entière on la poursuive, et jusqu’au milieu des flammes, car elle mérite
qu’on mette dix ans pour la reconquérir d’une main vengeresse.
XXII
SOMNIUM
Nox erat, et placidum carpebant cuncta soporem,
Cum Puer in somnis visus adesse mihi.
Arcum læva tenet, tenet aurea spicula dextra,
Candenti ex humero picta pharetra sonat.
Ille meos cernens vigili sub mente dolores,
Luminaque e lacrymis turgida facta meis,
Ultro me timidum verbis compellat amicis,
Atque meas lacrymas sic miseratus, ait:
Parce tuum, juvenis, consumere luctibus ævum,
Et nostra toties de levitate queri.
Quæ tibi non nostra, sed sævi fraude mariti
Rapta est, illa tibi restituenda venit.
Quid me, sæve Puer, deceptum fraude maligna,
Tu quoque nunc falsis ludis imaginibus?
Si cupis ut credam, stygias testare paludes,
Aut aliquo dubiam pignore stringe fidem.
Sume, ait, et pictis pennam detraxit ab alis,
Certior ut fias hoc tibi pignus erit.
Sed quid ab hoc tandem sperandum pignore certi,
Firmatura fidem si mihi penna datur?
XXII
SONGE
Il faisait nuit, et tranquillement tout goûtait le repos, lorsqu’un
Enfant m’apparut en songe. Il était devant moi.
Sa main gauche tient un arc; sa droite tient des flèches relevées d’or;
à son épaule blanche pend un carquois décoré, qui fait du bruit.
Il voit bien que, loin de dormir, je roule dans ma tête des pensées
douloureuses, et que mes yeux, pour avoir pleuré, sont gonflés.
Alors il vient vers moi. J’étais craintif; il m’apostrophe amicalement
et, comme mes larmes lui font pitié, il dit:
--«Arrête, jeune homme. N’épuise plus tes jours dans le chagrin, et ne
te plains plus si souvent de mes caprices.
Cette femme, ce n’est pas moi, c’est un mari cruel qui par sa fourbe te
l’enleva. Mais voici qu’elle va t’être rendue.»
--«Pourquoi, cruel enfant, puisqu’on m’a trompé par une fourbe méchante,
faut-il que tu viennes aussi maintenant m’abuser avec tes mensonges?
Si tu souhaites que je te croie, jure, et prends à témoin les eaux du
Styx! ou, plutôt, car je suis indécis, donne-moi un gage qui resserre ma
confiance.»
--«Tiens», dit-il, et, s’arrachant une plume de ses ailes peintes: «Sois
plus sûr de moi, voici mon gage.»
Mais enfin, que dois-je espérer? Et quelle assurance tirer de ce gage,
si, pour affermir ma confiance, c’est une plume qu’on me donne?
XXIII
VOTUM AD VENEREM
Si per te alma Venus, rerumque hominumque creatrix,
Qua sine nil animis corporibusque placet,
Sidereis Faustinæ oculis, verbisque fruisci,
Et liceat noto reddere membra toro,
Non tibi candenti stabunt de marmore templa,
Hostia nec sanctos corruet ante focos.
Purpurei sedenim flores, violæque, rosæque,
Parque columbarum, Diva, tibi dabitur.
Suspensaque tibi solventur vota tabella,
Omnibus et seclis charta loquetur anus:
Amissam mihi te Faustinam restituisse,
Hoc est ipsum me restituisse mihi.
XXIII
OFFRANDE A VÉNUS
Bienfaisante Vénus, créatrice des hommes et des choses, toi sans qui
rien ne plaît aux âmes et aux corps,
si par toi je retrouve Faustine et ses yeux étoilés et ses entretiens
pour que j’en tire ma joie, et si tu la rends toute au lit que tu
connais,
ce ne sont point des temples de marbre blanc que j’élèverai pour toi, et
je n’abattrai point de victime devant ton foyer sacré;
mais plutôt, ce sont des fleurs de pourpre, des violettes, et des roses,
et une couple de colombes, ô déesse, que je te donnerai.
Puis, pour m’acquitter de mon vœu, je suspendrai une tablette, de sorte
qu’aux siècles à venir une inscription dira, avec le temps,
que tu m’as rendu la Faustine que j’avais perdue, et qu’ainsi tu m’as
rendu à moi-même.
XXIV
VOTI SOLUTIO
Jam mihi mea reddita est Columba,
Vos tristes elegi valete longum.
At vos molliculi venite versus,
Dum cano reditum meæ Columbæ,
Quam plus ipse oculis meis amabam,
Cujus basia, blandulumque murmur,
Lusus, nequitiæ proterviores,
Et morsus poterant, micante rostro,
Ipsum vincere passerem Catulli.
Nam mellita fuit, venusta, bella,
Pulchra, candidula, atque delicata:
Nil mage ut queat esse delicatum,
Mellitum magis, aut magis venustum.
Ut vobis male sit, mali Cinœdi,
Fures improbuli, invenustulique,
Qui talem mihi tam diu abstulistis
Pulchram, candidulam, meam Columbam.
At vos hendecasyllabi frequentes,
Versus molliculi, venustulique,
Adeste huc, precor: et quot estis omnes,
Formosæ Veneri, bonisque Divis
Votum solvite pro mea Columba.
XXIV
LE VŒU ACCOMPLI
C’est fait, ma Colombe m’est rendue. O sombres élégies, adieu donc pour
longtemps! Mais vous, vers tendrelets, venez! Je chante le retour de ma
Colombe,--ah! je l’aimais certes plus que mes yeux,--et ses baisers, ses
soupirs charmants, ses jeux, ses caresses assez hardies, et ses morsures
laissaient, bec palpitant, loin derrière elle, le moineau de Catulle.
Car elle était douce comme miel[15], gracieuse, jolie, belle, toute
fraîche et mignonne. Non! rien ne pouvait être plus mignon, et rien plus
doux, ou plus gracieux. Malheur à vous, donc[16], effrontés méchants,
larrons si fourbes et si peu gracieux, puisque vous m’avez si longtemps
privé de ma belle et toute fraîche et mienne Colombe! Mais vous,
hendécasyllabes nombreux, vers tendrelets et pleins de grâce, venez à
moi, je vous en prie; et tous, tant que vous êtes, il vous faut, à
l’admirable Vénus et aux dieux bienveillants, accomplir le vœu que j’ai
fait pour ma Colombe.
XXV
BASIA FAUSTINÆ
Cum tu ad basia nostra sic reflectis
Cervicem niveam, Columba, pœti
Molle ut nescio quid natent ocelli,
Præ desiderio mihi liquescit
Ipsa pene anima, in tuumque sensim
Prorsus exanimis sinum relabor.
Admotis sed ubi hinc et hinc labellis,
Udo tramite mutuum recursant
Linguæ, et ambrosios anhelo ab ore
Flores carpere mi licet beato,
Tunc mi, tunc videor Jovis tonantis
Assidere epulis, sacrumque nectar
Haurire intrepide, Deum sodalis.
Si summis bona proxima, o Columba,
Præbes tam facilis beato amanti,
Cur tu summa negas misello, et una
Misellum facis, et facis beatum?
Num forsan metuis Deus fruendo
Ipse ne efficiar, velimque solus
Te sine Elysios videre campos?
Hunc, hunc pone metum, venusta, bella,
Vitæ dimidium meæ, Columba:
Nam quæcunque oculos tuos tenebit
Sedes, illa mihi domos Deorum,
Et campos referet beatiores.
XXV
LES BAISERS DE FAUSTINE[17]
Lorsque vers mes baisers tu tends et plies ton cou de neige, ô Colombe,
avec ces yeux mi-clos qui ont je ne sais quel air noyé de tendresse,
sous le désir mon âme se fond totalement, et, peu à peu, sur ta
poitrine, je perds conscience et je retombe. Mais lorsque nos lèvres,
tantôt jointes et tantôt retirées, font un sentier humide où s’animent à
tour de rôle nos langues, et que, sur ta bouche pâmée, je peux dans mon
bonheur cueillir des fleurs d’armoise, alors, oui! alors il me semble, ô
Jupiter tonnant, que je suis à ta table et, ô nectar sacré, que je te
bois à longs traits en compagnie des dieux.
Ce sont là les joies les plus proches des plus grandes, ô Colombe! Et,
puisque tu les offres avec tant de complaisance à ton bienheureux amant,
pourquoi lui refuser les plus grandes, pauvret, et du même temps faire
un pauvret de lui, et faire un bienheureux? Crains-tu par hasard qu’une
telle jouissance me transforme en dieu? et que je veuille m’en aller
seul pour voir sans toi les champs élysées? Allons, allons! quitte cette
crainte, ô gracieuse, jolie, moitié de ma vie, ô Colombe. Tu le sais:
qu’un endroit charme seulement tes yeux, il devient pour moi le palais
des dieux et les champs du plus grand bonheur[18].
XXVI
DE POETARUM AMORIBUS AD GORDIUM
Gordi, plus oculis amate nobis,
Quicquid Lesbia, Delia, et Corinna,
Quicquid Cynthia, quicquid et Lycoris,
Quicquid Stella, Nina, et recens Neæra,
Laura, et Candida, vel fuit Gelonis,
(Ut nostras quoque nominem puellas)
Cassandra æmula Laureæ puellæ,
Quicquid Pasithea, et venusta nuper
Mellina, et numenis Oliva nostris
Dicta (si locus inter has Olivæ)
Hoc Faustina mea, hoc mea est Columba.
Hoc Faustina tua, hoc tua est Columba:
Ob id nunc cupiam hîc adesse, Gordi,
Et quicquid cecinit tener Catullus,
Et quicquid cecinit tener Tibullus,
Quicquid Naso canit, Propertiusque,
Gallus, et Jovianus, Actiusque,
Quicquid ipse Marullus, et Petrarca,
Quicquid Beza canit, canit Macrinus,
(Ut nostros quoque nominem poëtas)
Ronsardus gravis, et gravis Thyardus,
Mollis Baifius, mihique (si quis
Probatos locus inter est poëtas)
Optarim veteres meos calores,
Gordi, ut sic melius queam referre,
Faustinamque meam, et meam Columbam,
Faustinamque tuam, et tuam Columbam.
XXVI
AMOURS DE POÈTES
(A GORDES)
Gordes, que j’aime plus que mes yeux, tout ce que fut Lesbie, Délie et
Corinne, tout ce que fut Cynthie et tout ce que fut Lycoris, tout ce que
fut Stella, Nina, et récemment Néère, Laure et Candide, ou Gélonis (car
il faut que je cite aussi nos maîtresses), et Cassandre, rivale de
Laure, autre maîtresse, tout ce que fut Pasithée, et naguère la jolie
Melline, et Olive que mes vers ont chantée, (s’il y a place au milieu
d’elles pour Olive), voilà ce qu’est ma Faustine, voilà ce qu’est ma
Colombe, voilà ce qu’est ta Faustine, voilà ce qu’est ta Colombe.[19]
C’est pour cette raison qu’à présent Je voudrais qu’on trouvât ici,
Gordes, et tout ce qu’a chanté le tendre Catulle, et tout ce qu’a chanté
le tendre Tibulle, tout ce que chante Ovide, et Properce, et Gallus, et
Jovian, et Actius, tout ce que chante Marulle, et Pétrarque, tout ce que
chante Bèze et que chante Macrin, (car il faut que je cite aussi nos
poëtes), et Ronsard, qui est majestueux, et le majestueux Thyard, et le
délicat Baïf; et pour moi, (s’il y a ma place au milieu de ces poëtes
qui ont fait leurs preuves), je souhaiterais recouvrer mes ardeurs de
jadis, Gordes, afin de pouvoir mieux célébrer et ma Faustine et ma
Colombe, et ta Faustine et ta Colombe.
APPENDICE
Le recueil des _Amores_, troisième partie des _Poemata_, se compose de
35 poëmes: 26 seulement peuvent être reproduits dans les _Amours de
Faustine_. Les autres sont de courtes pièces érotiques ou satiriques où
rien n’a trait à Faustine. Nous avons cru devoir les supprimer des
_Amours de Faustine_. Cependant nous donnons ici, en appendice, trois
pièces d’inspiration amoureuse dont la suppression totale ne s’imposait
pas, et nous les faisons suivre du _Patriæ Desiderium_ (_la Patrie
Regrettée_), poëme fameux que Joachim du Bellay écrivit à Rome et d’où
il tira plusieurs sonnets, bien connus, de ses _Regrets_.
I
PIÈCES SUPPRIMÉES
1
DE AMORIS VIOLENTIA EX ANACREONTE
Frontem cornigeram dedit juvencis
Natura, alitibus dedit volatum,
Fecit cornipedes equos, fugaces
Auritos lepores, natalitesque
Pisces, fulmineos sues, leones
Fecit magnanimos, viros sagaces:
Ast hoc ingenio videns negatum
Esse fœmineo, dedit puellis
Formam igne atque acie potentiorem.
1
LA FORCE DE L’AMOUR
(TIRÉ D’ANACRÉON)
Aux jeunes taureaux, la Nature a donné un front cornu; aux oiseaux, elle
a donné la faculté de voler; elle a pourvu de sabots de corne les
chevaux: elle a fait rapides les lièvres aux longues oreilles; les
poissons, capables de nager; les sangliers, terribles comme la foudre;
et elle a fait les lions généreux, et les hommes perspicaces. Mais,
quand elle vit qu’on refusait cette qualité aux femmes, elle donna aux
filles la beauté, qui est plus puissante que le feu et le fer aiguisé.
2
AD FABULLAM CUR AMATORIA NON SCRIBAT
Quod nullos faciam, Fabulla, versus
(Quamvis tot faciam, Fabulla, versus)
Qualeis, qui populo suos amores
Lascivis nimium explicant libellis,
Miraris, tetricum et vocas poëtam,
Rugosum nimis, et nimis Catonem,
Subinde hoc repetens Catullianum:
Nam castum esse decet pium poëtam
Ipsum, versiculos nihil necesse est.
Sed nobis aliter quidem videtur,
Nec vatem decet esse tam pudicum,
Qui versus faciat parum pudicos.
Nam quid turpius est, Fabulla, quæso,
Si gallum hunc facias, Deo salace,
Cui versus decet esse prurientes?
Scimus quid sit Amor, Fabulla, scimus:
Estque in versiculis bonus Cupido
Nostris plurimus, et Venus jocosa,
Blando quæ docuit sonare plectro,
Dum nostris licuit bonis fruisci,
Et nostras Domina fovente flammas,
Ignis mollibus arsit in medullis.
Nunc nos læta fugit juventa, nosque
Divexant animi æstuantis undæ,
Et curæ vigiles, metusque sævi,
Omnes qui Veneres, Cupidinesque,
Lusus, nequitias, sales, jocosque,
A nostris abigunt, Fabulla, Musis.
Quare quod superest, Fabulla bella,
Si quid te lepidi juvant libelli,
Quos scripsit manibus suis Cupido,
Dictarunt Charites, canunt poëtæ,
Ediscunt juvenes, tenent puellæ,
Et quos ipsi etiam audiunt libenter
Senes frigiduli, gravesque matres,
Aut tu nostra legas nimis pudica,
Aut tu nos facias minus pudicos.
2
A FABULLA, POURQUOI IL N’ÉCRIT PAS DES VERS ÉROTIQUES
Parce que, Fabulla, je ne fais pas des vers (et cependant, Fabulla, je
fais tant de vers!) comme ceux qui exposent au public leurs amours en de
petits livres extrêmement licencieux, tu es étonnée, tu déclares que je
suis un poëte sombre, par trop sévère et par trop Caton, et tu répètes
aussitôt ces paroles de Catulle: «Certes, il faut qu’un poète qui se
respecte soit chaste de sa personne, mais cette qualité n’est pas
indispensable à ses petits vers.»[20]
Mais moi, à dire vrai, je pense autrement, et qu’il faut qu’un poète ne
soit pas si réservé dans sa vie, s’il veut faire des vers qui ne soient
pas trop réservés. Hé! qu’y a-t-il de plus indécent, Fabulla, je te le
demande, que de faire un eunuque[21], sous l’excitation de son dieu, de
celui qui doit écrire des vers brûlants d’impudeur?
Je sais ce que c’est que l’amour, Fabulla, je le sais. Dans mes petits
vers, on a vu souvent le bon Cupidon, et la plaisante Vénus, car elle
m’apprit à jouer de la lyre qui charme; et cela dura tant que j’ai pu
jouir de mon bonheur, tant que ma maîtresse entretint ma flamme, et que
le feu fut ardent en mes moelles dociles.
Mais aujourd’hui, les joies de la jeunesse m’abandonnent. Je suis
tourmenté par les houles d’un cœur qui s’agite, par des soucis toujours
en éveil et par des inquiétudes cruelles, soins qui chassent tout, Vénus
et Cupidons, jeux, voluptés, débauches et plaisirs, et les éloignent, ô
Fabulla, de mes Muses.
C’est pourquoi désormais, charmante Fabulla, si tu aimes les petits
livres mignards qu’écrivit de ses mains Cupidon même, ceux que dictent
les Grâces et que chantent les poètes, ceux qu’apprennent les garçons et
que possèdent les filles, ceux qu’entendent volontiers aussi les
vieillards déjà glacés et les sévères mamans, de deux choses l’une: ou
bien contente-toi de lire mes vers que tu trouves trop réservés, ou bien
fais ce qu’il faut pour que je sois moins réservé.
3
DE CŒCO VIAM INDICANTE
Nox erat, et pactæ properabam ad tecta puellæ,
Junguntur fano quæ, Lodoice, tuo.
Quà sit iter quæro (nam me fallebat euntem
Tum forte in varias semita secta vias).
Hac, aliquis dixit, dextra simul indicat: atque is
Cœcus erat: cœcum suspicor esse Deum.
3
L’AVEUGLE QUI MONTRE LE CHEMIN
Il faisait nuit, et je me hâtais vers la maison de la jeune femme à qui
je suis engagé. Tu sais, Louis[22], que cette maison est proche de ton
sanctuaire.
Je cherchais mon chemin, (car, tandis que je marchais, je m’étais trompé
au carrefour d’où partent des rues différentes).
--«Par ici», me dit quelqu’un. En même temps, il me montre de la main la
direction. Or, c’était un aveugle. Cet aveugle, je le présume, était un
dieu.
II
PATRIÆ DESIDERIUM
Quicunque ignotis lentus terit ocia terris,
Et vagus externo quærit in orbe domum,
Quem non dulcis amor, quem non revocare parentes,
Nec potuit, si quid dulcius esse potest,
Ferreus est, dignusque olim cui matris ab alvo,
Hyrcanæ tigres ubera præbuerint.
Non mihi saxea sunt, durove rigentia ferro
Pectora, nec tigris, nec fuit ursa parens,
Ut dulci patriæ durus non tangar amore,
Totque procul menses exul ut esse velim.
Quid namque exilium est aliud, quam sidera nota,
Quam patriam, et proprios deseruisse lares?
Annua ter rapidi circum acta est orbita solis,
Ex quo tam longas cogor inire vias:
Ignotisque procul peregrinus degere tectis,
Et Lyrii tantum vix meminisse mei,
Atque alios ritus, aliosque ediscere mores,
Fingere et insolito verba aliena sono.
At quid Romana (dices) speciosius Aula,
Aut quisnam toto pulchrior orbe locus?
Roma orbis patria est, quique altæ mœnia Romæ
Incolit, in proprio degit et ille solo.
Forsan et est Romæ (quod non contingere cuivis
Hic solet externo) vivere dulce mihi:
Est cui purpurei patruus pars magna Senatus,
Atque idem Aonii pars quoque magna chori,
Qui nostras ornetque bonus, foveatque Camœnas,
Arceat a nostro pauperiemque lare.
At quoties studia antiqua, antiquosque sodales,
Et memini charam deseruisse domum,
Quondam ubi sollicitas Persarum temnere gazas,
Et fœlix parvo vivere doctus eram:
Ipsa mihi patriæ toties occurrit imago,
Et toties curis torqueor usque novis.
Utque nihil desit, nobis tamen omnia desunt,
Dum miseris noto non licet orbe frui.
Nec Ligeris ripas, saltus, sylvasque comantes
Cernere, et Andini pinguia culta soli,
Quæ lacte, et Baccho, flaventis et ubere campi
Antiquæ certant laudibus Italiæ.
Ast Ithacus, licet ipsa foret Laërtia tellus
Et Bacchi, et Cereris muneribus sterilis,
In patriam rediit, reditum nec pulchra Calypso,
Nec pulchra Alcinoi detinuit soboles.
Fœlix, qui mores multorum vidit, et urbes,
Sedibus et potuit consenuisse suis.
Ortus quæque suos cupiunt, externa placentque
Pauca diu, repetunt et sua lustra feræ.
Quando erit, ut notæ fumantia culmina villæ,
Et videam regni jugera parva mei?
Non septemgemini tangunt mea pectora Colles,
Nec retinet sensus Tybridis unda meos.
Non mihi sunt cordi veterum monumenta Quiritûm,
Nec statuæ, nec me picta tabella juvat:
Non mihi Laurentes Nymphæ, sylvæque virentes,
Nec mihi, quæ quondam, florida rura placent.
Ipsæ etiam quæ me primis docuere sub annis
Ad citharam patrio flectere verba sono,
Heu! fugiunt Musæ, refugitque aversus Apollo,
Et fugiunt digitos mollia plectra meos.
Aulica dum nostros gestaret turba libellos,
Et tereret manibus carmina nostra suis,
Dumque meos Regis soror, illa, illa inclyta virgo
Afflaret sancto numine versiculos,
Margaris invicti Regis soror, aurea virtus
Inter mortales cui dedit esse Deam:
Tunc licuit totum fœcundo pectore Phœbum
Concipere, et pleno pandere vela sinu.
Nunc miseri ignotis cœci jactamur in undis,
Credimus et Latio lintea nostra freto.
Hoc Latium poscit, Romanæ hæc debita linguæ
Est opera, huc Genius compulit ipse loci.
Sic teneri quondam vates præceptor Amoris,
Dum procul à patriis finibus exul agit,
Barbara (nec puduit) Latiis prælata camœnis
Carmina non propriam condidit ad citharam.
Carmina Principibus gaudent, plausuque theatri,
Quique placet paucis, displicet ipse sibi.
II
LA PATRIE REGRETTÉE[23]
Quiconque en un pays inconnu a longtemps fatigué ses loisirs, ou erré
par une terre étrangère en s’y cherchant une maison,
si l’amour tendre, si le souvenir de ceux qui l’ont nourri, n’ont pu le
rappeler, ni quelque autre raison plus tendre,--supposé qu’elle soit
possible;
il est de fer, et il méritait bien d’avoir, au sortir du ventre de sa
mère, des tigresses d’Hyrcanie pour lui donner du lait.
Mais moi, mon cœur n’est pas de pierre; il n’est pas dur comme le fer
insensible; je n’eus ni une tigresse ni une ourse pour me nourrir;
pourrais-je donc, tendre patrie, être insensible à l’amour qui m’émeut,
et pendant tant de mois rester loin des miens, exilé, volontairement?
Qu’est-ce en effet que l’exil?--O ciel que l’on connaît, patrie, foyer
familial, c’est de ne vous avoir plus.
Par trois fois déjà le soleil dévorant a fait sa révolution annuelle,
depuis que, malgré moi, je me suis engagé sur de si longs chemins.
Sous des toits inconnus, loin de chez moi, voyageur qui passe, je vis,
et mon Lyré n’est plus à peine en moi qu’un souvenir.
J’ai appris d’autres usages et d’autres coutumes, et je parle une langue
nouvelle qui sonne étrangement.
Oui, m’objectera-t-on, mais y a-t-il rien de plus superbe que la Cour de
Rome? Et y a-t-il dans l’univers entier un endroit plus beau?
Certes, Rome est la patrie universelle, et celui qui demeure au milieu
de l’antique Rome peut se vanter de vivre sur un sol qui est sien.
Oui, sans doute, à Rome, (et le premier étranger venu n’a peut-être pas
cet avantage), la vie a des douceurs pour moi:
j’y ai un oncle, qui occupe une place importante au Sacré-Collège et qui
occupe aussi une place importante au chœur d’Aonie;
avec bienveillance, il encourage mes Muses, il les soutient, et il
écarte la pauvreté de mon foyer.
Mais qu’importe? Chaque fois qu’il me souvient que j’ai abandonné mes
études anciennes, mes anciens compagnons, et cette maison si chère
où j’avais appris à mépriser les trésors de la Perse, sources de tracas,
et à me contenter de vivre de peu,
chaque fois, c’est l’image de la patrie qui se dresse devant mes yeux,
et chaque fois, dans ma peine, j’éprouve une torture toujours
renouvelée.
Même quand je ne manque de rien, je peux dire que tout me manque, parce
que j’ai le malheur de n’être pas dans un univers que je connaisse pour
y prendre mon plaisir,
parce que je ne vois ni les rives de la Loire, ni les vallons, ni les
forêts chevelues, ni les grasses moissons du pays angevin,
de ce pays que le lait, le vin, et les richesses des champs jaunis de
blés font rivaliser en gloire avec l’antique Italie.
Mais pourquoi ces excuses? Regardez Ulysse: les terres de Laërte avaient
beau être stériles, car Bacchus et Cérès n’y donnaient rien;
C’est dans cette patrie pourtant qu’il revint: et, comme il revenait,
rien ne l’arrêta, pas plus la charmante Calypso que la charmante fille
d’Alcinoüs.
Heureux qui a vu des peuples nombreux, leurs usages, leurs villes, et
qui vieillit ensuite dans la maison qui est à lui!
Au lieu de sa naissance chacun veut revenir; les pays étrangers ne
plaisent pas longtemps; les fauves mêmes cherchent toujours à regagner
leur tanière.
Quand donc le verrai-je enfin, le toit fumant de la chaumière que je
sais, et, toutes maigres qu’elles sont, les terres de mon domaine à moi?
Non! ce ne sont point les Sept Collines qui me touchent l’âme, et rien
ne me retient, ému, devant les eaux du Tibre.
Non, mon cœur n’est pris par rien des monuments des vieux Romains, ni de
leurs statues, et la peinture d’un tableau ne m’enchante pas.
Non, les Nymphes de Laurente, ces forêts verdoyantes, et, si elles m’ont
plu naguère, ces campagnes fleuries, rien ne me fait plaisir.
Elles-mêmes, elles aussi, elles qui dans mes premières années m’ont
appris à jouer de la lyre en assemblant les mots de ma langue
maternelle,
hélas! elles m’échappent, les Muses! et Apollon me tourne le dos et
m’échappe à son tour; et l’archet, autrefois si docile, échappe à mes
doigts.
Jadis, à la Cour, on se passait de main en main mes ouvrages; à force de
les feuilleter, on usait mes poèmes.
Jadis, une sœur du Roi, une grande, une illustre princesse, inspirait à
mes vers sa volonté sacrée.
C’était Marguerite, la sœur du Roi invaincu, celle qui par ses vertus si
rares avait mérité d’être, au milieu des mortels, une Déesse.
En ce temps-là, je pouvais, l’âme débordante, être plein d’Apollon et,
toutes voiles gonflées, voguer au large.
Mais aujourd’hui, pour mon malheur, sans savoir où je vais, je suis à la
merci de flots inconnus, et je confie ma barque aux vagues de la poésie
latine.
C’est ce que le sol latin exige de moi; à la langue de Rome je dois ce
tribut; c’est à quoi me contraint le Génie de ces lieux.
Ainsi fit jadis le poëte qui donnait des leçons d’amour; il vivait loin
de sa patrie; on l’avait exilé;
pour composer des poèmes en langue étrangère, sans rougir il délaissa
les Muses latines, et il s’accompagna d’une lyre qui n’était pas la
sienne.
Aux poèmes il faut en effet la faveur des Princes et les
applaudissements du théâtre. Quand on n’a que trop peu de monde à qui
plaire, on se déplaît à soi-même.
III
TUMULUS ROMÆ VETERIS
Montibus e septem totum diffusa per orbem,
Sidera sublimi vertice Roma tuli.
Sub pedibus terras utroque ab littore pressi,
Athlantem tenuit dextra, sinistra Scytham.
Juppiter hos etiam disjecit fulmine montes,
Et tumulos jussit corporis esse mei.
Incubuit capiti rupes Tarpeïa nostro,
Pressa Quirinali pectora nostra jacent.