LES AMOURS DE FAUSTINE
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La présente édition est l’édition originale de cet ouvrage.
Tous droits de reproduction réservés.
Copyright 1923 by Edgar Malfère.
[Illustration]
BIBLIOTHÈQUE DU HÉRISSON
JOACHIM DU BELLAY
LES AMOURS
DE FAUSTINE
Poésies latines traduites pour
la première fois et publiées avec
une introduction et des notes
par Thierry SANDRE
AMIENS
LIBRAIRIE EDGAR MALFÈRE
7, RUE DELAMBRE, 7
1923
OUVRAGES PUBLIÉS PAR THIERRY SANDRE
JEAN SECOND: _Le Livre des Baisers_, texte et traduction, avec un
poëme-préface de Pierre Louÿs, et de nombreuses imitations par Ronsard,
Baïf et Belleau. (Bibliothèque du Hérisson, Edgar Malfère, édit.)
RUFIN: _Épigrammes_, texte, notes, traduction, essai sur la vie du
poëte, en collab. avec Paul-René Cousin. (Société des Trente, A.
Messein, édit.)
SULPICIA: _Tablettes d’une Amoureuse_, texte et traduction. (Les Amis
d’Édouard).
ATHÉNÉE: _Le Livre de l’Amour et des Femmes_, traduction. (L’Édition,
Paris.)
ZAÏDAN: _Al Abbassa_, roman, traduit de l’arabe. (Fontemoing, Paris.)
EN PRÉPARATION:
LONGUS: _Daphnis et Chloé_, traduction.
OVIDE: _Les Amours_, traduction.
MÉLÉAGRE: _Poésies complètes_, texte et traduction.
A MARCEL BOULENGER
INTRODUCTION
I
En 1553, au printemps, Joachim du Bellay fit le voyage de Rome. Il
devait y servir, en qualité de secrétaire et d’intendant, son oncle le
cardinal du Bellay. Il partit avec enthousiasme, et d’abord il ne fut
pas déçu: les trente-deux sonnets des _Antiquités de Rome_, qui sont des
premières heures de son séjour, montrent qu’il était content d’avoir
réalisé le rêve de sa jeunesse. Mais sa joie ne fut pas de longue durée.
Les difficultés de sa charge, les ennuis qu’elle lui causait, les
intrigues auxquelles il assista, et le chagrin d’être loin de ses amis,
de son Anjou et de sa France, tout s’unit pour lui rendre insupportable
la ville magnifique. Il abandonna le projet d’ajouter des pièces aux
trente-deux pièces déjà finies, et il composa les _Regrets_, élégiaques
et satiriques, son chef-d’œuvre. En 1558, rentré dans sa patrie, il
publia quatre recueils de vers, coup sur coup: les _Antiquités de Rome_;
les _Regrets_; les _Jeux rustiques_; et un livre que certains critiques
ont été surpris de trouver sous la signature de l’auteur de la
_Défense_: les _Poëmata_.
*
* *
Dans la _Défense et Illustration de la Langue française_, Joachim du
Bellay s’était en effet élevé contre les poètes français qui écrivaient
des vers latins au lieu d’écrire des vers français. Or il écrivit des
vers latins. Cette contradiction a blessé de nombreux lecteurs. Scévole
de Sainte-Marthe affirmait que Joachim du Bellay avait suivi le conseil
de son oncle le cardinal. Naguère, M. Chamard jugea peu satisfaisante
une pareille raison. «C’est une idée», dit-il, «qui devait venir
naturellement à tout humaniste de la Renaissance foulant le sol de
l’Italie; et la société des lettrés romains, férus de poésie latine, et
dont notre auteur briguait les suffrages, contribuait encore puissamment
à l’engager dans cette voie. Parler latin à Rome! mais c’était le tribut
nécessaire que tout savant esprit devait à la cité romaine!» Et le poète
l’avait dit lui-même:
_Hoc Latium poscit, Romanæ hæc debita linguæ
Est opera, huc Genius compulit ipse loci._
Oui, Joachim du Bellay fréquentait à Rome les hommes les plus doctes,
tant italiens que français: Annibal Caro, Basilio Zanchi, Lorenzo
Gambara, Bailleul, Bizet, Gohorry, Lestrange, Antoine Caracciol, Gordes,
Panjas. Ils aimaient les vers latins. Joachim du Bellay en mesura pour
leur rendre hommage et pour leur faire plaisir. Mais pourquoi chercher
des excuses au poète? Au XVIe siècle, on goûtait les vers latins à Paris
comme à Rome. Rappelons-nous les _Deliciæ poetarum gallorum_. En trois
volumes de neuf cents pages de texte serré, cette anthologie contient
des poésies latines de cent sept poètes, tous français, parmi lesquels
je citerai les plus célèbres: Jean d’Aurat, J.-A. Baïf, Rémy Belleau,
Cl. Binet, J.-J. Boissard, J. Bonnefons, Nicolas Bourbon, Th. de Bèze,
Étienne Dolet, Florent Chrestien, E. Forcadel, Michel de L’Hospital,
Étienne Jodelle, Salmon Macrin, M.-A. Muret, E. Pasquier, Jean Passerat,
Nicolas Rapin, Scévole de Sainte-Marthe, Henri Estienne, Turnèbe, J.-A.
de Thou, Pontus de Thyard, Jean Visaigier, etc... S’étonnera-t-on que
Joachim du Bellay figure en bonne place au milieu d’eux? Pourquoi
veut-on qu’un poète n’ait pas, au besoin, et peut-être pour se
distraire, le droit de se contredire? Parce qu’il avait établi les
propositions de 1549, le théoricien de la Pléiade était-il obligé de s’y
astreindre étroitement? Et, même s’il n’écrivit pas des vers latins afin
de prouver qu’il était capable d’en écrire, comme tout le monde, Joachim
du Bellay n’avait-il pas aussi le droit de violer ces règles posées par
lui, puisque les règles sont faites pour les disciples et non point pour
les maîtres? Victor Hugo devait plus d’une fois être infidèle aux
préceptes de la _Préface de Cromwell_. Plus d’une fois, Joachim du
Bellay fut infidèle aux préceptes de 1549. Il le fut d’ailleurs en
connaissance de cause, et il s’en railla lui-même dans une des premières
épigrammes des _Poëmata_. Il disait:
La Muse française est pour moi, je l’avoue, ce qu’une épouse est pour
son mari. Et c’est comme une maîtresse que je courtise la Muse latine.
--«Alors», diras-tu, «l’irrégulière passe avant l’épouse?» C’est vrai.
L’une est charmante, mais l’autre plaît davantage.
Au reste, en 1558, Joachim du Bellay avait fait ses preuves de poète
français. Il pouvait publier sans crainte ses _Poëmata_. Comme il
publiait en même temps les _Regrets_, il savait certainement qu’il
passerait à la postérité comme poète français à plus juste titre que
comme poète latin. Et c’est ce qui arriva.
Les _Poëmata_ n’ont jamais eu tous les lecteurs qu’ils méritaient
d’avoir. La faute en revient sans doute aux éditeurs. Le recueil se
composait de quatre livres, _Élégies_, _Épigrammes diverses_, _Amours_,
et _Tombeaux_, qui furent imprimés pour la première fois en 1558 par
Fédéric Morel. Ils furent réimprimés, dans les _Deliciæ poetarum
Gallorum_. En 1779, dans les _Amœnitates poeticæ_ de J. Barbou, on donna
les _Amours_ et plusieurs autres pièces. Il est assez difficile
aujourd’hui de se procurer ces éditions anciennes. Pour avoir un texte
courant et d’un prix abordable, il a fallu attendre la récente édition
de Courbet[A]; encore y relève-t-on quelques fautes légères. Quant à
Marty-Lavaux, il n’a pas cru nécessaire de réimprimer les _Poëmata_ dans
sa grande édition de la Pléiade. Comment expliquer ce mépris?
[A: Librairie Garnier, 2 vol., 1919.]
Il paraît qu’on ne lit plus le latin, depuis longtemps déjà. On ne le
lit plus surtout parce qu’on ne nous y intéresse plus. Qu’on nous
apporte une traduction d’un bon ouvrage que nous ne connaissons pas:
nous aurons envie d’en voir l’original. Mais, dira-t-on, y a-t-il encore
de bons ouvrages que nous ne connaissions pas? Il y en a malheureusement
beaucoup, beaucoup trop! La littérature latine du Moyen-Age est
considérable; nous n’en savons pas grand’chose; et toute la littérature
française du XVIe siècle est doublée d’une littérature latine dont nous
ne savons à peu près rien. Quel vaste champ à explorer! Que de
découvertes à faire! Plus d’un chapitre de nos histoires littéraires y
gagnerait une lumière utile. On laisse presque toujours dans l’ombre les
poésies latines de nos poètes français. Les rares historiens qui les ont
consultées y ont cependant trouvé des renseignements précieux. Ainsi
certains détails de la vie de Joachim du Bellay ne nous sont venus que
de ses _Poëmata_. Néanmoins il ne suffit pas d’accorder à ces œuvres
latines une valeur historique; il faut aller plus loin, les considérer
pour elles-mêmes; elles ont une importance littéraire indiscutable. Il
est temps de le répéter à ceux qui n’osent pas le croire, et de
l’apprendre à ceux qui ne s’en doutent pas. C’est à leur intention que
l’on publie ici une traduction des _Amours de Faustine_. Elle vaut ce
qu’elle vaut; elle vaudra beaucoup, si elle incite à lire ou à relire le
texte latin de Joachim du Bellay. Elle n’a pas d’autre ambition: les
_Poëmata_ n’avaient jamais été traduits.
II
Les _Amours_, troisième partie des _Poëmata_, racontent une aventure
romaine de Joachim du Bellay.
Pendant les quatre premières années de son séjour à Rome, le poète avait
évité toute passion. Aucune des innombrables courtisanes n’avait su
l’attirer. Olivier de Magny, son compagnon d’exil, en avait célébré
quelques-unes:
_Le Grec soit tout ravy pour l’Isabelle aymer,
Gohorry tout modeste accoure à la Faustine,
Castin nouveau venu aille à la Florentine,
Et Saint-Julien s’en aille à la Clere allumer._
Un jour, Joachim du Bellay rencontra Faustine. Ce n’est probablement pas
celle qui est nommée dans le quatrain d’Olivier de Magny. La Faustine de
notre poète était mariée. Son mari avait quatre défauts qui la rendaient
sympathique: tépidité, laideur, vieillesse, jalousie. Or elle était
jeune; elle avait des yeux noirs, des cheveux noirs, un front large
d’une blancheur de neige, des lèvres couleur de rose, et des seins
sculptés par les mains de l’Amour. Rome n’avait jamais vu et ne devait
jamais voir femme plus belle, Faustine était charmante. Pour elle, on
aurait pu recommencer la guerre de Troie, et l’on aurait commis des
impiétés. Vieillards, adolescents, capitaines, et cardinaux, tous la
trouvaient aimable. Joachim l’aima. Faustine ne fut pas cruelle. Quelle
différence entre Olive et Faustine! La jeune romaine ne pétrarquisait
pas: l’aventure fut des plus simples.
A la vérité, les amours de Faustine et de Joachim du Bellay ne furent
pas longtemps heureuses. C’est à peine si les amants purent se
rencontrer sans gêne trois ou quatre fois. Le mari qu’on trompait sut
qu’on le trompait. Or il n’était pas d’humeur à jouer les Vulcains. Pour
mettre fin à son infortune, il n’imagina rien de mieux que d’enfermer
Faustine dans un couvent, un soir, par surprise. Ici commence le drame
d’où naquirent les poésies des _Amours_. Tout le livre ne traite que de
l’enlèvement de Faustine, des recherches et de l’ennui du poète, de ses
souvenirs, de ses regrets, de son dépit, de ses joies mortes et de ses
espoirs.
Dans le couvent, Faustine ne recevait que la visite de son mari. Sa mère
n’y était pas admise. Néanmoins, le poète finit par découvrir l’endroit
où Faustine était recluse. Il tenta de fléchir le portier. Le portier
fut inflexible. Joachim du Bellay l’injuria, le compara à l’affreux
Cerbère, pour préférer Cerbère. Il passait de longues heures nocturnes à
regarder les fenêtres de la maison interdite. Il espérait qu’une fenêtre
s’ouvrirait. Vainement. Il appelait. Personne ne répondait. Et il
écrivait de violents distiques contre la porte obstinée. Il n’avait plus
de goût pour quoi que ce fût. Le 2 mars 1557, des soldats français
traversèrent Rome: ils marchaient sur Naples. Le poète ne les suivit
pas. Il leur dit:
Vous, qu’arracha de la douce patrie et de vos chères campagnes le
furieux amour de la guerre qui vous envoie en Italie,
Allez! que la fortune soit avec vous! et, puisque le destin vous
appelle, allez où vous appelle aussi cette Naples, qui est française.
Quant à moi, je suis soldat de Vénus, j’abhorre Mars, et je ne conçois
pas une si grande entreprise.
Je tenterai de délivrer de ses liens ma maîtresse qui est prisonnière,
car elle m’est plus précieuse, et de beaucoup, que mes yeux mêmes.
Voilà le sol que je dois reconquérir d’une main vengeresse, voilà ma
guerre, voilà mon courage, voilà ma Naples à moi.
Dédaignant Mars, Joachim du Bellay se souvint de Vénus. Il lui adressa
selon les formes une prière émouvante. Faustine lui fut rendue. Comment?
Nous l’ignorons. Nous n’avons qu’un chant de victoire. La fin de cet
amour nous échappe. Le poète n’en a fixé que le moment douloureux. Nous
sommes réduits aux conjectures. Le retour de Faustine précéda-t-il de
beaucoup le départ de son amant? Y eut-il scandale, et le cardinal-oncle
fut-il obligé d’éloigner son neveu? Ou, tout simplement, Joachim du
Bellay dut-il renoncer à sa maîtresse et rentrer en France pour y
remettre en ordre la fortune du cardinal et tenir ses intérêts assez
confus? Mais le poète ne nous apprend rien. Faustine retrouvée, il se
tait. Le tendre roman est terminé.
*
* *
Qui était Faustine?
D’après deux vers des _Amours_, Émile Faguet a cru que Faustine se
nommait _Colomba_. En effet, on lit, au début d’une épigramme:
_At tibi, si memini, nomen gentile Columba
Conveniens formæ est ingenioque tuo._
(--Mais non, j’y pense à propos, c’est le nom de Colombe--[ou
Colomba]--qui sied à ta beauté et à ton caractère.)
Mais on peut douter que Faguet ait raison.
_Nomen gentile_ est troublant, puisqu’il signifie: nom de famille.
Cependant, l’épigramme a pour titre: _Cognomen Faustinæ_, le surnom de
Faustine. Placé dans le titre, le mot _cognomen_ a certainement son sens
ordinaire. S’agit-il donc d’un surnom?--C’est probable.--Les poètes du
XVIe siècle avaient coutume de mêler à leurs amours des colombes, des
tourterelles et des pigeons. _Mea Colomba_, ou _ma Colombe_, revient
dans leurs vers, latins ou français, aussi fréquemment que revient _ma
gazelle_ dans les chansons arabes. Pourquoi Joachim du Bellay ne
donnerait-il pas à Faustine le surnom de Colombe?
D’autre part, dans une épigramme qui s’achève à l’instant où va
commencer la pièce que nous considérons, il dit à Faustine qu’on aurait
dû l’appeler _Pandora_, parce qu’elle répand à profusion le bien et le
mal. Huit vers roulent sur ce nom de _Pandora_. Puis le poète s’écrie
tout de suite:
--Mais non, j’y pense à propos, c’est le nom de Colombe qui sied...
etc.
Et il développe cette idée nouvelle en quatorze vers, pour en mieux
démontrer la justesse.
Reste à expliquer le _nomen gentile_ (nom de famille) qui semble avoir
trompé Faguet. Mais, d’abord, dans l’épigramme précédente, _Pandora_ est
aussi présenté comme le _nomen_ qu’il aurait fallu donner à Faustine.
Dans notre épigramme, on peut tolérer le même _nomen_, suivi d’un
_gentile_ qui n’est peut-être pas d’une latinité excellente ici;
n’oublions pas cependant que le poète est français, et qu’il y a
quelques gallicismes dans ses poésies latines. Ensuite, on peut noter
que souvent un _decet_ et un _decebat_ se rendent par _il faudrait_ et
_il aurait fallu_, l’indicatif prenant force de conditionnel. Ainsi, en
admettant même que _gentile_ ne fût pas de remplissage, le distique
étudié devrait s’entendre:
--Mais non, j’y pense à propos: comme nom de famille, c’est Colomba
(Colombe) qui te conviendrait... etc.
Enfin, cette discussion de détail est accessoire. Un motif d’ordre
psychologique nous empêche de lire _Colomba_. Joachim du Bellay
aurait-il écrit le véritable nom de sa maîtresse? L’usage et la plus
élémentaire discrétion le lui défendaient. Mais c’est à nous surtout
qu’il est défendu de croire Joachim du Bellay capable d’une telle
incongruité.
Il est donc prudent, jusqu’à nouvel ordre, d’avouer qu’on ignore le nom
de Faustine. Et nul n’osera-t-il enfin prétendre et mettre à la mode que
ce genre de recherches, parfaitement vaines, à travers les secrets de la
vie privée, même quand il s’agit de grands hommes et morts depuis
longtemps, est d’une indécence parfaite?
III
Qu’on ouvre maintenant ce petit recueil de vers d’amour. Ils emporteront
sans peine l’amitié du lecteur. Ils n’ont pas besoin d’être plus
longuement commentés. Les critiques qui ont daigné les parcourir en ont
déjà loué comme il faut le mérite, la souplesse harmonieuse, et
l’habileté syntaxique. Certes, en plus d’un endroit, on relève des
tournures françaises, et les vers n’ont pas toujours cette maîtrise et
cet air latin qu’ont ceux de M. A. Muret par exemple. Du moins, ils sont
constamment d’une limpidité remarquable. Cela, les contemporains de
Joachim du Bellay l’avaient déjà senti eux-mêmes. Scévole de
Sainte-Marthe, dans son Éloge de Joachim du Bellay, rapporte ainsi leur
opinion: «_ut vix nullum in carmine gallico parem habet, sic paucissimos
in latino superiores_.» (S’il n’y a presque personne qui soit son égal
en poésie française, il y en a fort peu qui soient plus grands que lui
en poésie latine.)
Le livre des _Amours_ est d’une grande fraîcheur. Les détails savoureux
y abondent. Le poète ici n’invente rien, ou du moins il invente fort
peu, car l’affirmation ne doit pas être trop franche. Ne nous
dissimulons pas en effet, qu’en écrivant ce petit roman, Joachim du
Bellay se souvint plus d’une fois de Properce et d’Ovide, d’Ovide
surtout dont je ne rappellerai ici que ce début d’élégie (_Amores_, II,
12):
Ite triumphales circum mea tempora lauri:
Vicimus! In nostro est ecce Corinna sinu,
Quam vir, quam custos, quam janua firma, tot hostes,
Servabant, ne qua posset ab arte capi.
Cependant, Joachim du Bellay sut parfaitement adapter à son aventure
personnelle les souvenirs classiques si séduisants. Œuvre littéraire,
même au sens péjoratif du mot, les _Amours de Faustine_ ont un parfum de
confidence qui ne trompe point. Quelle douceur! Ici le poète ne se
contraint pas. Comme dans les _Regrets_, il raconte ce que la passion
seulement lui fait dire. Pour bien discourir d’amour, déclare un
personnage de Corneille,
_... il faut l’avoir bien fait:
Un bon poëte ne vient que d’un amant parfait._
Telle est la vertu des _Amours de Faustine_. Joachim du Bellay s’est
montré dans ces vers au naturel: ardent, voluptueux, élégiaque, dépité,
et souvent ironique, même à ses dépens. Mise de côté la part des
allusions mythologiques et des inévitables réminiscences littéraires,
qui étaient de mode, les _Amours de Faustine_ nous offrent ce charme
simple de vie quotidienne qui nous plaît dans les _Amours de Marie_ que
chanta Ronsard.
Le goût de la simplicité, Joachim du Bellay le prit à Rome. Le poète
revint d’Italie avec un génie nouveau. D’autres ont su l’imiter. De son
temps, on apprécia la leçon qu’il avait tirée de son voyage. Dans un
poème qui saluait le retour du «cher vagabond», au dernier distique Jean
d’Aurat s’écriait:
_Nunc quoque Bellaii discentes carmina Galli
Hunc aliquid dicent addidicisse novi._
(_Et maintenant, que les Français apprennent les vers de du Bellay!
Ils verront qu’il y a ajouté quelque chose qu’on ne lui connaissait
pas._)
Thierry SANDRE.
LES AMOURS DE FAUSTINE
TEXTE ET TRADUCTION
I
AD LECTOREM
Cùm tot natorum casto sociata cubili
Musa sit ex nobis Gallica facta parens,
Miraris Latiam sic nos ardere puellam,
Et veteris, Lector, rumpere jura tori.
Gallica Musa mihi est, fateor, quod nupta marito:
Pro Domina colitur Musa Latina mihi.
Sic igitur (dices) præfertur adultera nuptæ?
Illa quidem bella est, sed magis ista placet.
I
AU LECTEUR[1]
Compagne de ma couche conjugale et mère de mes œuvres, la Muse française
m’a donné bien des enfants,
et tu t’étonnes que je brûle ainsi pour une jeune Romaine, ô Lecteur, et
que je viole les droits d’un ancien lit.
La Muse française est pour moi, je l’avoue, ce qu’une épouse est pour
son mari. Et c’est comme une maîtresse que je courtise la Muse latine.
--«Alors, diras-tu, l’irrégulière passe avant l’épouse? C’est vrai,
l’une est charmante, mais l’autre plaît davantage.
[1] Voir les Notes, à la fin du volume.
II
AD GORDIUM
Cui donem potius novum libellum,
Quo raptum refero meæ puellæ,
Gordi, quàm tibi, qui meam puellam
Sic amas, propriam ut putes sororem?
Quare quicquid id est novi libelli,
Gordi, quod tibi nunc damus legendum,
Sic velim accipias, scias ut illam
A me plus oculis meis amatam,
Et te plus oculis meis amatum.
II
A GORDES[2]
(DEDICACE)
A qui donnerais-je ce petit recueil nouveau
où je raconte l’enlèvement de ma maîtresse,
sinon à toi, Gordes, qui aimes ma maîtresse
comme si tu la tenais pour ta sœur?
Donc, tout ce qu’il y a dans ce petit recueil nouveau,
Gordes, que je te donne à lire aujourd’hui,
je voudrais que tu l’acceptasses en sachant bien
que j’aime Faustine plus que mes yeux
et que toi aussi je t’aime plus que mes yeux.
III
AD VENEREM
Bella per Aemathios non hîc civilia campos,
Fraternas acies, arma virumque cano.
Nec quoque fert animus mutatas dicere formas,
Raptoris stygii nec memorantur equi.
Aeneadum genitrix causa est mihi carminis una:
Materiam vati da Venus alma tuo.
Tu quoque Faustinam nobis, formosa, dedisti:
Qua nihil est tota pulchrius Ausonia.
Hac mihi sublata, periit mihi pristinus ardor,
Et quicquid mentis, vel fuit ingenii.
Redde ergo ingenium, solitasque in carmina vires;
Faustinam potius sed mihi redde, precor.
III
A VÉNUS
Les guerres civiles qu’on vit aux champs de Macédoine[3], des luttes de
frères, des faits d’armes et un héros[4], je ne chante pas cela ici.
Je n’ai pas l’intention non plus de conter des métamorphoses[5], ni de
célébrer les chevaux stygiens d’un Ravisseur[6].
L’aïeule des Énéides, voilà l’unique objet de mon œuvre. Oui, Vénus
bienfaisante, donne un thème à ton poète!
C’est toi aussi, charmante, qui m’avais donné Faustine, et il n’y a rien
de plus beau dans toute l’Italie.
Or, on me l’a enlevée, et du coup l’enthousiasme de jadis est mort en
moi, et ce que j’avais d’intelligence et de génie.
Rends-moi donc mon génie et mes forces habituelles pour chanter. Mais
plutôt, rends-moi Faustine, telle est ma prière.
IV
RAPTUS FAUSTINÆ
Qualis tartareo quondam Proserpina curru,
Dum vaga discurrit saltibus (Enna) tuis,
Nocturnis nuper rapta est Faustina quadrigis,
Dum tenet, ah demens, limina aperta domus.
Rapta est, me miserum, et cæco sub carcere clausa
Conjugis ingrato nunc gemit in thalamo.
Et nunc ille ferus tanquam de virgine rapta
Exultat, nostris heu fruiturque malis.
Interea infœlix mater lymphata per urbem
Currit, et ignotas excubat ante fores,
Te solam (Faustina) vocans, tua limina quaerens,
Quæsisse ut natam dicitur alma Ceres.
Ast ego, quem assiduo torret malus igne Cupido,
Deferor, ut noto concita Baccha Deo.
Nec dubitem œratos liceat si rumpere postes,
Duraque nocturna solvere claustra manu,
Irruere armatus: vel si hoc mala nostra ferat sors,
Perferre audacis vincula Pirithoi.
IV
L’ENLÈVEMENT DE FAUSTINE
Telle qu’autrefois Proserpine sur un char infernal, pendant qu’à
l’aventure elle errait, ô Enna[7], par tes ravins boisés,
ainsi, de nuit, tout récemment, on a enlevé Faustine en voiture, pendant
qu’elle laissait ouverte--ah! folie!--la porte de sa maison.
On l’a enlevée, malheureux que je suis! Dans un cachot impénétrable on
l’a enfermée, et maintenant elle gémit dans le lit odieux d’un époux.
Et maintenant, lui, ce rustre, comme s’il avait enlevé une vierge il
triomphe, hélas, et il se réjouit de ma peine,
tandis qu’une pauvre mère affolée court par la ville et passe la nuit
devant des portes inconnues
en n’appelant que toi, Faustine, en cherchant ta retraite, comme chercha
sa fille, à ce qu’on dit, la bienfaisante Cérès.
Quant à moi, que le cruel Désir brûle d’un feu constant, je suis hors de
moi, comme une bacchante qu’excite son dieu familier.
Et je n’hésiterais pas, non! Dût-on même briser des portes de bronze et
faire sauter à coups de poing, dans la nuit, de solides verrous,
j’entrerais chez toi avec des armes. Ou bien, s’il fallait qu’à ce point
la Fortune poussât ma peine, je subirais jusqu’au bout les chaînes de
l’audacieux Pirithoüs[8].
V
FAUSTINAM PRIMAM FUISSE QUAM ROMÆ ADAMAVERIT
Ipse tuas nuper temnebam, Roma, puellas:
Nullaque erat tanto de grege bella mihi.
Et jam quarta Ceres capiti nova serta parabat,
Nec dederam sævo colla superba jugo.
Risit cæcus Amor. Tu verro hanc, inquit, amato.
Faustinam nobis indicat ille simul.
Indicat, et volucrem nervo stridente sagittam
Infixit nobis corda sub ima puer.
Nec satis hoc; tradit formosam in vincla puellam,
Et sacræ cogit claustra subire domus.
Haud prius illa tamen nobis erepta fuit, quam
Venit in amplexus terque quaterque meos.
Scilicet hoc Cypris nos acrius urit, et ipse
Altius in nostro pectore regnat Amor.
V
QUE FAUSTINE EST LA PREMIÈRE FEMME DONT IL SE SOIT ÉPRIS A ROME
C’est bien moi, Rome, naguère, qui dédaignais tes jeunes femmes. Nulle
dans une société si nombreuse n’était jolie à mes yeux.
Déjà, pour la quatrième fois, Cérès se préparait des couronnes de fleurs
nouvelles, et je n’avais pas encore donné ma nuque insolente à
l’impitoyable joug.
L’Amour, qu’on ne voit pas, se mit à rire. «Or çà! dit-il, voici une
femme: aime-la.» En même temps, il me montre Faustine.
Il me la montre. La corde de l’arc retentit, et l’Enfant me planta un
trait rapide en plein cœur.
Ce n’était pas assez. Voici qu’il livre aux chaînes la belle fille, et
il la soumet de force aux verrous d’un couvent.
Néanmoins, elle ne me fut pas si tôt enlevée qu’elle ne fût d’abord
venue dans mes bras jusqu’à trois et quatre fois.
On comprend donc que Cypris plus âprement me brûle et que plus
profondément ancré dans ma poitrine règne l’Amour.
VI
AD JANUAM FAUSTINÆ
Hæc domus hæc illa est, nostros quæ claudit amores.
Ah nimis atque nimis janua dura mihi.
Tu veneres ingrata meas, lususque, jocosque,
Tu cohibes vinclis gaudia nostra tuis.
At nunc ille senex forsan rosea illa labella
Sugit, et amplexu mollia membra premit.
Interea vagus, atque excors, sine mente animoque,
Limina nocturnis nota tero pedibus.
Et circunspicio Lycæo lumine, si qua
Rimula sit nostris forte patens oculis.
Nulla patet, vel si qua patet, sunt omnia muta,
Vocibus ac nostris pervia nulla via est.
Hei mihi, quod Dominæ nulla ratione potis sum,
Me dulce in gremium mittere per tegulas.
VI
A LA PORTE DE FAUSTINE
La voici, la voici, cette affreuse maison qui enferme mes amours. Ah!
trop et trop cruelle porte!
C’est toi, insensible à mes plaisirs et à mes jeux et à mes amusements,
c’est toi qui par tes chaînes m’empêches d’être heureux.
Quant à l’affreux vieillard, maintenant peut-être, ô délicates lèvres de
rose, il vous suce, et dans ses bras, ô tendre corps, il te presse.
Et moi cependant, errant, hagard, sans âme et sans volonté, devant la
porte que je connais j’use le sol, pendant la nuit, à force d’y passer.
Je cherche autour de moi, avec des yeux de Lyncée, si quelque fente ne
va point par fortune s’ouvrir à mon regard.
Mais aucune ne s’ouvre; ou, si quelqu’une s’ouvre, tout est silencieux:
j’ai beau appeler, je ne vois point de passage où passer.
Malheur de moi! puisque je ne trouve aucun moyen d’arriver jusqu’au sein
chéri de ma maîtresse, même par la toiture.
VII
SE PERPETUO FAUSTINÆ MEMOREM FUTURUM
Quod scelus admisi infœlix? quæ numina læsi,
Ut mihi sic, mea lux, eripienda fores?
Nam cui tam subito tot gaudia sunt prærepta,
Iratos omnes huic decet esse Deos.
Ergo ego te posthac nunquam, mea vita, videbo?
Audiero absentis nec tua verba miser?
At certè infixi nostro sub pectore vultus,
Fixaque perpetuo verba loquentis erunt.
Hoc mihi non Superi abstulerint, non Juppiter ipse,
Non, si me toto fulmine dejiciat.
VII
QU’IL SE SOUVIENDRA TOUJOURS DE FAUSTINE
Quel crime ai-je commis, infortuné? Quelles puissances ai-je offensées,
pour que de cette façon, ô toute ma lumière, tu me sois ravie?
Quand si brusquement tant de joies vous sont arrachées, il faut bien
qu’on ait contre soi la colère de tous les dieux.
Ainsi donc, moi, toi, c’en est fait? Jamais, ô ma vie, je ne te verrai?
Et je n’entendrai pas les mots que tu dis loin de moi, malheureux que je
suis!
Du moins, sois-en sûre, je garderai gravés dans mon cœur les traits de
ton visage, et gravés pour toujours les mots que tu m’as dits de près.
Cela, les dieux ne pourraient pas me l’enlever, ni Jupiter non plus,
non! même s’il m’écrasait de tout son tonnerre.
VIII
DE VULCANO ET MARITO FAUSTINÆ
Ut Martem et Venerem vinclis excepit, et astu
Mulciber, et cœlo fabula nota fuit,
Sic tu ex insidiis Faustinam surripuisti,
Scilicet ut tota notus in urbe fores.
At cur non astu simili, similique catena
Me, me etiam vinctum maxima Roma videt?
Sic te ulcisci ambos, conjux generose, decebat:
Hoc demum poteras Mulciber esse modo.
VIII
VULCAIN ET LE MARI DE FAUSTINE
Si Mars et Vénus furent pris au piège par les liens et le stratagème de
Vulcain, et si l’histoire devint la risée du ciel,
de même, toi, par trahison tu as enlevé Faustine, et naturellement on
rit de toi dans toute la ville.
Mais pourquoi, par un stratagème semblable et un semblable filet, moi,
moi aussi, ne suis-je pas enchaîné sous les yeux de l’immense Rome?
C’est ainsi que tu aurais dû te venger de nous deux, ô époux magnanime.
Ce n’est que de cette façon que tu pouvais être un vrai Vulcain.
IX
CUR SIT IRATUS MARITO FAUSTINÆ
Non te ideo (ne forte aliquis nos dicat ineptos)
Damnamus nostris, impie, versiculis,
Quod tu Faustinam nuper de nocte silenti
Materno sævus traxeris e gremio,
Quodque illi miseræ, et duro sub carcere clausæ,
Omnia crudelis gaudia sustuleris.
Novimus et leges, et quæ sint jura mariti,
Nec venit ex vero nostra querela toro.
Sed quod frigidulus conjux, turpisque, senexque
(Ne quicquam de te durius ipse loquar)
Tam bellam et lepidam, tali nec conjuge dignam,
Externi cogas jura subire tori:
Hoc inquam est sævum quod te facit, improbe, quodque
Damnamus nostris, impie, versiculis.
IX
POURQUOI IL EN VEUT AU MARI DE FAUSTINE
Non, (car il ne faut pas qu’on dise que je suis absurde), si je te
condamne, scélérat, dans mes petits vers,
ce n’est point parce que, récemment, par une nuit de silence, tu as,
inhumain, arraché Faustine des bras de sa mère,
et parce qu’à cette malheureuse, enfermée en un rude cachot, tu as,
cruel, supprimé tous les plaisirs.
Je connais aussi les lois, et quels sont les privilèges du mari, et ce
n’est point parce que les droits du lit t’appartiennent que je te
cherche querelle.
Mais c’est, époux un peu trop froid, et laid, et vieux, (car il ne faut
pas que je parle de toi en termes trop rudes),
c’est parce qu’ayant une femme si charmante et aimable, et qui mérite
mieux qu’un tel époux, tu la forces à se soumettre aux privilèges du lit
d’un autre.
Voilà, dis-je, ce qui te fait inhumain, ô fourbe, et voilà pourquoi je
te condamne, scélérat, dans mes petits vers.
X
CUM FAUSTINA INCLUSAM ESSE VENEREM ET AMOREM
Claustra tenent nostram (sic Dii voluere) puellam.
Fœlix quem clausum ferrea claustra tenent.
Illic sunt Charites, lususque, jocique, leporesque,
Et quicquid sedes incolit Idalias.
Casta Venus sancto corpus jam velet amictu,
Sacraque jam discat relligiosus Amor.
X
QU’AVEC FAUSTINE SONT EMPRISONNÉS VÉNUS ET L’AMOUR
Des verrous gardent ma maîtresse, telle est la volonté des dieux:
heureux celui que ces verrous de fer gardent verrouillé!
Là sont les Grâces, et les Plaisirs, et les Amusements, et les Délices,
et tout ce qui réside aux palais d’Idalie.
Chaste, que Vénus aujourd’hui se couvre le corps d’un voile sacré! et
qu’il s’initie aux choses saintes, aujourd’hui, religieusement, l’Amour!
XI
OPTAT SE INCLUSUM CUM FAUSTINA.
O mihi si liceat furtivos jungere amores,
Hic ubi, me miserum, clausa puella mea est,
Mentirique novam mutata veste figuram,
Juppiter ut quondam casta Diana fuit:
Quam bene, virgineo tectus velamine corpus,
Perferrem sancti jura severa loci!
Nulla Deis melius faceret solennia sacra,
Alternas melius conciperetve preces.
Rursus cum tacita peteretur nocte cubile
Et foret optati reddita forma viri,
Haud quisquam melior validam exercere juventam,
Nocturnisque sacris conciliare Deos.
Sic gratis vicibus Vestæ Venerisque sacerdos,
Nocte parum castus, luce pudica forem.
XI
QU’IL VOUDRAIT BIEN ÊTRE EMPRISONNÉ AVEC FAUSTINE
S’il m’était permis de réaliser en secret mes amours, là où pour mon
malheur ma maîtresse est emprisonnée,
et d’emprunter un nouveau visage en changeant de costume, tel Jupiter
qui fut jadis la chaste Diane[9],
ah! caché sous un vêtement de vierge, comme je supporterais bien la
rigoureuse discipline du couvent!
Nulle mieux que moi ne ferait aux dieux ses dévotions, ou mieux que moi
ne réciterait les prières que l’on reprend à tour de rôle.
En revanche, dans la nuit et le silence, lorsqu’il faudrait aller au
lit, et que me serait rendue la forme d’un amant qu’on désire,
nul ne serait meilleur pour mettre à l’épreuve la vigueur de sa
jeunesse, et, dans les cérémonies nocturnes, gagner la faveur des dieux.
Ainsi, par d’agréables métamorphoses ministre tour à tour de Vénus et de
Vesta, fort peu chaste (au masculin) la nuit, je deviendrais pudique (au
féminin) avec le jour.
XII
CUR VESTALIBUS INNATI SINT VELUT QUIDAM AMORIS IGNICULI
Æternum extingui Vestæ in penetralibus ignem
Romulidum quondam relligio vetuit.
Virginibus sacris nostros hinc mansit in annos,
Pectora ut æternis ignibus urat Amor.
Dii faxint, mea vita, tuos hic crescat in ignes
Ignis, et ut nostri sis memor usque, precor.
XII
POURQUOI LES VESTALES ONT NATURELLEMENT DE CERTAINS PETITS FEUX D’AMOUR
Le feu perpétuel du sanctuaire de Vesta ne devait jamais s’éteindre:
ainsi l’ordonnait jadis la religion de Rome.
Il nous en est resté, pour les vierges sacrées, jusqu’à notre époque,
ces feux perpétuels dont l’Amour leur brûle la poitrine.
Fassent les dieux, ô ma vie, que ton feu grandisse dans le sens de ces
feux, et qu’il te souvienne du mien toujours: c’est ma prière.
XIII
IN DURUM JANITOREM
Ferrea jam nostras admittunt claustra querelas,
E nostris lacrymis duraque saxa gemunt.
At tu crudelis nimium, sævusque sacerdos
Durior et ferro, durior et scopulis,
Nec fletu assiduo, precibus nec flecteris ullis,
Quas frustra ingratas spargimus ante fores.
Sed torvum aspiciens rabida nos voce repellis,
Et procul a sacris sedibus esse jubes.
Te tamen Ismarii demulsum carmine vatis,
Dum canit infernas flebilis ante domos,
Auribus arrectis, et mota (Cerbere) cauda,
Tergeminas fauces continuisse ferunt.
Tum primum memorant Manes, sævasque Sorores,
Et Ditem lacrymis ingemuisse piis.
Nempe illum cœci penetrarat cuspide teli,
Qui nostra immitis pectora læsit amor.
Tu vero, immanis cedit cui janitor Orci,
Cui cedunt tortis anguibus Eumenides,
Fluctibus Ioniis et littore surdior omni
Aversus nostras despicis usque preces.
Scilicet humanos rides, sævissime, luctus:
Et speras precibus posse movere Deos?
XIII
CONTRE UN PORTIER INSENSIBLE
Tout de fer qu’ils soient, les verrous accueillent mes plaintes, et mes
larmes font soupirer les pierres insensibles.
Mais toi, trop cruel et impitoyable prêtre, plus insensible que le fer
et plus insensible que les roches,
tu ne te laisses fléchir ni par la constance de mes pleurs ni par mes
prières, et c’est en vain que j’en répands devant ta porte rigoureuse.
Bien plus, tu me regardes de travers, tu me repousses avec rage, et tu
m’ordonnes de rester loin de ton couvent.
Toi, du moins, ô Cerbère, tu fus pris par les vers du poète Orphée,
lorsqu’en chantant il s’éplorait devant le palais des Enfers;
les oreilles dressées, la queue en mouvement, tu fis taire ta triple
gueule, dit la légende;
et, on le raconte encore, les Mânes, les impitoyables Sœurs et Pluton se
mirent à soupirer en versant des larmes pieuses.
Or l’Amour l’avait frappé d’un trait pointu qu’on ne voit pas venir, et
c’est le même Amour qui m’a férocement blessé au cœur.
Mais toi, prêtre, tu l’emportes sur le monstrueux portier des morts, tu
l’emportes sur les Euménides aux serpents tortueux,
tu es plus sourd que les flots de la mer Ionienne et que chacun de ses
rivages, et tu te détournes, et tu dédaignes toujours mes prières.
Sans doute tu te ris des douleurs humaines, ô très impitoyable. Et tu as
l’espoir que tes prières puissent émouvoir les dieux?
XIV
CUM FAUSTINA OMNIA SIBI ESSE EREPTA
Tu Veneri veneres, cœco tu spicula Amori,
Mercurio linguæ munera surpueras.
At qui te, mea lux, mea spes, mea vita, meum cor,
Invidus ah nostris abstulit ex oculis,
Ille oculos, sensusque omnes, mentemque, animumque,
Atque adeo totum me mihi surripuit.
XIV
QU’AVEC FAUSTINE ON LUI A TOUT ENLEVÉ
Faustine, à Vénus tu avais dérobé ses vénustés, ses traits à l’Amour qui
est aveugle, à Mercure les trésors du langage.
Mais en revanche, ô ma lumière, mon espoir, ma vie et mon cœur, le
jaloux qui t’a enlevée à mes yeux, ah!
celui-là m’a pris mes yeux, et tous mes sens, et mon intelligence, et ma
volonté, et tant et tant qu’il m’a tout entier dérobé à moi-même.
XV
PANDORÆ NOMEN APTIUS FUISSE FAUSTINÆ
Qui tibi Faustinæ, mea lux, nomen dedit, is te
Dixisset Pandora aptius et melius.
Munera namque Deos in te omnia congessisse
Ostendunt dotes corporis atque animi.
Et tu etiam ex oculis, tanquam de pixide aperta,
Omnia depromis seu bona, sive mala.
At mihi te erepta, mi qua sine vivere durum est,
Spes, o me miserum, nulla mihi remanet.
XV
QUE LE NOM DE PANDORA EUT MIEUX CONVENU A FAUSTINE
Celui qui t’a donné le nom de Faustine, ô ma lumière, aurait dû
t’appeler Pandora: cela te convenait davantage, et mieux.
En effet, tous les dons, les dieux les ont réunis en toi: on le voit
bien aux beautés de ton corps et de ton esprit.
Et toi aussi, de tes yeux, ainsi que d’une boîte ouverte, tu peux tirer
tout, le bien comme le mal.
Mais puisque tu m’es enlevée, car sans toi l’existence m’est une peine,
ah! malheureux! nul espoir ne me reste.
XVI
COGNOMEN FAUSTINÆ
At tibi, si memini, nomen gentile Columba
Conveniens formæ est, ingenioque tuo.
Laudantur niveo mites candore Columbæ,
Et tibi sub niveo pectore candor inest.
Quid lusus, mea vita, tuos, quid murmura blanda,
Quid referam noti nequitias thalami?
Tu tenero morsus figebas dente proterva,
Atque columbatim basia longa dabas.
Hei mihi quis raptor, credo Jove missus ab ipso,
Te nostro avulsit chara Columba sinu?
Te malus accipiter captam tenet unguibus uncis,
Et tua crudelis viscera dilaniat.
I nunc, dic Veneri sacratas esse Columbas,
Si tam, me miserum, bella Columba perit.
XVI
LE SURNOM DE FAUSTINE
Mais non, j’y pense à propos, c’est le nom de Colombe qui sied à ta
beauté et à ton caractère.
On vante, pour l’éclatante blancheur de leur neige, les tendres
colombes; et toi aussi tu as une poitrine de neige d’une blancheur
éclatante.
Dirai-je tes jeux, ô ma vie? Dirai-je tes soupirs charmants? Dirai-je
les folles voluptés de ce lit que je connais bien?
En me mordant, tu me marquais de tes dents délicates, effrontément, et,
à la manière des colombes, tu me donnais des baisers longs[10].
Ah! qui donc, s’il n’était envoyé comme je crois par Jupiter lui-même,
quel ravisseur t’aurait arrachée à mon étreinte, Colombe chérie?
C’est un vautour cruel qui t’a prise. Il te garde, il a des serres
crochues, et, féroce, il te déchire les entrailles.
Va maintenant, affirme que les colombes sont consacrées à Vénus, quand
pour mon infortune une si délicieuse colombe se meurt!
XVII
FAUSTINÆ VELUT QUODDAM INESSE AMORIS NUMEN
Per te, oculosque tuos, nuper (mea Diva) sine arcu,
Et vacua errabat cœcus Amor pharetra.
His jaculis armata Deos, hominesque, ferasque
Cogebas sævi jura sub imperii.
Non senibus gravitas morum, non profuit usus,
Nec juvit tardo in corpore sanguis iners.
Non Sophiæ studium doctos, non purpura Patres,
Nec clypeus texit fortia corda Ducum.
Omnia cesserunt: cessit quoque publica cura,
Et posuit virtus triste supercilium.
At nunc, proh Superi, captivo numine Amoris,
Nil nisi trux Mavors, et fera bella placent.
XVII
QU’EN FAUSTINE IL Y A UNE ESPÈCE DE FORCE D’AMOUR TOUTE DIVINE
C’est à cause de toi, à cause de tes yeux, que naguère, ô ma déesse,
l’Amour aveuglé s’en allait au hasard, sans son arc, et le carquois
vide[11].
Avec ses traits dont tu t’es armée, dieux, hommes et bêtes, tu courbais
tout sous les ordres de ton rigoureux empire.
Les vieillards, non! ils ne tirèrent aucun profit de leur pondération et
de leur expérience, et rien ne leur servit d’avoir dans un corps fatigué
un sang affaibli.
Non, l’étude de la sagesse ne fut pas une garantie pour les savants, ni
leur pourpre pour les cardinaux, ni leur bouclier pour le cœur, solide
cependant, des capitaines.
Tout se soumit. Soumis aussi les hommes d’état et leurs tourments! Et la
vertu déposa son visage chagrin.
Mais à présent, ah! grands dieux! la divine puissance d’amour est en
prison. Et il n’y a plus que le farouche Mars et les guerres sauvages
qui nous séduisent.
XVIII
QUANTA SIT VIS AMORIS IN FAUSTINA
Inter se potuit sanctos committere Patres
Faustina, usque adeo forma superba fuit.
Et quisquam juvenes furiis miratur iisdem
Accendi, et sævo bella parare viro?
Qui talem, heu facinus, claustris cohibere puellam
Sustinet, et nostras despicit usque minas.
Sola decennali fuit hæc repetenda duello,
Debuit hanc solus nam rapuisse Paris.
XVIII
LE GRAND POUVOIR D’AMOUR QUE POSSÈDE FAUSTINE
Dresser les uns contre les autres les cardinaux, voilà ce qu’a pu faire
Faustine, tant sa beauté s’élève au-dessus de tout.
S’étonnera-t-on que des jeunes gens soient enflammés des mêmes fureurs,
et qu’ils se préparent à la lutte contre un mari barbare?
Car il garde sous les verrous, ô crime! une jeune femme pareille, et il
tient bon, et il dédaigne toujours nos menaces.
Il n’y a que cette Faustine qui aurait mérité qu’on la reconquît par dix
ans de guerre, car il n’y a que Pâris qui aurait dû l’enlever.
XIX
QUOMODO RAPTA FUERIT FAUSTINA
Cum te crudelis nuper nil tale merentem
Materno conjux velleret e gremio,
Tendentemque manus traheret, passisque capillis,
Quid tibi tunc sensus, quid tibi mentis erat?
Fama est flebilibus mæstam te ululasse querelis,
Sæpius et nomen congeminasse meum,
Et nunc crudelem demissa voce maritum,
Nunc matrem lacrymis sollicitasse piis.
Stat ferus ille tamen, spernitque precantia verba,
Verba vel immanes apta movere feras.
Hei mihi, cur mæstis cum impleres questibus urbem,
Non potui infœlix obvius esse tibi!
Haud secus atque olim furiata mente Corœbus,
Cassandram cum Ajax impius extraheret,
Tunc me injecissem medium moriturus in agmen,
Nullaque mors toto notior orbe foret.
XIX
COMMENT FAUSTINE A ÉTÉ ENLEVÉE
Quand naguère,--et avec quelle cruauté, bien que tu ne méritasses point
un pareil traitement!--ton époux t’arracha des bras de ta mère,
quand il t’entraîna, les mains tendues et les cheveux épars, qu’as-tu
senti alors? et qu’as-tu pensé?
On dit que, dans ta détresse, tu poussais des plaintes à faire pleurer,
et souvent mon nom revenait au milieu de tes gémissements,
et tantôt tu t’adressais d’une voix brisée à ce mari cruel, et tantôt tu
suppliais ta mère avec des larmes légitimes.
Mais lui, le brutal, de tenir bon, et de repousser tes prières, et
c’étaient des prières capables d’émouvoir même des bêtes sauvages.
Hélas! lorsque tu emplissais la ville de tes cris de détresse, pourquoi
n’ai-je pas pu, infortuné, me trouver sur ta route?
J’aurais fait ce que fit Corèbe jadis, dans un coup de folie, comme
l’impie Ajax emmenait Cassandre[12].
Oui! je me serais jeté au milieu de ton escorte, au risque d’y mourir,
et il n’y aurait pas eu de mort plus illustre dans le monde entier.
XX
AD MILITES GALLOS CUM AD BELLUM NEAPOLITANUM PROFICISCERENTUR
Quos chara e patria avulsos et dulcibus arvis
Sævus amor belli misit in Hesperiam,
Pergite fœlices, fatisque vocantibus ite,
Quo vos ipsa vocat Gallica Parthenope.
Illic, si quid erit vobis virtutis avitæ,
Et tanget patrii pectora Martis amor,
Tot frustra repetita Ducum infœlicibus armis
Procumbent vestra mœnia capta manu.
Tunc Siculum scelus ulcisci, patriisque sepulchris
Solvere Achillæas inferias dabitur.
Ast ego qui Veneris miles, Martemque perosus
Haud animo tantum concipio facinus,
Solvere tentabo captivæ vincla puellæ,
Quæ mihi longe ipsis charior est oculis.
Hæc repetenda mihi tellus est vindice dextra,
Hoc bellum, hæc virtus, hæc mea Parthenope.
XX
AUX SOLDATS FRANÇAIS LORS DE LEUR DÉPART POUR LA GUERRE DE NAPLES[13]
Vous, qu’arracha de la douce patrie et de vos chères campagnes le
furieux amour de la guerre qui vous envoie en Italie,
allez! que la fortune soit avec vous, et, puisque le destin vous
appelle, allez où vous appelle aussi cette Naples, qui est française.
Là, pourvu que vous ayez un peu du courage de vos aïeux et que vous
touche au cœur l’amour de ce Mars qui animait vos pères,
vous verrez ce que les armes malheureuses de tant de capitaines ont en
vain essayé de reprendre, tomber, remparts conquis, sous votre main.
Alors, vous châtierez la Sicile et son crime, et sur les tombeaux de vos
pères vous offrirez, comme Achille, les sacrifices dûs. Telle est votre
part.
Quant à moi, je suis soldat de Vénus, j’abhorre Mars, et je ne conçois
pas une si grande entreprise.
Je tenterai de délivrer de ses liens ma maîtresse qui est prisonnière,
car elle m’est plus précieuse, et de beaucoup, que mes yeux mêmes.
Voilà le sol que je dois reconquérir d’une main vengeresse, voilà ma
guerre, voilà mon courage, voilà ma Naples à moi.
XXI
AD POLYDORUM DE FAUSTINA
Docte, quem primum Polydore nobis
Præpotens junxit nemorum Diana,
Vinculo sed mox propiore vinxit
Innuba Pallas:
Me fluens humor cerebro malignus,
Febris atque ardens et anhela tussis
Jam decem totis retinet diebus
Membra trahentem.
Non mihi dulcis latices Lyæi,
Sed sitim sedant medicata nostram
Pocula, atque imas penitus perurit
Flamma medullas.
Auget hunc ignem Veneris favilla,
Et Puer sævo metuendus arcu,
Nostra qui durus graviore fixit
Pectora telo.
Me suis urit facibus puella,
Quam ferus clausam retinet maritus,
Dum suæ raptum metuit rapinæ,
Nostraque tela.
Et quis in tali timidus puella
Non foret, qualem (Polydore) magna
Ante nec vidit, puto, nec videbit
Roma puellam?
Sive nigrantes oculos comasque,
Frontis aut latæ niveum nitorem,
Seu genas spectes roseas, rosisque
Picta labella.
Seu magis tractes geminas papillas,
Quas suis fecit manibus Cupido,
Quæque non una tulimus beati
Gaudia nocte.
Dum fovet molli tepidum lacerto,
Dum levi murmur ciet et susurro,
Dum micat lingua, et varias per artes
Improba ludit.
Hanc Jocus semper comitatur, ipsi
Alites circumvolitant Amores,
Gratia, et Lusus, Venerisque semper
Turba ministrat.
Hæc meos febris populatur artus,
Hic meas ignis furit in medullas,
Sævus ut late furit in patentes
Sirius agros.
Hanc juvat tota, Polydore, Roma
Persequi raptam medios per ignes,
Quæ decem digna est repeti per annos
Vindice dextra.
XXI
A POLYDORE, A PROPOS DE FAUSTINE
Docte Polydore[14], qu’unit d’abord à moi la toute puissante Diane,
déesse des forêts, mais que m’attacha bientôt d’un attachement plus
étroit la chaste Pallas,
une humeur maligne me coule du cerveau, une fièvre ardente et une toux
qui m’essouffle m’accablent depuis déjà dix jours entiers, et je me
traîne avec peine.
Ce n’est pas avec les liqueurs de l’agréable Bacchus que j’apaise ma
soif, mais avec des potions médicinales, et une flamme me brûle
profondément, jusqu’à la moelle.
De plus, ce feu s’accroît sous l’étincelle de Vénus et par la faute de
l’Enfant qu’il faut craindre et dont l’arc est mauvais, car le cruel m’a
percé la poitrine d’un trait assez douloureux.
Je brûle à cause d’une jeune femme dont les yeux sont des tisons. Un
brutal la tient enfermée: son mari, parce qu’il redoute de se voir
enlever ce qu’il enleva lui-même, et parce qu’il a peur de mes traits.
Mais qui ne serait pas craintif devant une pareille jeune femme? Pour
grande que soit la ville, Polydore, on n’a jamais vu, je pense, et ne
verra jamais dans Rome une telle jeune femme.
Regarde, elle a les yeux noirs, et les cheveux aussi; son front large a
l’éclat de la neige; ses joues sont rosées; et les roses colorent ses
lèvres délicates.
Ou plutôt, touche ses tétins jumeaux: ils ont été sculptés par les mains
de Cupidon. Ah! que de joies nous avons goûtées dans notre bonheur,
pendant plus d’une nuit!
Tantôt elle me réveille et me réchauffe dans ses bras si doux; et
tantôt, en soupirant, elle m’invite avec de légères tendresses; tantôt
elle s’anime de la langue, et, variant ses inventions, tente des jeux
hardis...
Cette Faustine, le Plaisir toujours l’accompagne; il y a même des Amours
ailés qui voltigent autour d’elle, et la Grâce et les Jeux et l’escorte
de Vénus, toujours, sont à son service.
Voilà la fièvre qui ravage mes membres, voilà le feu qui se déchaîne
dans mes moelles, et c’est comme l’âpre canicule déchaînée sur les
campagnes sans défense.