _S'en aller._ Dans le petit glossaire de Grandval,

_bier_ signifie aller.]

[Note 303: Le _taudis_, la _maison_.]

[Note 304: _Far l'atto venereo._]

[Note 305: On appeloit ainsi l'_argot_ ou _jargon_ des voleurs.

«Un jour qu'on disoit à feu Armentières que M. d'Angoulême

savoit je ne sais combien de langues: «Ma foi, dit-il, je

croyois qu'il ne savoit que _le narquois_.» (Tallemant,

_Historiettes_, édit. in-12, t. 1er, p. 220.)]

[Note 306: _Matois_ s'entendoit alors pour mauvais garnement,

filou, enfant perdu. «Mais, lit-on dans les _Contes d'Eutrapel_

(Disputes entre Leupolde et Eutrapel), depuis que j'eus hanté

les lieux d'honneur, la place Maubert, les Hales..., couru tous

les basteleurs de la ville et assemblées des enfants perdus

et _Matois_, je fus un maistre galant.» V. encore L'Estoille,

_Journal de Henri IV_, 4 juin 1596. Une pièce publiée par

notre ami M. de Montaiglon, dans son recueil de _Poésies du

XVe et du XVIe siècle_, sous le titre de _le Valet à tout

faire_, est intitulée, dans une autre édition, _le Mathois ou

marchand meslé_. V. Ch. Nodier, _Nouv. mélanges d'une petite

bibliothèque_, nº 583.--On appeloit aussi les _matois_ enfants

de la _mate_. V. Cotgrave, Moizant de Brieux, _Origine de

quelques coutumes et façons de parler_, p. 15, et _les Aventures

du baron de Fæneste_, liv. 3, ch. 1er.]

[Note 307: Laisser-passer que les douaniers donnent aux

marchands et voituriers.]

[Note 308: Pour le _quidam_.]

[Note 309: Le Jupiter _Amoun_ étoit, en effet, représenté sous

la forme d'un homme _criocéphale_, ou à tête de bélier. V.

Jacobi, _Dict. mythologique_.]

[Note 310: Entre autres faits racontés d'après Pline au sujet

de l'_escarboucle_, on disoit que cette pierre lumineuse se

ternissoit à l'air malsain.]

_Exemplaire punition du violentent et assassinat commis par François

de La Motte, lieutenant du sieur de Montestruc, en la garnison de

Mets en Lorraine, à la fille d'un bourgeois de la dite ville, et

executé à Paris le 5 decembre 1607._

Variétés Historiques et Littéraires (03/10) Recueil de pièces volantes rares et curieuses en prose et en vers · 第 46 / 70 题