1664. B.[3].

[Note 2: La police étoit alors fort mal faite. Le guet, à peu

près désorganisé, étoit impuissant à garder la ville contre les

voleurs, dont tous les jours le nombre augmentoit. (V. _Corresp.

admin. de Louis XIV_, t. 2, p. 605, 691.) L'établissement des

lanternes publiques pour l'éclairage de Paris devoit tarder

trois ans encore. (V. notre brochure _les lanternes, histoire de

l'ancien éclairage de Paris_, Jannet, 1854, in-8, p. 24.) Enfin

tout ce qu'entreprit M. de La Reynie, à partir de 1667, pour la

sûreté de la ville, étoit on ne peut plus nécessaire.]

[Note 3: Cette initiale doit certainement désigner l'abbé

Bétoulaud, l'un des beaux-esprits des samedis de Mlle de

Scudéry. Tout ce qu'il écrivit donne raison à notre opinion.

Nous ne connoissons, en effet, de lui, que des vers adressés

à Mlle de Scudéry: _Epistre à Mlle de Scudéri sur la mort de

Pellisson_; _le Parnasse_, _la Victoire_, _l'Anneau d'Horace_,

_pièces adressées à Mlle de Scudéri_, par M. Bétoulaud, avec

les _Réponses de Mlle de Scudéri auxdites pièces_, in-4. Il

fit aussi sur le _Caméléon_ de la nouvelle Sapho un poème

en 4 chants, inséré presque en entier dans la _Bibliothèque

poétique_. «On sait à peu près la date de la mort du _Caméléon_,

mais on ignore complétement celle de la naissance et de la mort

de l'abbé Bétoulaud.» (_Annales poétiques_, t. 27, p. 154.)]

* * * * *

_Reponse des filoux au Placet des amants au Roy_.

Prince dont le seul nom fait trembler tous les rois,

Suspendez un moment la rigueur de vos loix;

Souffrez que des voleurs vous demandent justice

Contre de faux amants tout remplis d'artifices.

Si l'on croit leur placet, ils sont fort maltraitiez:

Nous nous opposons seuls à leur felicitez;

Nous troublons leur plaisir; les nuits les plus obscures

N'ont plus pour leur amour de douces aventures.

Où sont-ils, les amants que nous avons volez?

Commandez qu'on les nomme, et qu'ils soient enrôlez.

Helas! depuis dix ans que nous courons sans cesse,

Nous n'avons seu trouver ni galant ni maîtresse,

Et, pour notre malheur, nous n'avons jamais pris

Ni portrait precieux ni bracelet de prix.

En vain, sans respecter plumes, soutane et crosses,

Nous savons arrester et chaises et carrosses,

Nous ne trouvons, partout où s'adressent nos pas,

Que plaideurs, que joueurs, qu'escroqueurs[4] de repas,

Que courtisans chagrins, qu'escroqueurs de fortune,

Dont la foule, grand Roy, souvent vous importune;

Mais de tendres amants, vrais esclaves d'amour,

On en trouve la nuit aussi peu que le jour.

C'estoit au temps jadis que les amants fidelles,

Pour tromper les argus, montoient par des eschelles,

Que l'on voloit sans peine au premier point du jour,

Et qu'ils cachoient leur vol autant que leur amour.

Sous vostre grand ayeul, d'amoureuse memoire,

Les filous nos ayeuls, celèbres dans l'histoire,

Ne passoient pas de nuit sans prendre à des amants

Des portraits enrichis d'or et de diamants,

Et chacun, sans placet, sans tant de doléance,

Rachettoit son portrait et payoit le silence.

C'est ainsi qu'on aimoit en un siècle si doux,

Sous un prince charmant qu'on voit revivre en vous;

Mais aujourd'huy qu'amour daigne suivre la mode,

Que le moindre respect passe pour incommode,

Nous trouvons tout au plus quelques fameux coquets[5]

Qui n'ont jamais sur eux que des madrigalets,

Qui courent nuit et jour, se tourmentent sans cesse,

Sans enrichir jamais ni voleur ni maîtresse;

Qu'ils marchent hardiment: ils font peu de jaloux,

Et n'ont à redouter ni maris ni filoux;

Pour tous leurs rendez-vous ils peuvent prendre escorte,

Sans besoin de la nuit et de la fausse porte.

Mais la licence règne avec un tel excès,

Qu'ils osent bien se plaindre et donner des placets.

Ne les ecoutez pas, ils sont pleins d'artifice;

Prononcez cet arrest tout remply de justice:

Un amant qui craint les voleurs

Ne merite point de faveurs.

1664. Mlle DE SCUDÉRY.

[Note 4: Ce mot commençoit à avoir cours, témoin le conte de La

Fontaine: _A femme avare galant escroc_. On disoit aussi _croc_.

(_Journal_ de Barbier, t. 2, p. 209.)]

[Note 5: Mot alors assez nouveau dans la langue. Il ne remontoit

pas plus loin que le temps de Catherine de Médicis, de l'aveu de

Mlle de Scudéry elle-même. (_Nouvelles conversations de morale_,

t. 2, p. 755; _Hist. de la coquetterie_.)]

_Recit veritable de l'attentat fait sur le precieux corps de Nostre

Seigneur Jesus-Christ, entre les mains du Prestre disant la messe,

le lendemain de la Pentecoste, 24e may de cette presente année 1649,

commis en l'eglise du village de Sannois, à une petite demy-lieüe

d'Argenteuil, par un grand laquais agé de 26 à 27 ans._

_A Paris._

M.DC.XLIX. In-4º de 7 pages[6].

[Note 6: Cette pièce, fort rare, nous a été communiquée par

notre ami P. Chéron, de la Bibliothèque impériale, qui l'avoit

acquise à la vente Coste.]

Entre les passions qui agitent nos esprits et transportent nos ames,

il semble que la curiosité et la religion en soient les fleaux plus

poignants et plus violents, dont l'un nous esmeut et conduit autant

ardamment à nous porter aux recherches et connoissances des choses

incomprehensibles que l'autre nous defend de presomptueusement

vouloir penetrer ce dont la clarté nous peut esbloüir, d'autant que

la première, par la science, ne veut autre guide que la raison et

l'experience pour se rendre du tout sensible, et l'autre nous sousmet

à la foy, laquelle que plus nous voulons examiner et penetrer, il

semble que nous interpellons l'obscurité pour les tenèbres, et que nous

entreprenons sur la Divinité, et qu'avec les aisles de cette folle de

temerité et ambition nous nous elevons avec Lucifer pour nous abismer

et precipiter dans les peines éternelles.

C'est ce qui a donné sujet d'un scandale public au jour second ou

lendemain de la Pentecoste, vingt-quatriesme may de cette presente

année mil six cens quarante-neuf, au village de Sanois[7], distant

d'une demye-lieüe d'Argenteüil, commis et perpetré par un grand

laquais d'un bourgeois de Paris[8], agé de 26 à 27 ans, et qui a

demeuré quatorze ou quinze ans au service de son maistre sans qu'il

ait jamais donné soubçon d'heresie ou impieté aucune. Lorsqu'il

assistoit à la messe (son maistre ayant une maison proche de là) vers

les sept heures du matin, et que le prestre qui celebroit, après la

consecration, vint à elever le très sainct et très auguste corps de

Nostre Seigneur Jesus-Christ, ce laquais, qui estoit à genoux, se

leva, et, avec une main sacrilége, vint au point de l'elevation à

arracher la saincte hostie des mains du prestre qui celebroit, et

les assistants, y accourans, l'ont retirée de ses mains sans qu'elle

soit rompuë ny pliée; et, pour si horrible et detestable action, fust

aussitost apprehendé. Pendant ce temps, le prestre, qui estoit ravy

d'un estonnement qui le rendoit insensible, comme en extase pour un si

abominable attentat, revenant à soy, reprit le precieux Corps de Nostre

Seigneur, en fit sa communion et acheva sa messe. Le sainct sacrifice

parachevé, l'on mit ordre à faire conduire cet abominable à Paris,

dans un carrosse, accompagné du curé et de son vicaire et d'autres

paroissiens, et est en coffre dans les prisons avant qu'il y ait esté

consigné. Lorsque, comme par compassion, il fut interrogé de quelques

uns de sa connoissance comment, de qui et pourquoy il avoit esté induit

et poussé à commettre cest autant horrible qu'abominable crime; il a

respondu que c'estoit la curiosité de sçavoir et de reconnoistre si

celuy que monstroit le prestre en l'autel estoit le Roy des rois; et,

par tel attentat, il le tentoit à ce qu'il se fist paroistre.

[Note 7: Gui Patin parle de ce sacrilége dans sa lettre à Spon

du 11 juin 1649: «Un jeune père de l'Oratoire, qui est de la

maison depuis huit jours, s'est aujourd'hui jetté sur celui qui

disoit la messe, et lui a voulu arracher l'hostie. Le prestre

s'est deffendu, mais l'autre a été le plus fort, l'a fait choir

et lui a cassé les dents. L'hostie cheute, grand désordre dans

l'église, etc. On dit que ce jeune homme est fol: je le crois

ainsi. Un laquais fit autant, il y a quinze jours, au curé de

Sannois, village près de Saint-Denis, le jour de la Pentecoste.

Il a été condamné à avoir le poing coupé, être pendu, etranglé

et brûlé, par le bailli de Montmorency. Il est encore à la

Conciergerie par appel.» Gui Patin devoit être bien renseigné.

Il avoit à Cormeille, près de Sannois, une maison qu'il tenoit

de sa mère, et dont il ne reste plus qu'une allée de tilleuls.]

[Note 8: Ce bourgeois avoit une maison de campagne à Cormeille.

Nous tenons ce fait de M. Chéron, qui prépare une histoire de la

commune de Sannois.]

Ce qui a frappé d'un second estonnement ceux qui ont connu ledit

laquais est qu'ils l'avoient tousjours cy-devant reconnu pour bon et

devot catholique en apparence, et l'avoient vu frequenter la sainte

communion, et regulierement les premiers dimanches des mois.

Les plus judicieux, qui fondent toutes les considerations qui peuvent

eschoir sur ce sujet avec le dioptre de la raison et perspicacité de

leur jugement, avoüent qu'il faudroit avoir fait voeu d'ignorance pour

ne connoistre cette verité, que la raison fait evidemment juger aux

capables qu'il n'y a pas de plus notable folie au monde que de ramener

les choses de la foy à la mesure de nostre capacité.

Puis que ce sont des abismes que nos esprits ne sçauroient sonder,

mais demeurent si fort estonnez dès l'entrée, qu'ils chancellent

et s'esgarent ainsi que les yeux de ceux qui sont sur le bord

d'un precipice ou abisme effroyable, dont nous devons estimer le

presomptueux qui croira penetrer ces hauts mystères estre enveloppé

dans une ignorance invincible plustost qu'esclairé du flambeau d'une

deuë connoissance, puis qu'il croit reduire cette infinie grandeur à sa

petite portée. Que si quelqu'un, après avoir admiré la toute-puissance

de l'autheur des choses admirables, sent des rayons esclatter dessus

ses esprits pour y penetrer plus avant que le commun, il faut croire

que c'est un pur effet de la grace de celuy qui est le père de lumière,

dont on ne peut rien voir qu'en luy et par luy.

Quel effort donc d'imagination vaine, penetrant dans les folies

humaines, peut-on appercevoir plus grand que celuy de ce laquais et de

ses semblables qui cherchent quelque chose de grossier et de palpable

en cest haut et incomprehensible mystère du très auguste sacrement de

l'autel, par une temeraire presomption de vouloir sçavoir jusques où

s'estend la Puissance divine, puis qu'au bout de la speculation qu'il

poursuit, la pointe de sa curiosité s'esmousse dans les merveilles et

demeure esbloüy dans l'esclat de sa majesté!

Pour arriver aux raisons accomodantes et necessaires à nostre salut,

mettons-nous à l'abry des preceptes de l'apostre, de nous rendre

sçavans jusques à la sobriété, et de nous sousmettre au joug de la foy

pour elever nos pensées et considerer à travers de quels nuages et

dans quelles obscuritez de l'ignorance humaine nous croyons acquerir

l'avantage d'avoir dans la teste les bornes et les limites de la

volonté et de la puissance de Dieu.

C'est une pierre d'achoppement et une taye et glaucome d'aveuglement,

voire une grande stupidité, de chercher des raisons et experiences ès

choses de la foy, d'autant que les lumières qu'ils y cherchent sont des

estincelles d'un grand embrasement.

Ce qui nous oblige de juger avec plus de reverence des saincts

Sacremens ou mystères admirables, et d'avoir proportionnement plus

d'aprehension d'y estre trompez pour ne connoistre les embuscades

que nous y dressent nostre ignorance et nostre foiblesse, et nous

sousmettons aux saincts decrets et volonté de la saincte Eglise,

puisque ce n'est pas à nous d'establir la part que nous luy devons

d'obeissance et d'admiration aux oeuvres de son espoux.

Ce qui fait voir et reconnoistre avec admiration que, comme catholiques

et apostoliques romains, nos affections et pensées nous unissent

en union de sentimens, qu'aussi nos intentions et desseins nous

transportent avec devotion à la vraye science et connoissance de la foy

qui nous unit à Dieu, à l'honneur et gloire duquel tout se rapporte.

_Histoire prodigieuse du fantôme cavalier solliciteur, qui s'est

battu en duel le 27 janvier 1615, près Paris_[9].

[Note 9: Cette pièce est très rare «ou même inconnue»,

lisons-nous dans le _Catalogue d'une curieuse collection de

livres... concernant l'histoire de Paris... composant la

bibliothèque de M. F..._ Paris, Delion, 1853, in-8, p. 107, nº

763.]

Il est probable que les duels et les combats estoient frequents et

ordinaires en ces premiers siècles que les hommes vivoient dispersés

çà et là par les campagnes et dans les deserts, sans conduitte, sans

loix et sans frein, errants et vagabonds comme chevaux eschappez; la

raison cedoit à la force, le pouvoir estoit la seule règle du devoir et

la cupidité avoit toutes choses à l'abandon, si bien que la bravade et

l'usurpation estoient les seuls tiltres d'honneur et de valleur.

Mais depuis que les hommes, unis et assemblez, ont fondé des villes

et des loix pour se defendre de leurs ennemis et d'eux-mesmes, ils

ont commencé de cultiver leur pays et leurs moeurs; ils ont inventé

les sciences et les arts et se sont adonnez à la vertu; mesme les

nobles, c'est-à-dire ceux quy en font profession, desirant s'acquerir

quelque perfection par dessus le vulgaire, ont preferé la demeure

des champs à celle des villes et des citez, comme plus tranquille et

plus propre pour exercer esgallement leurs corps aux travaux et leurs

esprits aux sciences et à la contemplation. Mais comme le naturel des

hommes se glisse facilement du bien au mal, plusieurs d'entre eux ont

degeneré de ce genereux projet et n'ont embrassé que des exercices

d'excès et des contemplations d'un honneur imaginaire, quy les porte à

ceste première barbarie et cruauté quy divisoit les hommes quand ils

estoient divisez, comme si, en retournant en cette mesme solitude d'où

les premiers hommes sont partis, ils avoient peu reprendre ce premier

naturel insipide et inhumain quy rendoit autrefois les humains capables

et coulpables de la mesme brutalité, si ce n'est que les doemons, se

communiquant plus volontiers en plaine campagne dans les deserts et

lieux solitaires, leur eussent causé ces furieuses impressions de

s'entretuer et coupper la gorge les uns aux autres, jusque là que

quelque fantosme ait servy ces jours passez de second à un gentilhomme

quy s'est battu en duel contre deux siens ennemis, les noms desquels ne

sont que trop cogneus par leurs propres misères et calamitez.

Le faict est estrange et neantmoins veritable, qu'un gentilhomme ayant

deux querelles differentes et autant d'ennemis, et ayant accepté de

chacun d'eux en particulier le cartel de deffy, se rendist, il y a

fort peu de temps (comme chacun sçait), au lieu assigné où l'un de ses

adversaires se devoit trouver; de quoy l'autre, quy estoit à Paris,

estant adverty, fut merveillement indigné contre l'ennemy de son

ennemy de ce qu'il le prenoit au combat et le frustroit du fruict de

la victoire qu'il esperoit remporter luy-mesme; si bien que, montant

à cheval et courant à bride abattue au lieu où ils estoient, les

ayant rencontrez en la première posture que font les combattans quy

commencent à en venir aux mains, il leur feit le holà, et, adressant

incontinent la parole à celuy quy concuroit en haine avec luy, n'ayant

qu'un mesme ennemy, luy dist avec quelque leger blasphème qu'il ne

luy appartenoit pas de vider sa querelle auparavant la sienne, soit

qu'il fust le premier en date, soit que sa querelle fust de plus

grande consequence, soit que, le sort du combat venant à tomber sur

leur ennemy commun, il luy despleut de n'avoir plus qu'à combattre les

masnes du deffunct; l'autre, au contraire, desjà tout eschauffé, tout

ardent au combat encommencé, n'estimant pas bien sceant de quitter

la place à ce dernier venu, ne manquoit pas de vives raisons pour

monstrer qu'il se devoit battre le premier, avec une ferme resolution

d'empescher son dessein au cas qu'il eust voulu entreprendre sur son

marché: de sorte que peu s'en fallut que ces deux champions ne fissent

une eternelle paix avec leur ennemy, s'entretenant l'un l'autre sur

leurs differends quy survinrent entre eux, pour ce à quy seroit de se

battre le premier. Mais quoy! le courage ne manquoit pas au troisième

pour les empescher de se battre, parcequ'il les avoit desjà devoué

tous deux (l'un après l'autre toutesfois) à sa dextre. C'est pourquoy

il les prioit de se reserver au sacrifice qu'il en vouloit faire.

Enfin, après de grandes altercations, il fut resolust qu'il s'en

iroient tous trois sur le grand chemin passant quy conduit au

Bourg-la-Reine[10], peu esloigné du lieu où ils estoient, et que le

premier gentilhomme quy se presenteroit à leurs yeux seroit conjuré par

eux d'assister celuy quy estoit seul.

[Note 10: Ce lieu, ainsi que le carrefour de la Croix-de-Berny,

qui en est proche, fut souvent choisi pour les duels. Son nom

lui viendroit même, selon quelques auteurs, d'un combat livré

entre deux princes, et dont la main d'une reine à obtenir auroit

été la cause et le prix. (P. Villiers, _Manuel du voyageur aux

environs de Paris_, 1804, in-12, t. 1er, p. 127.)]

Ils n'attendirent pas long-temps qu'ils aperceurent un cavalier à

eux incogneu quy venoit à Paris, et auquel l'un d'eux luy demanda

s'il estoit gentilhomme; à quoy ayant fait responce que vraiment il

l'estoit, et d'ancienne extraction, ils luy expliquèrent aussy tost

que, puisqu'il estoit tel, il ne les refuseroit pas d'une prière

qu'ils luy vouloient faire, quy estoit de se battre entre eux et

servir de second à ce gentilhomme duquel ils estoient ennemis. Ceste

prière sembla de prime abord deplaire à ce cavalier, quy s'excusa

d'estre de la partie sur ce qu'il disoit estre pressé d'achever son

voyage et venir à Paris pour un procez de consequence, son procureur

et advocat luy ayant mandé que sa personne y estoit requise; mesme

il leur monstroit les armes dont il se devoit battre en ce conflict

judiciaire, quy ny estoit plus expedient que le diabolique auquel

on le vouloit faire entrer. Mais, voyant sa noblesse et son courage

estre revoqués en doute par ces deux jaloux aventuriers d'honneur,

il se sentist vivement piqué de cette pointille de mespris, et leur

dict assez froidement (non toutesfois sans jurer et comme par manière

d'acquit): Pourquoy m'importunez-vous tant? vous voyez qu'il ne m'en

prie pas. A peine eut-il lasché cette parolle, que de la bouche de

ce gentilhomme quy avoit besoin de luy sortirent des prières et

supplications, avec protestations de luy en avoir toute sa vie (s'il en

rechappoit) des ressentiments et obligations infiniment grandes, quy

eussent peu emouvoir un diable mesme à se battre, eust-il esté aussy

poltron que celuy de Rabelais[11].

[Note 11: «Au temps que j'estudiois à l'escole de Tolette, dit

Panurge, le reverend père en diable Picatris, recteur de la

faculté diabologique, nous disoit que naturellement les diables

craignent la splendeur des espées aussi bien que la lueur du

soleil. De faict Hercules, descendant en enfer à touts les

diables, ne leur feit tant de paour, ayant seullement sa peau de

lion et sa massue, comme après feit Eneas estant couvert d'un

harnois resplendissant et guarny de son bragmard bien appoinct,

fourby et desrouillé à l'ayde et conseil de la sibylle Cumane.

C'estoit peult-estre la cause pourquoy le seigneur Jean-Jacques

Trivolse, mourant à Chartres, demanda son espée et mourut

l'espée nue au poing, s'escrimant tout autour du lict, comme

vaillant et chevalereux, et par ceste escrime mettant en fuitte

tous les diables qui le guettoient au passage de la mort.»

_Pantagruel_, liv. 3, ch. 23.]

Ce cavalier presta donc son consentement à ceste prière, et ne luy

sembla hors de propos de vuider cest incident auparavant que de faire

juger son procez, accompagne ces trois gentilhommes jusques au lieu

assigné, et là ces deux valeureux couples de combattants commencèrent

avec celuy que chacun d'eux avoit en teste un furieux combat. Le

cavalier incogneu (que les courtisans appellent aujourd'huy le

soliciteur de procez) renverse son homme du premier coup et le tue, et

se joinct en mesme temps avec celuy auquel il servoit de second pour en

faire autant de celuy quy restoit, et en vint à bout aussy facilement

et promptement comme du premier, sans aucun retardement de procedures.

Ce second victorieux, sans vouloir escoutter les remerciements de celuy

pour lequel il s'estoit exposé, moins encore descouvrir quy il estoit,

remonte à cheval, advertissant ce gentilhomme qu'il eust à soigner à

ses affaires et obtenir graces pour luy et son compaignon, et, quant à

luy, qu'il alloit faire les siennes; et, disant cela, pique son cheval

vers Paris, laissant ce gentilhomme autant estonné de la rencontre d'un

si brave second comme il estoit content de voir ses ennemis terrassez.

Tepidumque recenti

Cæde locum...

L'incertitude rend les hommes plus diligents à rechercher la vertu.

Le siècle present n'est pas steril en curieux quy se peuvent enquerir

quel est ce cavalier Solliciteur (ainsy l'appelle-t-on par risée). La

curiosité n'a rien servy jusqu'à présent; son nom, sa demeure, sa

retraicte, sont du tout incogneus; on ne rencontre personne quy luy

ressemble de visage, de parole, ni d'habit. Mais ceux approchent plus

près de la verité quy croient qu'il est un doemon quy a pris la figure

d'un cavalier, comme il a pu faire, puisque les diables se transforment

quelques fois en anges de lumière. C'est donc ce mesme cavalier quy

monta autrefois sur le dos de saint Hilarion, et qui lui apparoissoit

quelques fois en forme de gladiateur avec autres combattans à outrance,

comme recite sainct Hierosme:

Psallenti gladiatorum pugnæ spectaculum prebit[12].

Car, si les demons se delectent à representer entre eux tels combats

de gladiateurs pour tenter les gens de bien, quy doute qu'ils ne

se plaisent beaucoup de venir aux mains avec les hommes pour les

precipiter à la mort? Il est souvent advenu que les desesperez et

ceux quy tentent Dieu, tels que sont ceux quy vont se battre en duel,

ont veu le diable en forme humaine quy les a incitez à se desfaire,

quy d'une façon, quy d'une autre; et quand ce sont personnes quy se

plaisent à manier les armes, il leur persuade de s'exercer au combat

avec luy, comme il advint, il y a quinze ou seize ans, à un pauvre

miserable desesperé quy avoit perdu quelque notable somme au jeu. Le

diable etant apparu à luy en la forme d'un soldat de sa cognoissance,

le suivist en sa maison, où estant, il luy persuada de tirer des armes

avec luy, comme par manière de passe-temps et pour se divertir, et

s'exercèrent à l'espée nue longtemps, teste à teste, en une chambre,

sans que le diable luy peust faire aucun mal, Dieu ne le permettant

ainsy, jusqu'à ce que ce vieux singe, mettant les armes bas, se mit

à faire mille tours de souplesse, et, feignant de luy en vouloir

apprendre quelqu'un, luy fit meltre le col dans un lacs attaché

au plancher, dont il eust esté estranglé sans le secours d'autres

personnes de la mesme maison quy survinrent à ce dangereux spectacle.

Il n'en est pas ainsy advenu à ces pauvres miserables quy se sont

battus avec ce cavalier, vrayment solliciteur, puisque bien souvent,

pour je ne sçay quelle frivolle imagination qu'il insinue dans les

esprits de cette courageuse noblesse, il la sollicite et la porte à un

evident et certain desespoir.

[Note 12: V. _Sancti Hieronymi opera_, Paris, 1706, in-fol., t.

4, 2e partie, col. 76, _Vita S. Hilarionis Eremitæ_.]

Chacun sçait le conte de ces deux seigneurs quy estoient prets de

s'entrecoupper la gorge parcequ'ils portoient les mesmes armes (à

sçavoir la teste d'un toreau), si le prudent et plaisant jugement

d'un roy d'Angleterre ne fust intervenu, par lequel il ordonna que

l'un porteroit pour ses armes la teste d'un taureau, et l'autre

d'une vache, et, par ce moyen, les rendit differends. Et quy sçait

si ces deux grandes querelles, sur le subjet desquelles ces deux

vaillants cavaliers sont demeurez sur la place, ne provenoient point

ou de ce que l'ombre de l'un d'eux s'estoit meslée avec celle de

son adversaire[13], et ce par la faute de l'un ou de l'autre, ou de

ce qu'ils avoient songé en dormant des songes desavantageux et qui

touchoient respectivement leur honneur, ou de quelque autre semblable

contention? C'est ainsy qu'il se faut tenir au point d'honneur et ne

prodiguer sa vie et son sang que pour des offres grandes et signalées.

[Note 13: Au temps des raffinés, il n'en falloit pas davantage

pour qu'un duel s'ensuivît. Ecoutez ce que dit, par exemple,

Mercutio à Benvolio: «Tu ressembles à ces hommes qui, en

entrant dans une taverne, prennent leur épée et la posent sur

la table en disant: «Dieu me fasse la grâce de n'avoir pas

aujourd'hui besoin de toi!» Et bientôt, au second verre de vin

qu'ils avalent, les voilà aux prises avec le premier venu, sans

motif et sans nécessité... Tu te prendrois de querelle avec un

homme pour un poil de plus ou de moins que toi au menton, ou

parcequ'il casseroit des noix et que tu as les yeux couleur de

noisette. N'as-tu pas cherché querelle à un homme parce qu'il

toussoit dans la rue, et que cela éveilloit ton chien, qui

dormoit au soleil? à un artisan, parcequ'il portoit son habit

neuf avant les fêtes de Pâques? à un autre encore, parcequ'il

nouoit d'un vieux ruban ses souliers neufs?» (Shakspeare, _Roméo

et Juliette_, acte 3, scène 1re.)]

Courage, vertueuse noblesse! vos armes ont passé par tous les coins du

monde; le reste des hommes ensemble ne peut pas resister à la pointe

trenchante de vos espées. Volontiers, que, ne pouvant trouver ailleurs

au monde de plus braves et courageux guerriers que vous-mesmes, vous

prenez un singulier plaisir, et ce vous est une insigne gloire de vous

esprouver les uns contre les autres; vous l'avez faict et le faictes

encore tous les jours, mais vous voyez à present que les demons veulent

estre de la partie; en voicy un quy a faict paroistre son courage en ce

dernier combat, et a faict acte de gentilhomme.

Souvenez-vous donc, desormais, que vous n'avez plus des hommes à

combattre, mais des diables,

Nunc etiam manes hæc intentata manebat

Sors rerum...

et que vous vous devez proposer la conqueste des enfers, et non pas

seulement empescher que l'enfer n'entreprenne sur la France.

_La Chasse au vieil grognard de l'antiquité._

1622. In-8.

C'est trop nous reprocher l'antiquité: nous ne faisons, n'operons, ne

disons aucune chose que l'on ne nous mette devant les yeux: «J'ay veu

le temps... Nos anciens faisoyent...» Comme s'ils avoyent esté plus

sages, plus sçavans, plus vaillans, plus modestes, plus riches et mieux

morigenez que nous! Ces reproches ne nous ont pas tant attristé qu'ils

ont esté le subject de nous faire estudier, songer, anquester, lire,

pour faire la comparaison du vieux temps au nostre; et tant plus j'ay

vouleu penetrer avant pour en cognoistre la verité, tant plus j'ay eu

du subject de me resjouir, recognoissant le contraire de ses reproches.

Pour ce faire, j'ay commencé par les rois, quy est la chose la plus

haulte, et suis descendu aux actions des peuples mesmes de plus basse

condition dont j'ay eu la cognoissance, soit par la lecture des livres,

ou par la frequentation des vieux, où j'ay trouvé et appris que

l'antiquité estoit une valeur sans conduitte, une simplicité ignorante,

un default de pouvoir, une chetreuse richesse, une resjouissance

mesquine et un contentement vil.

Je ne parle pas ny des Grecs, ny des Latins romains, que nous

sçavons estre venus au periode de vertu, de richesse, de pompe, de

magnificence, de science, de sagesse et de toutes autres sortes de

contentemens.

Je parle du royaume de France, des bonnes villes, et speciallement de

Paris, quy a acquis et est parvenuë, soubs le reigne de ce monarque

Loys XIII, à ce hault degré de perfection, pour estre à present

puissant en tout, florissant en doctrine, en hardiesse, en commoditez,

en sagesse et en toutes autres vertus, et en laquelle l'estranger

s'admire, quittant son pays pour y faire sa retraite, son trafic, ses

estudes, son exercice, comme en un lieu de delices et un paradis du

monde.

Je voy desjà un vieux grognart quy n'a pas la patience de lire le

reste, quy dit: Tu t'abuses, c'est un royaume plain d'inegalitez,

de vices, de peschez, où toutes sortes de gens mal vivans abondent,

où l'injustice reigne, où les loix ne sont point observées, où la

superfluité est en abondance? Quelle louange y peut-on apporter?

Bon homme de l'antiquité, quy avez l'esprit moroze, avant que de me

reprendre, monstrez-moy que l'antiquité _caruit vitio_, puis vous

desclarerez tout à vostre ayse et direz que j'ay manty; mais si la

vertu des hommes quy sont à present au respect du temps passé couvrent

le vice, pourquoy m'empescheras-tu de louer le temps, la grandeur,

les richesses, la science, la magnificence et le pouvoir d'un royaume

si riche et si abondant que nous le voyons à present? Est-ce pas

raisonnable que la posterité sçache plusieurs particularitez que

l'histoire ne decrit point?

Or escoute doncques, et aye patience.

Quelle comparaison peut-on faire à present de nos anciens rois avec

celuy quy reigne, quoy en grandeur, en conqueste? Sçache que sa face,

à l'aage de dix-huict ans[14], a plus espouvanté de villes rebelles

dedans son royaume, a plus affermy son estat contre la rage et la furie

d'un peuple mutiné, plus difficile à dompter que n'eussent faict 4

royaumes à conquester, tels que le Portugal, la Naple et la Cicille.

[Note 14: Louis XIII, né le 27 septembre 1601, avoit vingt-un

ans, et non dix-huit ans, en 1622, ce qui prouveroit que

l'édition reproduite ici n'est pas la première qui eût paru

de ce livret, mais qu'une autre, dont celle-ci est la copie

textuelle, l'avoit précédée de trois ans.]

Nous ne deliberons pas de trouver sa vertu au detriment de la valeur de

nos roys anciens: ce n'est pas nostre subject; nous ne voulons montrer

sinon que la grandeur de nostre temps et que les actions des anciens

estoient en tout pueriles au respect des nostres.

Quand je contemple l'histoire, leurs richesses, leurs bastimens, leur

plaisir à la chasse, leurs revenus, leurs mariages, leurs ordonnances;

et pour les peuples, leurs vestemens, leurs banquets, leurs mariages,

leur science, leur pouvoir, leurs jeux, leurs discours, c'est un vray

miroir pour mepriser l'antiquité.

* * * * *

_Des Rois et de la Noblesse._

Je n'oserois mettre par escript ce quy se void par ces anciens

comptes de la maison des rois, de leur argenterie, du miroitement de

leurs vestemens, de leur despense pour la bouche et de leurs dons

et liberalitez, car on ne le pourroit croire; il seroit pourtant

necessaire pour faire ma preuve. Non, je le tairay: je ne veux reciter

que ce que l'histoire m'enseigne.

Par l'histoire comme est decrite, je contemple ces vieux gentilhommes

gauloys, armés de toutes pièces, leurs chevaux chargez de caparaçons,

le tout à l'espreuve de toutes armes offensives, quy, avec le petit

braquemart[15] à leurs costés, s'en alloient affronter quelque païs

estranger où les peuples, timides de voir tant d'hommes de fer,

fuyoient leur presence. C'est ce que je trouve avoir été le plus grand

subject d'acquerir et de faire parler les histoires.

[Note 15: Tout le monde sait ce qu'étoit cette sorte d'épée

courte et à large lame, dont le nom, selon Fauchet, n'est que

les mots grecs [Grec: bracheia machaira] francisé; mais ce qu'on

sait moins, c'est que le diminutif du mot _braquemart_ étoit

_braquet_, que nous trouvons dans _Francion_, 1673, in-8, p.

299, et qui, sauf une très légère altération, est encore le nom

donné au sabre de nos soldats d'infanterie.]

Tout au contraire en nostre temps nous avons une noblesse allègre,

hardie, combattant à la mode, la picque ou l'espée au poing, legerement

vestus, sans autre couverture que leur habit ordinaire; malgré la

mort, passer victorieux la barricadde, le retranchement, le boulevert,

quoyque munis d'hommes furieux quy devroient plus tost enjandrer

la craincte que la hardiesse. Aussy est-ce nécessaire d'effacer de

l'histoire ceste qualité donnée à Loys unze, duquel on dit avoir mis

les roys hors de page, et la transférer à Louis XIII, quy, sans user

d'astuce et de finesse comme jadis Loys unze, _sed cum manu potenti

et brachio excelso_, a remis en son obeissance six provinces[16] dans

son royaume en deux ans, possedées de force par les rebelles de la

religion, par une authorité suprême et contre l'advis de la plus part

des peuples, qui croyoient qu'il estoit impossible d'executer telle

entreprise.

[Note 16: Ces six provinces plus ou moins revenues à

l'obéissance du roi sont la Guienne, le Languedoc, le Poitou, la

Saintonge, qui s'étoient soulevées pour cause de religion, puis

l'Anjou ainsi que l'Angoumois, où la disgrâce de la reine-mère

avoit excité des troubles.]

* * * * *

_Des Batimens des roys._

Et des bastiments des anciens roys, quoy? Seroit-il besoin de produire

pour preuve de leur petitesse les lettres-patentes d'un roy, données

en son chasteau des Porcherons[17], près Montmartre, quy est une

petite maison à present possedée par un bourgeois de Paris? cette

maison royalle de Sainct-Ouyn, près Sainc-Denys[18], le chasteau de

Bisaistre[19], près Gentilly, et le chasteau de Vauvert[20], possedé

par les Chartreux de Paris, toutes anciennes maisons royalles de Paris?

[Note 17: Le château du _Coq_ ou des _Porcherons_ ne fut jamais

une résidence royale. Les rois s'y arrêtoient seulement, comme

fit Louis XI avant son entrée à Paris le 15 août 1461. (_Chron.

de Jehan de Troyes_, coll. Petitot, 1re série, t. 13, p.

260.)--C'est lors d'une halte semblable que furent sans doute

signées les lettres-patentes dont il est parlé ici, et que nous

n'avons pu retrouver.]

[Note 18: Saint-Ouen, en effet, se trouvoit, dès l'époque

mérovingienne, un château royal, qu'au moyen âge on appeloit

la _Noble-Maison_. Les _chevaliers de l'Etoile_, dont l'ordre

y fut institué en 1351 par le roi Jean, se nommoient pour cela

_chevaliers de l'Etoile de la Noble-Maison_.]

[Note 19: Le château de l'évêque de _Wincester_, dont le

nom n'est guère reconnoissable dans celui qu'il a conservé,

appartint, il est vrai, à un fils de France, Jean, duc de Berry,

mais ne fut jamais pourtant une résidence royale.]

[Note 20: Le château du _Val-Vert_ ou _Vauvert_, dont le séjour

de Philippe-Auguste, après son excommunication, avoit fait un

lieu maudit et voué aux démons, fut donné aux Chartreux, en

1257, par saint Louis, qui pensoit ainsi le désensorceler. (Du

Breul, le _Théâtre des antiq. de Paris_, Paris, 1639, in-4,

p. 345.) Le souvenir diabolique a toutefois tenu bon: il se

retrouve dans le nom de la rue d'Enfer, voisine du manoir damné,

et le _diable Vauvert_ est encore fameux.]

Sans nous amuser à descrire les bastimens de nos roys d'à present, leur

grandeur et leur magnificence, prenons le plus bas et considerons le

bastiment de la maison de l'hostel de Luxambourg[21], faict par une

royne, de laquelle la conduite et les fontaines des canaux ont plus

cousté que toute la despence et le revenu de six de nos autres roys.

[Note 21: C'était alors l'admiration de tout le monde. On

parloit partout du «magnifique palais» de Marie de Médicis,

lequel, «commencé dès l'an 1612, est, dit Du Breul (_Id._,

_Suppl._, p. 43), l'un des plus beaux hôtels de Paris, contenant

entre le carré de ses grands bastiments un grand jardin, bois,

allées, parterres, _fontaines_, cabinets et reposoirs.» V.

l'éloge qu'en fait aussi J. Du Lorens dans sa 3e satire, Paris,

1624, in-8, p. 17.]

* * * * *

_De la Chasse._

Et bien! le plaisir de la chasse de nos anciens, quel? De s'egarer dans

les forêts, à la course d'un cerf mal accompagné, faire retraite à la

cabane d'un charbonnier, et avec luy se contenter d'un morceau de lard

mal appresté, la nuict se coucher sur la paille pour dormir, non sans

danger des voleurs et malveillans, comme un François premier[22];

[Note 22: On connoît l'aventure à laquelle il est fait allusion

ici, et qui a donné lieu au proverbe: _Charbonnier est maître

chez lui_. Nous nous contenterons donc de renvoyer au livre 7

des _Commentaires_ de Blaise de Montluc, où elle se trouve pour

la première fois racontée.]

Ou bien d'aller chasser vers la plaine de Chelles avec deux pages,

comme Cilperic, et en chemin estre assassiné par un Landry; d'aller au

sanglier avec six gentilshommes comme Charles le sixième, y avoir eu

de la frayeur, quy depuis a faict troubler l'esprit. Ce sont de belles

grandeurs!

A present nostre roy y va en monarque, un capitaine et trente chevaux

casaqués[23], l'oiseau sur le poing, cents gentilshommes à sa suite,

cents chevaux-legers à la teste et pareil nombre à l'arrière-garde.

[Note 23: Gardes du corps, ainsi appelés parcequ'ils portoient

les _casaques_ les plus riches en broderies. Il n'étoit pas rare

que les soldats dussent le nom par lequel on les désignoit à

quelque partie de leur équipement ou de leurs armes. Ainsi les

soldats bourguignons étoient appelés _Bourguignons salés_, à

cause de la _salade bourguignotte_ ou du _morion salé_, comme

dit Rabelais (liv. 4, ch. 29), dont ils étoient coiffés.]

* * * * *

_Le Revenu._

Et le revenu du royaume, de leur temps, quel! Je ne veux pas parler de

deux et trois cents ans, car cela est admirable en chetiveté, je veux

parler de nostre temps; de l'an 526 seullement, où il appert par un

compte de l'espargne[24] que tout le revenu de la France ne montait

qu'à quatre millions deux cents vingt-huict mille livres[25], et à

present, du reigne de nostre grand Louys XIII, en 616, trente-quatre

millions; en 617, trente huict millions[26]; en 618, quarante-quatre

millions[27].

[Note 24: C'est d'un des premiers comptes de l'épargne qu'il est

parlé ici, puisque la création de ce «trésor central, où les

receveurs devoient verser, dans le délai d'un mois, les deniers

perçus sur chaque province», date seulement de cette époque.

(Cheruel, _Hist. de l'administr. monarch. en France_, Paris,

1855, in-8, t. 1er, p. 156.)]

[Note 25: Ceci est une erreur évidente, si, comme il faut le

croire, l'auteur entend par «revenu de la France» toutes les

sommes que produisoient les divers impôts. Pour la _taille_

seule, sous François Ier, on percevoit neuf millions. (Cheruel,

_ibid._, p. 154.)]

[Note 26: Cette date, qui semble être vraiment celle du livret,

donne raison à l'une de nos précédentes notes.]

[Note 27: Ce chiffre doit être exact. Dans le _Sommaire traicté

du revenu et despence des finances de France_... par Nicolas

Remond, Paris, 1622, in-8, nous trouvons indiqués, pour les

revenus de l'Etat en l'année 1620, d'une part, 36,926,638

livres, et, d'autre part, pour «la _creüe extraordinaire_,

autrement dite _grande creüe des garnisons_», 4,400,000 livres,

ce qui forme un total assez bien d'accord avec les sommes

indiquées ici comme formant le revenu de l'année 1618.]

Ce n'est pas à moy à descrire ces dons et liberalitez[28], car chacun

le peut recognoistre par la mesme espargne; suffit seullement de dire

qu'ils sont plus grands en une année envers la noblesse que n'a esté le

revenu de six rois en tout du temps passé.

[Note 28: Le détail de ces _dons_ et _liberalitez_ se trouve

dans la brochure de Nicolas Remond citée tout à l'heure.]

* * * * *

_Du Peuple._

Excusez, lecteurs, si par le menu je vous écris l'action et le

vestement des peuples du temps passé; que si je ne le faisois il

seroit impossible de monstrer la grandeur de nostre temps. Conjecturez

doncques que le marchant estoit facile à cognoistre: son habit estoit

un petit bonnet de manton, faict à la coquarde[29], un petit saye[30]

de drap quy ne passoit pas la brayette, une ceinture d'une grosse

lisière, un haut de chausse à prestre avec une brayette[31] quy passoit

le saye de demy-pied; une gibecière pendante à costé; des souliers qui

n'avoient du cuir que par le bout[32]. Et ainsy vestu, avec la barbe

raze, paroissoit un antique en figure.

[Note 29: Bonnet s'attachant sous le menton, comme les béguins,

et ayant la _plume de coq_ plantée sur le côté, où l'on mit

plus tard la _cocarde_. Les _coquarts_ ou _coquardeaux_, comme

ils sont appelés dans _le Blazon des faulces amours_, avoient

été les jeunes gens à la mode de la fin du XVe siècle. V., sur

le premier de ces mots, _Biblioth. de l'école des chartes_, 2e

série, t. 1er, p. 369.--Les _bonnets à la coquarde_ nommés par

Rabelais (liv. 4, ch. 30) étoient fort pesants. Dans le rebras

doublé de frise qui se trouvoit derrière, il entroit jusqu'à une

demi-aune de drap. Louis Guyon (_Div. leçons_, liv. 2, ch. 6)

dit qu'il en vit un à Paris qui pesoit quatre livres dix onces.]

[Note 30: C'étoit le justaucorps ou _hoqueton_, comme on disoit

à l'armée.]

[Note 31: Tout le monde connoît, par les images et les tableaux

du temps et par la description qu'a faite Rabelais de la

magnifique _braguette_ de Panurge, ce qu'étoit cette partie

saillante du haut de chausses.]

[Note 32: Ce sont ces _souliers échancrés_, fort à la mode du

temps de François Ier et de Henri II, dont Calvin fit proscrire

l'usage à Genève en 1555.]

Sa femme, grande et maigre, un long nez, n'ayant aucune dent de

devant, avec un grand chaperon detroussé par derrière jusques à la

ceinture[33], une robbe de drap sceau[34] bordée d'un petit bord de

veloux, une cotte de cramoisi[35] rouge et collets jusqu'aux mamelles,

et des souliers pareils à son mary, un demy-cint[36] d'argent,

trente-deux clés pendantes et une bource où dedans il y avoit toujours

du pain benit[37] de la messe de minuict, trois tournois fricassés[38],

une eguille avec son fil, deux dents qu'elle ou ses ayeuls s'estoient

fait arracher, la moitié d'une muscade, un clou de girofle et un billet

de charlatan pour pendre au col pour guarir la fièvre.

[Note 33: Pour ces «grands chaperons destroussés à la mode

ancienne», dont les bourgeoises gardèrent l'usage jusqu'au temps

de Louis XIII, et que les dames nobles du XVIIe siècle portaient

encore pendant le deuil de leur mari, V. une note de notre

édition des _Caquets de l'Accouchée_, p. 21.]

[Note 34: Pour drap _d'Usseau_, petit village de Languedoc

près de Carcassonne, où un certain de Varennes en avoit établi

les premières manufactures. On disoit ordinairement drap _du

sceau_, comme fait Regnard dans _le Joueur_ (acte 1er, sc. 1re).

Ménage lui-même admit cette mauvaise orthographe, pensant qu'on

appeloit ainsi ce drap grossier à cause du sceau royal qu'on

y apposoit autrefois. Furetière rétablit la vérité dans son

_Dictionnaire_ (art. _Draps_), et, ayant lui-même à employer le

mot dans sa satire _les Marchands_, il ne manqua pas d'écrire:

Variétés Historiques et Littéraires (03/10) Recueil de pièces volantes rares et curieuses en prose et en vers · 第 8 / 70 题