DE LA GOMBERDIÈRE.

_Le Trebuchement de l'Ivrongne._

_A Paris._

M.D.C.XXVII[174]. In-8.

[Note 174: Cette pièce, de Guillaume Colletet, se trouve

dans les _Poésies diverses..._, que son fils publia en 1656,

Paris, in-12, p. 60-67. Elle y est intitulée _le Banquet des

poètes_, titre que l'auteur lui avoit déjà donné quand il

l'avoit réimprimée à Paris en 1646, chez Nicolas Boisset, in-8.

L'édition que nous reproduisons ici est de la plus grande

rareté. Le texte y est tout à fait différent de celui des

autres, à ce point que, désespérant de pouvoir relever toutes

les variantes, nous avons pris le parti de n'en donner aucune.

Le plus court eût été non pas de remarquer les différences,

mais les très rares similitudes de texte. Nous tenons là, en

pleine verve de jeunesse, la première pensée d'un poète qui

ne se permit pas souvent, et surtout avec autant de bonheur,

de pareilles fougues et fantaisies bachiques. Quand il fit ce

morceau, il étoit de la coterie littéraire de Salomon Certon,

du sieur de la Charnaye, etc. (voy. Viollet-Leduc, _Biblioth.

poétique_, p. 452), et ce dut être le contingent poétique auquel

il étoit tenu comme membre de cette assemblée.]

O vous de qui la gloire, à nulle autre seconde,

Sur l'aisle des beaux vers vole par tout le monde,

Qui, n'aspirans à rien qu'à l'immortalité,

Ne languissez jamais dedans l'oisiveté,

Quittez un peu ce soin de vouloir tousjours vivre

Qui vous tient jour et nuit collez dessus un livre.

Bacchus veut des honneurs aussi bien qu'Apollon

Une table vault mieux que le sacré vallon,

Et les charmes d'un luth, ou bien d'une guiterre,

N'ont rien de comparable aux delices d'un verre,

De qui la melodie et le doux cliquetis

Sçavent l'art d'attirer Juppiter chez Thetis,

Lors que, sollicité de son humeur plus douce,

Avecque tous les dieux il veut faire carousse[175].

Amis, soyons touchez d'un semblable desir;

Ne mesurons le temps qu'aux règles du plaisir,

Et, ne nous plongeans point dans ces vaines pensées

Des choses advenir ny des choses passées,

Sans que pas un de nous face le suffisant,

Arretons nos esprits aux choses du present.

Jouissons du bon-heur que le ciel nous octroye;

Sacrifions au dieu qui preside à la joye,

Et, sans parler des roys ou bien des potentats,

Ny du dereiglement qu'on voit dans leurs estats,

Ny des divers advis du conseil des notables[176],

Ne nous entretenons que de mots delectables,

Et tous expedions en nos particuliers

Plus de verres de vin qu'ils ne font de cahiers.

Les sages anciens, dont les academies

Ont souvent resveillé nos ames endormies,

Ont dit que nous sentions quatre sainctes fureurs

Agiter nos esprits de leurs douces erreurs:

Les Muses, Apollon, l'enfant que Cypre adore

Et le dieu qui dompta les peuples de l'Aurore.

Qu'aujourd'huy, chers amis, l'amoureuse liqueur

De ce divin nectar agite nostre coeur!

Que ce puissant demon qui preside aux bouteilles

Soit l'unique sujet de nos plus longues veilles!

Et, quand la soif viendra troubler nostre repos,

Courons alaigrement l'esteindre dans ces pots

Plus viste que tous ceux de nostre voisinage

Ne coururent à l'eau pour appaiser la rage

De l'infame Vulcan, dont le traistre element

Embraza de Themis l'orgueilleux bastiment[177].

Si ces vieux chevaliers qui couroient par le monde

Ont esté renommez pour une table ronde,

Nous qui suivons l'amour et reverons ses loix,

Faisons tous aujourd'huy de si vaillans exploits

Qu'on appelle en tous lieux ceste trouppe honorée

Les braves champions de la table quarrée[178].

Mais c'est trop discourir sur le point d'un assaut;

Amis, advancez-vous tandis que tout est chaud.

Voyez-vous point ces plats d'une odeur parfumée

Espandre autour de nous une douce fumée,

Que l'air de nostre haleine eslève dans les cieux

En guise d'un encens que nous offrons aux dieux?

Pour moy, qui suis contraire à ceste tirannie

Qui seconde les loix de la ceremonie,

Je me sieds le premier en ceste place icy;

Despeschez, mes amis, asseiez-vous aussi,

Ou vous irriterez le feu de ma colère,

Qui ne s'appaisera que dans la bonne chère.

Que ces mets delicats sont bien assaisonnez!

Que ce vin est friant! qu'il va peindre de nez

D'une plus vive ardeur que la plus belle dame

N'en alluma jamais dans le fond de nostre ame.

Inspiré de Bacchus, qui preside en ce lieu,

Je vuide ceste tasse en l'honneur de ce dieu.

Quoy! pour avoir tant beu, ma soif n'est appaisée!

Je la veux rendre encor quatre fois espuisée.

Amis, c'est assez beu pour la necessité:

Ne beuvons desormais que pour la volupté.

Que chacun, à ce coup, ses temples environne

Des replis verdoyans d'une belle couronne

De pampre, de lierre et de myrthes aussi:

Il n'est rien de plus propre à charmer le soucy;

Et, si, malgré l'hyver, qui ravit toutes choses,

On peut trouver encor des oeillets et des roses,

Semons-en ceste place, ornons-en ce repas;

Non pour ce que l'odeur en est plaine d'appas,

Mais pour ce que ces fleurs n'ont rien de dissemblable

A la vive couleur de ce vin tant aimable,

Qui resjouit nos yeux de son pourpre vermeil,

Et jette plus d'esclat que les rais du soleil.

Profanes, loing d'icy! que pas un homme n'entre

S'il est du rang de ceux qui n'ont soin de leur ventre,

Qui fraudent leur genie, et, d'un coeur inhumain,

Remettent tous les jours à vivre au lendemain!

Mal-heureux, en effect, celuy-là qui possède

Des biens et des thresors, et jamais ne s'en ayde!

Tandis qu'on a le temps avecque le moyen,

Il faut avec raison se servir de son bien,

Et, suivant les plaisirs où l'age nous convie,

Gouster autant qu'on peut les douceurs de la vie.

Quand nous aurons faict joug à la loy du trespas,

Nous ne jouirons plus d'aucun plaisir là-bas;

Nous n'aurons plus besoin de celliers ny de granges

Pour enfermer nos bleds et serrer nos vendanges;

Mais, tristes et pensifs, accablez de douleurs,

Nous ne vivrons plus lors que de l'eau de nos pleurs.

Chers amis, laissons là ceste philosophie;

Que chacun à l'envy l'un l'autre se deffie

A qui rendra plus tost tous ces vaisseaux taris!

Six fois je m'en vas boire au beau nom de Cloris[179],

Cloris, le seul desir de ma chaste pensée,

Et l'unique suject dont mon ame est blessée.

Lydas, verse tout pur, puisque la pureté

A tant de sympathie avec ceste beauté;

Et puis, ne sçais-tu pas que l'element de l'onde

Est la marque tousjours d'une humeur vagabonde?

Si je bois jamais d'eau, qu'on m'estime un oyson;

Que personne, en beuvant, ne me face raison;

Que tout autant que l'eau mon vers devienne fade;

Que mon goust depravé rende mon corps malade;

Que jamais de beauté ne me face faveur;

Que l'on me monstre au doigt comme un pauvre beuveur;

Enfin qu'aux cabarets, pour ma honte dernière,

On escrive mon nom soubs celuy de Chaudière[180].

Certes, je hais ces mots qui finissent en _eau_:

Si j'eusse esté Ronsard, j'eusse berné Belleau[181],

Quand, sobre, il entreprit ceste belle besongne

D'interpreter le vers de ce gentil yvrongne

Qui, dans les mouvemens d'un esprit tout divin,

Honora la vandange et celebra le vin.

Mais, à propos de vin, Lydas, reverse à boire:

Aussi bien ce piot rafraischit la memoire;

Il faict rire et chanter les plus sages vieillars;

Il leur met en l'esprit mille contes gaillards,

Et, quoy que l'on ait dit de la faveur des Muses,

Il inspire le don des sciences infuses,

Si bien que tout à coup il arrive souvent

Que l'ignorant par luy devient homme sçavant:

Nostre Arcandre le sçait, qui, pour aymer la vigne,

Passe desjà partout pour un poète insigne;

Arcandre, qui jamais ne fait rien de divin

S'il n'a dedans le corps quatre pintes de vin.

Ah! que j'estime heureux l'amoureux d'Isabelle!

Non pour ce qu'il adore une fille si belle,

Non pour ce que les rais qui partent de ses yeux

Rendent plus de clarté que le flambeau des cieux,

Non pour ce que dans l'or de sa perruque blonde

Elle tient enchaisné le coeur de tout le monde,

Non pour ce qu'à Paris elle a tant de renom,

Mais pour ce qu'elle a tant de lettres en son nom,

Et que l'affection que cet amant luy porte

A tant de mouvemens, est si vive et si forte,

Qu'il ne peut faire moins que de boire huit fois

Au nom de cet object qui le tient soubs ses loix.

Pour moy, soit qu'on me blasme, ou bien que l'on me prise,

Je veux changer le nom de Cloris en Clorise,

Ou bien prendre Clorinde ou d'autres mots choisis.

Fais-en, mon cher Aminte, autant de ton Isis:

Cela luy tiendra lieu d'une nouvelle offrande.

Ce nom est trop petit et ta soif est trop grande.

Mais insensiblement je ne m'advise pas

Que la force du vin debilite mes pas:

Je sens mon estomac plus chaud que de coustume;

Je ne sçay quel brasier dans mes veines s'alume;

Je commence à doubler de tout ce que je voy;

La teste me tournoyé et tout tourne avec moy;

Ma raison s'esblouit, ma parolle se trouble;

Comme un nouveau Penthé je vois un soleil double;

J'entens dedans la nue un tonnerre esclatant;

Je regarde le ciel et n'y vois rien pourtant;

Tout tremble soubs mes pieds; une sombre poussière

Comme un nuage espais offusque ma lumière,

Et l'ardante fureur m'agite tellement,

Qu'avecque la raison je perds le sentiment.

Evoé! je fremis; Evoé! je frissonne:

Un vent dessus mon chef esbranle ma couronne,

Et je me trouve icy tellement combattu,

Que je tombe par terre et n'ay plus de vertu.

Puissante deité, mon vainqueur et mon maistre,

Si tu m'as autrefois advoué pour ton prestre,

Si jamais tu m'as veu, plus qu'aucun des mortels,

Espandre, au lieu d'encens, du vin sur tes autels,

Race de Juppiter, digne enfant de Semèle,

Appaise la fureur qui m'accable soubs elle,

Dissipe les vapeurs de ce bon vin nouveau

Qui tempeste, qui boult au creux de mon cerveau;

Rends plus fermes mes pas, modère ta furie;

Donne-moy du repos, ô père! je t'en prie

Par ton thyrse, couvert de pampres tousjours vers;

Par les heureux succès de tes travaux divers,

Par l'effroiable bruit de tes sainctes orgies,

Par le trepignement des Menades rougies,

Par le chef herissé de tes fiers leopars,

Par l'honneur de ton nom, qui vole en toutes parts;

Par la solemnité de les sacrez mystères,

Par les cris redoublez des festes trietères[182],

Par ta femme qui luit dans l'Olympe estoillé,

Par le bouc qui te fut autres fois immolé,

Par les pieds chancelans du vieux père Silène;

Bref, par tous les appas de ce vin de Surêne[183].

Ainsi dit Cerilas d'un geste furieux,

Roüant dedans la teste incessamment les yeux.

Bacchus, qui l'entendit, d'un bruit espouvantable

Fit trembler à l'instant les treteaux et la table,

Sans que les vases pleins de la liqueur du dieu

Fussent aucunement esbranlez en ce lieu:

Tesmoignage certain qu'il ne mit en arrière

De son humble subject la devote prière;

Et de faict, luy sillant la paupière des yeux,

Il gousta le repos d'un sommeil gratieux.

Variétés Historiques et Littéraires (03/10) Recueil de pièces volantes rares et curieuses en prose et en vers · 第 18 / 70 题