On se vêt aussi bien avec du drap d'_Usseau..._]

[Note 35: Le _cremesin_, dont le nom francisé est devenu notre

mot _cramoisi_, étoit une étoffe italienne, rouge d'ordinaire,

qui avoit eu une grande réputation en France à la fin du XVe et

pendant la plus grande partie du XVIe siècle. V. le _Vasari_ de

M. Le Monnier, Florence, 1852, in-12, t. 8, p. 73, note.]

[Note 36: V. sur ce demi-ceint d'argent, qui resta l'une des

parures les plus enviées des chambrières, une note de notre tome

1er, p. 317.]

[Note 37: Le pain bénit étoit un merveilleux talisman, surtout

pour empêcher les chiens de devenir enragés. (_Les Evangiles des

Quenouilles_, édit. Jannet, p. 75.) Celui de la messe de minuit

avoit encore d'autres vertus. Dans quelques provinces, il est

encore d'usage de garder dans un tiroir les morceaux de pain

bénit donnés à la messe le dimanche.]

[Note 38: C'est-à-dire ébréchés et polis par le frottement,

_fricassé_, dans ce sens, venant du latin _frixus_.]

Si c'estoit un financier, il portoit une calotte à deux oreilles[39],

un bonnet de manton, des chausses à prestres, un manteau à manches, les

bras passés, la clé de son coffre à la cinture et un trebuchet[40] en

sa pochette, et si la monnoie du temps estoit des douzains et pièces de

six blancs.

[Note 39: C'est-à-dire avec deux bandes pendantes sur le côté,

comme les portoit Henry Estienne, dont il est dit dans le

_Scaligerana_: «_erat vestitus à la parisienne_ avec des bandes

de velours pendantes.»]

[Note 40: «C'étoit une petite balance fort juste et fort

délicate, que le moindre poids faisoit _trébucher_.» De là

l'expression de pistoles bien _trébuchantes_ employée par

Molière.]

Sa femme coiffée sans cheveux, son chaperon de veloux, une robbe de

mieustade[41] à double quëue, un cotillon violet de drap, des souliers

à boucles, une vertugalle[42], de longues patenotes blanches faites

comme des petites ruelles de raves[43], avec des grantz poignez fourrez

quy empeschoient qu'ils ne pouvoient mettre la main au plat.

[Note 41: Je crois qu'il faut lire ici _mustabe_ ou _mistabe_.

C'étoit une sorte d'étoffe de laine dont le nom étoit arabe, et

qui se fabriquoit en Espagne et dans le midi de la France. Elle

fut surtout en usage au moyen âge. (Fr. Michel, _Recherches sur

le commerce... des étoffes de soie_, t. 1er, p. 258, 259.)]

[Note 42: Elles avoient cessé d'être à la mode vers 1563. V. une

note de notre tome 2, p. 190.]

[Note 43: Chapelet à grains plats.]

Pour le mariage de leurs filles, il ne faut que voir les minutes

de _ita est_, on lira un contract portant un douaire de deux cens

couronnes d'or quy valoient trente-cinq sols pièces, encore c'estoit à

la charge que le marié donneroit aux père et mère de la future chacun

une robbe neufve.

Et leurs ceremonies, je n'oserois presque les descrire, pour ce qu'ils

apprestent à rire. L'on voyoit un père avec son vestement cy-dessus,

un moucheoir et des gants jaunes à la main, roides comme s'ils avoient

esté gelez, un bouquet trouvé, estoffé de lavande, conduire sa fille

au moutier, les fluttes et grands cornetz marchants devant l'espousée,

vestue comme la pucelle Sainct-Georges[44], la veüe baissée, une

escarboucle sur le front[45] quy luy battoit jusqu'à sur le nez; la

mère et toutes les autres parentes suivantes, avec leurs grandes

vertugalles en cloche et leur poignez fourrez, quy paroissoient comme

poules quy traisnent l'aisle.

[Note 44: «Pour ce qui est de Mademoiselle sa femme, lisons-nous

dans un passage de _Francion_ excellent à rapprocher de

celui-ci, elle avoit une juppe de satin jaune toute grasse et

une robbe à l'ange si bien mise et un collet si bien monté, que

je ne la puis mieux comparer qu'à la pucelle sainct George qui

est dans les églises, ou à ces poupées que les atourneresses

ont à leurs portes.» (_La Vraye histoire comique de Francion_,

etc., 1673, in-8, p. 248.)--Cette _Pucelle Saint Georges_

ne seroit-elle pas la figure de la Cappadoce qui se trouve

dans toutes les représentations de saint Georges combattant

le dragon? La province de l'Asie Mineure y est toujours

personnifiée sous les traits d'une jeune fille richement parée.]

[Note 45: C'est l'ornement qui doit de s'appeler encore une

_ferronnière_ à la croyance où l'on a été long-temps que le

portrait peint par Léonard de Vinci, aujourd'hui au Musée du

Louvre, représentoit la maîtresse de François Ier connue sous

le nom de _la belle Ferronnière_. On sait maintenant que cette

figure, qui porte en effet au front un joyau semblable à celui

dont on parle ici, est celle de Lucrezia Crivelli.]

Au reste, les filles de l'âge de vingt-cinq ans estoient des innocentes

quy jamais n'avoient rien veu ny mesme communiqué avec personne; je

vous laisse à penser quels discours amoureux ils faisoyent!

Pour les garçons, ils avoyent l'esprit si grossier que rien plus; ils

ne portoyent de haults de chausse qu'ils n'eussent quinze ans; ils

n'avoient fait leur estude qu'à trente-six ans, et n'estoient mariez

qu'à quarante-cinq ans, encore n'estoyent-ils pas très subtilz.

Et leurs plus grandes desbauches, c'estoit que le jour du caresme

prenant ils mettoyent une chemise breneuse avec une bosse devant et

derrière, un masque de papier, du son à la main pour jeter à tous

venants.

Chetiveté miserable, de laquelle on se mocque, pour ce que l'on vit

plus honorablement cent fois à present.

Qu'est-ce qu'un marchand à present? Se voit-il rien de plus honorable?

Il n'est plus reconnu que par ses grands biens. Vestu d'un habit de

soye, manteau de pluche[46], communicquant sur la place de grandes

affaires avec toutes sortes d'estrangers, traficquant en parlant et

devisant d'un trafic secret, plein de gain, d'industrie et de hazard

inconnu à l'antiquité, et quy se rendra commun à la posterité.

[Note 46: V., sur cette mode des _manteaux de pluche_ au

commencement du XVIIe siècle, _Francion_, p. 219.]

Et du bourgeois de Paris, qu'en peut-on dire? Quand l'Ecriture parle de

l'excellence de l'homme, elle dict qu'il est creé un peu moindre que

les anges; et moy je dis du bourgeois qu'il n'est que un peu moindre

que la noblesse, et si je disois egal, je ne sçay si je faillerois, veu

que la noblesse, à present, se joint et s'annexe par alliance avec luy,

en telle sorte que ce n'est qu'un corps, une paranté, une bource, une

alliance, une consanguinité quy fait perdre ceste qualité de bourgeois

pour la changer en noble.

Et leurs femmes, en quelle comparaison les peut-on mettre, au respect

de l'antiquité. Premièrement il n'y a rien de mieux vestu, de plus

propre, de plus honneste, si bien avenantes que la plus part pourroient

plus tost estre recogneus nobles ès compagnies, pour estre agreables

dans leurs discours et entretiens, que bourgeoises et marchandes; que

outre que leurs grands biens sont cause qu'elles sont suivies de leurs

filles, quy portent habit d'attente de noblesse, et quy n'espèrent

rien moins pour leurs actions et leur gravité. Cela leur est commun, à

aucunes la diversité des langues, presque à toutes la sagesse et le bon

maintien.

Pour les mariages, ils sont tous autres que l'antiquité, soit pour

le douaire ou la ceremonie. A present un simple marchand donne cent

mille livres, tel bourgeois cinquante mille escuz, tel financier deux

cens mille escuz[47], ce quy est cause d'une suitte admirable en

despence extraordinaire, en chevaux, carrosses, serviteurs, et pour

les assemblées. Lors que les mariages se font, ce n'est que pompeux

vestements, chaînes de diamant et toutes sortes de dorures, non

empruntées ny louées comme à l'antiquité, mais à eux appartenans en

toute proprieté; et n'y a qu'une chose fascheuse en cela: c'est que les

honneurs changent les meurs en ceste grande vogue; ils meprisent le

limestre[48], et partant leur paranté. Mais quoy! c'est la grandeur du

temps.

[Note 47: Il n'y a rien ici d'exagéré; aussi les gens de cour

s'accommodoient fort bien, à ce prix, des filles de financiers.

«Le comte de Lude, gouverneur de la personne de Gaston, duc

d'Orléans, étant blâmé d'avoir épousé une Feydeau, qui lui avoit

apporté cent mille pistoles: «Je ne pouvois pas mieux faire,

disoit-il; poursuivi nuit et jour par mes créanciers, je me suis

sauvé dans une boutique pour n'être pas traîné à l'hôpital.»

(Amelot de La Houssaye, _Mémoires hist._, t. 3, p. 8.)--V., sur

ce même mariage, notre t. 2, p. 140.]

[Note 48: Le _limestre_ étoit une sorte de serge drapée qui se

fabriquoit à Rouen et à Darnetal. Selon quelques uns, entre

autres Furetière, cette serge fut ainsi appelée du nom de celui

qui en fabriqua le premier; mais Brossette et Le Duchat y voient

une altération de _Licestre_ ou _Leicester_, comté d'Angleterre,

d'où venoient en effet de bonnes serges, «ces _balles de

Lucestre_» dont parle Rabelais, liv. 2, chap. 12. Regnier (sat.

13, v. 114) dit dans le même sens qu'ici:

Combien, pour avoir mis leur honneur en sequestre,

Ont-elles en velours eschaugé leur _limestre_!]

Il faut que tout s'entresuive: la manificence des banquets à six

services[49], à quatre et six pistoles[50] par teste. Je croy que la

France est à sa dernière periode pour sa splendeur, et ne crois pas que

cela ogmente, mais plustot diminue.

[Note 49: Ce luxe gastronomique avoit commencé sous le règne

de Henri III: «On ne se contente plus, à un dîner ordinaire,

de trois services, consistant en bouilli, rôti et fruit; il

faut, d'une viande, en avoir de cinq ou six façons: des hachis,

pâtisserie, salmigondis. Chacun veut aller dîner chez le Môre,

chez Samson, chez Innocent, chez Havart.» Pièce citée par De

Mayer, _Galerie philosophique du XVIe siècle_, in-8, t. 2, p.

362.]

[Note 50: V., sur ces écots si coûteux, une note de notre édit.

des _Caquets de l'Accouchée_, p. 28, et notre t. 2, p. 202.]

Je vous defens pourtant, bonhomme de l'antiquité, d'en discourir mal à

propos, et de dire que ces grandeurs et braveries ne font qu'enjandrer

le vice, et que la modeste ancienne valoit mieux. Il n'y a nulle

comparaison. L'antiquité estoit un deffault de pouvoir et une innocente

sagesse pour le monstrer.

Nos anciens, pour estre pauvres et mal accommodés, laissoient-ils

d'estre vicieux et debauchez, d'une desbauche publique et mesquine.

Il me souvient de deux rues quy sont encore à Paris: l'une près de

Saint-Nicolas, appelé le Huleu[51], l'autre près Sainct-Victor, appelé

le Champ gaillart[52], où impunement le vice estoit permis avec les

femmes desbauchées, et qui plus est, quand on avoit quelque procez ou

querelle contre quelqu'un, en sollicitant ces femmes desbauchées, ils

venoient impudemment au son du tambour faire accroire à une honneste

femme bourgeoise qu'elle estoit vicieuse, et qu'elles la vouloient

emmener de force[53] au lieu destiné pour les garces[54], ce qui

apportoit un scandale public[55].

[Note 51: Le _Huleu_, dont le nom altéré se retrouve dans

celui des rues du _Grand_ et du _Petit-Hurleur_, venoit

déboucher, en effet, rue Saint-Martin, assez près de

Saint-Nicolas-des-Champs.--Un arrêt du 15 février 1565, rendu

«sur la remontrance d'aucuns voisins habitant aux rues voisines

de _Hulleu_, à Paris, fit vuider le bordeau accoutumé de tenir

en laditte rue.» (Isambert, _Recueil de Lois_, t. 14, p. 176.)]

[Note 52: Cette rue du _Champgaillard_, qui se trouvoit en

dehors de l'enceinte de Philippe-Auguste, alloit de la rue

_Saint-Victor_ à la rue des _Fossés_ du même nom. La partie

voisine de Saint-Victor s'appeloit rue d'Arras, nom qui lui

venoit du collége d'Arras, et qu'elle a gardé; l'autre partie

s'appeloit, comme aujourd'hui encore, rue _Clopin_, à cause de

la grande maison Clopin, qui y avoit été construite au milieu

du XIIIe siècle.--Le _Huleu_ et le _Champgaillard_ sont nommés

par Rabelais, entre autres mauvais lieux (liv. 2, chap. 6),

dans les _Après-disnées du seigneur de Cholières_ (Paris, 1588,

in-12, fol. 43, recto); le second est nommé _Champgaillard des

bordeleries_.--En se trouvant placés, comme nous venons de le

voir, l'un près de Saint-Nicolas, l'autre près de Saint-Victor,

le _Huleu_ et le _Champgaillard_ contrevenoient à l'ordonnance

de décembre 1254, par laquelle saint Louis avoit déclaré (art.

11) que les filles de joie ne pourroient se loger que «loin des

lieux saints et des cimetières.» _Ordonn. des roys de France de

la troisième race_, t. 1, p. 79, 105.]

[Note 53: On trouve racontée, dans le _Ménagier de Paris_, t. 3,

p. 116, et _Additions et corrections_, p. 75, une affaire de ce

genre.]

[Note 54: Peu à peu les priviléges de ces lieux infâmes

furent abolis. (Sauval, _Antiq. de Paris_, t. 2, p. 108.) Une

ordonnance de 1697 en fit disparoître les dernières traces. V.

notre livre _Paris démoli_, 2e édit., p. 36.]

[Note 55: Dans les _Statuts_ de la reine Jeanne sur la

discipline d'un lieu de débauche dont elle permettoit

l'établissement à Avignon, statuts publiés par Astruc, _De

morbis venereis_, on lit, art. 2: «Si quelque fille a déjà fait

faute et veut continuer de se prostituer, le porte-clef ou

capitaine des sergents, l'ayant prise par le bras, la mènera

par la ville, le tambour battant et avec l'aiguillette rouge

sur l'épaule, et la placera dans la maison, avec les autres;

lui défendra de se trouver dans la ville, à peine du fouet en

particulier pour la première fois, et du fouet public et du

bannissement la seconde fois.» Ce passage, rapproché de ce

qu'on lit ici, prouve au moins que, dans ces statuts, tout

n'est pas, de la part du médecin Astruc, pure invention et pure

mystification, comme M. Jules Courtet l'a voulu prouver dans un

article de la _Revue archéologique_, t. 2, p. 158-164.]

Cela ne se voit plus: la modestie et la sagesse ont couvert ceste

coustume; que s'il y a de la desbauche à présent, ce ne sont ny filles,

ny femmes de maisons, ains de meschantes chambrières vestues en

demoyselles, quy font à croire à la jeunesse qu'ils sont de bon lieu,

et ce ne sont que coquines quy mesprisent tout le corps des honnestes

femmes.

* * * * *

_De la Justice._

Pour faire la comparaison de la justice de nos anciens avec celle

d'à present, nous n'entendons pas affoiblir leur renommée, car nous

sçavons bien que ce n'estoit que gravité, que sagesse, science, grands

observateurs de loix et executeurs d'ordonnances, bonnes et simples

ames, authorisez, crains et redoubtez du peuple et de la noblesse, quy

ne faisoient aucune difficulté de quitter le chapperon[56] pour ne rien

faire du commandement des roys au prejudice du public. Ce n'est pas

nostre tesme ny ce que nous avons à prouver; nous ne voulons monstrer

que sinon qu'outre que toutes ces qualitez sont aux juges d'à present,

ce qu'ils ont d'avantage.

[Note 56: Le chaperon rouge porté sur l'épaule, depuis qu'il

n'étoit plus à la mode de s'en coiffer, étoit l'insigne de la

magistrature.]

Je crains de faillir en monstrant l'opulence de nostre temps, pour ce

qu'elle est plus grande que je ne la puis decrire.

O brave senat de Paris, de Rouen, de Toulouze et des autres parlemens!

vous n'estes pas seullement à admirer, possedans toutes ces graves

qualitez de juges et d'avoir de vieux senateurs comme jadis, mais

d'estre accompagnez d'un grand nombre de jeunesse quy, à l'age de

vingt-cinq ans, ont esté receus au Parlement, aussy rempliz de science

et de sagesse qu'estoient nos anciens à septante ans, outre la valeur

des offices, quy coustent à present cens mille livres, et le grand

train que vous tenez, au respect du temps passé, où le mulet estoit

aussy empesché à porter le fumier aux vignes qu'à mener son maistre au

palais.

Il n'y a juge quy n'ait sa porte cochère[57], un ou deux carosses, six

chevaux à l'etable, double palfermiers, quatre laquais, deux valets de

chambres, un clerc, outre le train de madamoyselle, quy est égal.

[Note 57: «Les procureurs étoient logés autrefois en petite

porte ronde; maintenant, ils ont de grandes portes cochères.»

(_Dict. de Trévoux._) V. notre édit. du _Roman bourgeois_, p.

264, et notre t. 2, p. 283.]

C'estoit chose rare au temps passé de voir un homme riche, et le plus

riche s'appeloit milsoudier[58], c'est-à-dire quy pouvoit faire depence

de cinquante livres par jour; à present il n'est pas seulement commun à

la plus part des maisons, mais il passe en despence.

[Note 58: V., sur ce mot, notre t. 2, p. 279, note.]

On verra bien clair se on lit par les histoires anciennes que les

officiers des cours souveresnes, bourgeois et financiers, ayent, à

la necessité de la guerre, fait toucher à leur roy, en trois mois,

dix millions de livres comptant par l'achat de nouveaux offices[59]

et aliénation de domaine, comme nous l'avons veu ces jours passés,

par le moyen desquels Sa Majesté a restauré son Estat, espouvanté ses

rebelles, regaigné ses villes et rendu un peuple furieux souple comme

un gant.

[Note 59: Allusion à ces ventes d'offices que Chalange et les

autres partisans faisoient décréter, et dont ils partageoient

les profits avec les ministres. V. notre édition des _Caquets de

l'Accouchée_, p. 183, 241, 258.]

* * * * *

_Des Hommes doctes et de la Religion._

Je suis contrainct de confesser qu'au temps passé il y avoit de doctes

personnages quy ont monstré leur science en public aux concilles.

Je ne pourrois les mespriser sans faillir; mais tout ainsy que les

propositions et allegations contraires à la doctrine de l'Eglise

estoient legères au respect de ce que les heretiques ont inventé

depuis et mis par escrit, aussi la solution en estoit plus facile; et

si quelle peyne avoit-on pour trouver ces doctes-là, l'un appelé du

Lionnois, l'autre de Paris, l'autre d'Angleterre, quelsques uns tirez

des monastères, et, ainsy assemblez, faisoient une doctrine parfaicte,

selon le temps et les propositions; mais qu'il se soit trouvé, au temps

passé, un du Perron pour promptement recognoistre l'erreur et respondre

en public à un Duplessis Mornay[60]; un Draconnis[61] pour chausser

les esperons à un subtil Dumoulin[62]; un Coiffeteau[63] pour faire

la barbe à un Durand[64]; un Cotton pour promptement respondre, par

son livre de l'_Instruction catholique_[65], à toutes les batteries

proposées contre les seremonies de l'Eglise par un Calvin, je n'en ay

point veu.

[Note 60: Allusion à la conférence publique qui eut lieu à

Fontainebleau, le 4 mai 1600, entre Du Plessis Mornay et Du

Perron, dans laquelle celui-ci combattit avec avantage les cinq

cents erreurs qu'il avoit découvertes dans le livre du premier

sur l'_Eucharistie_.]

[Note 61: Il s'agit ici, soit du P. Ange de Raconis, qui publia

vers cette époque _le Petit Anti-Huguenot_ (Paris, 1618), soit

plutôt encore de Ch. Fr. Abra de Raconis, plus tard évêque de

Lavaur, qui venoit de faire paroître _Traité pour se trouver

en conférence avec les hérétiques_, Paris, 1618, in-12. V.

_Mémoires_ de l'abbé d'Artigny, t. 7, p. 259.]

[Note 62: C'est le fameux ministre de Charenton dont il fut tant

question alors. V. notre édition des _Caquets de l'Accouchée_,

p. 88.]

[Note 63: Comme théologien et controversiste, il s'étoit mêlé à

la dispute de Du Perron et de Du Plessis Mornay; ses réponses à

celui-ci comptent parmi ses bons ouvrages.]

[Note 64: C'est Durand de Saint-Pourçain, fameux dominicain du

XIVe siècle, qui, dans ses livres de théologie, avoit souvent

combattu saint Thomas d'Aquin. Ses opinions contraires à la

transsubstantiation avoient été foiblement réfutées par Du

Perron, dans la conférence citée tout à l'heure. (_Longueruana_,

p. 11-12.) Coeffeteau les combattit avec plus d'avantage.]

[Note 65: _L'Instruction catholique_, Paris, 1610, 2 vol.

in-fol.]

Neantmoins (_excipientur ab hac regula_) sainct Hierosme,

sainct Thomas, sainct Augustin, et les autres anciens docteurs

ecclésiastiques, desquels nous ne voulons point parler, car ils

avoient le Sainct-Esprit et sçavoient tout et encores plus qu'on ne

sçauroit dire, comme vrais pivots sur lesquels tous les docteurs ont

esté bastis; et, toutefois, si je disois qu'à present il se trouve des

hommes quy sçavent et peuvent discourir promptement de ce que tous les

doctes de l'Eglise ancienne ont escript, quy n'ignorent rien du contenu

en leurs livres, je croy que je n'en serois pas repris, et parlant, un

ou plusieurs de ce temps sçavent tout ce que trente de l'antiquité ont

escrit.

Et pour le monstrer, qui a veu et assisté aux harangues publiques

faictes par ce docte Mauricius Bressius[66], principal du collége

de Lizieux, quy, sans hesiter, en trois heures, d'un latin esgal à

celuy de Ciceron, disoit en abregé tout ce quy estoit contenu dans

l'impression de quatre cents doctes livres, disoit les meurs et façons

de vivre de toutes les nations du monde, la forme de leurs vestemens,

de leurs combats, de leurs gouvernements, de leurs religions, et de

tout ce quy s'est passé depuis Adam jusqu'à notre temps, ce qu'il a

monstré en huict jours et en huict assemblées en la presence des plus

doctes de Paris, quy l'admiraient.

[Note 66: Maurice Bressieu. Ce qu'on en dit ici semble d'autant

plus surprenant qu'il s'occupoit des sciences plus encore que de

l'histoire et de la littérature. Il finit par être _professeur

royal_ en mathématiques. Il mourut après 1608. V. Goujet, _Mém.

sur le Collége royal_, in-12, t. 2, p. 95.]

Trouvez-moi de telles gens à l'antiquité; j'en nommerois sans faillir

un cent de pareils, se je ne craignois de faire tort à mille quy

paroissent en public par leurs publications, et en particulier par

la lecture de leurs livres, quy me fait dire, et à bon droict, qu'en

nostre temps nous avons des hommes remplis de toutes sortes de

sciences, de langues, d'arts et de mestiers, speciallement à Paris, où

ils abondent en quantité.

Qu'il vienne un peu de nouveaux Collampades, Calvins et Bezes,

planter leurs nouvelles heresies et faire accroire aux assemblées de

Poissy[67] qu'ils ont raison par leurs fardez discours; qu'ils viennent

prescher au Patriarche[68] et à Poupincourt[69] et faire accroire aux

chambrières et aux savetiers que les ceremonies de l'Eglise ne servent

de rien, que les prières n'ont aucune efficacité après la mort, que le

purgatoire est une invention du pape, et mille autres allegations que

nos anciens docteurs ont laissé couver cinquante ans durant, faute de

veiller, d'ecrire et prescher.

[Note 67: Allusion aux assemblées dites _colloques de Poissy_,

qui eurent lieu du 9 au 26 septembre 1561, entre les catholiques

et les réformés, mais qui n'amenèrent aucun résultat pacifique.]

[Note 68: Grande maison située au faubourg Saint-Marcel, qui

devoit son nom à Bertrand de Chanac, _patriarche_ de Jérusalem,

et à Simon de Chamault, cardinal et _patriarche_ d'Alexandrie,

qui l'avoient possédée au XIIIe et au XIVe siècle. Les Huguenots

y avoient tenu quelques unes de leurs premières assemblées. En

1562, la populace catholique s'y rua, et chaires, bancs, etc.,

tout y fut brûlé. (Pasquier, _Recherches de la France_, liv. 3,

chap. 49, et _Lettres_, édit. in-fol., t. 2, p. 451)--Il existe

encore un passage et un marché des _Patriarches_, qui vont de la

rue d'Orléans-Saint-Marcel à la rue Mouffetard.]

[Note 69: Pasquier parle aussi (_loc. cit._) des assemblées de

Calvinistes qui se tenoient à _Popincourt_ ou _Pincourt_, alors

hors des murs de Paris, et qui furent envahies et troublées

comme celles du _Patriarche_.]

Ils trouveroient à qui parler, ils trouveroient de fermes rochers, qui,

par leur diligence et leurs études assidues ont relevé ce quy estoit

cheu, reveillé ce quy dormoit, et decouvert ce quy estoit caché à nos

anciens; aussy, comme la negligence des docteurs et la simplicité des

hommes estoit lors, l'observation de la religion estoit pareille:

quelle religion paroissoit-il à nos anciens d'aller ouïr une petite

messe les festes, mespriser les vespres, une fois l'an se confesser,

encore falloit-il dire leurs peschés, tirer de leur bource un tournois

fricassé pour donner à l'offrande, ne tenir compte des festes, n'aller

au sermon que les bons jours, aller le jour de Noel à la messe de

minuict pour dormir sur la paille que l'on mettait aux églises, chanter

des noels de l'antiquité, qui commençoient: «Viens çà, gros Guillot»;

se souler après la messe pour dormir le lendemain jusqu'à midi, et,

quand on estoit mort, de faire de belles epitaphes, comme il s'en suit:

Cy dessous gist le grand Pierre,

Enterré sous ceste pierre,

Quy s'est toute sa vie

Meslé de la friperie.

La postérité avoit bien affaire de le sçavoir! Voilà les actions de

l'antiquité, leurs plus grandes observations en la religion, leurs

subtiles poesies et leur grand merite.

* * * * *

_Des Delectations du temps passé._

Voyons quel estoit leur plaisir, si c'estoit à voir jouer la comedie.

A la vérité il faisoit bon la voir, car il y avoit anciennement de

certains chartiers et crocheteurs quy, vestuz en apostres, jouoyent la

Passion à l'hostel de Bourgongne, ou la Vie de saincte Catherine[70],

auxquels on souffloit au cul tout ce qu'ils recitoient, où tout le

monde estoit receu à un double pour teste, et la plupart n'y alloit que

pour voir les actions de Judas, dont les uns se rejouissoient et les

autres en pleuroient à chaudes larmes.

[Note 70: Le mystère de la _Vie de sainte Catherine_, divisé en

trois journées. Il fut joué en 1434. C'est un notaire nommé Jean

Didier qui jouoit le rôle de la sainte.]

Ou bien suivoient pas à pas maistre Gonin[71], quy, avec sa robbe

mi-party, le nez enfariné, jouant de sa cornemuse, faisoit danser son

chien Courtault, ou, par une subtilité de la main, faisoit courir sur

son bras sa petite beste faicte d'un pied de lièvre, qu'ils croyoient

fermement estre vivant, tant ils avoient l'esprit innocent. C'estoit

là le plesir des bourgeois; et au sortir de là, pour discourir de

ce qu'ils avoient veu, ils s'embarquoyent dans un cabaret, où ils

faisoient un gros banquet à dix-huict deniers l'escot, où la pièce de

boeuf aux navets servoit de perdrix.

[Note 71: C'est le maitre farceur qui égaya si bien la cour de

François Ier. Brantôme raconte plusieurs de ses tours (_Hommes

illustres_, édit. in-12, t. 3, p. 383). Son petit-fils, qui

vivoit sous Charles IX, fit le même métier, mais il l'enjoliva

de certaines adresses qui le menèrent tout droit à la potence,

en 1570. «Là, dit Delrio, il fit si bien par son art magique,

que le bourreau, croyant le pendre, pendit à sa place la mule du

premier président.» (_Diquisit. magiq._, liv. 3.)]

Pour le menu peuple et gens de boutique, pour la peyne qu'ils avoient

eue toute la sepmaine à travailler, ils prenoient congé les festes,

pour jouer à la savatte parmy les rues, ou à frappe-main[72], où les

maistres et maistresses prenoient moult grand plesir, à cause de quoy

ils avoient le soir demy-setier par extraordinaire, et non davantage,

encore que le muids de vin ne coustoit lors que cinquante sols[73].

[Note 72: C'étoit en effet l'usage, et l'on sait l'histoire de

la grande émeute soulevée à Sens, du temps de Louis XI, par

un apothicaire qui, après s'être mêlé dans la rue à l'une de

ces parties de main-chaude ou de _taquemain_, comme on disoit

aussi, ne voulut pas consentir à prendre la place du patient. V.

_Almanach de Sens_ pour les années 1763, 1764 et an III (1795).]

[Note 73: Il étoit plus cher déjà sous Henri lit: il se vendoit

deux sols la pinte. _L'ordonnance sur le faict de la police

générale du royaume_, qui en régloit ainsi le tarif, fut mise en

chanson:

Le plus cher vin vendu la pinte

Partout ne sera que deux sols;

Qui le vendra plus cher, sans feinte,

Payera l'amende tout son saoul.

(_La Fleur des chansons nouvelles_, édit. Techener, p. 6-11.)]

Pour les officiers des Cours souveraines et subalternes, à cause de

leur gravité ils n'osoient hanter le menu peuple; leur delectation

estoit de s'assembler l'après-dinée aux festes pour jouer aux deniers,

à devoir, à trante-et-un, et au trou-madame, une tarte de trois sols,

et, au surplus, grands observateurs des ordonnances de Philippe le

Bel[74], qui défendoit à ceux qui n'avoient que cinquante livres de

rante de manger du rosty plus d'une fois la sepmaine.

[Note 74: Sur la teneur de l'ordonnance somptuaire de 1294, où

se trouvent les prescriptions indiquées ici, Voy. une note de

notre édition des _Caquets de l'Accouchée_, p. 32.]

Pour les procureurs et advocats du Palais, leur plus grande desbauche

c'estoit de se promener les festes hors les portes, sur le rempart ou

au Pré-aux-Clercs[75], avec la robbe et le bonnet carré et le petit

saye qui ne passoit pas la brayette, disputans et devisant ensemble

de l'appoinctement en droict et du default pur et simple, et par

intervalle juger lequel des Bretons couroit mieux la poulle[76], ou de

celuy qui saultoit le mieux[77] en trois pas le sault.

[Note 75: Ils alloient aussi, en robe et en bonnet carré, sur

le quai des Augustins. Tiraqueau et Michel de l'Hospital s'y

rendoient chaque soir d'été, et, ayant le dos tourné vers la

rivière, ils devisoient familièrement avec les passants. V.

notre _Histoire du Pont-Neuf_, Rev. françoise, 1er oct. 1855, p.

543.]

[Note 76: C'étoit le prix de la course. L'expression _jouer,

gagner une poule_, en vient.]

[Note 77: Les Bretons étoient les meilleurs sauteurs parmi les

écoliers. Le _saut breton_ étoit célèbre. V. notre t. 2, p. 186.]

Puis, estant de retour de ceste delectation, venoient souper ensemble

chacun avec sa parenté, où on ne souloit point son hoste, car chacun

faisoit porter son pot à frein et sa vinaigrette, et celuy qui avoit

prié la compagnie avoit une epaule ou une esclanche quy revenoit à deux

carolus, par extraordinaire, avec un plat de carpes.

Je laisse à juger aux lecteurs si ce n'est pas mal à propos nous

reprocher l'antiquité. Et que faict-on à présent quy ressemble à

cela! Voyez les nobles, les officiers des cours souveraines, les bons

bourgeois, de quoy ils se delectent: ils meprisent ce qui anciennement

estoit le plaisir des roys et des princes: la paume, elle est trop

violente; la comedie, elle est trop commune; la boule, elle est trop

vile; et quoy donc? faut aller aux cours avec le carrosse à quatre

chevaux au petit pas, pour deviser, chanter, rire, conter quelque

nouvelle impression, voir et contempler les actions des hommes qui s'y

trouvent, et, à l'exemple des plus honnestes, se rendre agreable aux

compagnies.

Pour le peuple et les marchands, leur trafic se fait par commis, car,

pour les maistres, ils vivent honorablement: le matin on les void sur

le change, vestuz à l'avantage, incognus pour marchands, ou sur le pont

Neuf, devisant d'affaires[78] sur le palmail[79], communicquant avec un

chacun: si c'est un peuple docte, ils escoutent les leçons publiques;

s'ils sont devocieux, ils frequentent mille belles eglises, escoutant

infinis bons predicateurs quy, tous les jours, preschent en quelque

lieu où on faict feste.

[Note 78: Celles de l'Etat n'y étoient pas oubliées. Tous s'en

mêloient, jusqu'au savetier. «Quand le savetier a gagné, par son

travail du matin, de quoi se donner un oignon pour le reste du

jour, il prend sa longue épée, sa petite cotille et son grand

manteau noir, et s'en va sur la place décider des intérêts

d'Etat.» (_Entretiens du Diable boiteux et du Diable borgne_, p.

26.)]

[Note 79: Le _mail_ du quai des Ormes, près les Célestins. Celui

qui étoit proche de la porte Montmartre, et dont la rue qui en

a gardé le nom ne prit la place que de 1633 à 1636, étoit aussi

très fréquenté.]

Si le roy est à Paris, ils prennent plaisir à voir une académie remplie

de jeune noblesse instruicte à picquer, tirer des armes, à combattre

à la barrière, à la bague, et à mille autres exercices qui font honte

à ceux quy, pour les sçavoir, quitteroient la France, et occuperoient

l'Italie.

* * * * *

_Des Batiments et du Plaisir des champs._

Les ignorants et ceux quy ne penètrent point assez avant à la

cognoissance de toutes choses disent que les hommes du temps passé

estoient aussi riches avec leur peu, comme nous avec notre abondance.

Je le nie, car leur contentement estoit borné par force, d'autant

qu'ils avoient un default de pouvoir, ou bien ce contentement estoit

mesquin. S'ils avoient de la richesse, pourquoy laissoient-ils nos

villages denuez de belles maisons? Il y a deux cens ans que nos maisons

des champs, mesme des meilleurs bourgeois des villes, n'estoient que

des cabanes couvertes de chaume; leurs jardinages clos de hayes, leurs

compartiments des carreaux de choux, leurs palissades des hortyes,

leurs plus belles vues une ou plusieurs fosses à fumier, et, quand il

estoit question de bâtir l'estable à cochon de fond en comble, ils

estoient trois ou quatre ans à en faire la despence: autrement ils

eussent esté ruinez.

Voyez les plus beaux et les plus anciens bastimens des villes, de

quelle structure ils estoyent! Les architectes estoient de venerables

ingenieurs pour bastir force nids à rats; ils faisoyent une petite

porte; d'autres une petite estable à loger le mulet, de bas planchers,

de petites fenêtres, des chambres, antichambres et garderobes

estranglées, subjectes les unes aux autres, le privé près de la

salle, un grand auvan à loger les poulies et une grande cour pour les

pourmener[80].

[Note 80: V., pour une description à peu près semblable à celle

qui est faite ici, et la complétant en quelques détails, De

Mayer, _Galerie du XVIe siècle_, t. 2, p. 363.]

Leurs meubles des champs estoient pareils: une grosse couche figurée

d'histoire en bosse, un gros ban, un buffet remply de marmousets, une

chaise à barbier de Naples[81], et pour vaisselle des tranchoirs de

bois, des pots de grais, une eclisse à mettre le fourmage sur la table,

un bassin à laver de cuivre jaune, et sur le buffet deux chandelles des

roys riollées, piollées[82], une vierge Marie enchassée et un amusoir à

mouche, le maistre père et compagnon avec le paysan de la maison, quy

sentoit toujours le bran de vache et la merde de pourceau; au surplus,

ils estoient si pauvres, qu'ils se trouvoient contraincts en hyver de

se chauffer à la fumée d'une aiteron pour faute de bois.

[Note 81: Comme celle du barbier de Pezenas, dans laquelle on

prétend que s'étoit assis Molière, qui se trouve représentée

avec son siége et son haut dossier de bois dans le _Magasin

pittoresque_, t. 1er.]

[Note 82: Il étoit d'usage de se servir, le jour des Rois,

de chandelles _bariollées_ (riolées) ou seulement mi-parties

(_piolées_), comme le plumage d'une _pie_. «Voilà qui est

_riolé, piolé_, comme la _chandelle des Rois_», lit-on dans _la

Comédie des proverbes_, acte 2, scène 5.]

Ainsy nos anciens sculpteurs n'avoient aucun plus beau subject pour

mettre en figure que ceste perspective champestre, où tout ce que

dessus est figuré à la rustique et où nous avons cognoissance de ceste

chetiveté.

O siècle d'or! mais à present l'on voit nostre campagne enrichie

de superbes edifices, la vue desquels fait abolir la memoire de

l'antiquité, et, outre les maisons bourgeoises quy se voient en

quantité, basties d'une structure admirable, couvertes d'ardoises,

garnies de fontaines et de magnifiques vergers, esloignées des cours

basses où le paysan fait sa retraicte, encores voit-on les superbes

chasteaux des officiers des cours souveraines, nobles et financiers,

quy, à moins d'un an, ont par un nouvel edifice renversé mille maisons

rustiques pour en former une noble.

Et pour les bastiments des villes, quoy? ce sont autant de chasteaux,

et toutefois peu prizés si la despence n'en excède cent mille livres,

fonds quy n'est à rien compté sur le revenu du proprietaire, ny sur les

superbes meubles, tapisseries et vaisselle d'argent dont on se sert

ordinairement.

* * * * *

_Des Livres._

Ce sera peut-estre par la composition des livres que l'antiquité l'aura

gaigné? Et toutes fois, pourveu que l'on ne mette point en compte

l'antiquité des Grecs et des Latins, dedans l'antiquité de nostre

France je n'y trouve que de la chetiveté, quand je me représente ces

venerables escrivains qui ont composé le roman de la belle Éloïse, les

valeureux faits de Jean de Paris, la guerre des quatre fils Aymon,

la hardiesse de Reignaud de Montauban et de Richard-sans-Peur, la

folie de Rolant-le-Furieux, la conqueste du roy Artus[83], la gloire

de Morgan[84] et les faicts de Jeanne-la-Pucelle; ce sont livres de

l'antiquité françoise, qui ne ressemblent nullement, ny en discours

ny en subject, à un Bellaut, à un Ronsard, à un Desportes, ni à un

Dubertas, pour la poésie; à un de Thou, à un Mathieu, et infinis autres

pour la prose.

[Note 83: Ce sont à peu près les mêmes livres qui sont indiqués

par Antoine de Saix (1532) dans son _Esperon de discipline_:

..... le livre des Quenoilles,

Le Testament maistre Françoys Villon,

Jehan de Paris, Godefroy de Bouillon,

Artus le Preux, et Fierabras le Quin,

. . . . . . . . . . . . . . . . . . .

Roland, Maugis d'Ardennes la forest...]

[Note 84: Sur ce roman, dont Pulci fit son poème en vingt-huit

chants, V. _Biblioth._ de Du Verdier, p. 899.]

Je ne veux pas pourtant nous tant priser que l'on ne nous reproche

qu'en nostre temps nous n'ayons des plus grands quy ont escrit

obscurement quand ils ont parlé d'estre emondés et repurgés, et qui

peut-être nous diminuroit en gloire; mais il les faut passer comme on

a passé dedans le livre de Tevet[85] Clopinel et Rabelais pour hommes

illustres.

[Note 85: André Thevet, de qui l'on a, entre autres ouvrages,

une _Histoire des hommes illustres_, dont l'édition donnée en

1671 a 8 vol. in-12.]

* * * * *

_Pourquoy plus d'abondance de pauvres qu'au temps passé._

Je ne sçavois plus par quel endroict on pouvoit me reprendre d'avoir

tant mesprisé l'antiquité pour nostre temps, si ce n'est que l'on me

mette devant les yeux la grande quantité de pauvres quy sont en ce

reigne mandiant, veu la grande richesse quy y est, au respect du temps

passé, où ils s'en trouvoit fort peu.

S'il en falloit monstrer la source et d'où elle vient, j'auroy trop à

discourir: suffira d'en dire deux ou trois raisons quy monstreront que

c'est la grandeur du royaume quy en est cause.

Comme doncques, au temps passé, les bourgeois et habitants des

villes se contentoient chacun en son pays de trafiquer, vivre et

mourir, faisant mesme difficulté de prendre alliance ailleurs, de

peur de perdre la vue de leur heritage et patrimoine, les autres

villes estoient desertes d'estrangers, et Paris, avec sa petitesse,

se contentoit de ne point traficquer ailleurs, et vivoient

escharcement[86]; et de faict, on ne tenoit conte des maisons, quy

lors estoient louées à vil prix faute de peuple[87]; mais depuis

que l'estranger a gousté de la grande liberté d'y vivre, et on

ne s'enqueste de rien, cela a faict descendre en foule l'Italie,

l'Angleterre, l'Allemaigne, la Flandres, la Hirlande[88], et tous les

religionnaires du royaume, pour y habiter comme en un lieu de refuge

asseuré, et, partant, si grande abondance de maneuvres de toutes

sortes, d'ouvriers à mestiers, que les vrais regnicolles ont esté

frustrés de leur travail: c'est la première raison.

[Note 86: _Mesquinement_, _chichement_. «J'en sais, dit

Montaigne (liv. 3, ch. 9), qui donnent plutôt qu'ils ne rendent,

prestent plutôt qu'ils ne payent, font plus _escharsement_ bien

à celuy à qui ils en sont tenuz.»]

[Note 87: Monteil, analysant un manuscrit fait avec des

_extraits des registres du Châtelet_ des XIVe et XVe siècles,

etc., dit: «Je vois, en suivant successivement les feuillets de

ce manuscrit, que, sous Charles VI et Charles VII, plusieurs

quartiers avoient été abandonnés, que les maisons crouloient

ou bien étoient écroulées, et que les propriétaires s'en

disputoient le sol et les ruines.» (_Traité de matériaux

manuscrits_, t. 2, p. 306.)--Comme les maisons inhabitées

devenoient des repaires de voleurs, on forçoit le propriétaire

d'y mettre un gardien. V. notre brochure _les Lanternes, hist.

de l'ancien éclairage de Paris_, Jannet, in-8, p. 19.]

[Note 88: Sur les Irlandais qui encombroient Paris et y

_bélistroient_ de la plus dangereuse manière à la fin du XVIe

siècle, V. notre _Histoire du Pont-Neuf_, Revue franç., 1er

octobre 1855.]

La seconde, la permission de tenir boutique sans chef-d'oeuvre et la

trop grande quantité de maistres par lettres[89].

[Note 89: Les chanceliers Poyet et de l'Hôpital avoient essayé

de supprimer les confréries; mais ils n'y étoient pas parvenus.

De leur tentative, toutefois, étoient restés quelques abus, que

signale De Mayer dans sa _Galerie du XVIe siècle_, t. 2, p.

363. Celui dont il est parlé ici, et qui tendoit à exempter du

chef-d'oeuvre et des autres épreuves l'artisan voulant devenir

maître, étoit du nombre. Les maîtrises, comme on le voit,

pouvoient s'obtenir par simples lettres.]

La troisième et la plus forte, c'est qu'à present il se trouve en

court de petits partisans quy font la fonction et la charge de mille

mestiers: car ils fournissent à la noblesse tous les jours à changer:

chapeau, fraize, colet, chemise, bas de soie et souliers, en rendant

les vieux, à quatre escus par mois[90], et partant ils sont cause du

peu de travail, du labeur et du gain de mille maistres de boutiques.

[Note 90: Au XVIIe siècle, nous trouvons un trafic de la même

espèce, une façon pareille de se tenir à la mode par abonnement,

à tant par année. «Le sieur Fournerat, marchand fripier sous

les piliers des halles, est-il dit dans _le Livre commode des

adresses_ (1691), entretient bourgeoisement et honnêtement

d'habits pour quatre pistoles par an.»]

Mais de mepriser notre temps pour cela, tant s'en faut. Cela monstre

l'abondance de toutes choses au royaume, la subtilité des esprits, la

facilité d'avoir ses commoditez sans avoir affaire à tant de personnes,

et si d'avantage et par un bel ordre qu'il est aisé d'y apporter, on

peut facilement nourrir les indigents, parceque la richesse y est.

* * * * *

_Des Hommes de bonne conscience en notre temps._

Et bien! bon homme de l'antiquité, avec vostre robe courte de marchand,

vostre petit saye de drap, vostre gibecière, vos pantouffles de

pantalons[91] et vostre barbe de Melchisedec, sur quoy fonderez-vous

maintenant vos raisons pour nous reprocher vostre temps? Voulez-vous

que nous soyons, comme vous, chetifs, mesquins et innocens? Ah! je

sçavois bien que vous aviés encore quelque chose à nous reprocher, que

vous aviez meilleure conscience et que vous faisiés plus de bien aux

eglises en vostre temps que nous.

[Note 91: Sorte de _caleçons_ ou _hauts de chausses_ à pieds

auxquels tenoient les pantoufles. Le _Pantalon_ des farces

vénitiennes avoit mis cet habillement à la mode. Il étoit

suranné alors, mais nous l'avons remis en usage avec son premier

nom. Furetière se moque des procureurs qui y étoient fidèles

de son temps. Il dit, dans sa satire _le Jeu de boule des

procureurs_:

Je vois dans leurs habits les modes surannées.

. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .

Tel a le chapeau plat, tel autre l'a trop haut;

Tel a talon de bois, tel soulier de pitaut;

Tel haut de chausse bouffe, et tel serre la cuisse;

L'un tient du _Pantalon_, et l'antre tient du Suisse.]

Hé! bon homme! vous ressemblez à ceux qui composent les almanachs: à

faute de bien calculer, vous nous predisez de la pluye au lieu de beau

temps. S'il falloit mettre à la balance les gens de bien de vostre

temps avec ceux du nostre, il faudroit, par necessité, pour vous rendre

esgaux, y mestre encore avec vos bons tous les meschans ensemble,

encore vostre costé monteroit.

Si de vostre temps les rois, les princes et la noblesse ont fondé de

beaux temples que nous avons encore à present, n'en attribuez point

l'honneur aux peuples, car ils n'y ont jamais songé et n'en avoient pas

le moyen; mais à present, combien on a veu de liberalité à nos peuples,

par le moyen de laquelle on a basti tant de nouvelles eglises et tant

de monastères, quy, en moins de deux ou trois ans, d'une structure

admirable, ont esté parachevés, et dont la despense d'un seul de ces

monuments a plus cousté que six de l'antiquité! Eglises remplies

de religieux, quy, fuyant l'avarice, ont quitté et abandonné leur

patrimoine pour vivre en un lieu de pauvreté.

Avez-vous veu en nostre temps des hommes quy, sans quitter leur

vacation ordinaire, continuant dans le monde la fonction de leur

charge, donnent tout ou la plus grande partie de leur gain aux pauvres

en cachette, ne se reservant que le _victum et vestem_?

Avez-vous veu de vostre temps vos temples ornez, decorez et tapissez,

adorez et servis sans discontinuation comme les nostres? Avez-vous veu

en un jour la sanctification de quatre, que saincts, que sainctes,

dont le renom a esté esgal à ceux de l'antiquité, sans comter ceux

qui meritent sanctification, dont nous avons ample preuve par leurs

miracles?

Ne parlez plus, et sachez que votre simplicité ancienne est le subject

qu'il faut dire de vous:

Oderunt peccare boni formidine poenæ;

et des peuples de maintenant:

Oderunt peccare boni virtutis amore.

_L'Onophage ou le Mangeur d'asne[92], histoire veritable d'un

Procureur qui a mangé un asne._

Improbius nihil est hac... gula.

(Mart., ep. 51, lib. 5.)

_A Paris_, M. DC. XLIX. In-4.

[Note 92: Cette pièce, qui est moins, je pense, la relation

satirique d'un fait véritable qu'une imitation de la charmante

pièce de Gilles Durant: _A Mademoiselle ma Commère, sur le

trépas de son asne, regret funèbre_, a déjà été donnée par

Sautereau de Marsy dans _le Nouveau siècle de Louis XIV_, t.

1er, p. 229. Elle en inspira une autre, qui est détestable:

_l'Asne du procureur ressuscité, en vers burlesques_, Paris,

1649, 11 pages. (V. Moreau, _Bibliogr. des Mazarinades_, nº 84.)]

Variétés Historiques et Littéraires (03/10) Recueil de pièces volantes rares et curieuses en prose et en vers · 第 9 / 70 题