Note de transcription:
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clairement introduites par le typographe ont été corrigées. La
liste de ces corrections est donnée à la fin du texte. La
ponctuation a fait l'objet de quelques corrections mineures.
Une typographie gothique pour certains titres est représentée
par +Titre+. Les titres en gras sont représentés par =Titre=.
CODE GALANT,
OU
ART DE CONTER FLEURETTE.
DU MÊME AUTEUR.
Code civil.
Code épicurien.
Code conjugal.
Code de la toilette.
Code des honnêtes gens.
Histoire populaire de Napoléon, 10 vol.
---- de la Révolution française, 8 vol.
---- de la Garde Nationale, 1 v. in-8º.
Marie Stuart, roman historique, 4 v. in-12.
Une Blonde, 1 vol. in-8º.
Vie et Aventures de Pigault-Lebrun, 1 vol. in-8º.
SOUS PRESSE.
Histoire pittoresque, anecdotique et biographique
de la Police de Paris, 1 vol. in-8º.
Procès historiques, 2 vol. in-8º.
PARIS.--Imprimerie de GREGOIRE et Compagnie,
rue du Croissant, n. 16.
[Gravure par Alfred Johannot]
CODE GALANT,
OU
ART DE CONTER FLEURETTE.
PAR HORACE RAISSON,
AUTEUR DU CODE CIVIL, DU CODE CONJUGAL, ETC.
Nouvelle édition.
Dans cette courte vie, tout est compte
et mécompte.
CHARRON. _De la Sagesse._
[Vignette]
PARIS.
OLLIVIER, ÉDITEUR,
QUAI DES AUGUSTINS, N. 37.
DELAUNAY, AU PALAIS-ROYAL.
1837.
PROLÉGOMÈNES.
Jeune ou vieux, bien ou mal, sot ou sage, une fois au moins l'homme doit
aimer; et du hasard d'un premier amour dépend trop souvent la somme de
bonheur de la vie entière.
Ce serait un livre précieux que celui où seraient enseignées toutes
les délicates théories de l'amour, où l'art de plaire se trouverait
réduit en principes: la jeunesse, l'inexpérience, y puiseraient de
précieuses leçons; malheureusement un tel ouvrage est impossible.
Un livre ne saurait donner qu'une idée bien pauvre de l'amour, de cet
amour qui occupe toute l'ame, la remplit d'images tour-à-tour heureuses
ou désespérantes, mais toujours sublimes, l'isole et la concentre dans
une série d'idées où se rattache le malheur ou la félicité. Comment
pouvoir rendre sensibles la simplicité de geste et de caractère, le
regard, peignant si juste et avec tant de candeur la nuance de chaque
sensation? Comment surtout exprimer cette aimable non-curance pour tout
ce qui n'est pas la personne aimée? Aussi, que de romans, que
d'histoires amoureuses, et combien peu d'observations simples et vraies
sur l'amour!
Au reste, par le temps qui court, l'amour n'est pas une des affaires
graves de la vie, et contre un fou qui se brûle la cervelle à
Montmorency, on compte vingt étourdis qui se ruinent dans les coulisses
de l'Opéra; notre temps est plutôt celui de la galanterie que celui de
l'amour, et l'on ne saurait, au vrai, trop dire s'il faut l'en
féliciter ou l'en plaindre.
_Le Code Galant_ que nous publions aujourd'hui est donc en quelque sorte
un livre de circonstance, et à ce titre du moins nous espérons pour lui,
de la part du lecteur, un bienveillant accueil: quant à son contenu,
nous avouons en toute humilité n'en être en quelque sorte que le
compilateur; un petit ouvrage de ce genre s'écrit beaucoup plus avec la
mémoire qu'avec l'esprit, et nous nous sommes avant tout appliqué à y
rassembler surtout ce qui se rattache _à l'art de conter fleurette_, les
idées vives, les aperçus ingénieux, les observations délicates, épars
dans une foule de bons ouvrages, et qui, ainsi réunis, forment en
quelque sorte un corps complet de doctrine, d'où l'on peut, à son gré,
déduire de faciles et précieux enseignemens.
Dans quelques parties de ce _Code_ nous avons eu à aborder de délicates
matières: nous nous sommes appliqué à les traiter avec beaucoup de
ménagemens, nous avons même parfois mieux aimé passer à côté de la
difficulté que de heurter de front les idées enracinées de l'usage reçu;
aussi espérons-nous que la pruderie nous saura gré de notre retenue.
Quant aux lecteurs dont les idées sympathisent avec les nôtres, nous
sommes assuré d'avance d'être compris par eux.
Peut-être nous reprochera-t-on, comme on a déjà fait pour quelques
bagatelles publiées antécédemment[1], la futilité de ce petit livre:
mais est-ce donc une obligation invariable d'employer un _style mâle_,
et n'est-il permis d'écrire que sur des sujets _collets-montés_? Il y a
cent façons de réformer et d'instruire, et les heures n'appartiennent
pas toutes aux pensers graves. On parle, à tout propos, du _positif_ de
la génération nouvelle et de la tendance sérieuse des esprits de la
_jeune France_. Grace au ciel, maintes gens, nos amis, qui ne sont pas
tombés encore à l'état caduc, aiment toujours la liberté, le plaisir,
peut-être un peu même la licence; mais leur gaîté, bien qu'elle ne se
pince pas les lèvres, est tout autant dans les moeurs constitutionnelles
que le _sérieux_ de nos philosophes frais émoulus du collége.
[1] Code gourmand, Code civil, etc.
Il nous reste, en lançant ce livret dans le monde, à faire des voeux
pour sa fortune et à le recommander surtout à l'indulgence du
lecteur. Nous eussions dû sans doute le faire meilleur et plus hardi:
nous n'osons dire ce qui nous en a empêché. S'il ennuie, l'excuse ne
serait pas admise; s'il fait passer gaîment une heure, il est pardonné.
H. R.
En commençant ce petit livre, il y aurait, ce semble, ingratitude à ne
pas consacrer quelques pages à raconter l'histoire touchante de la
gentille enfant dont le nom a fourni à-la-fois le titre et le sujet.
L'origine et l'étymologie du vieux dicton _conter fleurette_ sont
d'ailleurs bien plus authentiques que celles consacrées chaque jour par
la docte Académie, et ce n'est pas sans quelque plaisir que l'on relit
la peinture naïve des premières amours de ce roi dont le nom seul
réveille déjà des souvenirs de noblesse et de galanterie.
Henri IV avait à peine quinze ans lorsque Charles IX vint à Nérac pour
visiter la cour de Navarre[2]. Le court séjour du roi fut marqué par des
jeux et des fêtes où le jeune Henri se fit surtout remarquer par son
élégance, son ardeur et sa dextérité.
[2] En 1566.
Charles aimait à tirer de l'arc; on s'empressa de lui en donner le
divertissement, et l'on pense bien qu'aucun des courtisans, pas même le
duc de Guise, qui excellait à cet exercice, n'eut la maladresse de se
montrer plus adroit que le roi. Mais le tour d'Henri (que l'on appelait
encore Henriot) vient de tirer: il s'avance, et du premier coup enlève
avec sa flèche l'orange qui servait de but. Les lois de ce noble jeu
veulent qu'un second but soit immédiatement placé et que le vainqueur le
tire le premier: Henri s'apprête donc à tirer sa seconde flèche; mais
Charles s'y oppose et le repousse avec humeur; Henri s'indigne, recule
quelques pas, et, bandant son arc, dirige la pointe acérée contre la
poitrine de Charles. Le prudent monarque se mit bien vite à l'abri
derrière le plus gros des courtisans d'alors, et donna l'ordre qu'on
éloignât de sa personne ce dangereux petit-cousin.
La paix se fit: le tir de l'arc recommença le lendemain, mais Charles
trouva un prétexte pour n'y point paraître. Cette fois, le duc de Guise
enleva tout d'abord l'orange, qui se fendit en deux. On n'en trouvait
pas d'autre pour replacer au but; le jeune prince voit briller une rose
sur le sein d'une des jeunes filles qui entourent la barrière, il s'en
saisit et court la placer. Le duc tire le premier: son adresse est en
défaut, il n'atteint pas; Henri, qui lui succède, lance sa flèche au
milieu de la fleur, dont il se saisit galamment, puis il court la rendre
à la jolie villageoise, sans la détacher de la flèche qui lui sert de
tige.
Un trouble naïf et touchant se peint sur les traits charmans de la jeune
fille. Henri sent s'arrêter le battement de son coeur, un doux
regard s'échange rapidement entre eux.
Henri, en retournant au château, apprend que cette aimable enfant
s'appelle Fleurette et qu'elle habite avec son père, jardinier du
château, un petit pavillon qui se trouve à l'extrémité du bâtiment des
écuries[3].
[3] Ce pavillon existe encore; il sert à renfermer des instrumens
aratoires.
Dès le lendemain, le jardinage est devenu la passion dominante de Henri;
il choisit un terrain de quelques toises aux environs de la fontaine de
la Garenne, où il sait que Fleurette se rend plusieurs fois chaque
jour; il l'entoure d'un treillage, y fait des plantations et travaille
avec d'autant plus d'ardeur qu'il est aidé par le père de Fleurette et
qu'il a vingt fois par jour l'occasion ou le prétexte de la voir.
Si, comme madame de Genlis, j'écrivais un roman historique, j'aurais
beau jeu à arranger une série d'insignifians détails; mais je raconte
une anecdote, et, pour établir l'étymologie de mon vieux dicton, il
suffit, je pense, de rapporter les simples traditions du fait touchant
sur lesquelles elle repose.
Depuis près d'un mois, le sensible _Henriot en contait à Fleurette_;
tous deux s'aimaient éperdument, sans trop savoir encore ce qu'ils se
voulaient: ils l'apprirent un soir à la fontaine.
Fleurette s'y était rendue un peu tard; l'air était pur; le murmure de
la source, le chant plaintif du rossignol, enchantaient le silence de la
feuillée, et la lune éclairait de son jour touchant cette retraite où la
nature est déjà la volupté. Que se passa-t-il dans cette soirée à la
fontaine de la Garenne, entre le petit prince de quinze ans et la
bergerette de quatorze! plus est aisé de l'imaginer que de le dire;
toujours est-il qu'au retour de la fontaine, Fleurette avait pris le
bras du prince de Béarn et que celui-ci portait allègrement la cruche
sur sa tête. Ils se séparèrent à l'entrée du parc; l'un retourna gaîment
au château, l'autre pleurait en rentrant dans son modeste réduit.
Le père de Fleurette ne s'aperçut pas que sa fille, depuis ce jour,
allait plus tard à la fontaine; mais le précepteur du prince, le
vertueux Lagaucherie, remarqua que son royal élève avait toujours un
prétexte pour s'échapper durant la soirée, et que, par le plus beau
temps du monde, la forme de son chapeau se trouvait mouillée au
retour. Une fois sa prudence éveillée, il suivit de loin le jeune
prince; et, sans être vu, arriva assez tôt et assez près pour
s'apercevoir qu'il était venu trop tard. Convaincu de cette vérité que
la fuite est le seul remède à l'amour, il annonça au prince que le
lendemain ils se mettraient en route vers Pau, pour, de là, se rendre à
l'_entrevue de Baïonne_[4].
[4] Où fut résolu le massacre des protestans.
L'instinct de la gloire, peut-être aussi celui de l'inconstance,
parlaient déjà au coeur de Henri; cette nécessité d'une première
séparation, qu'il courut en larmes annoncer à Fleurette, trouvait à son
insu quelque adoucissement au fond de son ame; mais comment peindre le
désespoir de la naïve et sensible Fleurette: dans les derniers instans
d'un bonheur près de lui échapper, elle pressentait tous les maux de
l'avenir.
«Vous me quittez, Henri, disait la tendre enfant, étouffée par ses
pleurs, vous me quittez, vous m'oublierez, et je n'aurai plus qu'à
mourir!» Henri la rassurait et lui faisait le serment d'un amour éternel
que Fleurette seule devait acquitter.
«Voyez-vous cette fontaine de la Garenne,» disait-elle au moment où la
cloche du château rappelait le prince pour le signal du départ: «absent,
présent, vous me trouverez là!....... toujours là!.......[5]»
[5] Notice sur Nérac, par M. le comte de Villeneuve-Bargemont.
Les quinze mois qui s'écoulèrent jusqu'au retour d'Henri au château
d'Agen, avaient développé dans l'ame du jeune prince des vertus
incompatibles avec l'innocence des premières amours, et les filles
d'honneur de Catherine de Médicis s'étaient chargées du soin
d'effacer de son souvenir l'image de la pauvre petite Fleurette. Elle,
plus affligée que surprise d'un changement dont sa raison précoce
l'avait dès long-temps avertie, ne lutta pas contre un malheur prévu, et
ne songea qu'à s'y soustraire.
Plusieurs fois elle avait vu le prince de Béarn se promener dans les
bosquets de la Garenne avec mademoiselle d'Ayelle: elle n'avait pu
résister au désir de se trouver un jour sur leurs pas. La vue de
Fleurette, plus belle encore de sa tristesse et de sa pâleur, réveilla
dans le coeur du jeune Henri un tendre et cruel souvenir: il courut
le lendemain matin au pavillon, et la pria de se trouver encore une fois
du moins à la fontaine de la Garenne. «J'y serai à huit heures,»
répondit la jeune fille sans lever les yeux. Henri s'éloigna plein
d'espoir, et attendit avec cette impatience du premier amour, que
Fleurette d'un regard avait ranimée dans son sein, l'heure qui devait la
lui rendre. Huit heures sonnent: il s'esquive du château, il traverse le
taillis du parc et arrive à la fontaine. Fleurette ne s'y trouvait pas.
Il attend quelques minutes: le plus léger bruissement des feuilles
fait tressaillir son coeur; il va, vient, s'arrête..... Mais il
aperçoit près de la fontaine une petite baguette fichée sur l'endroit
même où tant de fois il s'est assis près de Fleurette. C'est une flèche:
il la reconnaît: la rose fanée y tient encore; un papier est attaché à
la pointe; il le prend, essaie de le lire; mais le jour s'est éteint.
Palpitant, troublé, il vole au château, ouvre le fatal billet... le
voici: «Je vous ai dit que vous me trouveriez à la fontaine: j'y suis.
Peut-être êtes-vous passé bien près de moi. Retournez-y, cherchez
mieux... Vous ne m'aimiez plus... il le fallait bien..... Mon Dieu!
pardonnez-moi!...»
Henri a compris le sens cruel de ce billet: des valets munis de
flambeaux courent sur ses pas à la Garenne.....
Le corps de l'adorable enfant fut retiré du fond du bassin où
s'épanchent les eaux de la fontaine, et déposé entre les deux arbres que
l'on y voit encore. Des regrets déchirans, une douleur poignante, furent
du moins la punition de Henri.
Fleurette fut, de toutes les maîtresses du _Béarnais_, la seule qui
l'ait aimé sincèrement, la seule qui lui resta fidèle. Mais la pauvre
petite ne fit pas des ministres, ne travailla pas avec des confesseurs,
ne donna à la France ni bâtards, ni légitimés; aussi l'histoire ne
fait-elle aucune mention de Fleurette, et nul éditeur ne s'avise
d'annoncer pompeusement ses Mémoires. Par une heureuse compensation
toutefois, la galanterie a pris son joli nom sous ses auspices et s'est
chargée de perpétuer la gracieuse mémoire de la jolie et tendre enfant,
à qui l'on ne saurait se défendre de donner un doux souvenir, chaque
fois que l'on tente de _conter fleurette_.
+Code Galant.+
TITRE PREMIER.
+Avant.+
=CHAPITRE PREMIER.=
+De l'Amour.+
ARTICLE PREMIER.
L'amour prend sa source dans les deux sentimens les plus purs,
l'admiration et l'espérance[6].
[6] Qui s'avise de devenir amoureux d'une reine, à moins qu'elle
ne fasse des avances?
ART. 2.
Il est difficile de définir l'amour: ce qu'on peut en dire est que dans
l'ame, c'est une passion de régner; dans l'esprit, c'est une sympathie,
et dans le corps, ce n'est qu'une envie cachée et délicate de posséder
ce que l'on aime, après beaucoup de mystères. (La Rochefoucauld.)
ART. 3.
L'amour est comme la fièvre, il naît et s'éteint sans que la volonté y
ait la moindre part. Aussi ne peut-on s'applaudir des belles qualités de
ce qu'on aime que comme d'un hasard heureux.
ART. 4.
Les grandes passions se trahissent surtout par des preuves ridicules,
l'extrême timidité, par exemple, et même la mauvaise honte.
ART. 5.
L'amant est bien près d'être heureux qui commence à douter du bonheur
qu'il se promettait et devient sévère sur les motifs d'espérer qu'il a
cru voir.
ART. 6.
Dans l'amour, au rebours de la plupart des autres passions, le souvenir
de ce que l'on a perdu paraît toujours au-dessus de ce qu'on peut
attendre de l'avenir.
ART. 7.
Le moment le plus déchirant de l'amour est celui où il s'aperçoit qu'il
s'est mépris et qu'il lui faut, de ses propres mains, détruire la
belle chimère de bonheur qu'il s'était bâtie à grand'peine.
ART. 8.
L'amour est de tous les âges: Horace Walpole inspira la passion la plus
vive à madame du Deffand, septuagénaire, et les belles personnes de la
cour du vieux roi Louis XIV étaient éprises de cette ombre.
ART. 9.
Avant la naissance de l'amour, la beauté est nécessaire comme enseigne;
elle prédispose à cette passion par les louanges que l'on entend donner
à celle que l'on aimera. Une admiration très vive rend la plus petite
espérance décisive.
ART. 10.
L'amant trouve dans l'objet de son adoration toutes les perfections,
même celles des genres les plus opposés. Voilà la raison morale pour
laquelle l'amour est la plus violente des passions. Dans les autres, les
désirs doivent s'accommoder aux froides réalités; dans celle-ci, ce sont
les réalités qui s'empressent de se modeler sur les désirs.
ART. 11.
Du moment qu'il aime, l'homme, même le plus sage, ne voit plus aucun
objet sous son jour vrai. Il s'exagère en moins ses propres avantages,
et en plus les moindres faveurs de l'objet aimé. La crainte, l'espoir,
donnent pour lui de la réalité aux fictions de son esprit; il perd
enfin le sentiment de la probabilité.
ART. 12.
Dans l'amour, les femmes ne pardonnent pas ce qu'elles appellent _un
manque de délicatesse_. Ce mot, inventé par l'orgueil, n'est pas très
clair; il a l'air d'exprimer quelque chose de semblable à ce que les
rois appellent lèse-majesté, crime d'autant plus dangereux qu'on y tombe
sans s'en douter.
[Cul-de-lampe]
=CHAPITRE II.=
+De l'Attachement.+
ARTICLE PREMIER.
L'attachement est une modification de l'amour et une nuance de l'amitié.
ART. 2.
Un rapport d'humeur, de caractère, de position, l'insouciance, le
hasard, forment parfois des liens qui durent sans trouble toute la vie.
ART. 3.
Dans l'attachement il faut plus d'abnégation que dans l'amour, car on y
est privé des douces compensations de l'amour-propre.
ART. 4.
Un attachement sincère prend nécessairement sa source dans un vrai
mérite et s'appuie sur quelque vertu. On blâme dans le monde de
semblables liaisons, et pourtant il y a mille à parier contre un que la
femme qui fait naître un durable attachement est plus estimable que
celle qui inspire un violent amour.
ART. 5.
Chez quelques hommes d'infiniment d'esprit, un attachement n'est le
résultat ni de la passion, ni de la convenance, ni du désoeuvrement:
c'est en quelque sorte un besoin de société passive. Cette situation se
peint très bien par le mot de M. de Talleyrand, qui venant de quitter la
femme la plus célèbre de France par son génie brillant et ses ouvrages
admirables, prit pour maîtresse une belle sotte: «Cela repose!»
disait-il, et il n'a jamais rompu cet attachement.
=CHAPITRE III.=
+Du Goût.+
ARTICLE PREMIER.
Le goût est à l'amour ce qu'une estampe est à un tableau: copie exacte,
moins la couleur.
ART. 2.
L'homme d'esprit prévoit d'avance toutes les phases d'une liaison de
goût; comme il y apporte plus de délicatesse que de passion, il s'y
montre constamment aimable.
ART. 3.
Les moralistes réprouvent l'amour-goût: ils ont tort. A quelque genre
d'affection en effet que l'on doive les plaisirs, dès qu'il y a
exaltation de l'ame, ils sont vifs, et leur souvenir doit être pur.
ART. 4.
Quelquefois le goût se change en amour durable. Il est alors plein de
charmes, car il est basé sur l'expérience, l'habitude et la certitude de
ne pouvoir trouver mieux.
ART. 5.
Le mal, c'est que dans l'amour-goût on tient plus de compte de la
manière dont les autres voient la personne à qui on s'attache que de la
manière dont on la voit soi-même.
ART. 6.
La grace de la nouveauté est à l'amour-goût ce que la fleur est sur les
fruits: elle y répand un lustre qui s'efface aisément et qui ne revient
jamais.
ART. 7.
Aussi une liaison de goût ne saurait-elle durer lorsque chez l'une des
deux parties seulement vient à naître l'amour-passion.
=CHAPITRE IV.=
+Du Caprice.+
ARTICLE PREMIER.
Le caprice est l'amour de ceux qui n'en ont pas.
ART. 2.
Les organisations trop faibles pour comprendre ou pour supporter les
délicieux tourmens de l'amour, se rejettent sur le caprice: là, s'ils ne
trouvent pas le bonheur, ils rencontrent du moins le plaisir.
ART. 3.
On confond trop communément le caprice avec l'inconstance; rien de
plus dissemblable pourtant: l'une est un vice du coeur, l'autre un
calcul de l'esprit.
ART. 4.
Le caprice est assurément la source de mille petites félicités: il
butine en amour sur tout ce qu'il y a de vif, de gracieux, de gai.
Malheureusement son règne est court, et s'il laisse quelques souvenirs,
il laisse encore plus de regrets.
ART. 5.
«Le caprice, dit La Bruyère, est dans les femmes tout proche de la
beauté pour être son contre-poison et afin qu'elle nuise moins aux
hommes, qui n'en guériraient pas sans ce remède.»
TITRE DEUXIÈME.
+Pendant.+
=CHAPITRE PREMIER.=
+Des Regards.+
ARTICLE PREMIER.
Les regards sont la monnaie courante de l'amour. Ils suppléent la
parole, et parfois même ont sur elle l'avantage d'une expression plus
fine et plus vive.
ART. 2.
Le regard est la grande arme de la coquetterie vertueuse. On peut tout
dire avec un regard, et cependant on peut toujours nier ce que l'oeil
a si bien exprimé; car le regard peut s'interpréter, non se traduire.
ART. 3.
L'oeil est, dit-on, le miroir de l'ame: il est aussi l'interprète du
coeur; et, bien qu'une coquette fasse dire à peu près ce qu'elle veut
à ses regards, il y a dans ceux de l'innocence et du véritable amour
quelque chose qu'elle ne saurait feindre.
ART. 4.
Le regard, pour être expressif, doit être, avant tout, naturel.
L'affectation est là, comme partout, le plus dangereux écueil; et ces
amans transis qui croient se rendre fort séduisans en jetant en coulisse
des regards langoureux, rencontrent juste le ridicule où ils espéraient
trouver la passion.
=CHAPITRE II.=
+Des Lettres.+
ARTICLE PREMIER.
C'est un si rare et si précieux talent que celui de bien écrire une
lettre d'amour, qu'à peine trouve-t-on dix parfaits modèles en ce genre
dans notre langue, si féconde en écrits.
ART. 2.
Heureux celui dont on reçoit les lettres! elles sont le plus puissant
parmi les moyens de plaire. Une pensée, un sentiment qui dans une
conversation eussent faiblement frappé l'imagination, s'y gravent au
moyen d'une lettre.
ART. 3.
«Les regards sont les premiers billets doux des amans.» (Ninon.) Il faut
que ceux qui succèdent aient autant de vivacité, d'expression et de
mystère.
ART. 4.
«Une lettre que l'amour a réellement dictée, une lettre d'un amant
vraiment passionné, sera lâche, diffuse, toute en langueur, en désordre,
en répétitions. Son coeur, plein d'un sentiment qui déborde, redit
toujours la même chose et n'a jamais achevé de dire, comme une source
vive qui coule toujours et ne s'épuise jamais. Rien de saillant, rien de
remarquable; on ne retient ni mots, ni tours, ni phrases; on n'admire
rien, et l'on n'est frappé de rien; cependant on se sent l'ame
attendrie, on se sent ému sans savoir pourquoi. Si la force du sentiment
ne nous frappe pas, sa vérité nous touche; et c'est ainsi que le coeur
sait parler au coeur.»
(J.-J. Rousseau.)
ART. 5.
Ces préceptes de l'auteur d'Héloïse ne peuvent-ils pas se résumer ainsi:
Pour qu'une lettre d'amour soit ce qu'elle doit être, il faut la
commencer sans savoir ce que l'on dira, et la finir sans savoir ce que
l'on a dit.
=CHAPITRE III.=
+Des Rendez-vous.+
ARTICLE PREMIER.
Le premier rendez-vous est le commencement du bonheur, en amour. C'est
là surtout qu'il faut être maître de soi pour paraître naturel. C'est le
triomphe de l'amour-goût et le désespoir de l'amour-passion. L'un,
brillant, fin, calculateur, y prend avantage de tout; l'autre,
démoralisé, interdit, reste court.
ART. 2.
Quel moment, en effet, pour l'homme vraiment épris! Dès l'abord, l'idée
de la fin de la visite est trop présente pour qu'il puisse trouver de
l'esprit et du plaisir. Il parle beaucoup sans s'écouter, souvent il
dit le contraire de ce qu'il pense. Il s'embarque dans de ridicules
discours, et s'il vient à couper court, l'effort qu'il fait pour
reprendre son assiette est si violent qu'il a l'air froid. L'amour se
perd là par son excès.
ART. 3.
Avant d'arriver au lieu de ce rendez-vous, cependant, l'imagination
était bercée par les plus charmans dialogues; on imaginait les
transports les plus tendres, les plus touchans, et tout ce bel apprêt
d'éloquence et d'audace disparaît sous l'impression d'un regard.
ART. 4.
Parler beaucoup de son amour, dire avec grace ce qui l'a fait naître,
attendre des réponses, ou plutôt les deviner, voilà la tactique la plus
simple et la plus sûre des rendez-vous.
ART. 5.
L'art de la femme est prodigieux pour donner le change à un amant. C'est
à lui d'être toujours sur ses gardes et de ne se pas laisser prendre
surtout à cette coquetterie qui à de l'amour oppose de l'indifférence,
de la froideur, jusqu'à de la colère. Une fois certain d'être aimé,
interprétez même l'ironie tout au rebours: vous déjouerez ainsi la
conscience, la prudence, et peut-être la coquetterie.
ART. 6.
Au reste, il y a autant de sortes de rendez-vous que de sortes d'amours
et de caractères. Là, comme en tout, le hasard fait plus que le calcul,
la passion et l'esprit.
[Cul-de-lampe]
=CHAPITRE IV.=
+Promesses et Sermens.+
ARTICLE PREMIER.
Les puritains en amour assurent qu'on ne doit rien promettre ni jurer à
sa maîtresse qu'on ne soit assuré de le tenir. Les tolérans répondent
que «promettre et tenir sont deux,» et que l'on doit toujours promettre,
quitte à tenir si l'on peut.
ART. 2.
Ainsi, entre gens de coeur, les protestations, les sermens, _à
jamais_, _pour la vie_, doivent aller, venir, s'échanger comme les
boulets sur un champ de bataille.
ART. 3.
Il est un genre de promesses en amour qui permet un peu de vanterie. Il
est bien peu de femmes avec qui il obtienne beaucoup de succès; mais
enfin, près des curieuses, des incrédules, des gourmandes, il est de
bonne guerre d'en faire usage, dussent-elles plus tard comprendre que
l'hyperbole est une innocente figure de rhétorique.
ART. 4.
Auprès d'une coquette, l'homme le plus dangereux est celui qui est
parvenu à ce point de probité et d'aplomb de n'oser pas promettre de
fidélité, et d'en exiger.
ART. 5.
Autrefois on jurait de mettre fin à ses jours, on jurait de fuir, de se
venger, et tous ces beaux sermens ont fléchi plus d'une cruelle. Cette
tactique a vieilli: on jure tout simplement aujourd'hui de se consoler,
d'offrir ses voeux à une ennemie de la dédaigneuse, et quelquefois on
obtient par la pique le prix refusé à l'amour.
[Cul-de-lampe]
=CHAPITRE V.=
+L'Accord parfait.+
ARTICLE PREMIER.
Le monde crie contre l'accord parfait. Qu'y faire? Ne serait-on pas
ridicule si l'on s'avisait de répondre: «Il est beaucoup plus contre la
pudeur de se mettre au lit avec un homme qu'on n'a vu que deux fois,
après trois mots latins dits par un prêtre, que de céder en dépit de soi
à un homme qu'on adore depuis deux ans[7]?»
[7] Je viens de voir cette après-midi une cérémonie de famille,
comme on dit, c'est-à-dire des hommes réputés honnêtes, une
société respectable, applaudir au bonheur de mademoiselle de
Marille, jeune personne belle, spirituelle, vertueuse, qui obtient
l'avantage de devenir l'épouse de M. B., vieillard malsain,
repoussant, malhonnête, imbécile, mais riche, et qu'elle a vu pour
la troisième fois aujourd'hui, en signant le contrat.
Si quelque chose caractérise un siècle infâme, c'est un pareil
sujet de triomphe, c'est le ridicule d'une telle joie; et dans la
perspective, la cruauté prude avec laquelle la même société
versera le ridicule à pleines mains sur la moindre imprudence
d'une pauvre jeune femme amoureuse.
CHAMPFORT, 4. 155.
ART. 2.
Le naturel, l'intimité sincère, ne peuvent avoir lieu que dans l'accord
parfait, car, dans toutes les autres phases de l'amour, on doit
admettre la possibilité d'un rival favorisé.
ART. 3.
L'accord parfait a cet avantage sur l'amour simplement heureux, que
l'harmonie d'idées, d'affections, de résolution sur laquelle il repose
ne peut être troublée ni par la crainte ni par le regret. Il semble que
ce soit là seulement qu'on trouve l'union telle que la nature l'ordonne
et la veut, telle que l'abolition du divorce la rend nécessaire[8].
[8] L'abolition du divorce est un des plus grands maux dont notre
pays ait été affligé depuis vingt ans. La seule manière d'assurer
la fidélité des femmes c'est de donner la liberté aux jeunes
filles et le divorce aux gens mariés. Nos lois abolissent les
voeux perpétuels et la servitude: qu'est-ce autre chose que le
mariage sans divorce? Les prêtres nous disent: «Il ne faut pas de
divorce, parce que le mariage est un _mystère_;» et quel mystère!
l'emblème de l'union de Jésus-Christ avec son église, «_Tu es
Petrus et super hanc petram ædificabo ecclesiam meam_.» Mais que
devenait ce mystère si l'_Église_ se fût trouvée un nom du genre
masculin. D'ailleurs ces mêmes prêtres qui ne veulent pas tolérer
le divorce en 1829, ne montaient-ils pas en chaire, il y a une
trentaine d'années, pour en faire l'apologie! et ceux qui se
montrent si hostilement soumis à Rome ignorent-ils que Rome est la
ville d'Europe où chaque année il se fasse le plus de divorces?
Le vieux Milton, qui, pour beaucoup de gens, est une toute aussi
bonne autorité que le _Tu es Petrus_, s'exprime ainsi dans son
Traité du Divorce: «Le mariage n'a pas été institué pour la seule
procréation de l'homme, mais aussi pour sa consolation; et comme
il est rare que l'on puisse voir avant l'union si les caractères
ne sont pas inconciliables, il est injuste d'exiger qu'on reste
enchaîné; car si le mariage prévient des désordres, c'est
seulement lorsque l'affection est réciproque. Il en est tout
autrement lorsqu'on ne peut regarder ce lien que comme un joug.
ART. 4.
«Anthisthènes, dit Montaigne, permet au sage d'aimer et de faire à sa
mode ce qu'il trouve être opportun, sans s'attendre aux lois, d'autant
qu'il a meilleur avis qu'elles, et plus de connaissance de la vertu.»
TITRE TROISIÈME.
+Après.+
=CHAPITRE PREMIER.=
+De la Jalousie.+
ARTICLE PREMIER.
C'est une sotte chose que la jalousie, et qui fait perdre la tête le
plus souvent. Si nous la faisons figurer ici, c'est dans l'espérance que
les conseils que nous donnons à froid seront utiles à quelque pauvre
jaloux privé du loisir ou de la faculté de penser lui-même aux moyens
de s'en guérir.
ART. 2.
«La jalousie est de toutes les maladies d'esprit celle à qui le plus de
choses servent d'aliment et moins de choses de remède.» (Montaigne.)
ART. 3.
Dans l'amour on embellit sa maîtresse de toutes les perfections; chaque
pas de l'imagination est payé par un moment de délire. A l'instant où
naît la jalousie, la même habitude de l'ame reste, mais pour produire un
effet contraire. Chaque perfection que vous ajoutez à votre idole vous
blesse, vous tue: c'est pour un rival que vous la faites belle.
ART. 4.
Quel remède à cela? peut-être d'observer le bonheur de son rival, de le
voir s'endormir philosophiquement dans le même salon où se trouve cette
femme dont la vue seule arrête le battement de votre coeur.
ART. 5.
Ce qui rend la douleur de la jalousie si aiguë, c'est que la vanité ne
peut aider à la supporter.
ART. 6.
Très souvent le meilleur parti à prendre est d'attendre sans sourciller
que le rival, s'il vous est inférieur en mérite, se perde lui-même
auprès de l'objet aimé. A moins d'une grande et première passion, une
femme d'esprit n'aime pas long-temps un homme commun.
ART. 7.
Pour qu'une telle tactique réussisse, il faut surtout cacher son amour à
son rival. En lui montrant votre jalousie, vous auriez l'avantage de lui
apprendre le prix de la femme qui le préfère, et il vous devrait l'amour
qu'il prendrait pour elle.
ART. 8.
Dans le cas où la jalousie naît après l'intimité, il faut user de
l'indifférence apparente et de l'inconstance réelle, car beaucoup de
femmes offensées par un amant qu'elles aiment encore s'attachent à
l'homme pour lequel il a la maladresse de montrer de la jalousie. Le jeu
alors devient réalité.
ART. 9.
On ne saurait définir les effets de la jalousie d'un homme sur le
coeur de la femme qui l'aime; mais de la part d'un amoureux qui
ennuie, la jalousie doit inspirer un souverain dégoût, qui peut se
changer en haine si le jalousé est plus aimable que le jaloux.
ART. 10.
«On ne veut de la jalousie que de ceux dont on pourrait être jalouse,»
disait madame de Coulanges.
ART. 11.
La jalousie peut plaire aux femmes qui ont de la fierté comme une
manière nouvelle de leur montrer leur pouvoir; mais si le jaloux est
aimé, sans cependant avoir de droits, il risque fort de blesser cet
orgueil féminin, si difficile à ménager et à reconnaître.
ART. 12.
Une femme se sent avilie par la jalousie, elle a l'air de courir après
son amant: ce doit donc être pour les femmes un mal encore plus affreux
que pour les hommes; il doit y avoir un mélange de rage impuissante et
de mépris de soi-même.
ART. 13.
La Rochefoucauld dit: «On a honte d'avouer que l'on a de la jalousie, et
l'on se fait honneur d'en avoir eu et d'être capable d'en avoir.»
ART. 14.
«Donner des conseils aux femmes pour les dégoûter de la jalousie, ce
serait temps perdu: leur essence est si confite en soupçons, en
vanité, en curiosité, que de les guérir par voie légitime il ne faut pas
l'espérer.» (Montaigne.)
ART. 15.
Quant à la jalousie conjugale, la plus respectable de toutes, nous ne
saurions quels remèdes lui opposer. Un malencontreux époux cependant
peut s'amuser à chercher du soulagement en lisant _Othello_. Il y
apprendra à douter des apparences les plus concluantes, et c'est avec
délices qu'il arrêtera les yeux sur ces paroles.
Trifles light as air
Seem to the jealous, confirmations strong
As proofs from holy writ.
OTHELLO, Acte 3[9].
[9] Des bagatelles légères comme l'air semblent à un jaloux des
preuves aussi fortes que celles que l'on puise dans les promesses
du saint Evangile.
=CHAPITRE II.=
+Brouille.+
ARTICLE PREMIER.
La brouille est un éperon qui avive et stimule l'amour.
ART. 2.
Elle se divise en une infinité de nuances, et rien ne se ressemble moins
que la brouille de jalousie et celle de vivacité, d'intérêt, de pique,
de désoeuvrement, de calcul, d'incompatibilité.
ART. 3.
La brouille vient presque toujours du côté de la femme. Elle se fâche
d'abord contre elle-même, ou parce que l'habitude commence à produire
l'ennui, ou parce qu'elle est trop sûre de vous. Au lieu de rendre
brouille pour brouille, il suffit, dans ce cas, d'occuper son
imagination, d'inquiéter son coeur, d'y faire naître les soupçons et
tous les petits doutes de l'amour heureux.
ART. 4.
Quand le sujet de brouille vient de la part de l'homme, et dans ce cas
il est en général plus grave, le raccommodement est toujours facile: la
différence de l'infidélité dans les deux sexes est si réelle qu'une
femme passionnée peut pardonner une infidélité et être encore heureuse,
ce qui est impossible à un homme.
ART. 5.
Pour la brouille d'amour-propre, le remède est assez difficile, car
alors la vanité de l'homme s'indigne de penser que l'on puisse lui
préférer quelqu'un; et la crainte d'être pris pour dupe met toutes les
passions en mouvement: le raccommodement en est plus doux.
ART. 6.
La brouille d'amour-propre fait le lien de beaucoup de mariages, et ce
sont les plus heureux, après ceux que l'amour a formés. Un mari s'assure
pour de longues années la fidélité de sa femme en lui donnant une rivale
dès le premier mois du mariage.
ART. 7.
La différence entre la brouille d'amour-propre et la brouille de
jalousie c'est que l'une veut la mort de l'objet qu'elle craint, tandis
que l'autre veut que le rival vive et soit témoin de son triomphe.
ART. 8.
En principe, dans une brouillerie, on ne doit jamais craindre de
paraître impétueux, véhément. On excuse même des injures lorsqu'elles
semblent dictées par un sentiment passionné; mais le ton calme, dans une
brouille, donnerait à croire que vous pensez tout ce que vous dites,
vous blesseriez l'amour-propre, et tout raccommodement deviendrait
impossible.
=CHAPITRE III.=
+Du Raccommodement.+
ARTICLE PREMIER.
«On pardonne, tant que l'on aime.» (La Rochefoucauld.)
ART. 2.
C'est une délicieuse chose que le raccommodement: il rend la fraîcheur
et l'attrait de la nouveauté, non seulement aux idées et aux sensations,
mais encore aux réalités.
ART. 3.
Aussi l'amour à querelles est-il le plus durable des amours[10].
[10] Voir Duclos. Anecdotes relatives à la duchesse de Berry.
ART. 4.
C'est surtout lorsque l'on s'est brouillé, séparé, quitté _pour la vie_,
qu'il est doux de se raccommoder. Il faut alors recommencer le roman de
l'amour, chapitre par chapitre, et surtout fermer les yeux de peur de
voir trop tôt le dénoûment.
ART. 5.
Dans le raccommodement, l'homme fait les trois-quarts des frais, mais il
faut que la femme ait préparé les voies dès le moment de la brouille.
Ainsi une femme ne doit jamais dire _oui_ à l'amant qu'elle a
trompé.[11]
[11] On connaît l'anecdote de mademoiselle de Sommery, qui;
surprise en flagrant délit par son amant, lui nia hardiment le
fait; et comme celui-ci se récriait: «Ah! je vois bien, lui
dit-elle, que vous ne m'aimez plus: vous croyez plus ce que vous
voyez que ce que je vous dis.»
=CHAPITRE IV.=
+De la Séparation.+
ARTICLE PREMIER.
Se réconcilier avec une maîtresse adorée qui vous a fait une infidélité,
c'est trop présumer de sa force: il faut que l'amour meure. Certes,
c'est une des combinaisons les plus malheureuses de cette passion et de
la vie; mais, réconcilié, on n'aurait pas un jour de calme ni de
plaisir; il ne faut pas penser à ne se voir que comme amis: la
séparation est le seul recours d'un coeur trahi.
ART. 2.
Une fois qu'on est bien convenu avec soi-même de la nécessité de la
séparation, c'est une lâcheté d'en différer le moment.
ART. 3.
Ce qui distingue la séparation de la brouille, ce qui la rend durable,
c'est la nécessité où l'on est d'oublier l'objet aimé et la facilité
avec laquelle on se résout à former un autre attachement.
ART. 4.
On vante à tort et à travers les charmes du premier amour; l'homme
cependant qui a été trompé une fois, et qui trouve dans une nouvelle
liaison tout le charme, toute l'idéalité qu'il n'avait pas rencontrés,
qu'il n'osait même plus espérer, cet homme nous semble bien plus heureux
et bien plus fait pour donner le bonheur.
+Applications.+
LA DÉCLARATION.
La charmante vignette de M. Alfred Johannot placée au frontispice de ce
volume expose, mieux que tout ce que nous pourrions dire, l'attitude et
l'effet de la déclaration. L'artiste a reproduit, avec cette élégance
spirituelle qui caractérise ses moindres ouvrages, le timide embarras de
la jeune fille, la modeste insistance de l'amant: on voit qu'il
enveloppe sous tout ce qu'il y a de formes délicates l'aveu d'un amour
vrai; qu'il attend un regard où son sort soit écrit. Elle,
tremblante, interdite, le front couvert d'une tendre rougeur, flotte
incertaine entre l'espérance et la crainte; le sentiment qui l'agite
semble mélangé de plaisir, de peine et d'anxiété.
Une déclaration peut être élégante, passionnée, spirituelle: elle doit
avant tout être vraie. Il y a dans la voix, dans le geste, dans l'action
de l'homme profondément épris un caractère et un attrait que tout l'art
du monde ne saurait imiter; et la plus simple jeune fille semble douée
d'une rectitude de jugement, d'une délicatesse de tact qui ne lui
permettent pas de se méprendre entre l'expression d'un amour vrai et
la feinte d'une grande passion.
Souvent une surveillance rigoureuse, des obstacles imprévus, une
invincible timidité, s'opposent à ce que l'on puisse déclarer son amour
à celle qui en est l'objet, et l'on a recours à une lettre pour lui
peindre l'état de son coeur.
Une lettre, en effet, écrite avec sentiment, avec adresse, avec ame,
exerce une telle puissance sur un coeur de femme que souvent elle
parvient à fléchir une longue rigueur, à triompher de cruelles
préventions.
Constance, sermens, promesses, rien ne saurait attendrir une femme
capricieuse et légère. Qu'elle lise une lettre: les pleurs d'un amant
l'ont baignée, la douleur et la tendresse en dictent les plaintes
touchantes, l'espérance a répandu son gracieux coloris sur le style, et
le respect s'unit au plus vif sentiment pour arriver jusqu'au coeur:
un changement soudain s'opérera en elle, et la légère feuille azurée
versera dans son ame cette vive passion dont l'esprit l'a en quelque
sorte imprégnée.
Une lettre d'amour est le complice le plus adroit que l'on puisse
placer entre ses sentimens et celle qui en est l'objet. Une femme la
consulte sans cesse, la lit, la relit en secret. Votre lettre vous rend
l'office d'un habile avocat, et, à chaque instant du jour, plaide
éloquemment votre cause.
Nous ne tenterons pas ici de tracer les règles de ce genre de lettres:
dictées par le coeur, elles semblent toujours éloquentes; imitées par
l'esprit, elles manqueraient de ce charme, de ce naturel qui en fait
tout le prix. Il faudrait la plume brûlante de Jean-Jacques pour écrire
des lettres amoureuses.
Quant à ceux qui empruntent leurs déclarations à M. Ducray-Duminil ou au
secrétaire des amans, qu'en dire? La plus charmante femme du monde est
exposée à recevoir de telles épîtres, si, à son insu, elle encourage
chez quelque sot une timidité qu'elle ne prend que pour de l'embarras.
Ce qu'elle a de mieux à faire en tel cas, c'est de remettre à sa femme
de chambre la galante missive: il y a nécessairement eu erreur dans
l'adresse.
On rencontre souvent aussi par le monde d'innocens Lovelaces ayant
toujours un compliment à la bouche et une déclaration en poche; cette
_classe_ tout aimable s'adresse indistinctement à l'innocente jeune
fille, à la douairière émérite, à la sémillante veuve; le mal n'est pas
grand jusque là; mais, pour se consoler de leurs constans revers, de
telles gens se vantent parfois des conquêtes qu'ils rêvent. Les femmes
d'esprit ne font justice de cet odieux travers que par le ridicule et le
mépris.
En général, les femmes répondent à la déclaration de l'homme qu'elles
détestent par une _déclaration de principes_; à celle de l'indifférent,
par une _déclaration de neutralité_; c'est pour l'homme qu'elles
aiment qu'elles réservent _la déclaration de guerre_.
[Cul-de-lampe]
DES FEMMES, FILLES ET VEUVES.
Jean-Jacques Rousseau, qui certes n'était pas un aigle en amour, était
du moins profond théoricien, et ses ouvrages sont aujourd'hui l'arsenal
où tout ce qu'il y a d'amans vulgaires puise de l'éloquence pour séduire
les pauvres femmes assez sottes pour se laisser prendre aux faux
semblans des grandes passions. La Nouvelle Héloïse présente une sorte de
cours de l'art de conter fleurette, et ceux que le ciel, à défaut
d'esprit, a du moins gratifiés de mémoire, y trouvent encore des élémens
de succès. Attaquent-ils une femme à grands sentimens: «Femmes! femmes!
objets chers et funestes que la nature orna pour notre suplice, qui
punissez quand on vous brave, qui poursuivez quand on vous craint, dont
l'amour et la haine sont également nuisibles, et que l'on ne peut
rechercher ni fuir impunément; beauté, attraits, sympathie, charme
inconcevable, abîme de douleurs et de voluptés, beauté plus terrible aux
mortels que l'élément où on l'a fait naître, malheureux qui se livre
à ton calme trompeur: c'est toi qui produis les tempêtes qui tourmentent
le genre humain.» Avec tout ce pathos, sur lequel enchérissent encore la
voix et le geste, on peut tromper un faible esprit; près d'une femme
fine et sémillante, on ne serait que ridicule; on est touchant près
d'une romanesque.
Avec la jeune fille, la tactique doit être différente; mais Jean-Jacques
vient encore au secours de l'imagination en défaut: «L'accord de l'amour
et de l'innocence semble être le paradis sur la terre: c'est le
bonheur le plus doux et l'état le plus délicieux de la vie!» Que cette
phrase ou quelque autre lieu commun aussi bien exprimé retentisse à
l'oreille de la jeune fille, aussitôt une teinte de pourpre se répand
sur ses joues timides, son coeur tressaille, ses longues paupières se
baissent lentement vers la terre, comme inclinées par un sentiment de
honte; un léger frémissement agite sa poitrine; il semble qu'alors son
esprit cherche à expliquer ce qu'éprouve son ame, qu'elle veuille
analyser un sentiment nouveau. Une jeune fille, en effet, tente toujours
d'étouffer cette voix intime qui la tourmente et qui a pour elle un
charme si puissant.
Mais si l'on fait habilement germer dans son coeur une tendre
confiance; si, moins timide, son oeil ose interroger le regard de
celui dont les paroles la torturent si doucement, l'amour viendra
bientôt, pour l'éclairer, se mettre de la partie.
Mais que de précautions minutieuses, quelle prudence extrême, sont
nécessaires à celui qui veut plaire à l'innocente jeune fille! Les
émotions naissent si faciles, si nombreuses dans un coeur novice!
L'homme qui cherche là le bonheur doit se garder de les hâter, de les
rendre trop vives. Le germe de la tendresse doit se développer
lentement, et c'est un faux calcul que d'anticiper sur le moment où il
doit éclore: près d'une jeune fille, l'homme même de vingt ans doit être
précepteur, plutôt qu'amant, et laisser à la nature, à l'imagination le
soin d'expliquer ses regards, de commenter ses vagues discours.
L'éducation que l'on donne par le temps qui court aux jeunes filles les
prédispose à recevoir toutes les impressions de l'amour; sous un vain
prétexte de décence, on ne leur apprend rien qui puisse les guider dans
des circonstances qui s'offrent à elles dès leur premier pas dans le
monde; on fait plus, on leur nie ces circonstances et l'on ajoute ainsi
à leur force. Espère-t-on donc qu'une fille de seize ans ignore
l'existence de l'amour? la plus indifférente circonstance ne lui en
révèle-t-elle pas le pouvoir? Avec une éducation forte, élevée, les
femmes seraient exposées à moins de fautes et d'erreurs; le charme
naturel de leur esprit prendrait plus de solidité, sans rien perdre de
son brillant, et les rapports sociaux deviendraient plus sûrs et plus
agréables. Depuis un siècle on réclame contre l'éducation actuelle des
femmes; mais une puissance suprême s'oppose à toute amélioration: c'est
la puissance des sots, des ignorans surtout. Ces messieurs sont
naturellement ennemis de l'éducation des femmes. Maintenant encore, en
effet, ils passent le temps avec elles et en sont même assez bien
traités. Que deviendraient-ils si les femmes s'avisaient d'apprendre
quelque chose? ils seraient ruinés de fond en comble.
Le pire de l'éducation actuelle, c'est qu'on n'apprend rien aux jeunes
filles qu'elles ne doivent oublier bien vite aussitôt qu'elles sont
mariées; avec leurs maîtres de harpe, d'aquarelle et de chant, elles
arrivent bien rarement à la médiocrité, et de là le proverbe si vrai:
«Qui dit amateur, dit ignorant.»
Ce qui est fait pour étonner, c'est qu'un mari qui a épousé une belle
demoiselle élevée dans un pensionnat, envoie plus tard, à son tour, ses
filles dans un pensionnat pour recevoir cette même plate éducation qui a
dérangé toute l'utopie de sa vie. Ignore-t-il donc, par exemple, que le
plus commun des hommes, s'il a vingt ans et des joues couleur de
rose, est dangereux pour une femme qui ne sait rien (car elle est toute
à l'instinct), tandis que le même homme, aux yeux d'une femme d'esprit,
fera juste autant d'effet qu'un beau laquais? Ignore-t-il aussi que les
intérêts domestiques, le bonheur de la famille, reposent sur les idées
inculquées dès la jeunesse?
Dans les deux sexes, c'est de la manière dont on a employé la jeunesse
que dépend le sort de l'extrême vieillesse: cela est vrai de meilleure
heure pour les femmes. Comment une femme de quarante-cinq ans
est-elle reçue dans le monde? d'une manière sévère ou plutôt inférieure
à son mérite: on les flatte à vingt ans, on les abandonne à quarante.
Une femme de quarante-cinq ans n'a d'importance que par ses enfans ou
par son amant.
Une mère excelle dans les beaux-arts: elle ne peut communiquer son
talent à son fils que dans le cas extrêmement rare où ce fils a reçu de
la nature précisément l'ame de ce talent. Une mère qui a l'esprit
cultivé donnera à son jeune fils une idée, non seulement de tous les
talens purement agréables, mais encore de tous les talens utiles à
l'homme en société, et il pourra choisir. Les jeunes gens nés à Paris
doivent à leurs mères l'incontestable supériorité qu'ils ont à seize ans
sur les jeunes provinciaux de leur âge.