L'YVRONGNE.

Ainsi sans cesse, qu'autre n'y touche,

Ta liqueur soit dedans ma bouche!

[Note 185: _Guide_ étoit alors du féminin. Théophile a dit,

adressant sa _Requeste à Monsieur le premier président:_

Saincte guide de tant de Dieux,

Qui sur le modèle des cieux

Donnez des règles à la terre.]

* * * * *

_Adieu aux Muses._

Sonnet.

Certes, il faut avoir l'esprit bien de travers

Pour suivre en ce temps-cy les Muses à la trace

Les gueuses qu'elles sont mettent à la besace

Ceux à qui leurs secrets ont esté descouverts.

Depuis que j'ay trouvé la fontaine des vers,

Le bien s'enfuit de moy, le malheur me pourchasse;

Je n'ay pour aliment que les eaux de Parnasse,

Et n'ay pour tout couvert que des feuillages vers.

Ingrates deitez, cause de mon dommage,

Le temps et la raison me font devenir sage:

Je retire aujourd'huy mon espingle du jeu.

Je prefère à vos eaux un traict de malvoisie;

Je mets, pour me chauffer, tous vos lauriers au feu,

Et me torche le cu de vostre poesie.

* * * * *

_Remonstrance à un Poëte buveur d'eau._

Sonnet.

En vain, pauvre Tircis, tu te romps le cerveau

Pour parvenir au point des choses plus parfaictes:

Tu ne seras jamais au rang des bons poëtes,

Si, comme les oysons, tu ne bois que de l'eau.

Pren-moy, je t'en conjure, un trait du vin nouveau

Que le Cormié recelle en ses caves secrettes[186],

Tu passeras bien-tost ces antiques prophètes

Qui sauvèrent leur nom de la nuit du tombeau.

Bien que dessus les bords d'une vive fontaine

Les Muses ay'nt choisi leur demeure certaine,

Les fines qu'elles sont pourtant n'y boivent pas.

Là, soubs des lauriers verds, ou plutost soubs des treilles,

Le vin le plus friant preside en leur repas,

Et l'eau n'y rafraischit jamais que les bouteilles.

[Note 186: Fameux cabaretier dont Saint-Amant a dit, dans sa

pièce des _Cabarets_:

Paris, qui possède un cormier

Qui des arbres est le premier.

Sa maison, qui avoit pour enseigne parlante l'arbre dont il

portoit le nom, se trouvoit près de Saint-Eustache. V. notre

_Histoire des hôtelleries et cabarets_, t. 2, p. 322-324.]

* * * * *

_Fantasie sur des diverses peintures de Priape._

Sonnet.

Sur les rives de Seine une jeune Dryade,

Lasse d'avoir reduit un sanglier aux abois,

Se reposoit un jour à l'ombrage d'un bois,

Sans craindre le peril d'une fine embuscade.

Priape, qui la vid, fut pris de son oeillade,

L'arreste et veult sur elle attenter ceste fois;

Mais elle, qui resiste aux amoureuses loix,

Desdaigne cet amant si laid et si maussade.

Lors, pensant amolir ceste divinité,

Il change sa laideur et sa diformité,

Et prend nouvelle forme, ainsi que fit Protée;

Mais la nature, en luy plus puissante que l'art,

Ne se put pas cacher soubs la forme empruntée,

Car tousjours à la queue on cognut le regnart.

* * * * *

_Sur une Cheute causée par un bellier._

Sonnet.

Transporté de plaisir comme un valet de feste,

Ou comme un qui s'employe à forger un cocu,

Je pensois à Cloris, de qui l'oeil m'a vaincu,

M'estimant trop heureux de vivre en sa conqueste,

Lorsque dans l'Arcenal une puissante beste,

Qui n'a pour mon malheur que trop long-temps vescu,

Me vint publiquement planter dedans le cu

Ce qu'en secret je plante aux autres sur la teste.

Lycandre, que devins-je à ce puissant effort!

Soudain je tombe à terre estourdy, demy-mort,

Ruminant en mon coeur mes sainctes patenostres.

Alors dit un passant, riant de mon ennuy:

Faut-il qu'un coup de corne ait fait mourir celuy

Qui par des coups de corne en fit naistre tant d'autres!

_Lettres nouvelles contenantes le privilège et l'auctorité d'avoir

deux femmes, concedé et octroyé jusques à cent et ung an à tous

ceulx qui desirent estre mariez deux fois, datées du penultième jour

d'avril mil cinq cens trente six._

Nos très chiers et amys roys très chretiens,

Salut et benediction authentique donnée par nous et nostre puissance,

et par le conseil de nos amez et feaulx les gens de nostre sang, et

gens de nostre grand conseil.

Vous, messeigneurs[187] les cardinaux du Pontalectz[188], le cardinal

du Plat-d'Argent, de cardinal de la Lune, les evesques de Gayette,

de Joye et de Platebourse[189], les abbez de Frevaulx, de Croullecul

et de la Courtille; Messeigneurs le prince des Sots, le prince de

Nattes, le géneral Defance, le prince de la Coqueluche, l'abbé des

Conards[190], le Verdier du Houlx, et plusieurs autres grands et

notables personnages. Et pour ce que aucun cas est advenu à nostre

notice et cognoissance touchant la grande armée et puissance que les

Turcz et ennemys de la foy catholique ont mise sur la mer pour venir

destruire la saincte chrestienneté[191], quy est chose bien doutable,

et pour obvier à la mauvaise volumté et persuasion des dicts Turcz.

Nous avons ordonné et ordonnons que doresnavant tous hommes naturels,

tant mariez que non mariez, tant du royaume de France que d'autres

royaumes, puissent avoir et prendre en mariage deux femmes, si bon

leur semble, pour accomplir le commandement de Dieu, quy a dict de sa

bouche: _Crescite et multiplicamini et replete terram_. Aussy, pour

cause du grand voyage que nous avons entreprins de faire sur la mer,

et pour obvier et resister à la grande malice des dicts Turcz, quy

sont cent contre un seul chrestien, et seroit un très grand dommaige

et dangier à toute la chrestienté, si par nous n'y estoit pourveu de

remède et justice convenable.

[Note 187: Les personnages dont les noms suivent figurent, pour

la plupart, dans la farce de Gringore, _le Jeu du prince des

Sots_. V. l'analyse que le V. Menestrier a faite de cette pièce,

dans son traité des _Représentations en musique_, p. 56, etc.]

[Note 188: Maistre Jean du Pontalais, «dont il y a bien peu

de gens qui n'aient ouï parler», comme dit Bonaventure Des

Periers (_Nouvelles XXII_). Il étoit, selon Du Verdier (voy. sa

_Biblioth._, in-fol., p. 749), _chef et maistre des joueurs de

moralitez et farces_. Sans répéter tous les contes débités à son

sujet, et auxquels La Monnoye a été l'un des premiers à ne pas

ajouter foi, nous nous contenterons de dire qu'il devoit son nom

au petit _pont des Alles_ (pont Alais) jeté sur l'égout près de

la pointe Saint-Eustache, et à deux pas duquel il dressoit ses

tréteaux, et faisoit tapage de paroles grasses et de tambourins,

à la grande indignation des _prêcheurs_ de l'église voisine

(voy. Des Periers, _id._). Marot, dans son _Coq-à-l'âne_, Bèze,

dans son _Passavant_ (p. 19), ont parlé de lui, et Regnier

a signé de son nom son épistre IIIe.--La pierre nommée _le

Pont-Alais_ n'a disparu des halles qu'en 1719.]

[Note 189: Les dénominations de ce genre étoient alors très

populaires. Dans le livre d'Henri Estienne, _Dialogues du

nouveau langage françoys italianisé_, etc., se trouvent déjà des

plaisanteries sur M. d'Argencourt, et M. Arnold Morel Fatio a

très ingénieusement découvert que le nom de seigneur de _Neri en

Verbos_, pris par l'auteur des _Excellents traits de vérité_,

n'étoit que l'anagramme d'une dénomination pareille: seigneur de

_rien en bourse_.]

[Note 190: Sur ce chef d'une des confréries joyeuses les plus

célèbres alors, surtout à Rouen et à Evreux, voy. le _Mercure de

France_, avril et juin 1725, Thiers, _Traité des superstitions_,

t. 4, p. 546. Brantôme nomme les Conards de Rouen. V. _Oeuvres_,

édit. du Panthéon, I, pag. 301.]

[Note 191: Soliman menaçoit la Hongrie et la flotte de

Barberousse tenoit la Méditerranée. C'est en France, toutefois,

qu'on devoit avoir le moins de peur des Turcs, puisqu'à cette

époque même François Ier avoit fait alliance avec eux contre

Charles-Quint.]

Et pour ce, nous voulons que le dict royaulme de France, auquel nous

avons plus de fiance qu'en nul autre, ne demeure sans multiplication,

laquelle chose ne se peult faire sans avoir compagnie suffisante, avons

ordonné et ordonnons, par le conseil de nos amez et fealx, ainsy qu'il

est de coustume à faire en tel cas. Et pour ce qu'il est plus grand

nombre de femmes que d'hommes aux dictz royaulmes, avons donné et

octroyé à tous chacun des hommes des dictz royaulmes plain pouvoir,

auctorité et puissance; du jourd'huy jusques à cent et ung an, que

chacun, sur peine d'encourir nostre malediction, ait à prendre les

dictes deux femmes, afin de multiplier et d'accomplir les commandements

de Dieu, ainsy comme il est escript cy-dessus, et pour ogmenter la

foy catholique et subvenir à l'encontre desdictz Turcz. Et si le cas

advenoit que les dictes deux femmes ne se pussent accorder ensemble,

nous voulons et ordonnons que l'homme ait son arbitre d'expulser hors

de sa compaignie celle quy fera aulcun bruict et la mettre hors de sa

maison et la remettre à ses parents et amys, et qu'il puisse prendre

une autre femme que celle qu'il aura dejectée. Et oultre voulons par

ces presentes, sur peine d'encourir la malediction cy-dessus enoncée,

que la dernière venue soit servie par la première en toutes choses

qu'il appartiendra au faict de la maison.

Et s'il advient qu'il y eust jalousie entre les dictes femmes, voulons

par ces presentes que les curez et recteurs des villes et paroisses

ayent puissance d'excommunier les dictes femmes quy auroyent commis le

dict cas, et soyent maudictes de dame Venus et de Junon, les quelles

soyent dejectées de la compagnie des aultres et mises recluses en une

prison expressement pour elles faicte.

Et pour entretenir paix et concorde entres les dictz hommes en leurs

maisons, voulons et ordonnons, sur peine de la dicte malediction, que

les dictes femmes soyent doresnavant tondues de leurs cheveux de moys

en moys, et les ongles des doyts rongnez de sept jours en sept jours

pour le plus.

Et pour eviter toutes noises et desbatz quy pourroyent survenir

entre elles, et affin qu'elles ne se battent, ne s'esgratignent et se

tyrent par les cheveulx, mandons et commandons à tous nos officiers et

recteurs de nostre grande confrairie, ma dame saincte Souffrete[192],

qu'ils ayent à publier et denoncer les dictes graces et ordonnances

par nous faictes par toutes les villes et citez des dicts royaulmes

chrestiens, et excommunier tous ceulx et celles quy viendront et

murmureront contre le present mandement. Et aussy la femme quy sera

desobeissante à nos dicts mandemens et quy ne fera le commandement de

son mary sera maudicte de Cupidon et Venus, dieux des amoureux. Sauf

l'opposition des dictes femmes contredisantes à ladicte ordonnance, à

laquelle opposition elles seront receues en baillant bonne et seure

caution.

Donné en Papagosse, le penultième jour d'avril 1536.

Ainsy signé: DIROLON[193],

_Conseiller des amoureux_.

[Note 192: Sainte misère. Borel écrit _souffreté_ avec le même

sens.]

[Note 193: Pour _Darolon_ ou _Dariolon_, sans doute. Ce seroit

ainsi le diminutif de _Daron_, mot qui conserva jusqu'au XVIIIe

siècle (voy. le _Tableau parlant_ d'Anseaume) un sens assez

deshonnête, et d'accord d'ailleurs avec celui qu'on donnoit à

_dariolette_, son dérivé féminin. Regnier même emploie ce mot au

masculin avec une acception peu équivoque dans le vers 200 de sa

5e satyre:

Doncq' la mesme vertu, le dressant au poulet,

De vertueux qu'il fut le rend _dariolet_.]

* * * * *

_La Complaincte du jeune Marié._

D'avoir deux femmes je n'ay pas grande envie,

Car la mienne a trop mauvaise teste:

Toujours sans fin après moy noise[194] et crie;

Je la crains plus que fouldre ne tempeste.

Seigneurs, marchantz et gens d'eglise,

Quy lisez ce petit livret,

N'adjoustez foy à ma folye:

Pour courser[195] les femmes l'ay faict.

[Note 194: Le verbe _noiser_, souvent employé dans les

_fabliaux_ et dans le _Roman de la Rose_, commençoit à vieillir.

V. Barbazan, _Fabliaux_, t. 2, Glossaire.]

[Note 195: Dans le sens de _courroucer_ ou bien encore de

_poursuivre_. Dans l'Orléanois, ce mot s'emploie encore ainsi.]

_Reigles, Statuts et Ordonnances de la Caballe des filous reformez

depuis huict jours dans Paris, ensemble leur Police, Estat,

Gouvernement, et le moyen de les cognoistre d'une lieue loing sans

lunettes._

Athenée, le plus falot des hommes après Lucian, dit que de son temps

tous les filous, tire-laines, coupeurs de bourses, destrousseurs de

passans, et autre telle canaille qui ayment autant le bien d'autruy que

le leur, avoient accoustumé de s'assembler à Rome aux Ides de juin, et

illec donner ordre au gouvernement et estat de leurs affaires, recevoir

les plaintes, punir les delinquans, c'est-à-dire ceux qui laissoient

leurs oreilles en chemin ou se laissoient espousseter par le bourreau.

Il semble que tous les frères de la Samaritaine[196], soldats de la

courte espée et gens de telle farine, ayent leu ce passage et en ayent

voulu renouveller la coustume: car jeudi dernier, sur les onze heures

du soir, ils s'assemblèrent sur le pont Neuf, du costé de l'escolle,

et, comme chats-huants taciturnes, vindrent à tastons de toutes parts,

pour deliberer de leurs affaires et apporter un nouveau reglement à

l'entretien de leur chetive, pauvre et miserable vie.

[Note 196: On sait que les abords de _la Samaritaine_ étoient le

quartier général des _tire-laine_ et _coupe-bourse_. Maynard a

dit, dans un de ses sonnets:

Paul, vous êtes le capitaine

Des voleurs qui toute la nuit

Courtisent la Samaritaine

Et font plus de mal que de bruit.

Et on lit dans la _satire_ 9e de Du Lorens:

Mon manteau, dieu merci, ne craint pas le serein.

Je passe hardiment près la Samaritaine

Lorsque les assassins courent la tirelaine.]

Fouille-Poche, general de l'assemblée, oncle en dernier ressort de

Carfour[197] et proche parent du petit Jacques, comme ayant le plus

d'interest en la conservation de son ancien droit, qui est de prendre

ce qu'il rencontre, s'y trouva le premier; et pour son siége plia

trois ou quatre manteaux en quatre, qu'il venoit de desrober, et qu'il

portoit vendre au frippier Gueulle-Noire[198], maistre recelleur des

halles; et, après avoir longtemps attendu ses camarades, voyant que

minuit s'approchoit, il commença ainsi: «Mes confrères, il est à-propos

de faire un bon reglement pour l'etablissement de nos affaires; je voy

que de jour à jour nostre nombre diminue, et que le plus souvent les

nouveaux receus, pour ne sçavoir l'art de la vollerie, sont troussez en

malle[199], et sont conduits à Mon-faucon, pour là faire la sentinelle

et faire des cabriolles en l'air. Je suis d'advis, pourveu que me

prestiez l'espaule, de nous exempter de cet affront, et laisser, si

nous pouvons, les eschelles en leurs places, sans aller attaquer ou

prendre le ciel par escalade.» Tous les coupeurs de bourses, grands

et petits, trouvèrent l'advis très bon et approuvèrent son conseil,

desirans infiniment d'estre exempts d'un tas de coups de baston qui

greslent quelquefois sur leurs espaules.

[Note 197: Le capitaine Carrefour, fameux voleur de ce temps-là,

sur les exploits et la _prinse_ duquel nous publierons quelques

pièces curieuses dans nos prochains volumes.]

[Note 198: Ce n'est point au hasard que ce nom de

_Gueulle-Noire_ est donné au fripier. Il fait allusion à ces

huis des caves par lesquels les voleurs, de connivence avec

leurs recéleurs des halles, jetoient «ce qu'ils avoient butiné

par la ville.» V. notre tome 1er, p. 198.]

[Note 199: On disoit d'un homme mort en peu de temps qu'il avoit

été troussé en malle. (_Dict._ de Furetière.) L'expression _être

vite troussé_ en est restée.]

«Premierement, dit-il (ce qui est bien difficile à faire), il faudroit

que nous puissions faire revivre le legislateur Lycurgue, afin de

persuader aux François que le larcin est une très bonne chose, et qu'on

le doit permettre pour deniaiser le monde; toutesfois, puisque les

machoires luy sont tombées, et que le pauvre hère ne peut plus parler,

je feray mes ordonnances au mieux qu'il me sera possible.»

* * * * *

_Règles, Statuts et Ordonnances des coupeurs de bourses._

Premierement, tous novices et apprentifs de nostre estat et mestier

seront tenus d'avoir fortes espaules pour porter les coups de baston

qu'on leur donnera, venant à estre descouverts et pris en deffault.

Variétés Historiques et Littéraires (03/10) Recueil de pièces volantes rares et curieuses en prose et en vers · 第 31 / 70 题