les femmes dans un regard fixe, arrêté et d'une assurance modeste. Au
contraire, des regards vides, mobiles, douteux, appartiennent à un
esprit irréfléchi; de petits yeux enfoncés annoncent souvent une nature
envieuse et maligne; de gros yeux saillans et gris, un esprit simple et
vulgaire; un oeil noir, vif et animé indique un tempérament ardent et
irascible; des yeux bleus ou verts, au regard languissant, décèlent une
ame tendre, douce et craintive.
Ce sont donc les yeux qu'il faut étudier surtout dans la physionomie des
femmes, pour pénétrer leurs plus intimes pensées. Il est rare qu'une
femme coupable soutienne hardiment un mensonge sous les regards d'un
juge observateur et physionomiste. L'abbé de Mancy assure que «les
Chinois ne s'enquièrent pas autrement de la fidélité de leurs femmes;
l'épouse qui soutient avec assurance le regard du mari irrité triomphe
du soupçon et recouvre sa tendresse.» Une telle épreuve serait peut-être
moins décisive dans un pays encore plus civilisé que la Chine. Faut-il
s'en plaindre, doit-on s'en applaudir? nous laissons aux maris à décider
la question.
De ce petit traité, où nous avons rassemblé les principales observations
physiognomoniques consignées dans une foule d'épais in-quarto, le
lecteur retirera sans doute quelque fruit. Avant de s'aventurer à être
aimable ou même galant près d'une femme, il l'étudiera et raisonnera son
attaque d'après une théorie basée sur l'expérience et que le résultat
démentira bien rarement. L'art physiognomonique est assurément une des
principales branches accessoires du grand art de plaire; mais, en lui
accordant la confiance qu'il mérite, il ne faut pas non plus se trop
fier à son secours. C'est de l'ensemble des moyens que résulte seulement
le succès. En comparant l'art de conter fleurette à un jeu d'enfant,
on pourrait dire que la physiognomonie _donne barre_ sur le beau sexe,
mais il s'agit ensuite de bien courir pour l'attraper.
[Cul-de-lampe]
APOLOGIE
_De la Coquetterie_.
Mademoiselle de Scudéry, dans ses _Conversations morales_, après avoir
ingénieusement défini la coquetterie un déréglement de l'esprit, fait
venir le mot coquette de l'italien _civetta_, chouette: elle prétend que
la chouette attire la nuit quantité de petits oiseaux autour d'elle, et
que, par allusion, on a appelé de son nom les femmes qui s'attiraient
des adorateurs.
Ménage, en s'appuyant de Pasquier, trouve l'origine de coquette dans
le mot _coq_, et dit qu'on donna le nom de coquet et coquette aux hommes
et aux femmes qui eurent la prétention de plaire à plusieurs, comme les
coqs lorsqu'ils font l'amour à leurs poulettes.
Les Anciens n'ont point connu la coquetterie, sans doute parce que les
deux sexes étaient trop isolés chez eux, où on ne se réunissait guère
qu'en famille: dans les fêtes publiques, en effet, dans les cérémonies
religieuses, les hommes et les femmes étaient presque toujours séparés.
On ne connaissait point alors ce que nous appelons la société, ces
réunions où le désir de paraître aimable porte chacun à faire valoir
les agrémens de sa personne, les grâces de son esprit, le charme de ses
talens, les avantages de son rang ou de sa fortune. On chercherait en
vain dans leurs écrits quelque indice du caractère de la coquetterie:
les poètes n'ont peint que des femmes vertueuses et fidèles, des femmes
adultères et déréglées, et des courtisanes.
Jusqu'au seizième siècle, les peuples modernes ressemblèrent sous ce
rapport aux anciens, et ne laissèrent apercevoir dans leurs moeurs
aucune trace de coquetterie.
Ce fut sous Catherine de Médicis seulement que la coquetterie prit
naissance: c'était un caractère nouveau.
Le cercle que cette princesse établit à la cour inspira à la noblesse et
à la bourgeoisie le désir d'en former de semblables: ce fut en quelque
sorte une révélation que l'on pouvait trouver des agrémens et des
plaisirs hors des réunions dont l'amitié ou la parenté était l'ame. On
reçut dès-lors chez soi une personne pour son esprit, une autre pour sa
fortune, une troisième par déférence pour son rang; on consentit bien
encore à en voir quelques unes à cause de leurs qualités ou de leurs
vertus; mais le but, en se formant une société, étant de se divertir,
d'augmenter en quelque sorte la somme de plaisirs, dont chaque maître de
maison veut la plus grosse part, la frivolité présida au choix de ceux
qu'on y admit sans amitié, sans lien de parenté, sans amour. Les deux
sexes ainsi réunis n'auraient eu qu'une conversation froide et
insignifiante si le penchant naturel qui les harmonise l'un à l'autre
n'eût également agi sur les coeurs: il porta les hommes à ne pas voir
avec indifférence des femmes dont la bienveillance se colorait pour eux
des dehors de l'amitié; obligés à moins de retenue qu'elles, ils crurent
devoir donner à leur politesse toute l'apparence de l'amour. Le langage
des femmes, quoique réservé, fut aimable et piquant, parce que la grace
dont la nature les a douées perce toujours, même à leur insu, dans leurs
discours comme dans leurs actions; celui des hommes fut vif, spirituel,
parce que, ne pouvant dissimuler qu'ils connaissaient l'amour, ils se
seraient voués au ridicule en feignant la naïveté, pardonnable à peine à
l'ignorance. Cependant les femmes reconnurent qu'il y avait plus de
flatterie que de sentiment dans les hommages qu'on leur rendait; elles
sentirent le danger de se montrer sensibles à des adulations
intéressées; mais ces adulations leur plaisaient trop pour que leurs
belles résolutions de résistance pussent être de longue durée: alors
l'esprit, toujours fidèle à les servir, l'esprit, inné chez elles avec
la malice, vint à leur secours et leur offrit le plus puissant
auxiliaire, la coquetterie.
Par imitation de la cour, toutes les femmes devinrent bientôt coquettes.
Brantôme nous apprend dans le _Panégyrique de Catherine de Médicis_, que
cette reine avait à sa suite trois cents filles ou dames d'honneur,
dont la douce occupation était de séduire et de fixer près de leur
souveraine les seigneurs étrangers et nationaux. Suivant lui, habiles et
gracieuses comme les nymphes d'Armide, elles réussissaient si bien dans
leurs décevantes entreprises, que l'on disait de la cour de France:
«C'est le paradis de la terre.» Quelques auteurs ont prétendu que la
politique Catherine avait tiré parti de cette brillante et nouvelle
sorte de garde du corps; si l'on en croit leurs accusations, les dames
de la cour lui révélaient les secrets des captifs qu'elles tenaient
dans leurs fers: la chose est possible, mais, certes, la faute en est
plus à l'insidieuse princesse qu'à la complaisante coquetterie de ses
aimables agens diplomatiques.
Quoi qu'il en soit, nulle cour ne s'était, d'après les chroniqueurs,
montrée aussi brillante, aussi aimable que celle de Henri II; la cour de
Charlemagne même lui fut, disent-ils, inférieure: «Car cet empereur-roi
ne donnait à ses dames que deux ou trois tournois par an; et, après
chaque tournoi, comtes, chevaliers, paladins retournaient dans leurs
châteaux, Charles n'ayant pas près de lui, comme Catherine, un cercle
où la beauté, l'esprit et les graces fussent en rivalité pour dompter
les courages et soumettre les coeurs.»
Nous allons peut-être bien étonner les femmes en leur disant qu'il leur
est plus facile de demeurer fidèles que coquettes; leur surprise cessera
quand nous expliquerons ce que l'on doit entendre par la coquetterie
dans l'acception véritable du mot.
La coquetterie est le triomphe perpétuel de l'esprit sur les sens: une
coquette doit inspirer de l'amour sans jamais l'éprouver; il faut
qu'elle mette autant de soin à repousser loin d'elle ce sentiment qu'à
le faire naître chez les autres; elle contracte l'obligation d'éviter
jusqu'aux apparences d'aimer, de crainte que celui de ses adorateurs qui
passerait pour préféré ne fût regardé comme plus heureux par ses rivaux;
son art consiste à leur laisser continuellement concevoir de
l'espérance, sans leur en donner; une coquette, enfin, ne peut avoir que
des caprices d'esprit. Or, nous le demandons aux dames, est-ce donc
chose si facile que de soumettre les besoins du coeur aux jouissances
de l'esprit?
Un mari, s'il est répandu dans le monde, doit désirer que sa femme soit
coquette; ce caractère assure sa félicité; mais il faut, avant tout, que
ce mari ait assez de philosophie pour accorder à sa femme une confiance
illimitée. Un jaloux ne peut croire que sa femme reste insensible aux
efforts constans que l'on tente pour toucher son coeur; il ne voit
dans les sentimens qu'on lui porte qu'un larcin fait à sa tendresse pour
elle. De là beaucoup de femmes qui n'auraient été que coquettes, par
l'impossibilité de l'être, deviennent infidèles; car les femmes aiment
les hommages, les flatteries, les petits soins: le monde n'attache
pas un assez grand prix aux sacrifices qu'elles peuvent faire à leur
vertu pour qu'elles ne satisfassent pas ce goût de leur vanité.
A ceux qui crieraient au paradoxe et qui nieraient que la coquetterie
fût réellement une qualité de l'esprit imposant la chasteté aux sens,
nous citerons La Bruyère: «Une femme, dit-il, qui a un galant se croit
coquette; celle qui en a deux ne se croit que coquette.»
Abusons-nous moins du nom de coquette qu'on ne faisait du temps de
La Bruyère? Nous appelons coquette une jeune personne, une femme qui
aime la toilette pour s'embellir seulement aux yeux d'un mari, d'un
amant.
Nous appelons encore coquette une femme qui est soumise à la mode, sans
remarquer que souvent chez elle il n'y a aucune intention de plaire,
qu'elle obéit uniquement aux exigences de son rang et de sa fortune.
Enfin, nous appelons coquettes des femmes qui passent d'un attachement à
un autre; et, par un même abus de ce mot, on entend dire tous les jours
que Ninon était la reine des coquettes par des personnes qui ont ri
du billet à La Châtre. Boileau prétend que, de son vivant, Paris ne
comptait que trois femmes fidèles: le trait du satirique n'est ni de bon
goût ni de bon sens; il eût pu dire, avec plus de raison, qu'on n'y
pouvait citer trois femmes véritablement coquettes. Le dictionnaire
devrait substituer galanterie et galant à coquet et coquetterie.
Mais si la véritable, l'innocente coquetterie devient chaque jour plus
rare, la faute n'en est-elle pas aux hommes? Préférant aujourd'hui les
sensations aux sentimens, ils se lasseraient bientôt d'une coquette
qui ressemblerait à celles de Médicis ou à la Clarisse de mademoiselle
de Scudéry; on comprend à peine aujourd'hui, au théâtre, ces rôles de
coquettes que les auteurs comiques ont peints cependant d'après nature:
ce caractère n'est plus maintenant qu'une idéalité. Excusons, toutefois,
les femmes: il est naturel que, convaincues de l'impossibilité de se
faire un cercle de _chevaliers de l'espérance_, elles aient dédaigné un
caractère qui ne leur pouvait réussir.
Combien nous devons regretter la coquetterie! si elle venait à
s'emparer des femmes, quel changement précieux dans nos moeurs! Nos
petits-maîtres, que la facilité des succès rend suffisans au point de
négliger d'être aimables, s'étudieraient alors à le devenir; le ton, les
manières, les discours acquerraient un charme qu'ils ont à peu près
perdu; on verrait revenir ces brillantes réunions dont le désir mutuel
de plaire faisait le charme et l'essence; on reverrait cette fleur de
politesse, ce doux mensonge qui imite l'amour et la constance, dans la
crainte de l'insuccès; peut-être se trouverait-il de ces coquettes qui
brillèrent sous Louis XIII et son successeur, de ces femmes qui ne se
bornaient pas à s'efforcer de plaire et de se faire aimer par les
agrémens de leur personne et de leur esprit, mais qui avaient encore
l'ambition d'inspirer à leurs adorateurs des sentimens élevés: les
hommes alors écouteraient encore la raison en croyant ne prêter
l'oreille qu'à l'amour.
Eh quoi! va-t-on me dire, d'un vice, ou tout au moins d'un défaut,
voulez-vous faire une vertu? Je répondrai que, dans l'impossibilité
d'être parfaits, nous devons tâcher d'être aimables; si l'on peut
concilier l'esprit de société avec la fidélité en amour, il vaut mieux
combattre les progrès de l'inconstance avec la coquetterie, que de la
laisser dégénérer en galanterie.
La coquetterie arrête le temps pour les femmes, prolonge leur jeunesse
et rend durable la saison des hommages: c'est un juste calcul de
l'esprit.
La galanterie, au contraire, précipite la marche des ans, diminue le
prix des faveurs et hâte le jour où elles sont dédaignées. Résumons-nous
donc en exprimant ce voeu du plus profond de notre coeur: Puissent
les femmes devenir chaque jour plus coquettes!
MACÉDOINE D'APHORISMES,
_Pensées, Lieux Communs, etc._
Il est permis d'être amoureux comme un fou, mais non pas comme un sot.
*
Eprouve ton coeur avant de permettre à l'amour d'y pénétrer, disait
l'école de Pythagore: le miel le plus doux s'aigrit dans un vase qui
n'est pas net.
*
M. de Portalis, qu'il faut bien se garder de confondre avec S. Exc. le
ministre actuel des affaires étrangères, disait, dans la séance du 16
ventose an XVI: «Le mari et la femme doivent incontestablement être
fidèles à la foi promise; mais l'infidélité de la femme suppose plus de
corruption et a des effets plus dangereux que l'infidélité du mari:
aussi l'homme a toujours été jugé moins sévèrement que la femme. Toutes
les nations, éclairées sur ce point par l'expérience et par une sorte
d'instinct, se sont accordées...» Voilà une belle déclaration des droits
de l'homme: La Fontaine répond: «Ah! si les bêtes savaient peindre!»
_Remarque._ Les hommes qui ont perdu leur femme sont tristes; les
veuves, au contraire, gaies et heureuses. Il y a même un proverbe parmi
les femmes sur la félicité du veuvage. Il n'y a donc pas égalité dans le
contrat d'union.
*
Les enfans connaissent tout le prix des larmes: c'est par elles qu'ils
commandent, et quand on ne les écoute pas, ils se font mal exprès.--Les
jeunes femmes agissent de même: elles se _piquent_ d'amour-propre.
*
Le premier amour d'un jeune homme qui entre dans le monde est
ordinairement ambitieux. Il se déclare rarement pour une jeune fille
douce, aimable, innocente. Un adolescent a besoin d'aimer un être dont
les qualités l'élèvent à ses propres yeux. C'est au déclin de la vie
qu'on en revient à aimer le simple, le naturel, désespérant du sublime.
Entre ces deux périodes se place l'amour véritable, qui ne pense à rien
qu'à soi-même.
*
«Apprenons aux dames à se faire valoir, à s'estimer, à nous amuser et à
nous piper. Faisant filer leurs faveurs et les étalant en détail,
chacun, jusqu'à la vieillesse misérable, y trouve quelque bout de
lisière, selon son vaillant et son mérite.» (Montaigne.)
L'empire des femmes est beaucoup trop grand en France, l'empire de la
femme beaucoup trop restreint.
*
L'amour est la seule passion qui se paie d'une monnaie qu'elle fabrique
elle-même.
*
Quelle sotte chose que l'opinion publique! Un homme de trente ans séduit
une jeune personne de quinze: c'est elle qui est déshonorée!
*
En amour, quand on _divise_ de l'argent, on augmente l'amour; quand
on en _donne_, on le tue.
*
Une femme appartient de droit à l'homme qui l'aime et qu'elle aime _plus
que la vie_.
*
Mademoiselle de Scudéry, qui était, du reste, une fort respectable
demoiselle, assure que «La mesure du mérite se tire de l'étendue du
coeur et de la capacité d'aimer.»
*
Votre rival le plus dangereux est celui qui vous ressemble le moins.
*
Dans une société très avancée, _l'amour-passion_ est aussi naturel
que l'amour physique chez les sauvages.
*
«Si une femme ne me cède que par pitié, dit Montaigne, je préfère ne
vivre point que de vivre d'aumône.»
*
Il n'y a d'unions à jamais légitimes que celles qui sont commandées par
une grande passion.
*
«Si vous voulez déployer l'amour et le considérer un peu de près, à
découvert, à peine trouverez-vous une autre affection qui ait les
douleurs plus aiguës, ni les joies plus véhémentes, ni de plus
grandes extases et ravissemens d'esprit.»
C'est l'antique Plutarque qui s'exprime ainsi dans les _symposiaques_,
et, d'honneur, il n'est pas un écolier de rhétorique qui, en traduisant
ce passage, ne brûle de reconnaître l'exactitude de la définition du
philosophe.
*
Les hommes s'attachent moins à la réalité de l'objet qu'à l'image
arbitraire que la prévention y substitue. Aussi, l'objet des passions
n'est pas ce qui les dégrade ou ce qui les ennoblit, mais la manière
dont on envisage cet objet.
*
«J'appelle _plaisir_ toute perception que l'ame aime mieux éprouver que
de ne pas éprouver.
»J'appelle _peine_ toute perception que l'ame aime mieux ne pas éprouver
qu'éprouver.[14]»
[14] Maupertuis.
Désiré-je m'endormir plutôt que de sentir ce que j'éprouve, nul doute,
c'est une _peine_: donc les désirs de l'amour ne sont pas des peines,
car l'amant quitte pour rêver à son aise les sociétés les plus
attrayantes.
*
«Il ne faut pas penser à gouverner un coeur tout d'un coup et sans
aucune préparation: il sentirait d'abord l'empire et l'ascendant qu'on
veut prendre sur lui, il secouerait le joug par honte ou par caprice. Il
sent toutes les petites choses; et de là le progrès jusqu'aux plus
grandes est immanquable.» (Labruyère.)
*
On finit toujours au dernier moment de la visite par traiter son amant
mieux qu'on ne voudrait.
*
La plupart des hommes, par vanité, par méfiance, par crainte du malheur,
ne se livrent à aimer une femme qu'après l'intimité.
*
Une femme croit entendre la voix du public dans le premier sot ou la
première amie perfide qui se déclare auprès d'elle l'interprète fidèle
du public.
*
Un homme parfois découvre que son rival est aimé, et celui-ci ne le voit
pas, à cause de sa passion.
*
Plus un homme est éperdument amoureux, plus grande est la violence qu'il
est obligé de se faire pour oser risquer de fâcher la femme qu'il aime
en lui prenant la main.
*
Il faut aussi parfois citer les génies positifs: osons donc invoquer
en faveur de la galanterie les paroles du grave Leibnitz. Ouvrez,
Lecteur, le chapitre vingt du titre deux, _sur les Progrès de
l'Entendement humain_: «Aimer, c'est être porté à prendre du plaisir
dans la perfection.» Nous n'aimons point proprement ce qui est incapable
de plaisir ou de bonheur. L'amour de bienveillance nous fait avoir en
vue le plaisir d'autrui, mais comme faisant ou plutôt constituant le
nôtre; car s'il ne rejaillissait pas sur nous en quelque façon, nous ne
pourrions pas nous y intéresser, puisqu'il est impossible, quoiqu'on
dise, d'être détaché du bien propre.
*
Madame de Genlis, qui a raffolé vingt ans du théâtral Louis XIV, dit
dans _Mademoiselle de Clermont_: «Par la suite, l'expérience lui apprit
que pour les femmes le véritable amour n'est qu'une amitié exaltée, et
que celui-là seul est durable: c'est pourquoi l'on peut citer tant de
femmes qui ont eu de grandes passions pour des hommes avancés en âge.»
*
La pruderie est une espèce d'avarice, la pire de toutes.
*
L'influence de l'éducation et des moeurs de l'enfance se fait
toujours sentir, même à travers le génie. Ainsi Rousseau tombe amoureux
de toutes les _dames_ qu'il rencontre, et pleure de ravissement parce
que le duc de L***, un des plus plats courtisans de l'époque, daigne se
promener à droite plutôt qu'à gauche pour accompagner un M. Coindet, ami
de Rousseau.
*
Combien un mari sage doit applaudir à ces paroles de Montaigne: «C'est
folie de vouloir s'éclaircir d'un mal auquel il n'y a point de remède,
auquel la honte s'augmente et se publie surtout par la jalousie,
duquel la vengeance blesse plus nos enfans qu'elle ne nous guérit.
Faites que votre vertu étouffe votre malheur, que les gens de bien en
maudissent l'occasion, que celui qui vous offense tremble seulement à le
penser.»
*
Pittacus disait que chacun a son défaut, que le sien était la mauvaise
tête de sa femme.
*
«Il ne faut point confier ses amours à aucune femme: elles sont toutes
nées jalouses et envieuses. Les femmes ne se plaisent point les unes aux
autres: mille manières qui allument dans les hommes de grandes passions
forment entre elles l'aversion et l'antipathie.» (Labruyère.)
*
Une femme galante veut qu'on l'aime: il suffit à la coquette d'être
trouvée belle. Celle-là cherche à engager, celle-ci se contente de
plaire. La première passe successivement d'un engagement à un autre, la
seconde a plusieurs amusemens à la fois. Ce qui domine dans l'une, c'est
la passion et le plaisir; dans l'autre, c'est la vanité et la légèreté.
La galanterie est un vice du coeur, la coquetterie un déréglement de
l'esprit. La femme galante se fait craindre, et la coquette se fait
haïr.
*
«Les passions sont les seuls orateurs qui persuadent toujours: elles
sont comme un art de la nature dont les règles sont infaillibles; et
l'homme le plus simple qui a de la passion persuade plus que le plus
éloquent qui n'en a point.» (La Rochefoucauld.)
*
L'amour, aussi bien que le feu, ne peut subsister sans un mouvement
continuel, et il cesse de vivre dès qu'il cesse d'espérer ou de
craindre.
*
Que d'honnêtes femmes ressemblent à ces trésors cachés qui ne sont
en sûreté que parce qu'on ne les recherche pas.
*
Les coquettes se font honneur d'être jalouses de leurs amans, pour
cacher qu'elles sont envieuses des autres femmes.
*
Dans la vieillesse de l'amour, comme dans celle de l'âge, on vit encore
pour les maux, mais on ne vit plus pour les plaisirs.
*
Dans les premières passions, les femmes aiment l'amant; dans les autres,
elles aiment l'amour.
Notre Code paraîtrait sans doute incomplet si l'on n'y trouvait, en
regard de l'esquisse de nos coutumes actuelles, un aperçu des moeurs
galantes si renommées du moyen-âge.
L'histoire des cours d'amour, que nous empruntons à l'excellent ouvrage
de M. de Stendhal, offrira au lecteur de piquans contrastes, de
singulières analogies et un piquant intérêt.
DES COURS D'AMOUR.
Il y a eu des cours d'amour en France, de l'an 1150 à 1200. Voilà ce qui
est prouvé. Probablement l'existence des cours d'amour remonte à une
époque beaucoup plus reculée.
Les dames réunies dans les cours d'amour rendaient des arrêts, soit sur
des questions de droit, par exemple: L'amour peut-il exister entre
mariés?
Soit sur des cas particuliers que les amans leur soumettaient[15].
[15] André, le chapelain, Nostradamus, Raynouard, Crescinbeni,
d'Arétin.
Autant que je puis me figurer la partie morale de cette jurisprudence,
cela devait ressembler à ce qu'aurait été la cour des maréchaux de
France, établie pour le point d'honneur par Louis XIV, si toutefois
l'opinion eût soutenu cette institution.
André, chapelain du roi de France, qui écrivait vers l'an 1170, cite les
cours d'amour
Des dames de Gascogne,
D'Ermengarde, vicomtesse de Narbonne (1144, 1194),
De la reine Éléonore,
De la comtesse de Flandre,
De la comtesse de Champagne (1174).
André rapporte neuf jugemens prononcés par la comtesse de Champagne.
Il cite deux jugemens prononcés par la comtesse de Flandre.
Jean de Nostradamus, _Vie des poètes provençaux_, dit, page 15:
«Les tensons étaient disputes d'amours, qui se faisaient entre les
chevaliers et dames poètes entre-parlant ensemble de quelque belle et
subtile question d'amour; et où il ne s'en pouvaient accorder, il
les envoyaient, pour en avoir la définition, aux dames illustres
présidentes, qui tenaient cour d'amour ouverte et planière à _Signe_ et
_Pierrefeu_, ou à _Romanin_ ou à autres, et là-dessus en fesaient arrêts
qu'on nommait _lous arrêts d'amours_.»
Voici les noms de quelques unes des dames qui présidaient aux cours
d'amour de Pierrefeu et de Signe:
Stephanette, dame de Baulx, fille du comte de Provence;
Adalarie, vicomtesse d'Avignon;
Alalète, dame d'Ongle;
Hermyssende, dame de Posquières;
Bertrane, dame d'Urgon;
Mabille, dame d'Yères;
La comtesse de Dye;
Rostangue, dame de Pierrefeu;
Bertrane, dame de Signe;
Jausserande de Claustral[16].»
[16] Nostradamus, page 27.
Il est vraisemblable que la même cour d'amour s'assemblait tantôt dans
le château de Pierrefeu, tantôt dans celui de Signe. Ces deux villages
sont très voisins l'un de l'autre, et situés à peu près à égale distance
de Toulon et de Brignoles.
Dans la _Vie de Bertrand d'Alamanon_, Nostradamus dit: